ANMLES MED1CO-PSYGHOLO6I0UES.
JOVBIVAli
de llnatomie, de la Physiologia et de la Pathologie
DD
SYSTEME NERVEUX.
— Imprimerie de BouacOoNK ct Martinet, rue Jacob, 30.
MALES MEDICO-PSYCHOLOGIOIIS.
jrOlIRBTAli
de rAnatomie, de la Pliysiologie et da la Patlio%ie
DD
SYSTEMS NERVEUX,
DESTINE PARTICOLIEREMENT
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PARIS.
CHEZ FORTIN, MASSON ET C‘%
IIBRAIRES RES SOCl^T^S SiVASTES I’R^S l,E IIINlSlta DE I’iXSTRUCTlON PDBLIQUE,
PLACE DE L’KCOLE-Bn-MEDECmE, 3.
MfiME JIAISON, CHEZ L. MICHELSEN, A LEIPZIG.
1846.
ANNALES IIED1CO-PSYCHOLO6I0UES.
JOUKSTAli
de I'Hnalomie, de la Pbysiologie at de la Pathologie
SYSTEME N:
DES
HALLUCINATIONS PSYCIlO-i
PAR M. BAILLARGER,
Dans un pr6c6cleiit travail, j’ai admis I’existence de deux
sortes d’hallucinalions: Ics unes, dues a Ja double action de
nmagination et des organes des sens, et qu’ou peut appeler
psycho-seiuorielles; les auli-es, au coniraire, tout-h-fait indd-
pendantes des appareils sensoriaux, seraient de nature pure-
ment intelleciuelle. ^
G’est des fausses perceptions de la premiere especequeje
m’occuperai dans ce mdmoire, pour essayer de prouver la rda-
litd de I’intervenlion des organes des sens. Cette intervention,
nide par plusieurs auteurs, est, en elTet, Irds difficile a com-
prendre, et la inanidre dont on a clierclid h I’cxitliquer csl bien
I. Janvier tS'lfi. I.
2 HALLUCl.NATlOXS PSVCHO-SKNSORIELLKS.
plus propre & la faire rejetcr qu’b la faire admettre. 11 y a lies
ph6nomenes qu’il faut se coiUenter de constater sans chercher
a en p6nelrer Ic m6canisme, et inalheureusemcnt I’halluciijaiion
estdece nombre. Si done nous admettoiis I’intervention des
organes des sens chez les hallucines, ce n’est pas parce tjue
nous pouvons I’expliquer, niais bien parce qu’elle nous parait
d6inontr6e :
1“ Par le Icmoignage des nialades, et surtout de ceux qui
ont eu ces hallucinations sans delire ;
25 Par les details que doniieni sur leurs fausses perceptions
quelques hallucinfo sains d’esprit, et que la nature de leurs
etudes mettail a ineme de bien juger ce qu’ils eprouvaient.
Preuves qu'il existe des halltwinatipns psychn-sensorielles.
'I'mioignage des hallucines sains d’esprit. Opinion de Bur-
dach. — Bui'dach, qui a dprotive des hallucinations de la vue
dans I’dlat inlermediaire a la veille et au sommeil, et qui les
a eludiees avec soin, s’explique de la manidre la plus nette
sur la nature du phenoniene. « Ce sont rdellement, dit-il, des
images qui apparaissent au sens de la vue; chacun pent s’on
convaincre par le temoignage de sa propre conscience. » Et
plus loin il ajoute: « Quand ces images nous assiegent, nous
les 'iosons reellement, e’est-a-dire qu’d I’occasion dela pensee,
nous avons dans I'ceil la rneme sensation que si un objel extii-
rieur se trouvait placd devant cet ceil vivant et ouvert (1). »11
est assurdment impossible de s’expliquer avec plus de precision,
et Burdach parlait de ce qu’il avail lui-indme eprouve et senti.
Opinion de Muller, d’apr'es ses propres hallucinations. —
Le passage suivant de Muller, outre les particularitds curieuses
qu’il renfermc sur le phdnomene des images fantastiques,
lirouvc que ce physiologiste apprdciait coinme Burdach les
hallucinations de la vue qu’il dprouvait souvent avant de s’en-
dormir. « Qui ne se rappelle, dit Mtlller, les images fortemenl
dessindes qui Bottent devant les yeux avant qu'on s’endorme, la
'!) Burdach, Pliiniolofie, traduction do Jourdan , t, V, pag, 207.
HAfXVOlNATIQNS PSVCHQ-8ENSORIELLES. S
clarle qui parfois apparait alors dans ces organes, quoiqu’ils
soieiu fermfis, les apparitions ot les mfitamorphoses si souvent
brusques de ces images, les sons qu’on enlend souvent tout-Si-*
coup, sans nolle cause exterieure, corame si quelqu’un nous
parlait h Itaute voix dans I’oreille ? En st observant soi-mime
avec attention , on demevre hientdt convaincu que ce ne sont
pas Id de simples idees , et quit y a reellement des sensations.
Quiconque pent encore s’observer au moment de s’eudormir
parviendra quelquefois b saisir les images avant qu’elles se soient
6vanouies de I’oeil. Mais la chose a lieu aussi chez celui qui se
trouve dveill6 dans line chambre obscure; car il n’est pas rare
qu’on se surprenne alors ayant dans les yeux des images claires
de paysages ou autres objets semblablcs. Aristote avait d6jh fait
cetteremarque, Spinosa aussi, Gruilhuisen egalement. J’ai 6t6
autrefois fort sujet b ce phenombne, pour lequel j’6prouve au-
jourd’hui moins de disposition; mais j’ai contract^ I’habitude ,
toutes les fois qu’il se presente, d’ouvrir les yeux sur-le-charap
et de les diriger sur la muraille; les images persistent encore
pendant quelque temps, et ne tardent pas bpblir; on les voit lb
oh Ton tournela t6te, mais je ne les ai pas vues se mouvoir avec
les yeux. D’aprfes les informations que j’ai coulume de prendre
chaque annee aupres de ines eibves, j’ai acquis la conviction
que, proportion gardee, il y en a tres peu qui connaissent ce
pbenomcne, un on deux sur des centaines. Cependaut je suis
persuade que cette proportion est plus apparente que reelle, et
quo I’observation r^ussirait chez beaucoup de personnes, si elles
apprenaient b s’observer en temps utile. Du reste, nul doute
non plus que le phenorabne ii’arrive point chez une multitude
d’hommes; moi-ingme je suis quelquefois des mois entiers
sans I’eprouver, tandis que j’y dtais fort sujet dans majeu-
ne.sse. Jean-Paul recommandait d’observer les fantSmes qui
apparaissent avant qu’on s’endorme, corame un moyen de s’en-
dormir reellement (1). »
I) MOIlor, ’f'/ntt.'fet dc ph’j^inln
iilie , tr.vi. p.ir Jourdap , t. Il, pjig.
k HALLUCINATIONS PSTCHO-SENSORIELLES.
Ainsi Muller, comnie Burdach, jugeant d’aprfes sa propre
.experience, alErme que Jes hallucinaiions iie sent pas de sim¬
ples id6es, mais bieii r^ellemeiit des sensations.
Preuves tirees de Vetat complet de veille et de luddite dans
lequel les halludnations ont lieu; hallucinations du physiolo-
giste anglais Bostock. —11 faut surtout tenir compte de I’fitat
complet de veille et de lucidite dans lequel les lialliiciiiations se
continuent dans quelques cas. Tel est le fait du physiologiste
anglais Bostock. «Comme j’^tais sans dMire, dit-il en parlant de
ses visions, je pus faire mes observations sur elles pendant les
trois jours et les trois nuits qu’elles se montrerent presque sans
interruption. Pendant environ vingt-quatre heures, j’eus con-
stamment devant moi tin visage humain dont les trails et I’ha-
billenient etaient aussi distincts que ceux d’une personne
vivante, et dont I’ensemble, apres un intervalle d’un grand
nombre d’ann6es, m’est present comme au moment ineme{l).»
J’ai cite ailleurs I’observation d’un malade qui s’explique
encore plus nettement, s’il est possible, sur r6lat de veille et
de lucidite dans lequel il avait ses hallucinations.« Corapletement
evcill6, dit-il, fort calme, ayant toute ma mdraoire et ma
raison, conversant avee les assistants, distinguant parfaitement
les objets ext^rieurs, je fus charme par une succession de
figures que ma volonlfi n’avait pas le pouvoir d’empScher de
paraitre, de rester ou de s’en aller. »
Les idees reproduites par la memoii'e et I'imagination ne
peuvent etre confondues avec les hallucinations psycho-senso-
rielles; observation de Nicolat. — Si les hallucinations n’6-
taient que des idfies reproduites par la memoire, associees par
rimagination, il faudrait pour les confondre avec les sensa¬
tions quele malade fflt en proic au delire. Or, commentcom-
prendre cetle erreur chez des persounes iustruites, qui d6cla-
rent qu’elles avaient toute leur raison et qu’elles apprficiaient
aussi nettement que possible ce qui se passait autour d’elles ?
J’ai moi-meme eprouv6 un assez grandnombre de fois au moment
(1) Brierrc de BoLstnonI : Des fJnlliiciiintiniit, pag. 48.
HALLUGlNAilOKS PSYCUO-SENSOKIELLES. 5
du sommeil le ph6nomfene des images faiitastiques; je I’ai eludifi
avec soin, et il m’est reste cette conviction que les images qui
m’apparaissaient spontan^ment et que je voyais a une certaine
distance, et quelquefois avec une nettet6 parfaite, ne sauraient
en aucune manifere 6tre assimil^es Ji cedes que reproduit la
m^moire, Quand on cherche i se figurer un objet, on se rap"
pelle successivement les dilTfirentes parties qui le composent,
ilsemble alors qu’on les voit; mais, en realitd, on n’aperfoit
rien , et il n’y a la qu’un fait purement psychique. Quand, an
conlraire, dans I’fitat intermddiaire a la veille et au sommeil, ce
mgme objet apparait spontanSment, alors on le, voit hors de
soi, a une certaine distance, sans aucun effort, et, comme le
dit Burdach , on 6prouve la m6me sensation que si cet objet
etait place devant I’oeil vivant et ouvert.
Je rappellerai d’ailleurs que le savant Nicolai s’est tr6s nette-
ment explique sur ce point: « J’essayai, dit-il, de reproduire
a volont6 les personncs de ma connaissance par une objectivity
intense de leur image; mais, quoique je visse distinciement (fans
mon esprit deux ou Irois d’entre elles, je ne pus i-yussira rendre
exterieure I’image interieure. » Ainsi Nicolai, comme tous les
malades capables de bien juger les fausses perceptions, dtait
bien loin de confondre les produits de I’imagination avec les
hallucinations. Voir dans son esprit est une locution vicieuse,
car en ryaliie on ne fait que se souvenir d’avoir (iprouvA une
sensation bien ryelle; dans I’hallucination, on voit ryellement, et
on ne saurait en fournir de meilleure preuve que la conviction
intime qui reste au malade.
Preuves quit exists deshdlucimtions psycho-sensorielles.
Temoignage des dunes gueris. — Le tymoignage des alienes
qui acceptent comme existant ryellement tout ce que reprodui-^
sent leurs fausses perceptions sensorielles, ce temoignage n’a
sans doute que peu de valeur. Il faut, en effel, dans les rensei-
gnements qu’on obtient, faire la part du dyiire. Cependaht il
importe de faire remarquer qu’on peut souvent interroger les
6 HALLUCINATIONS PSTCHO-SENSOBIELLeS.
malades apr^s leur gu^-rison, alors qu'ils sont pat-faiteftieht
sains d’esprit, et nul doBte qu’on no doive, dans ce cas, ajoUtef
une assez grande confiance aux details qu’ils doiiHent sur ce
qu’ils ont eprouve. ‘
Esquirol a connu des hallucines qui, aprh leur tilaladie,
lui disaient: « J‘ai vu , fai entendu aussi distinctement que
je vousvois, queje vous entends{l). »
Plusieurs, ajoute-t-il encore, racontent leurs visions avec uii
sang-froid qui n’^ppartient qu’a la conviction la plus inlime.
Aussi lessorciers liallucines se laissaient-ils bruler plutot que
de nier qu’ils eussent eie an sabbat (2).
T^moignage des dienes. — Quant aux alidnes pendant la
duree de leur maladie, il y a dans la mani6re dont ils s’expri-
ment un tel accord qu’il est impossible de lie pas tchir coinpte,
au inbins jusqu’a un certain point „ de leurs affirmations.
M. Leiiit essayait de conibaltre la conviction d’un hallucine
dont leS fausses perceptions duraient depuis longues anhdes.
Je Be Suis pas fou, repondait-il; je sens bien ce quC je ims.
ft II h’^ a rien a repliquer a cela, ajoute M. Lelul; ses halluCi-
iiations soiit plus fortes, plus nettes, plus suivies quC la plu-
part de nos Vraies sensations, et sa rdponse a mes insinuations
e.st Celle que m’ont toujours faite tous les ulalades se trouVaht
dans ie meme cas que lui (3). »
Une des preuves invOquCes par M. Foville pour demontrer
^ue les hallucinations ne sortt pas dea erreurs de riraagination,
e’est que les aliengs, apres leur gugrison j affirmertt avoir efts^
tendu aussi dislinctement que dans I’gtat normal. Un jOuC fee
mgdeCifl voulait dissuader uii prgire hailucing : « Monsieur,
ifgportdait ce malade, je dois done douter de tout ce que voiis
me dites j je dois douter que"^ je vous t^is, que je yous en-
tends (4). I)
(1) Esquirol, Traili des maladies mentales, 1.1, p. 194.
(2) Id., t. I, p. 194.
(3) Lglut) Dimon de A'ocrale , p. 382.
(4) foville, Dictionnaire de midecine, en 15 volumes.
HAtLUClNA'I'lOiNS PSYCHO-SENSORlliLLES. 7
M. Leuret a refu la meme repoiise d’un Portugais traits li la
maisou de Charenton. « Vous prelendez que je me trompe, di-
sait-il, parce que vous uc coiiiprenez pas comment ces voix que
j’entends arrivent jusqu’h moi; mais je ne comprends pas plus
que vous comment cela sc fait; cequeje saisbien, c’est qu’elles
y arrivent, puisque je les entends. Elies sont pour moi aussi
distinctes que voire voix, ft si vous voulez que j’admetle la
rfialite de VOS paroles, laissez-moi aussi adraetlre larealit6des
paroles qui me viennent Je nesaisd’ou, car la realite des unes
et des autres est egalemenl sensible pour moi (1). »
«Les ballucinfe, ditM. Aubanel, racontent leurs sensations
avec une nettete et une precision peu ordinaires. Leur croyance
est si intime, leur conviction si profonde, qu’ils vous disent
quelquefois: Je vous assure, monsieur, que ce que j’ai vu est
aussi clair que le jour; il fautqueje doute que je vous vois, que
je vous entends (2).»
M. Bayle a public dans la Revue mMicale I’observation re-
marquable d’une demoiselle hallucinee qui se croyait entouree
de demons, qu’elle voyait, qu’elle entendait et qu’ellc. touchait.
Voici ce qu’elle repondait quand on essayait de lui demontrer
son erreur. «Comment connait-on les objels? disait-elle, parce
qu’on les voit et qu’on les touche; comment connait-on lesper-
sonnes? parce qu’ou les voit, qu’on les entend et qu’on les touche.
Or, je vois, j’entends, je touche les demons qui sont hors de
moi, et je sens de la maniere la plus distincte ceux qui sont dans
mon intfirieur. Pourquoi voulez-vous que je rdpudie le temoi-
gnage de mes sens, lorsque tous les homines les invoquent
comrae I’unique source de leurs connaissances ?» /
Quelquefois on se faisait aupres d’elle un argument des er-
reurs de inOme nature qu’elle reconnaissait chez les autres
malades, mais elle rcpoussait bien loin cette comparaison. « Ce
(i) Leurtl, Fragments psycliotogiques, p. 203.
.Aubanel , Thhe iiir les hhlUecinatimtSs Paris, 1839, p. 80,
8 HALLUCINATIONS PSYCHO-SENSORIELLES.
que mon ceil voit, r6pondait-elle, mon oreille I’entend, ma
main le touche; les malades dofit vous me parlez se trompent,
I’un de leurs sens est contredit par Tautre ; pour luoi, au con-
traire, j’ai Tautorite de tous. »
Jecrois inutile de faire un plus grand nombre de citations;
celles qui precedent sufiisent pour prouvcr quel accord existe
entre les hallucines dans la inanifere don tils rcndent compte de
leurs fausses perceptions sensorielles. Ce que j’ai moi-ni6me
Ckbserve est en tout point conforme & ce qu’ont ecrit Esquirol,
MM. Lelut, Fovillc, Leuret, Aubanel, Bayle , etc.; j’ajouterai
seulement qu’il faut distinguer sous ce rapport plusieurs classes
de malades. Ceuxquiontdes hallucinations completes ou psycho-
sensorielles sont les senls qui s’expriment commeje viens de
ledire; les autres, au contraire, comme nous le verrons, in-
diquent dansquelquescasd’une manifere tout aussi precise que
ce qu’ils entendent est tres different des voix ordinaires, que
les oreilles n’y sont pour rien, que c’est tout intfirieur, qu’ils
n’entendent que hpensee, etc.
Ainsi, soil qu’on invoquele tfinioignage des personnes saines
d’esprit, quiont des hallucinations passageres, soit qu’on in-
terroge les ali§nes aprfes leur gufirison ou mSme pendant leur
maladie, on arrive & ce fait que les perceptions sensorielles des
hallucines sont aussi reelles, aussi distinctes que les sensations
normales.
Preuves quil exhfe des hallucinations psycko-sensorielles.
Details que les hallucines donnent sur la mani'ere dont Us sont
impressionnes. Hallucinations de I'ouie. — Parmi les details
que les hallucin6s donnent sur leurs fausses perceptions, il en
est qui peuvent servir a demontrer la r6alite de I’irapressiou
sensbrielle. Non seulement les malades qui ont des hallucinations
de I’ouie indiquent le caractbre de la voix qu’ils entendent, et
qui est forte et grave ou faible et criarde, mais il arrive parfois
que cette voix n’est entendue que par une seule oreille. II y a
des fails qui meritent surtout de fixer I’attention sousce rapport
HALLUCINATIOINS PSYOHO-SENSOlllEtLES. 9
ce sont ceux dans lesquels les malades out eprouve successive-
ment ou Sprouvent encore sitnultanfiraent deux phenomenes
dislincts; des voix avec bruit, venant de I’interieur, et,en tout
semblables a cedes quc Ton entend par les oreilles, et d’autres
vok secretes, interieures, qui ne font point de bruit, et aux-
quelles les organes auditifs sont tout-h-fait etrangers.
Ces observations sont d’autant plus importantes qu’elles se
reproduisent chaque jour dans les reves. Les fausses percep¬
tions de I’ouie sont alors, en effet, le plus souvent purement
psychiques, et ce ii’est qu’exceptionnellement qu’elles devien-
nent reelleinent seusorielles pendant le sommeil.
J’ajouterai que Gruithuisen, cit6 par Burdach , a donne la
preuve la plus direcle de I’action des sens dans les fausses
perceptions de Touie; il rapporte, d’aprfes sa propre experience
et celle d’autres personnes, des cas dans lesquels les organes
sensoriels avaienl encore au rCveil I’arriere-sensation de I’im-
pression qui avait 6le r6vec, ou , aprfes un r6ve dans lequel ou
s’etait figure entendre un coup de canon , I’oreille causait de la
douleur et lintait (1).
Details siir la maniere dont les Imllucines sont imp'ession-
nes. Hallucinations de la vue. — C’est surtout dans les obser¬
vations de fausses perceptions de la vue qu’on trouve les de¬
tails les plus propres a souleuir I’opiuion que je soutiens ici.
Bostock a remarque que les images suivaient la direction des
yeux.|Gruithuisen , que je viens de citer, a vu des cas dans
lesquels ces images couvraient les objets extfirieurs, ou, confor-
mcment aux lois ordinaires de i’optique, «tantbt une image
fantastique tres brillante laissait a sa place une figure de nieme
forme, mais obscure; tanlot, apres avoir r6v6qu’onjetaitdu spath
floor violet sur des charbons ardents, on apercevait une lache
jaune sur un fond bleu; ou enfm, aprfes avoir r@vd qu’on par-
courait une bibliotheque de gauche a droite, les images des
(I) huidSicb, Physiolologie, traduction de Jourdan, I. V, p. 207.
lo
ttALLUClNATiONS PSVCHO -SENSDRlELtfiS.
liVreS paSsaifeht dfevailt lesyedx de droite ii gauche, pfelidaUl
ifjuelqUes rtiiniiles encore aprfes le reveil (1). »
ta progression d(5troissante dans les vivacites deS images, si
bien d^crite par Nicolai, et surloiit la pefsistance de Certaines
parties des objets qui restent visibles beaucoup plus longtefflps
que d’autres, sont anssi des faits qii’il est important de rap-
pelei’ pou^ demontrer faction des organes des sens.
JU dois encore renvoycr a I’obscrvation de ce malade qui
apercut tout-a-coup, sous un arbre, un homme drapfi danS un
large inanteau bleu, et qui, voulant verifier fexperience du
docteur Brewster, pressa le globe d’un de ses yeuX, sans antre
effet que de rendre seulement la figure moins dislincte, mais
qui, en regardant obliquement, vit la figure double et de gran¬
deur naturelle (2).
L’abaisscmeiit des paupiSres suffit, dans quelques cas, pour
provoquer des hallucinations de la vue; elles survieiinent sur-
tout tr6s souvent, comrne on Sait, au inoment du sorameil, et
plusieurs malades ne peuvent s’endormir dans I’obscurit^ Sans
Stre obsed6s par des images elTrayantes. Ces faits, quoique
moins probalitsque ceiix qui precedent, tendent cependant en-
iOl’e a debontrer la part active que prennent les sens dans la
production des hallucintitions; les observaiions faites par Muller
et Purkinje doivent surtoiit leur faire accorder une assez grande
importance. Ces auteurs out remarqueque les images fantasti-
qUes soiit souvent prdcedees de points brillants bu obscurs, qui
se cliangent aii bout de quelqufes minutes en stries nuageUses,
etranles, pUis eii filanients droits ou courbes. Or, CeS points,
ces taches, cos stries, tout le mbnde s’accorde h les attribuer a
1‘organe sensoriel; dfes lors comment sCparer des faits qiti Se
produisent dans les m6mes conditions, se succfedent et Se con-
ibiident ?
(1) "Uurdach, omr. die, 1. V, p. 207.
(2) Paterson, Des iiallucisations, midico-psychologiquee,
l.'lli, p. ITO.
HALtUCIlSA'llONS PSyC!H£)-SESi80AlELLE8. 11
Preiives quU existe des hallucinations psycho-sensOrielle^i
Actes des hallucines. — 11 y a des hallucinies qui s’intrOduisent
dans les fosses nasales, dans les oreillcs, de I’herbe» divliftge,
fesperant se soustraire ainsi aux odeurs infectes qui les |iour^
suivent, aux voix qui les injurient. Un malade observd par
M. Fovilles’elaiteiifonce ave'c effort dans chaque oreille un gros
noyau de prune qu’il garda plusieurs inois sans se plaindre. Oh
voit souvent les iiallucinfis conrir vingt fois par jour aux poPtes
derrifere lesqiielles ils eliiendeiit leurs interlocuteurs invisibles^
J’ai parl6 plus haul d’une femme qui se mit tout-a-coup k ddr
tnolir un tuyau de pofile dans la conviction que les ennettiis qui
la poursuivnient de leurs injures s’y tenaient caches.
II faut surtoul rappeler ici les determinations si finergiques
et souvent si fScheuses que provoquent les ballucinations. Com-
bien d’exemples de suicide et d’homicide ne pourrait-on pas
citer, dont les fausses perceptions sensorielles ont etc la cause !
Ces faits, qui appartienneut plus particuliferement k la medecine
legale, se reproduisent encore assez souvent pour nOus faire
comprendre ceux que I’histoire nous a iransmis, et partni les-
qUels nous devons surtout citer la inert en quelque sorte volon-
tairc de tant de sorciers et de denionomaniaques qlui suppor-
taient autrefois la torture et mouraient sur le bucher plutot que
de nier qu’ils fusscnt alies au sabbat.
Je ne pretends pas d’ailleurs aiiacher k cetle derniere consi¬
deration, lireedes actes des hallucines, plus d’imporiance qu’elle
n’en inerite; mais nul doutequ’une foi si vive dans la realite
des fausses perceptions sensorielles ne soit un argument de
plus a invoquer pour demontrer qn’il y a dans les hallucina¬
tions plus que des idees reproduites par la memoire et asso-
ciees par I’iraagination.
En resume , je crois qu’il se produit chez la plupart des hal-
luciues des impressions sensorielles, aussi,reellesquecel|es qui
(1) Burdach, ouvr. citi, I, V, p. 206.
12 HALLUCliNAllONS PSi'CHO-SliNSOUlliLLES.
donueiit lieu aux sensations nornnales. Je lue fonde pour sou-
tenir cette opinion :
1° Sur la conviction iiitime de la reality des impressions seii-
sorielles, conservfie par des personnes saines d’esprit, et qui
ont eu des hallucinations passageres, et en particulier sur le te-
moignage de Burdach.de Miiller, de Bosiock, de Gruithuisen,
de Nicolai, etc. ;
2° Sur I’dtat parfait de veille et de luciditd dans lequel les
hallucinations ont pu etre etudiees par les hommes que je viens
de citer;
3° Sur certains details donnes par les malades et qui tendent
k dfimontrcr la participation des orgaues des sens ;
[i° Sur les actes des hallucinfe, qui prouvent au plus haut
degr6 la foi absolue qu’ils out dans la realitd de leurs fausses
perceptions;
5" Sur ce quo j’ai moi-meme eprouve, quant aux fausses
perceptions sensorieiles de la vue.qui m’ont laisse la conviction
intime d’impressions sensorieiles aussi reelles que celles de I’etat
normal.
Je pense done qu’il existe des hallucinations dues a la double
action de I’imagination et des organes des sens, et qu’ou pent
appeler hallucinations psycho-sensorielles.
DES HALLIICIMTI01\S,
M. MACARIO.
(SOITE ET r.E.)
Hallucinations internes ou ganglionnaircs.
Ces hallucinations ont leur point de depart dans une lesion dti
grand sympathique ou de la sensibilite interne. II n’est pas facile
de les distinguer des illusions de celte mfiine sensibilitfi; car un
lypfimaniaque a-t-il une irritation, une inflammation chronique
de la muqueuse gastrique ou intestinale, porle-t-il un cancer
dans I’estomac, il est persuade que c’est un serpent, un cra-
paud ou des sorciers qui se sent niches dans son corps. Est-il
atteint d’une .affection du coeur, ce sont des demons qui s’y sont
installs. A-t-il une dyspnfie, une affection des poumons, ce sont
des magndtiseurs, des physiciens qui lui coupent la respiration
par des operations cabalistiques; et ainsi des autres organes.
Les borborygmes du ventre , les bourdonnementsd’oreilles, les
craquenients des articulations el des tendons sont pris pour des
voix, pour des sons articules; les nuages, les troubles de la vue,
pour des spectres el des fantSraes,
Pour eviter I’erreur et 6lablir un bon di<agnostic, on doit done
interroger les organes avec une minutieuse attention; et, on ne
saurait trop le r6p6ter, les mddecins psychologues ne s’occupent
gu6red’un tel examen : aussi les bevues sont-elles nombreuses
et frfiquentes. Combien ai-je vu li I’autopsie des lesions dans
divers organes des cavites splanchniques qui sont pass6es ina-
percues pendant la vie 1
Ce fait est grave. La gu6rison ou I’incurabilitfi des malades en
depend.
Les hallucinfis qui composent cette classe sont doues d’un
temperament melancolique; ils sont gifilesel maigres deleurper-
14 DES HALLUCINATIONS,
sonne. Leuis chevcux sont bruns; leur teiiU est pSle, jaune,
h316; leur peau est rude, ecailleuse; leur regard est inquiet,
tiinide, soupconneux ; leurs joues sont creuses et dessechees;
leur physionomie exprime la souffrance, la crainle, la terreur.
Le sourire ne vicnt jamais 4panouir leur figure. Ils restent or-
dinairement immobiles, et sontpresque iuseiisibles aux impres¬
sions ext^rieures. Quelqucs uns neanmoins, ce sont les halluci-
n6s ddmoniaqiies, sont remuants, actifs, agites et loujours cn
^HnuvcIqent. Lours mains sont seches, decbariices et livides.
Ges malades presenteiU gdneralement des .symptomesd’hypo-
9hondrie; corame les liypochondriaques en general, ils ont des
^ouleurs dans le ventre, dans la poilrine, dans la l6te. Jusqu’ici
riep d’extraordinaire; mais ils eii denaturent I’origine; ils lea
attribuent 4 uiie cause cliimerique et deraisonnable ; voilii leijr
(plie.
Les hallucinations ganglionnaires no sont pas, h beaucoup
pres, aussi frequentes que les sensorialcs; elles sont m6me Irds
rares, isuldes compldlement de ces dernidres. Pourmoii compte,
je n’en ai recueilli qu’une seule. La voici :
Joseph est qn pauvre ouvrier, age de quarante-quatre ans et
pdre de fauiilje. Son regard est morne et abaltu; ses traits gripr
pds annoncent la soulTrance et le ddsespoir; son teinl est jau-
natre , son temperament bilieu'x. Il est adonne a rivrognerie.
Joseph se lit, il y a longlemps , unc blessure au poucc de la
niaiu drpite, et e’est par celie blessure qu’un grand noinbre de
sorejers sqnt enlrds dans son corps; ils lui serrenl le coeur, lui
lordent les eiUraillcs, montent dans sa tele et lui inspirent des
yees de meurtre et de suicide; ils I’excitent surtout a iminoler
^ fempie et ses enfants. Mais Joseph est honiidte honirne; il
repousse ces funeslcs pcnsecs. Pour guerir de ces idees, i) a eu
recpursii Dieu, s’est inipqsd des jedues, a enlrepris despdleri-
nages; mais ce fut toujours en vain. Il ne lui resle plus qu’ii
dfsceudre daps la lonibe; j|i seulement i| trouvera pne tr^ve d
ses longues souITfances,
DES HAf-LUCINATlOiXS. 15
yn,c lopeuse do chaises de I’eglise de Saipt-Euslache, ii Raris,
etait persuadde qu’une asseniblee d’cvfiques tenait concile dans
spn venire.
TJne autre femnie, ^g6e de cinquante-quatre ans, disait avoir
dans I’estomac des araignees, qu’ello avail avalees eii buvaiU de
I'ean S une fuutaine.
Les auteurs rapporlcnt beaucoup d’exemples analogues : ja
ne ni’y arreterai pas davantage. Nous al|ous passer a une autre
esp^ce d'hallucinalions sur lesquelles les auteurs sont muets.
111.
Halliicinalions iiituilives.
Tonies les hallucinalions ne soul pas aussi iieltcs et aussi dii-
terminees que cedes doiit nous venous de parler Tonies ne s,e
font pas par les sens corporels ou la sensibilile interne; il en
est qui se font par une vue iiilerieure : aiusi quelques liallucinfis
voient sans les yeux et entendent sans les oreilles du corps, Chez
eux le nioi est perdu; I’anie vit, niais d’une vie qui n’est pas
cede de la terre; c’est comme dans la vie des revos, lorsqiie les
sens sont engourdis el que I’esprit se lance dans un ciutre inonde
qu tout est plus leger, ou le mouvemcnt est pips rapide, ou lop?
tes les images nagent dans dinfini. La persoiinabilit6est effacee;
I’ame s’61eve dans I’espace el fait oublier la terre. Ce sont des
hallucinations intuitives, s’il m’est permis de les designer ainsi;
c’est a ces sortes d’hallucinalions que sont snjels les exlaliqpes
et les inspires. Pendant leurs paroxysmes, ces maiades parais-
scnt complfitenientetrangers au moiidc exlerieur. La sensibilild
est abode ou du moius cmoussee; ils restent imraobiles, les
yeux lournds vei's le ciel; leur figure est pale ou aniinde, raais
etnpreiute d’uii cachet parlicuder. Ils ne voiept pas loujours des
qbjels, ils n’entendent pas loujours des sons arlicules cqmme les
haducin^s ordinaires; niais ils se senlent cqnime auim6spar un
spuffle aurnaturel, counne inspires par un genie fainilier, qpmmp.
16
ms HALI.nCTNATIONS.
eclaires par une luiniere interieure. Socrate, le Tasse et tant
d’aulresbrillants genit-s eproiiverent dc pareilles hallucinations.
Les malacles qui renirent clans cette classe sont en general
dou6s d’un esprit profond, meditalif; ils sont d’un tempera¬
ment nerveux et d’une susceptibilite nerveusc extraordinaire.
Leur imagination est xive et ardente, leur caractere irritable.
L’6pilepsie, rhysl6rie, I’liypochondrie, la nostalgie, sont favo-
rables ii la production des hallvcinatims intidlives.
Voici quelques exemples:
Jean P... est ag6 de trcnte-quatre ans; il est d’un tempera¬
ment nervoso-sanguiu. Ses cheveux sont blonds, sesyeux gris;
sa physionomie, lorsqu’il n’est pas dans ses accfes dc manie et
d’agitation , est douce et bienveillante.
P... est done d’une constitution vigoureuse ; aussi lesaiguil-
lonsdela chair se font-ils sentir viveinent chez lui; niais il leur
livre un combat & outrance et ne succombe pas. Il est ue en
Prusse et est desservant d’une paroissc dans le departement de
la Moselle. C’est un excellent cure, charitable envers les pauvres
et robuste dans la foi. Il se livre avec ardour li la propagation
desverites 6vang61iqucs. Mais, pour le malheur de rhuuianit^ ,
le maire de I’endroit fait tout ce qu’il peut pour paralyser ses
efforts. Et en cela rien d’etounant, car ce fonctionnaire est
I’Antechrist.
En 1827, etant encore au seinaiuire, P..., echauff6 par le
travail et les veilles, eut deja un acces dc folie, et plus tard il
en eut encore au inoins deux.
Un jour, c’dtait le 3 janvier 1842 , pendant qu’il c616braitla
messe, il se sentit lout-a-coup disiendre et comme tirailler les
membres; il crut quo c’elait la fin dn nionde. II se prosterna
devant I’autel et pria pour ses ennemis, et en parliculier pour
le maire, son enneini le plus acharne. Force lui fut d’inter-
rompre le service divin , et il se relira dcrrifere I’autel. Lh, le
spectacle le plus terrible et le plus effrayanl se priisenta li son
imagination ; il lui paraissait voir infeUectupUmmt (c’est son
OES HAIXUCINATIONS.
17
expression) toutes les generations qui ont paru sur la terre de-
puis le commencement du monde defiler devant Ini tristes et
taciturnes. La trompette du jiigement dernier avait retenti aux
quatre bouts de I’uuivers. Aussitot les tr^passesse revetirentde
leurs mortelles depouilles et s’assemblerent dans la vallfie de
Josaphat pour y gtre juges. Le Christ ne tarde pas a parattre au
milieu des nuages; son air est terrible. La Vierge est a son c6t6,
remplie d’une douce pili(S; elle implore son fils et le supplie de
ne pas appesantir son bras sur les malheureux reprouvds. Les
justes s’elevent par la Ieg6ret6 de leur enveloppe jusqu’au del,
oh ils vont recevoir le prix de leurs bonnes oeuvres. Du c6t6
gauche, les daranes, aux terribles mots: « Discedite a me, rm-
ledicti, in ignem ceternum, »se pr^cipitent vers I’enfer sous le
poids de leurs crimes. Le rnaire etait parmi eux.
Notre pauvre cur6, en presence deceite terrible scene, trem-
blait de tons ses membres et n’osait remuer; il priait avec fer-
veur. Dieu I’appelle au del: mais non, a-t-il r6pondu; je n’en
suis pas digue, je veux faire d’abord penitence.
Une autre fois, il lui paraissait, loujours intellectuellement,
qu’il 6lait Napoleon et qu’il assislait a la bataille de AVaterloo.
Il voyait les armees ennemies s’ebranler et s’entrechoquer Tune
I’autrc; il entendait le bruit des arines, les cris des conibattants,
les gdniissements des blesses et des mourants. Puis il fut saisi
d’une douleur inexpriraable, lorsqu’il vit la deroule de son
armee, et qu’il eniendil les cris de victoire pousses par les An¬
glais et les Prussiens.
Je le repute, toutes ces visions n’etaient pas reelles pour
P...; comme il le dit lui mgine , elles avaient lieu dans son ima¬
gination ; elles elaient intellectuelles, intuitives.
Enfin P... se presenta dernierement cliezle prefetde la Mo¬
selle, lui annonca la mort de I’archeveque de Cologne,.quele
roi dePrusse avait tant persecute , et la disposition des pro¬
vinces prussiennes a se soulever, et le pria de communiquer
ces importantsavisau roi des Francais.
MFD.-I'svrn. T. VII. .lanvier IR46 •?. 2
DES HALLUCINATIONS.
lb
: Ell recompense d’uu si grand service l endu ii la palrie , P...
fut dirigfi sur Mareville le 11 fdvrier 1843, d’ouilsortit quel-
que temps apres pour entrer dans un aulre asile.
On lit dans ies Chroniques des freres Mineurs un dialogue
inluitif singulier entre deux personnages de marque. Ce sont
frfere Gilles, disciple de Saint-Francois, et saint Louis.
n Fr^re Gilles estant a la porte , le roi et lui s’agenouillerent
en terre et s’embrass6rent triis etroitenient I’un I’autre, s’entre-
donnant de tr^s d6vots et saints baisers en la face. Apres avoir
aiusi demeurequelque temps, et s’estant entremontrd plusieurs
signes de charile, ils se separerent on silence sans s’entrcdire
une seule parole. Les religieuxse troubleront fort, parcequ’ils
avoientvu que fr^re Gilles n’avoit pas meme dit une seule pa¬
role a un si grand roi. A cela , frare Gilles leur repondit; Mes
freres, ne vous raettez point en peine et ne vous estonnez point,
si vous ne m’avez vu parler a ce roi, ni luy a moy; car, quaiid
nous nous sorames embrasses, la divine luiniere nous a mani-
festa I’intericur denoscoeurs, merav61antle secret du sien, et a
luy eeluydu mien; nousavonsparle ensemble tant que nous
avons voulu, avec une extrSme consolation d'esprit, sans au-
cun bruit de paroles, lesquelles nous eussent plus empesclifs
qu’aidas a cau.se de la douceur que sentoient nos ames. »
Van Helniont, I’illustre Yan-Helmont eut une hallucination
intuitive admirable ; void comment il la decrit lui-mame:
a En I’aimae 1610, apres une longue contemplation qui m’a-
vait fatigua et pendant laquelle je m’elTorcais d’acquerir quel-
que connaissauce de mon esprit, je m’endormis. Bienlot je fus
enleva en dehors de la raison, et il me sembla que j’atais dans
une salle obscure; a main gauche, je vis une table, et surcette
table une bouleille contenant une liqueur qui me parla en ces
termes: « Veux-tu des honneurs, des richesses? » — Je fus
tout slupafait d’entendre ces paroles; je me promenai, cher-
chant en moi-meme ce que cela pouvait signifier. A main
droite, je vis dans la muraille une fente par laquelle panelra
UES HArxuqiNA'rio.ss.
.'HI
uuc lumifire, doiit I’eclat me fit oiiblier la voix ile la liqueur et
cliangeale cours de mes peiisees, car je vis des choses qui sur-
passent tout cequel’onpeut dire. Cette lumiere ne dura qu’un
inslanl. Tout desole , je retournai a ma bouteille et jel’enipor-
tai avec moL Je voulais gouter la liqueur qu’elle conteuait; je
parvius cl grand'peiae a la deboucher; j’eprouvai un senliment
d’horreur el je m’6veillai. — Mais il me resta un dfisir ties vif
. de CQtinaitre fame, et ce desir dura pendant vingt-trois bonnes
annfies, c’est-a-dire jusqu’en 1633 , oil j’eus une vision pen¬
dant laquelle je vis mon ame elle-meme. C’6tait plus qu’une
lumiere ayant figure humaine , d’une homogfineitd parfaite ,
composee de substance spirituelle, cristalline et brillante. Elle
etait contenue dans une enveloppe, comme un pois dans sa
cosse; et j’entendis une voix qui me dit: Voilii ce qiie lu as vu
par la fente de la muraille. C’est intellectuellement, dans Vcme
que cette vision s’est op6ree. Celui qui aurait vu son ame par
les yeux du corps deviendrait aveugle (2). »
Ainsi, voilii une hallucination intuitive claire et nette, j’es-
pfere; et elle esl d’autant plus prdcieuse , qu’elle est racontde
par fhallucine lui-m6me; hallucine qui, par la nature de ses
dtudes et par la superiorite de son genie , etait a ineme de se
rendre compte des operations de son eutendement. Aussi a-t-il
soil! de dire que ce n’est point une vision materielle, mais bien
iiUellectuelle; vision qui s’est operee dans fame.
Hallucinations causies par I'exaltation de la sensibilite (ballucinations
slheniques.)
Les hallucinations dont nous allons parler different essentiel
leraentde toutes les autres. Elies soot le resultat d’une ndvrose
des nerfs sensoriaux , le centre encdphalique et fintelligence
(I) Van 'Helinont, ftnago Dei.
20 DES HALIUCINATIOXS.
demeurant intacts et ne prenant qu’une part indirecte h leur
production.
■ Cette terrible nevrose est connue sous le nom d'exaltation
de la sensibililfi.
Tons Ics organes des sens peuvent en 6tre le siege ; mais
ceux de la vue et de I’ouie le sont de preference aux autres.
Vient ensuite le sens du toucher. — Pour ce qui est du goflt
et de I’odorat, je n’en ai point observe de cas, ni rngme en-
tendu parler it leur etat d’isolement.
Cette cruelle maladie peut sevir indistincternent dans tons
les rangs de la societe ; mais on concoit que les individus qui,
par leur profession , excrcent plus assidflinent I’organe de
la vue, sur des objels ties petits surtout, comme les horlo-
gers, ou qui s’exposent continuellement aux rayons d’un
foyer ardent, comme les cuisiniers , les forgerons, les em¬
ployes des usines, etc., doivent, ce me senible , 6tre plus ex¬
poses que toute autre personne a contracter la nevrose du nerf
optique; comine les individus qui vivent au milieu d’un bruit
etourdissant, tcls que les canonnicrs, sont plus exposes a con¬
tracter celle du nerf acoiistique. — Je dois avouer, du reste,
que les idees que j’emets sur ce point ne sont que des idees
inductives, car ici I’experience nous fait defaut. L’exallation
de la sensibilite est une maladie vaguement connue et qui n'a
pas encore pris droit dc bourgeoisie dans la science, et il seraif,
k desirer que les mddecins lournassent un pen leur vue de ce
cote. Quant a moi, je m’estimerai tr6s heureux d’avoir im-
prim6 le mouvemcnt en appelant I’attention des hommes de
Tart sur ce nouveau point de pathologic.
Quoi qu’il en soit, les hallucinations produites par cctte ne¬
vrose paraissent se. compliquer de panophobie; et, lorsqu’elle
siege dans I’organe de la vue, il y a en meme temps photopho-
bie ; et si elle affecte Torgane de I’ouie, le bruit est insuppor¬
table.
L’ouie est alors d’unc sensibilitd si doulbureuse , que, bien
DES HALLUCINATIONS.
21
qu’on parle aussi bas que po.ssible, les paroles brisent a ce point
le tympan du nialade, qu’il lui senible que son crane est une
cloche, etqu’un 6iiorme batlantd’airaiii.misen branle au inoin-
dre son , lui maiTelle la tete d’une tempe a I’autre, avec un fra¬
cas ^tourdissantet des elancements atroces.
Si, au contraire, elle a son origine dans I’organe do la vue,
des torrents de clarl6 flamboyante passent devant les yeux; par-
tout ce sont des gerbes de feu, desraillicrs d’elincclles eblouis-
santes. TJne lumiere torride traverse les paupiferes fermees; elle
brule, elledovore.,..
Le malade eprouve des elancements, corame si on lui cnfon-
fait dans les orbites un fer aigu chauffe a blanc. — Tous ces
syrapibines s’accompagnent ordinairement d’hallucinalions.
Corame il est facile de le voir, ceshallucliifis ne sont point
desfous proprement dits. Nfianmoins on conceit parfaiteraent
qne si ces hallucinations avaient lieu sur une personne ignorante
et superstitieuse, cette personne pourrait ties bien croire Ji
leur realite. D’ailleurs I’exaliation de la sensibilite comjilique
quelquefois I’alidnation raentale. 11 n’est pas rare de rencon-
trer des insensfis doni le sens du toucher est tr6s exalte et, pour
ainsi dire, dans un etat permanent d’dreciion. Ces malades res-
sentent alors une telle irriiation de la peau, qu’ils croient etre
frappes et meurtris par le plus leger contact; ils se persuadent
qu’on leur jette des substances ou des poisons qui les brulent,
qui les dechirent. Esquirol cite I’exemple d’une femme alienee
qui pousse les hauts cris des qu’on la touche du bout du doigt:
Foms me faites du mal! ne me fmppezpas, ne me frappezpas !
s’ecrie-t-elle.
J’ai entendu parler vaguement d’un individu qui suppliait
des personnes qui chuchotaient d’une maiiifire presque imper¬
ceptible de ne pas I’etourdir de leurs cris. Chez cet horame il y
avait exaltation de la sensibilite du nerf acouslique. Je ne I’ai
pasvu; ce sont des gens du monde qui m’enout parle, maisje
presume fort qif^jl.avait des hallucinations del’ouie. Cet organe
22 DES HALLUCINATIONS,
s’etait prodigieusement developpe; il entendait, pour me Servif
d’une mfitapliore, le bruit des couleurs; uii verre renverse, un
craquement de fauteuil, un mot prononce bas, vibraient et re-
tentissaient en Ini comme des roulemenfs de tonnerre.
Onlitdanslei/owna/(fes/?e'tos(l/t juin 18^14) (1) quelques
fragments d’une lettre dans laquellc M. Lelorgno de Savigny,
ancien membre de I'lnstitut d’6gypte et membrc de I’Acadfiinie
des sciences (section d’anatornie et de zoologie), retrace lui-
ineme la maladie qui a suspendu scs travaux , et qui, depuis
vingl ans , le ticiit exil6 du moncle.
« Le U aout 1817, je fus tout-a-coup atteint, specialement
dans I’organe de la vue, d’une affection nerveusc tr6s grave qui
me forga de snspendrc immediatement tout travail etdeme re-
tirer a la campagno. Cette affection , qui, suivant les medecins,
devait diniinucr par le repos et niettre cinq a six mois h se dis-
siper, s’etendit indefiniment au-dela de ce tcrme- Fatigue a la
longue d’une inaction qui m’etait peu naturelle, je me laissais
quelqucfois aller a des etudes dont les occasions h la campagne
se rnultipliaient aulour de moi. Enfin je partis pour I’ltalie,
dans I’espoir d’accflerer ma guerison , et dans ledessein de me
livrer, siir les cotes du golfe Adriatique et do la Mdditerran^e , it
desrecherches|)Iusimportantes, sansfitre plus pCrilleuses. Jepro-
longeai ceite excursion jnsqu’a la fin de 1822 , 6poque oil les
obligations les plus impiM'ieuses me rappelerent it Paris. J’y re-
vins, ct peu de temps apres je me remis serieuserhcnt au travail.
Je le repris trop lot; des symplomes de la nature la plus inquid-
tanlenelardtrcnt pas it se manifester. Je pressenlais une rechute^
je le disais ; mais ricn de visible a I’exterieur ne paraissait jus-
lifier cepressenliment. On hesita h me croire, el je succombai.
» J.e temps s’ecoulait au milieu de conlinuelles anxietes,
lorsque, le 20 mars 182/i, se declara brusquement la rechute
tantredontee , ou plulot une affection nerveuse mille fois plus
(ty Voy. Aiiimlesmddico-psi/ehohijifinci ,l IV, p. :il i.
I)ES MALLUGINAIIONS.
grave et dont rien ne peut arrfiter )es progr&Si C’^tait la funeste
nfivrose coniiue des medecihs sous le nom A'exaltctfion de la
sensibilite, lifie des son principeau sentimenl d’une invincible
lerreur. Quoique commune ii tons les organes des sens, cette
nouvelle affection avail, comme la prec6denle, son siege prin¬
cipal dans I’organe de la vnc. Elle ne pouvait, quelle que fflt
sa violence , amener la cecitii, dans I’acceplion rigoui euse du
mot, mais die rendait pen a pen mes yeux incapables de sup¬
porter la lumierc; et, dans robscuritfi toujours plus profonde
ou elle me forfait de me tenir, elle faisait briller une foule d’i-
mages vivement color^es dont les emissions successives, r6ite-
rtics ii rinfini, me fatiguaiunt, m’obsedaient sans cesse. Aces
premieres apparencesen succddd'entbientbtde plus formidables
encore. Bientot des pbenomenos impetueux , lumineux , ar-
dents , immenses , remplissant nuit et jour tout I’espaCe sous
milic aspects divers, provoquferent les crises les plus iiltenses,
les plus d6plorables. D’autres phenomeiies, disting uds des pre¬
cedents moins par leurs formes et leurs couleurs que par leur
redoutable influence, vinrent periodiquement en aCcroitre, en
aggraver les effets. Aux sensations propres k la vue s’unirent Uil
entrainement rapide en haut, en bas, en tons sens, uile odeur
fetide, des sifflements aigus , des sons harmonieux ou discor-
dants, des voix humaines chantant ou parlant, dficlamant, et
d’autres bruits non moins etranges. Le sommeil suspendait ra-
rement ces detestables illusions, sans qu’il se pfoduisit au r^-
vcil des visions menacantes, bizarres, incotnprehensibles. Jo
citerai, comme une des plus frequentes, la voflte spacieuse for-
mee d’iniiombrables faces humaines, toutes egalonient express
sives, prenant je ne sais quel air inflexible, et fixant sur moi
des regards siiiistres.»
» On le comprendra sans peine, un tel ^branlement du sys-
t6me nerveux m’interdisait non seulenient toute application ,
tout travail de I’esprit, mais encore toute relation serieuse au
dehors.
UES UALLUCUNATIONS.
» Les medecins, consultes en 182i sur I’avenir probable de
ma maladie, en avaieiii geiieralenient porte la duree & deux ou
trois annfies. Cette fois encore, leurs previsions les moins ras-
surantes furcnt cruellement depassees; les annees se succ6de-
rent, se mullipliereut sans amener autre chose qu’une diminu¬
tion presque insensible, s’operant ii travers d’inexprimables
tourments, et ne me laissant dans ma solitude de disiractions possi¬
bles, pour faire diversion ii tant de maux, qucl’etude etla des¬
cription quolidienne de cesm6mes tourments : journal unique,
insense peut-6ire, que j’ai dicte avec Constance, en alTrontant
mille augoisses, dans la pensee qu’il donnerait un jour la juste in¬
telligence des causes de si alTreuses tortures.»
Le malade qui faitle sujetde cette observation , quoiqu'il
n’ait de 16se que I’organe de la vue, eprouve neaiiraoins des
hallucinations de la vue, de I’oule et de I’odorat; car il voit des
faces huraaines, il entend des sons et sent une odeur infecte.
— Est-ce par syuipathie que les deux dcrniers sens sent ici hal-
lucinds? — Ou bien doit-on rapporter ces phenomenes It une
irritation plus ou moins etendue de I’organe de la pens6e ?
Causes, diagnostic, pronostic des hallucinations.
Si Ton est forcfi d’adraettre dans une foule de maladiesune or¬
ganisation .speciale, une predisposition, c’estsurtout dans la folie
que cette predispositionsemontre d’une nianiere fividente, incon¬
testable. L’hdr6dite joue un roleimmense dans la production des
v^sanies. M. Ferrus y attache, et avec raison, un grand intfiret.
Je suis persuade que si on reniontait h la source, on trouverait
que plus des trois quarts des folies reconnaissent rher6dit6 pom-
cause premiere. Cependant sur 8i ou 86 observations d’hallu-
cinfs, je ne I’ai rencontrfie que 25 fois; mais ce r6sultat, ainsi
que je I’ai dejii dit, tient aux obstacles sans nombre qui s’oppo-
UliS HALLUUNAXIOKS.
25
sent loujours a la recherche de la v6rite. Unfou, eii effet.jette
une grande dffaveur sur sa famille et avec raison , car qui vou-
drait s’allier a une telle famille? On heriie de ses parents du
moralcoinme du physique: aussi cherche-t-on a donner le
change et b ensevclir dans I’oubli et les tfinebres unepareille in¬
fortune !
Je n’ai pas reiicontrfi d’hallucines ages deraoinsde 20 ans.
Mais depuis 20 jusqu’a 50 ans, ce parait etre I’age favorable a
la production dcs hallucinations.
Voici a ce sujet un tableau statistique qui ne sera pas sans
importance:
De 20 a 30 ans.23
De 30 a ao. 19
De ZiO a 50. 20
De 50 a 60. 12
De 60 a 70. 6
De 75 ans. 1
De 85 ans. 1
Les derniers 6laient hallucines depuis plusieurs anuses.
La proportion des homines et des femmes atteintes d’hal-
lucinations a ^te la suivante :
Hommes. liU
Femmes. 38
Total. 82
Sur le mOme chiffre, 50 sontcfdibataires.
Les professions sddentaircs paraissent exercer une certaine
influence sur Icdeveloppement des hallucinations, et celasc con-
foit. Dans ces professions, I’esptit a tout le loisir de rcagir, de
se replier sur lui meme ; aucune distraction forte et^nergique
ne vient le distraire de ses preoccupations et excrcer une sa-
lutaire diversion, comme cela a lieu dans les excrcices aclifs du
corps.
Le temperament nerveux, une imagination vive , ardente,
ddsordonnee, lesprejuges, rignorancc, le fanatisme religieux et
DES HALLCClNA'i'lONS.
politique , une Education faiisSde , les enseignements supersti-
tieux, la lecture des livres mystiques ou de magie cliez les es-*
pritsfaibles, predisposent siuguliferemcnt h ces affections.
Je croisqu’ona exagerfi beducoup la part de I’igiioranceetdes
prejug^s; car, sur mcs observations, jc compte 62 maladcs qui
onl refu quelque instruction, parini lesquels plusieurs avaient
respritemiiieminontcultive. fit encore ui]efois,-combiend’hoin-
inesd’ungeniesiipdrieurquionteteliallucinfis! Cependailtonne
peul nicrque I’etat de civilisation, les croyanccsgen{‘raIcseXer-
cent line grande influence sur les csprits, il cst vrai; mais je ue
peuse pas que cette influence aillejusqu’ii augmenter le fiombre
d’hallucincs. Seulenient on a remarque que les formes des hal¬
lucinations presentent le caractere des idees genfiralcs qui do-
minent cliaque siecle. Ainsi les anciens liailucines elaientpour-
suivis par les furies et par les Eumenides , I’amour les faisait
descendre aux enfcrs dans le but d’enlever Proserpine, etc. Au
moyen-agc c’etait le tour des zoanthropcs, des sorciers el des
posscdes, parce qu’alors tout le monde, y corapris les savants,
6tait persuade qu’un homme pouvaitpactiser avec les esprits in-
lernaux et acqucrir par Ih une puissance surnaturellei quelque-
fois pour porter secours, le plus souventpour nuire h ses sem-
blables. On savait quo Ics loups-garous et les sorciers pouvaient
exciter cl apaiser les oragcs ; il n’y avail pas une lempfilc qu’on
lie leur attribuat. On en Irouvait des preuves irrefragables dans
les eiranges apparences que pfenaiCnt les linages en s’anionce-
laul el dans lesquels I’imagination irouvait des figures de gganls,
de demons, etc. Les aslrologues donnaieht des lois aux princes,
Toute maladie un pen dtrange eiait atlribuee it un sort, k uil
mauvais ceil, fit comment ne pas croii e a tbules ces prdtertdueS
merveilles, lorsqu’on voyait les chefs deS peuples et leS repu-
bliques rendre des decrels centre les cnchanteurs; et I’figlise
consacrer des forinules pour les maiidire etles conjurer; et des
tribunaux poursuivre les delils de sorcellerie ? D&s lors la
croyanbe aiix sorciers pril le caractere de la ccflitildc , car off
DES ilALLtiCINAfiONS. 27
116 [iouVait pas iitiagiiier que !a justice ffit dans I’erretlr. Aussi
accusail-on de blaspheme el d’h6r(5sie quiconque avail la liar-
diesse de la rfivoquer eii doute, et le noinbre des sorciers crois^
sail on faison des persecutions dont ils etaient I’objet.
De nos jours on ne croit plus ii I’intervention du diable dans
les alTaires humaines, mais on croit encore en Dieu : aiissi les
formes des hallucinations sont-elles diff6rentes. Nos hallucinfis
voient la police, les 6chafauds, Ic ciel, mais rarement I’enfer.
Cependant, dans certaines provinces, la demonoilianie n’est
pas Iriis rare (1).
L’histoire de la folie etdes hallucinations presente encore un
autre point de Vue. Elle se lie aux differents systemes philoso-
phiques qui ont regne dans les sciences. Les m6decins, eli effet,
ont presque toujours emprunte leiirs theories aux philosophes;
mais aucune branche de I’art de guerir n’en reflete d’une ma-
niere plus 6vidente et plus claire les preceptes que ralienation
mentale (2).
Les pratiques religieuses exagerees, les travaux intellectUels
exclusifs, la vie solitaive, la vie contemplative , dans laquelle
toUtes les facultes de rintelligence restenl invariablement coii-
centrees sur Un memc sUjet, sent propres a faire naitre dans Id
cerveau ces bizarres conceptions, realisees bientbt apr&s par les
sens Chez les personnes dont I’exaltation morale depend d’tin 6lat
particulier du systeme nerveux. Cost ainsi que les moiiies dgyp-
liens se mettaient en communication avec Dieu, le voyaient
sous la forme humaine, etc. De la la doctrine sur la nature cor-
porelle de Dieu , doctrine qii’Origene combattil h outrance.
La doctrine de Texpialion enseignee par I’^vangile, la lulte
des mauvaises passions contre le devoir, de la chair contre I’eS-
prit, personnifiee dans uneespece de combat onlre le bon et le
(1) Eludes cUniques sur la dirnonomanie. Annales midico^psych., ca-
hier de mai 1840.
(2) Sprcngel, HUi. du la midec. Arcliambault, Iiilrod. & £tlis.
28 DISS HALLUCINATIONS,
mauvaispriiicipe, donnerent naissance a despratiques religieuses
dont I’apre rigorisme fut port6 jusqu’ii [’extravagance. Le jeune,
les macerations , les veilles prolongees, les privations de loute
sorte, I’isolementabsolu, eiaient les moyens & I’aide desquels on
esperait obtenir la haute faveur dc la Diviuite et prevenir les ap-
petits charnels, et les consequences de celle vie contemplative
etaient des hallucinations (1). Une foule de pieux solitaires , de
cenobites, d’anachoretes qui ont souvent donne I’exeniple des
plus hautes vertus, devinrent hallucines a la suite de leurs ma¬
cerations et.surtout de leurs longues meditations.
Par une raison analogue, I’ecole neoplatouicienne mystique
d’Alexaudrie compta beaucoup d’hallucines, entre autres I’lolin
et Porphyre; car cetle ecole considerait I’extase coinni^la con¬
dition indispensable pour bien philosopher, et I’extase engendre
souvent les hallucinations.
La philosophic cabalistique, qui compta tant de partisans a
reffervescente epoque de la renaissance , eut les infimes conse¬
quences.
On trouve aux diverses epoques des sciences, des letlres et
des arts, de nombreux et indmorables exemples d’hallucinations
produites par [’excessive concentration d’une ardente imagi¬
nation.
L’entrainement des passions, le dereglement des sens , les
desappointeinenls de I’amour, les affections brisees, I’ambition
de^ue, la vanile et la crainte portees al’exces, la misereet les
chagrins qui en sout insep-rables, exercent une funeste in¬
fluence sur le dAveloppeinent des hallucinations.
L’onanisme, une continence absolue, les exces de table, I’i-
yrognerie, I’age critique , la suppression d’une evacuation habi-
tuelle, de la menstruation, du flux hemorrhoidal, d’une Spislaxis,
(1) Archambault, Imroduciion h Ellis.
(1) l/abus des liqueurs fermentiies produit surtout le delirium tremens
caracUirisfe par des hallucinations.
DES HALLUCINATIONS.
29
d’un calarrhc pultnonaire, de la sueur habituelle des pieds, la
repercussion d’une dartre, de furoncies, une congestion c6re-
brale, la fixation d’un rbumatisnie erratique a la tete, I’fpilep-
sie, I’bysterie, la catalepsie, la nosialgie , sont, d’aprfes ines
propres observations, des causes assez frequentes d’ballucina-
tions.
11 est des substances niedicamenteuses, telles que la bella-
done, ledatura, la mandragore, quiont la propri6t6 siiigulifere
de donner naissance a de fausses conceptions. Nos ancelres en
faisaient usage lorsqu’ils voulaient aller au sabbat.
L’opium fuind est dans le meme cas; il procure un bicn-6tre
ineffable. Voila pourquoi les peuples de I'Oriciit et de la Cbine en
font unc grande consommation,
II est encore une autre substance qui produit des effets mer-
veilleux sur le systeme nerveux et les facultes de Tame; ce sont
lesfeuilles An cannabis indica, que Ton fait cuire avec du beurre,
des pistacbes, des amandes et du miel, de nianiere a composer
une espece d’elecluaire d’un gout assez agreable connu sous le
noni de hachisch , de Daimmesc.
«L’action du hachisch, dit inon ancien maitre et ami,
M. Moreau (de Tours), s’exerce sur toutesles facult4sli la fois.
Elle se signale par un surcroit d’eiiergie intellectuelle, la viva-
cil6 des souvenirs, une conceplion plus rapide, etc. Insensi-
blemenl elle arrive h produirc dans la volonte, dans les instincts
un tel relacbeuient, que nous devenonslejouet des impressions
les plus diverses, de telle sorte qu’il dependra eniierement des
circonstances dans lesquelles nous nous irouvons placds, des
objels qui frapperont nos yeux, des paroles qui arriveront k
notre oreille, etc., de faire naitre en nous les plus vifs senti¬
ments de gaiete ou de Irislesse. »
D’apresM. Aubert-Roebe, les mangeurs dehacbi.scb dprou-
vent, sous I’influence de cette cspece de ebanvre, un bien-etre
paiTait, ineffable; ils ont des eclatsderirebruyants; les idees les
plus varices, les plus grotesques leur passeni par la i6ie avec
30 PES HAlipClNA'I’XONS.
une incrpyable rapidity; dps illusions el des hallucinations (es
pips bizaiTCS viennenl completer la scene. Tout leur parait sous
nne face nouvelle; les traits les plus beaux et les plus reguliers,
la taille souple et dfiliee d’une sylphide , leur psraissent gro¬
tesques et ridicules.
Uu chose bien digne de remarque, c’est quo cette substance
ne cause aucun mal de tete, ne gene nulleinent la respiration ,
u’auginentc pas la circulation, et ne laisse apres elle aucune
fatigue.
J’ai essay6 le hachisck sur luoi-nieine; les effets que j’ai
ressentis sont un peu dillereuts de ceux fiprouves par les au¬
teurs que je viens de citer. Je vais les d6crire exaclenieut.
Un jour J’ai ete invite a dejeuner avec plusieurs celebrcs per-
sonnagcs de la capitale , par mon ancien maitre el ami, .M, Mo¬
reau , medecin de BicOtre, dcteruiine mangeur de hachisch s’il
en fut jamais. Parmi les convives se trouvaient MM. Baiilarger,
Cerise et Carrifere, qui, n’ayant pas pris de la substance eni-
vrante, eurent le loisir d’fitudier attentivement les effets pro-
duits sur les autres cotnmensaux. Moi surtopt je leur ai fourni un
excellent sujet d’dtude, car les effets que j'ai ressentis furent
extraordinaires.
Apres dejeuner (nous avions mangfi le hachisch avant de nous
mellre h table) , on fit venir un joueur d’orgues des rues qui
nous d6bila ses meilleurs airs et ses plus belles symphonies
pendant que nous prenions notre cafe et huniions notre cigare
de la riavanc. Le (abac, le cafe et la musique secondent mer-
veilleuseincnt I’action du hachisch.
Plusieurs convives elaient deja tr^sexaltesj ilscriaient, ils
sautaient, ils dausaient, ils gambadaicnt, ils riaient avec eclat;
moi, je demeurais toujours immobile a moitie couche sur un
divan , au point que je me croyais invulnerable. Mais un quart
d’heure venait a peine de s’ecouler, que je ressentis tout-k-coup
un fourmillement dans les jambes qui me fit tressaillir, et en
m€me temps il me semblait que mes majns .se dessechaieiit
OES HALLUClNATlOiNS.
31
coinnie cellesd’une momie, et je voyais ines doigts se rider iur
seijsiblement; puis, pouss6 commc par unc force irresistible, je
me leve, rapide coimne la foudre , et je me lance d’un bond an
milieu de la nifilee , en imposant le silence d’une voix de stenlor,
Tous se turent comme fascines par mon regard, qui, sdon
I’expression des assistants, jetait feu et flarame; le joueur d’or-
gues en fut eHrayeet cessa de jouer. Sla figure eiait d’une pajeur
raorlelle, mes levies iremblaient; mes gcstes, niadeintirche et
ma pose etaient ceux du commandement. Je fis quelques tours
dans la chambre sans mol dire , puis je in’arrete et je barangue
mon monde; et en ce moment jc me figure quo je suis cbef de
brigands, et que les personnes qui m’entourent sont sous mes
ordres, et je les exhorte a un audacieux coup do main. Le moi
cependanl n’f'tait pas perdu , la personnalild n’etait pas effacfie |
je savais bien que je n’etais pas clief de brigands, mais une force
irresistible me poussait a me croire et a parler comme tel,
L’acces dura une demi-heure environ , puis je lorabai dans un
eiat d’affaissement ou plutot de quietude ineffable.
Ce qu’il y a de particulier dans I’ivresse du bacbiscb, c’est
qu’elle n’est pas continue: elle est apyr6tique. Une demi-beure
s’etait ecoulee environ, que je retombai sous son empire. Cette
fois j’elais gai et bruyant: je cbantais des airs d’opera avecbeau-
coup d’ame, je faisais des bonds de cbevreuil; je passais d’nne
idee a une autre avec la rapidite do I’eclai'r. Puisje me calmais
pour retomber encore une derniere fois dans uii troisifeme ac-
ces. Oh! pour lors, j’elais coinpletement fou; pourpeu qu’on
m’eut conlrarifi, j’aurais tout brise, tout casse. Mais, dans
aucunacces, je n’eus jamais d’ballucinations bien caractfi-
risdes.
11 n’en fut pas de mSme de quelques autres convives. Les
uns virent vol tiger dans I’air des myriades de papillons dont
les ailes bruissaient comme des eventails. D’autres virent le so-
leil au milieu du plafond de la cbambre. Pour quelques uns,
les objets presents s’^taient im^tamorpbosds d’unc mani^re bi-
32 DES HALUjClNATIONS.
zarre et grotesque. Uii bonnet ^cossais, qui surmontait un
faisceau d’armes, s’clait traiisfornid, aux yeux de M. Moreau,
en une figure hideiise et souillee de sang. Une vieilie fille de
soixante et onze ans, malgrc ses rides et ses cbeveux blancs,
lui paraissait avoir loute la grace, tons les attraits d’une jeune
et belle personne. Un jeune eludiant en medecine cprouvait un
sentiment de legferete tel, qu’il lui paraissait s’61ever ou mgme
s’envoler dans les airs. Ce phenomfine, je I’ai dprouvd moi
aus.si. Les images les plus bizarres, les plus excentriques, les
plus het^roclitcs passaient devant les yeux d’un jeune litterateur
distingue : caprimulgues, coquesigrues, oisons brides, licornes,
griffons, cuchemards, toute la menagerie des reves monstrueux,
en un mot, troitait, sautillait, voletait, glapissait par la
chanibre, et luide rire aux i'clats. Chez quelques autres, I'ouie
s’etait prodigieusemeiit developp(5e, au point que le moindre
bruit ressemblait au grondement du tonnerre ou a l’6clat d’une
bombe.
Tels sont les effets du hachisch; niais, je I’avoue francheinent,
ils me paraissent exageres, car j’en ai pris a deux reprises diffd-
rentes, et je n’ai rien epronve de semblable.
Les altaques d’epilepsie et d’hysterie sont souvent precfidfies
d’hallucinaiions de la vue et de rou'ie. Dans mon mdmoire sur
\aparalysie hystcvique , je cite deux observations qui viennent
ii I’appui de ce que j'avance (1).
Enfin cerlaines pcriodcs de plusieurs maladies aigues peu-
vent aussi engendrer les inemes phdnomenes.
Le diagnostic des hallucinations n’est pas difficile; les solilo-
qiies, les interrogations, les reponses du malade causant avec
des Sires imaginaires nous raetlent sur la voic. A-t-il une hallu¬
cination de la vue, il fixe les regards sur I’objet que son imagina¬
tion acree; a-l-il'une hallucination dc fouie, son allitude est
celle de riioinine qui ecoute, et tend I’oreille du cole d’ou le
(1) Voyez les ylnnules mMico-psych., ealiier dc jnnvier tSAA.
DES HALLUCINATIONS.
33
son lui vient; a-t-il une hallucination de I’odorat : il fuil les
odeurs qui I’affectent d’une nianifere dfisagreablc, en se bouchant
)e nez, on en faisant cette grimace caracteristique qui consiste
h relever par un mouveinent instinclif les ailes du nez et la
levre sup6rieure ; ou bien, si rodeur est suave, il home avec
d61ice, fermant la bouche et faisant des inspirations rapides et
bruyantes, etc., etc. Mais il ne faut pas oublierque les malades,
pour eviter les sarcasmes et les moqueries, ou par crainte de
passer pour fous, cachent souvent a lout le monde leurs fausses
perceptions, et dans ce cas il est difficile de poser un diagnostic
sftr, et souvent il est ndcessaire, pour arrlver au but, d’dpier,
d’etudier longtemps les malades, et de les amener, par la con-
fiance qu’on leur inspire, h faire part de toutcs leurs sensations.
Quant au pronoslic, il est toujours grave. La monomanie
sensoriale surtout est Irds opiniStre , et rdsiste souvent au trai-
tementle mieux combine. Et comment en serait-il autrement,
puisque ces malades, avec les memes sens haliucinds, apprd-
cient parfaitement les sensations rdelles? Voilii pourquoi la con¬
viction produite par les hallucinations est si profonde. «Un
Portugais, tres versd dans les sciences et trds en etat de rendre
compte des opdrations de son esprit, dtaittourmentd par des
hallucinations presque contlnuelles. Un jour M. Leurct cher-
chaith lui ddmontrer son erreur; il luirdpondit:« Vous ditesque
je me trompe , parceque vous ne comprenez pas comment ces
voix que j’entendsarrivent jusqu’a moi; mais je ne comprends
pas plus que vous comment cela se fait; ce que je sais bien,
c’est qu’elles y arrivent puisque je les entends : elles sent pour
moi aussi dislinctes que votre voix; et si vous voulez que j’ad-
mette la rdalild de vos paroles, laissez-mol admeltre aussi la
rdalitd des paroles qui me viennent je ne sais d’ofl, car la
rdalitd des unes et des autres est dgalemenl sensible pour
moi (1). »
(1) Leuret, Fragm. psych, sur la folic.
AN«,\L, MED.-psYcit. T. vii. .Tanvicf 1840. 3. 3
HALLUCINATIONS.
Voilii le secret du role que les lialliiciiialions out joue dans la
vie des peuples. Chose remarquable! les hallucines ont impost
de nouvelles croyances, de nouvelles institutions; ce sont des
hallucines qui iransforment I’art de gu6rir : c’est Paracelse,
c’est Van-Helniont qui ebranlent et renvrsent, apres qnatorze
siecles de duree, la mgdecine de Galien.
Si les hallucinations sont multiples, le pronostic est encore
plus grave, parce qu'alors profonde est la lesion de I’intelli-
gence; et cette gravity est d’autant plus grande que les indivi-
dus qui les presentent ont nne intelligence faible, et que sou-
vent elles les pnussent ii des actes nuisibles h eux-m^nies on
aux personnes qui les entourent.
Ce fait est grave, et doit etre pris en grande considdration
dans les cas de jurisprudence medicaleoule medecinest appel6 it
d6cider de la culpabilite d’un individti par I’appreciation de son
dtat mental. « Le medecin legiste devra rechercher avec soin,
dans les circonstances qui ont precede, si le crime n’a pas 6i6
consomme sous I’erapire d’une hallucination; de memeil ne de¬
vra pas se laisser abuser par une simulation habile, difficile
quelquefois a demasquer chez des hommes accoutum6s ati
crime (1). »
Anatomie pathologique.
On a voulu rattacher les hallucinations k des alterations orga-
niques constantes. « Les desordres intellectuels, dit M. Mo¬
reau , dependent essentiellement d’une lesion du syslfeme ner-
veux, ou plutot de cette portion du systeme nerveux chargee de
presider a I’exercice des functions dites morales.
« Quelque idde que I’on se fasse de cette lesion, de sa nature
intime, qu’on WggeWe. organique, dynamiqm, iln'importe,
elleexiste; la nier, c’estnier I’existence meme des ph6nomenes
qui eii sont I’expression, la traduction exterieure; c’est diviser
1) Aubanel, Thine imugiirale, Paris, IS39.
Hts hallucinations.
35
ce qui, de sa nature, ne pent 6tre divis6, I’organc et ses fonc-
tions, la cause et I’effet; en d’autres termes, c’est gtre ab-
surde(l). »
Selon Darwin, les hallucinations proviennent de I’origine du
nerf de la sensation, qui est plus susceptible d’fitre attaqufi d’in-
flammalion. Chez un aveugle hallucine de la vue, Esquirol a
trouv6 les deux nerfs opiiques atrophies depuis leur chiasmS
jusqu’a leur enti-ec dans le globe de I’oeil. Chez un autre hal¬
lucine de la vue et de I’ouie, et devenu brusquement aveUgle
S la suite d’une saignee trop abondante , Esquirol a trouv6 les
nerfs optiqucs grisatres, offrant la couleur et la transparence
du parchemin mouille; ils 6taientaplatisetatrophies,d6ponill(5S
du n6vrilfeine; ils 6taient fermes, consistants et grisatres; cette
couleur, cette consistancc, se poursuivaient jusqu’ti leur im-*
plantation dans les couches optiques. M. L61uta trouvd aussi les
nerfs optiques alter^s chez un hallucine de la vue. M. Foville
assure dgalement avoir vu les nerfs Ifacs dans les hallucinations,
et, suivant cet auteur, elles sonl liees a la Idsion des parties
nerveuses intermfidiaires aux organes des sens et au centre de
perception, ou a I’altdration des parties cerebrales auxquelles
aboutissent les nerfs des sensations.
D’apres M. Bottex, I’on ne pent preciser le si6ge organique
de chaque hallucination ; mais on est forC6 d’adraettre qu’elles
sont, comme les rfives, le resultat de I’irritation de plusieurs
parties du cerveau, dont Taction est niomentanement soustraite
k Tempire de la volonte.
Toutes ces opinions sont hasarddes; il y a plus, elles sont op-
posees k la saine raison. En elTet, s’il y avait reelleraent lesion
organique, les hallucinations seraient continues et pernianentes,
elles ne disparaitraient pas brusquement, comme il advient
quelquefois, par le raisonnement, ou sous Tinfluence d’nne
violente emotion,- ou de la crainte, ainsi qu’on Ta vu assez sou-
(1) Moreau, Mimoirc sur le trait, des halliic. par le datura.
36
DES HALLUCINATIONS.
vent, car la lesion organique est de sa nature permanente.
D’ailleurs, combien d’hallucines chez qui les nerfs sensoriaux
itaieiit intacls!
Les hallucinations nesont done pas le resultat d’une alteration
organique; si on rencontre quelquefois cette lesion, on doit
I’attribuer h une simple coincidence; tout au plus est-elle I’effet
et non la cause. D’ailleurs des lesions organiques de toute sorte,
de renc6phale ct de ses membranes, se sont renconlrees dans
les cadavres d’individusqui n’ont jamais eu d’hallucinations, et
par centre, beaucoup d’ouvertures de corps d’hallucines n’ont
presente aucune lesion cerebrale, quoique la folie persistat un
grand nombre d’annees.
Sans nous arrSter plus longtemps, concluons done que ,1a
cause immediate des hallucinations nous ediappe entiereinent:
« Et j’ai reconnu que rhomme ne pent trouver la raison de
toutes les oeuvres de Dieu qui se font sous le soleil. » {VEccle-
smsfe, ch. VIII, 17.)
Traitement des hallucinations.
Je seraibref; je renvoie pour de plus amples details h mon
memoire sur le traitement moral de la folie (1), qui resume
toute notre doctrine.
La division des hallucinations que nous avons etablie dans ce
travail va, ce me scmble, en simplifier siugulierement le trai¬
tement et en faciliter les diverses indications therapeutiques.
1“ Hallucinations sensoriales. Ici le raisonnement seul
ediouera generalement, ainsi que tout I’attirail pharmaceutique.
Enelfet, comment prouver a un homme qui enlend, voit,
touche, percoit desodeurs et des saveurs, comment lui prouver,
dis-je, qu’il n’entend, ne voit, ne touche rien, qu’il ne per-
foit ni odeur ni saveur? Car, pendant raSme que cet hoinme
(1) Du trail, moral de la folie, Chcz Just Rouvier, 8, rue Je I’iEcole-
de-MMecine.aParis.
I)ES HAI.LUGIINATIOKS.
37
est en proie aux hallucinations d’un on de plusieurs sens; il
percoit et juge a I’aide do ces memes sens les-objets reels du
monde ext6rieur, avec la meine rectitude que les personnes rai-
sonnables. D’un autre c6t6 , les hallucines se complaisent sou-
vent dans leurs id6es d^lirantes.
Si Ton veut gu6rir ces malades, il faut done provoquer chez
eux une perturbation morale energique, donner le change it leur
esprit, les forcer a s’occuper et a fixer leur attention sur des
objets dtrangers a leur d61ire. D’autres fois il faut attaquer de
front 1'hallucination , la combattre corps a corps, en obligeant
rhallucin6 a agir et a parler comme une personne raisonnable.
Le cerveau resle alors en repos par rapport au d61ire, les hal¬
lucinations s’affaiblissent pour disparaitre ensuite, des que I’at-
lention du malade ne s’y arrete plus et est contrainte de se
porter ailleurs.
Void une note qui confirme cette doctrine ; cette note a 6td
§crite par riiallucine lui-in6me aprfis sa gud’ison; elle est vrai-
ment reniarquable en ce qu’elle exprdine la succession psycho-
logique de ses sentiments et de ses idees avant et pendant la
maladie, pendant le traitement et le retour a la gufirison.
« Six mois consecutifs au moins avant ma folie, j’ai 6prouv6
» des maux de tete qui n’etaient pas tres violents, mais conli-
» nuels. J’6prouvais continuellement des insoinnies; je ressen-
» tais comme un derangement general dans tout le corps; jc
» ressentais surtout une douleur assez vive dans la moelle des
» os; mes membres 6taient sujets li certains tremblements. Au
» moindre bruit, je me sentais frissonner; une porte fermde avec
» trop de violence me faisalt ressentir une douleur assez vive k
» la tdte. J’avaispeu d’appdtit; je devenais difficile pour la nour-
» riture; les mets les plus exquis ne flaltaient plus mon gBflt.
1) Soif continuelle; souvenl de mauvaise huineur sans en dire la
» raison k personne; passion pour la podsie , consacrant toutes
» mes rderdations a faire des vers. La maladie dtant tout-k-fait
» ddclarde , passion encore plus vive pour la podsie, voulant k
UES HALLUOINATIONS.
n tputprix donner des seances littfiraires, croyant que laduchesse
» d’Orl^ans assisterait a ces seancesvoulant faire un poeme
» pour le dedier & la mSine duchesse; croyant fernaement que
» ce poeme devait 6tre compare avec d’aulres poemes fails par
a les princes royaux, et que, le mien fiiant jugo le meilleur,
9 j’aurais tons les droits li la couronne de France; que nonob-
9 stanl cette espece de coneours, la duchesse d’Orleans m’avait
^ c§d6, par privilege special, la province rbenane, ce qui me
9 valait 32,000,000 fr.; que je devais traiter avec M. le marquis
9 de la Foret-Noire, a I’ellet de lui vendre lous mes droits & cette
» province; que je connaissais parfaitement ce marquis, peiv
» suadfi que j’avais passe quelques ann6es chez lui par suite
» d’^migration et de troubles en France; que la j’avais 6t6 pris par
» des voleurs qui m’avaient fait manger de la chair humaine;
» qu’enfin j’avais 6t6 renvoyd li la campagne (mon pays natal),
» chez des gens d’une fortune bien mMiocre, et que j’avais
j> refu d’eux aulant de soins qu’un enfant peut en recevoir de
.9 ses parents, mais pensant qu’ils ne m’avaient donn6 tant de
I) soins qu’a raison de ma naissance distingufie, me croyant fils
X deLouis-Philippe; regardant clone mon pfereetmamdre cornme
» des personnes auxquelles j’dtais bien redevable cause des ser-
» vices qu’ils m’avaient rendus, mais leur refusant le titrede
» pfere et de m6re; me croyant aurdessus de tons les Franpais; me
» laissant aller aux menaces centre quicouque me contrariait;
» croyant avoir des droits sur tous les citoyens; promeltant de
» grandes recompenses a ceux qui m’approuvaient dans ma con-
» duite; croyant que Ton cherchait par tous moyens a se defaire
9 de moi, que Ton cherchait a m’empoisonner, ayant m6me cru
a avoir ete empoisonne et avpir ressenti I’effet du poison;
,0 croyant qu’on cherchait a troubler mon repos pendant la nliit,
9 que meme on me battait; que je voyais des brigands pour
9 m’Sssassiner; que je voyageais en pays etranger, que je tra-
v-versais des mers, que je tombais dans dcs abimes, que j’etais
9 attaqae par des bOtes feroces; que j’avais extrgniement en
DliS HALLUCIINATIONS.
39
» horreur M. le mMecin pii chef, qu’il cherchait h me faire
» mourjr pour s’emparer dc mes grandes richesses, que je fai-
» sais mfme extdrieurement des menaces conlre lui ; qu’aprfes
» avoir fait le voyage de la Forfit-Noire, je devais me rendre a la
» cour royale de France, ou j’espfirais avoir la plus brillante
» rficcptioii. Enfm il me semblait souvent qu’il me tombalt sur
» le cerveau comme un voile Wger qui me faisait baisser les
II yeux et mdme la tfite, ce qui me metlait comme au milieu
» d’un brouillard.
I) I'raitement. Douches frequentes. Douleurs extraordinairesj
» au milieu de ces douleurs, je croyais qu’on attenlait a mes
>) jours; je iie pouvais me figurer que c’^tait un procM6 de la
» medecine. Je m’altendais done ii mourir un jour sous la dou-
» che. Cependanl un reste d’esp^rance que la famille royale de-
» vait venir me chercher me consolait, et je m’alteudais de jour
» en. jour a parlir; je pensais que la famille royale savait lout ce
» qui se passait sans que je lui ecrivisse. A force de r6it6rerles
» douches , je me suis trouv6 comme domple; j’ai commence li
I) dissimuler et ii faire croire que je ne pensais plus a la famille
» royale; une crainte, forlement iraprimfie en moi par le trai-
» tement douloureux , me faisait concenlrcr mes iclees au fond
» de mon ame; mais j’eprouvais un besoin bien grand de parler
» de tout cela; ou ne pouvait me faire un plus grand plaisir que
» de me remettre sur ce rhapilre. Une fois que cette crainte de
» la douche a dt6 fortement imprimfie en moi, j’ai commence
» par sentir la n6cessit6 de ne plus d6voiler a personne le fond
I) de ma pensfie. Apres beaucoup d’elTorls sur moi-mfime et de
» r6flexions sur ma position, le tout occasionn6 par la memo
» crainte, j’eii suis venu insensiblement au point de douter
>1 presque de tout: doule sur ma maladie, doute sur ma nais-
» sance, doute si mon sejour 6tait vrairnenl i Maryville, croyant
» parfois que c’6tait seulement par rfive que je me trouvais A
1) cet 6tablissement, et qu’en rdalite je n’y 6tais pas. Enfin, li
» I’aide des occupations multipliees auxquelles j’ai €lA livr6,
OES HALLUCINATIONS.
40
» moil esprit s’esl trouv6 dcbai rassc peu a peu dc ccs chinieres
» qui I’assifigeaient sans cesse auparavant. Il y avail cependant
» encore comme un niouvenient aliernatif, car tantot je pen-
» chais d’un c6l6, tantot d’un autre; en sorie'que j’aifitelong-
» temps sans pouvoir me prononcer pour uu parti plutot que
» pour un autre. Les bains nombreux que j’ai pris ont produit
» sur moi le plus grand effet. Chaque jour, aprfis mon bain , je
» me sentais soulage; mon corps devenait plus agile , reprenait
» de la vivacilfi et de la vigueur, et a la longue je me suis sent!
» revivre et reparailre sur cetle terre comme sur une terre nou-
» velle. Changement complet, gouts diffdrents, appetit, affec-
» tion pour mon mfideciu, retour sur moi-meme, d&ir ardent
» de revoir ma femme, sentiments nouveaux; en un mot, nou-
» vel hemisphere pour moi, gaiete, desir de reprendre mes oc-
» cupations habituelles, enfin reintegration dans mes facultds.
» Signe : C. T***.
»Mar6ville, ce 14 janvierl843. »
Get 6crit n’a pas besoin de commeutaires; il resume et con¬
state il la fois nos doctrines sur le traitement de la Me d’une
maniere pfiremptoire et remarquable. Il n’y en a peut-etre
pas de si cluir, de si net, de si decisif dans les archives de la
science.
Resume de nos observations :
Exercice de I’intelligence et de la mfiraoire des hallucinds,
exercice du corps, conseils salutaires, repression de leurs hearts,
mais non pas a coups de fouet et de baton comme le conseille
Celse; mais repression morale,
2° Hallucinations ganglionnaires.
Chez les hallucines internes, la contrainte morale pent assez
souvent 6chouer. Par centre, des concessions faites h propos, la
ruse et I’adresse employees habilement peuveut rameuer ces ma-
lades it leur type r^gulier. C’est ainsi qu’A. Par6 gufirit un hy-
UliS UALLliClNATlONS. hi
pochondriaque qui croyait avoir des grenouilles dans I’eslomac,
en lui administrant un purgalif qui Iri procura des selles abon-
dantes. L’habile chirurgien avail en soin d’inlroduirc furlive-
ment de petites grenouilles dans le vase qui devait recevoir les
matieres rejel6es.
Un macon, ag6 de quarante-quatre ans, pr6tendait avoir une
couleuvre dans le venire. M. J. Cloquel caressa son idee. '—
Oui, dil-il, je sens la couleuvre. La void; elle remonle par le
gosier. El le malade de s’eerier : J’en 6lais sdr Ulya longlemps
que je I’avalai en buvanl de I’eau d’une mare; elle Ctalt petile
alors; mais depuis elle s’esl developpee , elle a gross!, elle a
grand!, cl, si on ne meI’enlfeve pas, elle fmira par me devorer.
J’en elais sur, rep6lail le macon; je le disaisparloul, el parlout
on me riait au nez. — Alors, dil le medecin, il nous faul ope-
rer. Une incision longue, mais superficielle, esl faile a la
region dpigastrique; des linges, des compresses, des bandages
rougis par le sang sonl appliquds, el la idle d’une couleuvre
donl on s’elail precaulionnd esl passde avec adresse enlre les
bandes cl la plaie. — Nous la tenons enlin! s’ecrie I’adroit
operaleur; la void. En meme temps le malade arrache le ban¬
dage qu’on lui avail applique sur les yeux; il vent voir le reptile
qu’il a nourri dans son sein; il le regarde avec le mdme plaisir,
le mCme attendrissement qu’une mere envisage le premier
fruit de ses enlrailles. Mais, quelques heures apres, une sombre
melancolie s’empare de lui; il gemit, il soupire; le mddecin esl
appeld. — Monsieur, lui dit-il avec anxield, si elle avail des
petits ! — Impossible, mon ami, e’est un male. Et par ce bon
mol le malade fut gueri.
Le medecin Menecrate, qui poussait 1’extravagance jusqu’&se
croire Jupiter, dcrivit en ces lermes a Philippe, roi de Mace¬
doine : «• Mendcrate-Jupiter ii Philippe , salut. » Philippe lui
rdpondit: «Philippe a Mdndcrate, sanld ethon sens.» Ce prince
n’en demeura pas Ih, el, pour gudrir son visionnaire, il ima-
gina une plaisante recelte : il I’iuvila a un grand repas. Mend-
DES HALLUCINATIONS.
crate eut une table h part, oii on ne lui servit pour tous mets
que de I’encens et des parfunas, pendant que les autres convi^s
goutaient tous les plaisirs de la bonne chere. Les premiers
transports de joie qu’il ressentit de voir sa divinite reconnue lui
fircnt oublier qu’il 6lait homme; mais quand lafaim le for^a de
s’en souvenir, il se degouta d’etre Jupiter, et prit brusquement
conge de la couipagiiie (1).
3° Hallucinations intuitives.
Le raisonnement, ce me semble, doit occuper le premier
rang dansle traitement des hallucinations intuitives; eton con¬
ceit qu’il soil souvent couronn6 de sucefcs, car la conviction de
ces hallucinfs ne saurait 6lre aussi profonde que chez les hal-
lucines externes on internes, attendu qu’ils n’fiprouvent pas de
sensations r6elles; et partant la tache de les convaincre de leurs
erreurs, soil par le raisonnement, soit par la lecture des maxi-
mes desphilosophes, lorsque les malades ont recu de I’instruc-
tion, soit enfin par la crainte si les circonstances I’exigent,
sera beaucoup plus facile.
e’est ici surtout que le nnidecin doit faire preuve de beaucoup
de sagacit6 et d’habilet^ pour captiver la confiance des malades
et les dominer de toule la sup6riorit6 de son intelligence. Nous
ne saurions done trop le repiter, I’erudition du nuidecin psy-
chologue doit etre variee et dtendue, sa connaissance du coeur
huniain profonde; car si les malades s’apercoivent de son infd-
rioritd, le prestige tombe, et il 6cbouera constaniment dansses
efforts pour les ramener h la raison. Le mfidecin doit en outre
bien se garder de chequer ouvertement cerlaines convictions
erron6es des malades confies ii ses soins, surtout si elles por¬
tent sur des sujets religieux; la prudence veut qu’il les respecte i
seuleraent, il aura soin de faire ressortir habilement leur in¬
compatibility avec les pr6ceptes de la v6ritable religion.
(l)Rollin, HiSloireanciewit.
DES HALLUCINATIONS. &3
Je n’ai observe qu’un seul hallucin6 de ce genre, e’est le
cur6 dontj’ai relate plus haul I’histoire. II cst facheux qu’i! soil
sorli de I’asile avant d’etre gu6ri. Mais je suis persuade que
M. Archanibault n’aurait pas r6ussi auprfis de lui; car ce mMe-
cin passait a ses yeux pour un ath6e, pour un iinpie, et par-
tant il lui 6tait odieux. Moi, au contraire, j’avais loute sa con-
fiance : aussi r^pondait-il bonnetement h ines questions, et
entrait-il volontiers en conversation avec moi, sans s’emporter
aucunement, coninie cela lui arrivail toujours avecM. Archam-
bault, et peut-Stre aurais je eu le bouheur de dissiperles nuages
qui obscurcissaient son intelligence.
Hallucinations stheniques.
Il nous reste a parler du traitement des hallucinations qui
reconnaissent pour cause I’exaltation de la sensibility. Je ne m’y
arrSterai pas; car chez ces hallucinys, I’intelligence n’est pas
dyrangee, et par consequent le traitement doit 6tre exclusive-
ment physique. On s’enquerra, bien entendu, des causes de la
maladie, de son intensity, de sa durye, etc., etc., afin d’y por¬
ter remfide avec conuaissance de cause.
Avant de finir, un mot sur le traitement des hallucinations
par le datura stramonium. Comme on le salt, les plantes narco-
tiques jouissent du singulier priviiyge de provoquer des illusions
et des hallucinations bizarres : or, M. Moreau, de BicStre, d’a-
pres le principe homoeopathique, similia similibus curantur,
eut ridee d’administrer aux hallucinys I’exirait de stramoine, et
il en porta la dose jusqu’li 50 ceniigr. par jour. Les rysultats
qu’il pretend avoir ohtenns sont ties satisfaisants. (Voyez, pour
de plus amples dyiails, son Mymoire cite.) Je ne puis me pro-
noncer a cet ygard; car nous n’avons essaye qu’une seule fois
le datura, et ce fut sans succes. Le cas etail pourtant favorable;
Jes hallucinatipns ^taient simples et sans dyiire. Mais ee cas nd-
44 UliS UALLUCIINATlOlNS.
galif lie suUit pas pour infirmer la doclrine d’un observateur
aussi conscieiicieux quo mon savant maitre.
Dans le Iraitement des hallucinations, on remplira les indi¬
cations fournies par la suppression d’un flux nienstruel, hdnior-
rhoidal, etc., en cherchant a les r6tablir par des irritations
portfies sur les organes qui president a ces dvacuaiions. On pro-
voquera tin ecoulement chronique qui a disparu, on rappellera
une dartre, on rouvrira un ulcere dont la guerison subite aura
engendrd les hallucinations.
Si les appareils digestif et biliaire sont deranges, on y appor-
tera remfede, etc., etc.
D’aprfes ces considerations, on voit bien que nous ne sommes
pas partisan exclusif et quand meme du traitement moral ou
du systerae d’intimidation, conime on voudra I’appeler.
Nous savons, quand les circonstances I’exigent, combiner les
moyens physiques avec les moyens moraux; mais nous procla-
mons hautement quelorsque la folie est simple , sans complica¬
tion , c’est a la crainte que le mfidecin sage et prudent doit re-
courir. — La crainte a ete, est et sera toujours rsiement social
predominant. Devant la crainte, toules les autres passions se
taisent, car ellc les absorbc toutes. Un journal de medecine, en
rendant compte d’unde mes ecrils, a blame fortement mon sys-
t6me, et m’a presque taxe de cruaute et de barbarie; comme
si la cruaute et la barbarie n’etaient pas plulot du cote de ceux
qui, faute d’energie ou par respect humain, laissent tomber
dans la demence les pauvres insensds qui leur sont conlies. Qu’on
se penetre bien de cette maxime : Chez les hommes revetus d’un
ministere important, le trop de bonhomie est un defaut, j’allais
dire une faute, car c’cst de la pusillanimite : or, ce n’est point
avec de la pusillanimity, mais bien avec une volonty forte et
ynergique qu’on conduit aubien les hommes, insenses ou non.
G’est connaitre bien peu le coeur hiimain que de vouloir rame-
ner a la raison par des voies de douceur et de complaisance tous
les alienes sans distinction. In multitndine regenda plus pcena
PATHOLOGIE MENTALE EN ITALIE. 65
qmm obsequium void, a ^crit Tacite. «L’experience nous ap-
prend, a dit I’liommc le plus humain et le plus probe , peut-
6tre, des temps modernes, I’experience nous apprend qne, sans
I’intervenlion d’un pouvoir coercilif, les hommes n’adoptent et
n’executent pas les inesures les mieux calcul6es pour leur propre
bonheur (1).» Faisons done le bien pour le bien envers et centre
lous, sans nous inquieter des murmures qui s'elevent autour
de nous, et aitendons-nous a etre payes d’ingratitude: e’est la
recompense des bienfaiteurs de la race bumaine. Qu’importe ?
Les hommes d’uiie forte trempe s’eievcnt au-dessus des clameurs
de la multitude, bravent ses calomnies et sa fureur, et travail-
lent pour riiumanite. Cette consideration settle doit nous empg-
cher de rire des folies du stupide vulgaire, et de sa credulite
envers quiconque entreprend de le rendre dupe en le llattant.
PATHOLOGIE MEMALE M ITALIE.
3' Settre (2,'.
A M. le docteiir Fenm.
COUP d’OEII, SUR les PRINCIPAUX liTABLISSEJIENTS D’ALIENIiS.
Malgte beaucoup de causes qui retardent en Italic I’introduc-
lion des reformes et des progres, I’ameiioration des maisons
d’alienes a cependant marche de maniere it contenter les amis
de riiumanite. Les descriptions qu’on a faites de ces asiles, il
y a line vingtaine d’annees seulement, ne peuvent plus s’appli-
quer a ce qui existe aujourd’hui. Si plusieurs etablissements
laissent encore beaucoup h desirer, il faut s’en prendre moins
au zfele des medecins qu’h d’autres causes indgpendantes de leur
(1) Washing ion, par M. Guizot.
(2) Voy. les Numiros de septembre ct de novembre 1815.
46 PATHOLOGIB MENTALE
volonte, teUes que le manque d’argent d’une part, de I’autre
la position de ces etablissements au centre de grandes villes,
o6 I’espace manque, et od les malades non seulement sont trop
aecumul^s, mais encore ne peuvent se livrer au travail si utile
des champs. 11 est fiicheux que ce but n’ait pas 6t6 atteinl dans
I’toblisseinent de G6nes, qui, dit-on, a coute pr6s d’un million.
Ce qui retarde encore en Italie les progres de la science,
c’est la lacune qui existe dans renseignemeiu des maladies sp6“
dales, le sort que font les gouvernernents aux medecins ali6-
nistes, et qui ne les dispense pas de faire de la clientde pour
vivre et de remplir souvent d’autres fonctions incorapatibles
dvec les leurs; de la les changements frequents dans le per¬
sonnel des hospices et le besoin vivement senti d’une direction
raMicale plus forte. Ce que je dis pourtant ne doit pas s’en-
tendre d’une manicro absolue. Il est, en Italie, des medecins
speciaux qui se sont vou6s avec succ6s a cette infortune :
MM. Fassetta & Venise, Gualandi a Bologne, Riboni a Milan,
Bonacossa a Turin , peuvent revendiquer une bonne part des
progres qui existent; beaucoup d’autres rivalisent de zele et
tendenl au mfime but. Quandje ferai de la critique, je m’adres-
serai plutot aux choses qu’aux homines. Vous savez mieux que
personne, monsieur, par la position que vous o.cupez, el par
font ce que vous avez fait eh France, combien il est difficile
d’operer les rfifornies, meme les plus indispensables el les plus
simples. Que sera-ce done quand il faudra appliquer une id^e
utile a un pays divish en une multitude de gouvernernents dont
les interets, la marche et les tendances sont si divers ?
Ce que j’ai h vous dire sur I’ltalie comprendra plusieurs or-
dres de qne.slions; 1° hospices d’alienes et stalistiques; 2° causes
generales les plus frequentes des maladies mentales en Italie;
litthraturc psycho-rnedicale; 4" statislique criminelle; 5° Etu¬
des de I’fitat normal du pays el influence de cet 6tal sur le d6ve-
loppement des diverses alienations menlales.
HOSPICES o’ALlfiNfiS DE YENISE , MILAN , g£NES , BOLOSNE,
FEREARE, FLORENCE, ROME, NAPLES, PALERME.
Reflexions pr4liminaires. — Lorsque yous parcourez I’ltalic,
au point de viie de I'observalion morale , les motifs de vos juge-
ments vons arrivent au milieu de tant d’6motions et d’impres-
sions diverscs, qu’il en resulte pour I’esprit un trouble invo-
loniaire. On se troiive malgr6 soi en contradiction, soil aYec
les jngements ant6rieurs d’autres personnes, soit avec les id^es
pr^coiifues que Ton apporte avec soi. J’ai cssnye de ddposer eil
entrant le prisme trompeur a travers lequel la v6rit6 arrive
toujours doutcuse, iiicertaine eta!t6ree. J’ai chercheii marclier
sur les traces de M. Mittermaicr, el d’6ludicr les causes morales
et physiques des maladies, en m’entourant des donnees statis-
tiques, en visitant les prisons, les hospices, les maisons d’alid-
n6s et les 6tablissemenls de bienfaisance si nombreux dans' ce
pays; en consultant les niMecins surtout, seuls appreciatettrs
dignes de foi des souffrances jjhysiques et morales de I’es-
p6ce humaine. La parlie monumeniale de I’ltalie est celle dont,
malgr4 soi, on subit premierement I’impression; tout d’abord
on est frapp6 du douloureux constrastc des monuments d’nne
gloire pass6e sYdevant tristement aupres des creations modernes.
Des palais, abandonnfis bu habites par des fantoraes dechus,
servent parfois k abriter des populations devorees par la misere
et les vices qui I’accompaguent. Venise et Rome fournissent
sous ce rapport bien des ^^flexions au philosophe et au m6-
decin moralisle. La demarcation si tranchee qui existe entre les
monuments vous frappe encore lorsque vous etudiez les po¬
pulations ; les extremes de la richesse et de la mis6re se heur-
tent h chaque pas. En vain chercheriez-vous, dans les Jillais da
sud surtout, cetle classe moyenne de la soci6t(5, active , 6ner-
gique, intelligente, r^pandant partout, par son travail et ses
lumibres, I’aisance et le gout de I’occupation; elle manque,
elle cherche k se former, et se formera par la force des choses:
48 PATHOr,OGIE IIENTALE
car tout prdsage quo de beaux jours sont r&ervfe h ce pays,
si riche encore, malgrc ce qu’il a souffert, cn ressources in-
tellectuelles et en 6I6uiciUs de regeiidration morale.
Si maintcnaiit vous enlrez dans une ville, quelque petite
qu’elle soil, si vous voyez iin edifice qui vous frappe par
son architecture exteiieure, par sa belle position, par cct en¬
semble de choses qui donne de suite I’idee d’ofdre, d’aisance
et de bonheur, visitez le si vous etes mfidecin: e’est un hopital,
un hospice pour Ics orphelins, ou un de ces somptueux monu¬
ments dfisignes sous le nom de Albergo deipoveri; car la mi¬
sfire a aussi ses palais dans ce pays. L’intfirieur fitonne par
I’ordre, la proprete, je dirais prosque par le bonheur qui sem-
ble regner dans ces asiles de la souffrance. Les salles sont iin-
menses, contenant parfois quatre ou cinq cents malades, et si
bien afirees, que jamais la moindre odeur desagreable ne vieut
vous frapper; les soins le;- plus tendres et les plus dfilicats en-
tourent les patients. J’ai vu, a I’hopital de la Paix, a Naples,
des fauteuils entre chaque lit; les bains sont apporles prfis des
lits dans des baignoires ii roulettes. Je defie les heureux du
sificle d’etre entoures de plus de soins que les malades des hos¬
pices des Fatte bene Fratelli et des Fatte bene Sorelle, h
Milan : e’est la pofisie de. la charite mise cn pratique, « Vous
»tons, dit M. Guislain , sur qui la fortune accumule toutes ses
» favours, quittez le sol oii vous restez immobiles et oisifs...
» allez en Italic, a Turin surtout, et, a I’aspect des incurables
» de Saint-Louis, il sui-gira peut-fitre de vos entrailles une voix
t dont vos pfires connaissaient mieux que vous la puissance
» bienfaisante; et si aucuue corde de commiseration ne vibre
1 ) plus dans votre coeur, votre vanite sans doute s’en exaltera et
» tournera au profit de I'humanitfi souffrante; I’ideevous vien-
» dra peut-fitre d’immortaliser votre nom en I’attachant li la
» erfiation de quelque hospice, de quelque refuge, de quelque
» hfipital. »
Si les maisons d’alienes ne sont point encore au point de per-
feclion dfisirablc, il faut ponser aussi qu’il n’y a pas longlemps
que les prejug6s exislaiits coiilre cette classe de inalades com-
menccnt h disparaitre. Ou en etaicnt, je le demande, la France,
I’Angleterre et I'AHemagiie sous ce rapport, il y a trente on
quaraute ans it peine? ou en est encoreaujourd’huila Belgique?
J’ai remarque avec plaisir, dans toute I'ltalie, que quelle
que fut la defectuosite de cerlaines localiles, la plus grande pro-
prcl6 rfegne dans les asiles d’alienes. Cos raaladcs comincncent k
rentrer dans la categoric des malades ordinaires, les mfiines
soins les entourent, ct les statistiques nous prouvent que les
gu6risons sont en progression et la raortalite cn decroissance.
Veiiise. — Le manocomio de Venise est plac6 dans une divi¬
sion du grand hopital civil de Saint-Jean ct Saint-Paul, qui etait
autrefois le magnifiquc couvent des Doininicaius. Avant les
aradliorations introduites par le docteur Fassetta, les femmes
qui occupent cet emplacement eiaient releguees it San-Servolo
avec les alienes horames; les plus deplorables abus resultaient
de cet etat de cboses. Depuis, la division des femmes a et6 pen¬
dant dix ans sous les soins de M. Fassetta, et Ton voit qu’une
bonne impulsion medicalc et une bonne direction administra¬
tive peuvenl corriger, jusqu’it un certain point, les vices de la
localit6.
Toutes les communes des provinces vcnitiennes sont tenues
d’envoyer leurs malades aux hospices de la capitale : cepcndant
les maniaques restent pendant quelquc temps en observation
dans les hopitaux de leurs provinces. Cette disposition, qui
existe a Milan , a, comme nous le verrons plus tard, son bon el
son mauvais cote. Le noinbre des alienees estb peu pres de250,
diviseesen six classes: inanie, monomanie, melancolie, idio-
lisme , stupidite (demence aiguii) et demence chronique ;
chaque alien6e porte de petits galons sur I’epaule, indiquant
par une difference de couleur le genre de folie dont elle est
atteinlc : la laque annonce la maiiie, le bleu la monomanie, le
vert la melancolie , I’orange I’idiotisme , tandis quo le bleu pale
ANNAt.. MHD.-PSVCU. T. VII. .Tanviei' IS-iG. ■4. 'i
50
PATHOLOGIE MENTALE
appartient a la stupidiie et le jaune a la demence. M. Guis-
lain ne voil pas, et avec raison , Tutilite scieiiiilique d’une telle
pratique, mais le docteur Fassetta n’a eu d’autre but que d’e-
tablir plusd’ordre dans lesdivisions des alienees; ce resultat lul
semble toujours difficile ii atteindre dans iin 6tablisseinent qui,
originairement, n’a pas 6te bati pour la destination que plus
tard on lui a donn(5e.
La partie de I’liospice destinee aux alienees forme un carre
partagd en rez-de-chaussde et on deux dtages supcj'ieurs : le
rez-de-chaussee, ou etaient autrefois les cellules des nialades,
a abandonne a cause de Thumidite qui y regiiait, chose fa¬
cile a concevoir dans une ville ou il y a plus d’eau que de terre
ferme; je ne suis pas etonn6 aussi que M. Fassetta, dans ses
tableaux statistiques, ait sigiiale un aussi grand noinbre de ma-
lades morts de scorbut, de marasme et de diarrhee. Au rez-
de-chaussee , horde de magnifiques galeries, lelles que Ton
en trouve dans tons les convents en Italic, se irouvent main-
tenant les bureaux, les cuisines, etc.; une salle d'observation
pour les malades arrivants; une salle de reunion pour les tra-
vaux a I’aiguille, une autre renfermant les metiers pour tisser.
C’est une des industries de I’hospice, qui, I’an dernier, a rap-
porte plus de 10,000 livres autrichiennes; outre ce gain, les
malades ont encore pu se vetir tres proprement. Je regarde
comme un bon element d’ordre et de discipline I’usage d’un
vetement uniforme simple et ddeent; rien n’est aussi penible it
voir et aussi ddgradant pour les malades que les resultats de
la Goutume etablie dans quelques hospices, de laisser les nia¬
lades porter des oripeaux de toutes couleurs, arranges souvent
h leur facon. La mfime salle contient un theatre de marionettes
oil. Ton joue dans les grandes circonstances. G’est pour les ma¬
lades une recompense de leur travail et un moyen de distrac¬
tion , du reste trbs recherch6e en Italie; les frais sont pr6Iev6s
sur ce qu’elles gagnent elles-memes, Ges jours de representa¬
tions sont de grands jours de fete pour les alien6es; rien n’egale
EN ITAIilE.
51
rattentioii avec laqilelle elles suivent les mouVemefIts factices
de ces aiitomales; I’interfit Qnit suuvent par devenir general, et
malades, iidirmiers, adminislrateurs el m6decins prennent leur
part de ce plaisir innocent. Au premier 6tage, on trouve deS
dortoirs sp6ciaux pour les maniaques, les idiotes, les d6mences
chroniques et les epileptiques; iin rfifectoire pour I’hiver et un
autre pourl’dtfi. Les dortoirs conimuns pour les agil6s ont, Si
mon avis, partout de grands inconv6nients: il suffit d’un seul
maiade pour troubler le repos des autres, les cris se rdpfetent,
et bientot tous les malades sont a I’unisson; c’est ce que j’ai
observe dans la salle d’attente de I’hospice de Milan. Il y a en¬
core , Si Saint-Jean et Saint-Paul, des divisions sp6ciales pour les
malades payants; car, dans toute I’llalie , exceple Milan et Na¬
ples, je crois, il n’y a pas d’etablissements parliculiers pour les
maladies mentales. Revenons un moment a I’hosprce de San-,
Servolo que j’ai nomme plus haut; cette maison, qui contient
seulement les alienes honnnes, est placee dans une de ces lies
qui forment la ceinture de Venise. Si la beaut6 de la position ,,
les admirables points de vue suffisaient a la guerison des mala¬
dies mentales, cet dtablissemeut n’aurait C' rtes rien h enviei*
aux autres les mieux favorises sous ce rapport. « Mais ce qui
» manque, c’est du terrain , ce sont des cours; cette absence
» de dispositions les plus indispensables fail que les ali^n^Si
» errent dans les salles et dans les corridors, et qu’il ne devienti
» possible de les adraettre qu’a tour de role. J’etais lii au mo^^
» ment ou une brigade de malades descendait I’etage superieur.
» Ces hommes 6taient conduits comme un troupeau de bfitail,
» s’agitant, criant, descendant avec grand bruit les escaliers,;
» parrni eux dtaient des furieux , qui, pour comble de misfire y
» occupent I’etage le plus eleve. Le travail, puissant agent dedis-
»traction et de gufirison, in’y a semble totalemeiit negligfi (1).»
Le nombre des malades fitait, b ma visile, de 350 ii 380,
nombre supfirieur b celui qu’y trouva M; Brierre de Boismont,
(I) Guisiaiir, Letiresmidicales.
52 PATHOLOGIE MENTALE
alors que I’fitablissement 6lait encore destiii6 aux alifin^s des
deux sexes. Dans cet hopital, la direciion in&licale est a peu
prbs nulle, coinme dit A'alenlin : «11 est desservi par les freres
de Saint-Jean de Dieu;»quelques tins soni gradues, I’un d’eux
exerce menie dans la ville les fonctions de chirurgien. Ce res¬
pectable frere m’a montr§ plnsieurs pieces d’anatoinie patholo-
gique , enlre autres un lesticule squirrheux qu’il avait enlev6
avec beaucoup de succes cliez un aliSnC.
M. Guislain a conslat(5, comme inoi, la rarete de la paralysie
g6n6rale dans les hospices d’ali6ni5s en Italic; il croit que le
d^veloppeinent de cette maladie lient au temperament plus hu¬
moral , plus sereux, plus lymphatique et plus sanguin dans le
Nord que dans le Midi. Le seul hopital ou j’aie renconlr6 des
paralysies generales en proportion notable est it Genes; il est
a remarquer que, tant sous le rapport de la constitution phy¬
sique que sous ceiui des tendances intcllecluelles et des habi¬
tudes sociales , ce pays se rapproche beaucoup de la France et
des habitudes francaises.
Je lie puis m’empccher de signaler ici les travaux statistlques
de H. Fassetla; il a bien voulu ni’en donner une copie. M. Guis¬
lain , ce juge si competent et que je me plais h citer, dit qu’il
a lu avec une grande satisfaction les registres statistlques de
I’dlablissement de Saint-Jean et Saint-Paul donl on lui a perniis
Texaraen, et dans lesquelsil a rencontre un soin de rfidaction et
d’ordre qui fait, dit-il, le plus grand honneur au medecin de
cet hopital. Je crois fairc plaisir a nos confreres des hospices de
France en leur doiinant une id6e; les travaux statistlques pren-
neiit tous les jours un nouveau developpement, et une ma-
nifere uniforme de proceder, sous ce rapport, dans nos hospices,
scrait favorable, je crois, aux progres de la science.
Les cadres statistlques de M. Fassetta contiennent six tableaux
principaux. Ils vont de I’annde 1837 & la fin de 1843, et com-
prennent une epoque de sept ans.
Le premier tableau indique le rapport des causes avec les
diverses formes de maladies mentales. Ges causes sont au nom-
EN ITALIE.
53
bre de ti8, tant physiques que morales. On voit que telle cause
a produit la manie dans tant de cas, la monomanie dans tant
d’autres, la m^laucolie, la dfimence dans tant d’autres cas. An
bout de chaque ann6e on voit le relev6 des entrees, des morls,
des sorties. Une des causes qui m’a le plus frappd par sa fre¬
quence est celle de 1’exaltation religieuse {il bigotismo). Elle
a produit:
La manie.20 fois. \Le tableau indique
La monomanie.... 21 f la forme de la
La meiancolie.15 ( maladie en en-
La slupidite.11 ) trant.
Total. ... 67
De ces 67 malades, sont sortis, 31; morts, 32 ; restaieut, Dn
del8i3, 19 malades, en y ajoulant ceux qui exislaient deji
enl837.
La pellagra a produit:
La manie.181 fois.
La monomanie. U
La meiancolie.69
La demence aigue (ou stu¬
pidity) .80
La dymence. 1
Total..215
Sont sortis, 78 ; morts, 103 ; restaient 69.
On voit dans quelle effrayante proportion se montre cette cause
d’alienation mentale.
Les causes qui figurent ensuite pour leur frequence, sont:
L’hysterie, dans.66 cas.
Revers de fortune.66
Amore contrariaio .... 15
(1) Je donne toules ces stalistiques sans faire aucunc reOexion sur leur
valeur ou uUlitii r(iellc; jc veux laisser chacun libre de porter son opi¬
nion. Je cherchc aussi a rdunir des maldriaux pour faire le plan d'une
stalistique uniforme.
PATHOLOGIE MENTALE
BU
Amore deluso.35
A.more tradito.12
Jalousie.16
Abus de plaisirs v^nfiriens; vie
ddvergondde.60
L’abus des spiritueux, qui depuis quelques anndes seulement
s’est introduit en Italie, figure pour 35 cas. De ces 35 malades,
25 sont inorts.
En 1837, le nombre des malades dtait de 184.
Pendant CCS 7 anndes, sont enlrds . . . 889
— — sont sortis . . . 389
— — sontmorts. . . 402
A la fin de 1843 , restaicnt.282
Je n’ai pas besoin de vous dire que beaucoup de ces causes
n’ont pour M. Fassetta qu’une valeur relative; il faut toujours,
il faut, avant tout, metlre en ligne de compte I’influence he-
r6ditaire et certaines predispositions dont le point de ddpart
est dans I’dtat social et dont I’individu ne peut manquer de
se ressentir.
Le deuxieme tableau ddrnontre le rapport des professions avec
le developpement des maladies mentales. Dans les Etats Lom¬
bards venitiens, les pavsans ( contadini) , 4 cause des ravages
exerces par la pellagre, figurenl toujours pour le plus grand
nombre.
Le troisidme tableau indique les maladies auxquelles ont
sitceombe les alidnes. Les maladies qui onl fait le plus de ravages
sont celles qui se trouvaieiit en rapport avec le ddveloppement
des lubercules. Aussi voyons-nous figurer :
La diarrhde (avec tubercules). . 92
bronchiie tuberculeuse. . , 17
catarrbe pulmonaire. ... 14
entdriie.18
D’un autre cOtd, la paralysie (gdndrale). ... 47
gangi'dne.6
marasme.29
scorbnt.59
pellagre.403
EN ITALIE.
55
Oiit succombg dans la manic.180 individus.
monomaide. ... 61
m^lancolie. ... 88
idiotisme .... 9
ddmence aigue. . . 129
ddmence .... 23
Enfiii, dans un dernier tableau , nous voyons le nombre pro-
portionnel des femmes mariees, non marines et veuves :
Non marines (nubiles).391
marines.385
veuves.167
.Te finis ce qui regarde Venise en exprimant le regret qiie
M. Fassetta, un des honimes les uiieux dou6s en Italie pour la
sp6cialit6 des maladies mentaleS , n’ait pu continuer a diriger
le service des ali^nes de I’hospice de Saint-Jean et Saint-Paul.
Malhedreuseraent, les hommes qui se dfivouent danstous les pays
du monde it une id6e utile Oprouvent souvent des d^gbuts et
des decouragements qui les rejeltent hors de la voie qu’ils au-
raient pu fdconder par leur z61e et leur travail.
Je dfeirerais que le gouvernement autrichien, dans sa solli-
cilude , transportSt dans un autre local les deux asiles d’alidnds
dont j’ai parle. II trouverait un emplacement unique au mohde,
prds de Venise, dans I’lle du Lido, si cdldbre depuis lord Byron.
Un air salubre, la VUe deI’Adrialique d’une part, de I’ancienne
reine des mers d’un autre; des terrains a fdconder: tels se-
raient les elements qui donneraient a I’etablisseraent situd dans
ce lieu les plus belles chances de succds. J’ajouteral qiie
Venise est la ville du monde ou les malades alidnds que Ton
fait voyager trouveront les emotions les plus appropriees a leur
etat. Une citd magnifique, aux formes orientales, dont le calme
ii’est plus guere trouble que par le bruit des rames et le glis-
sement des gondoles; tons les chefs-d’oeuvre des arts rdunis
dans les musees et surtout les eglises; un air pur, un ciel raagni-
fique, la vue des Alpes Juliennes, un ensemble enfin de choses
56 PATHOLOGIE MENTALE
que Ton ne retrouve nulle part ailleurs, et les plus propres
reuiuer forteraent le coeur ct I’imagination.
Milan. — L’ancienne capitale cles rois lombards, si riche
en dtablissemenls de bienfaisance, ne possede pas uii hospice
public d’ali6n6s qui soit digne de ce qu’elle a fait pour les autres
souffrances de I’humanite. Lorsque Ton a vu VOspedale mag-
giore, celui de Santa-CoMarina; des Fade bene Fratelli,
des Bonne Sorelle, la niaison des Orphelins, des Femmes en
couches, etc., etc., I’on est assez pdniblement affecte de voir
la Senavra. Get ancien couvent des jesuites sert maintenant
d’hospice aux alifinfis. Situ6 dans un endroit excessivement hu-
inide , il a dans son ensemble quelque chose de sombre et de
iriste. Tons les medecins du pays dfisirent voir elevcr un autre
asile. Ce ne seraient pas les ressources qui manqueraient; car
dans aucun autre pays les pauvres, les malades, les orphelins.etc.
n’ont 6t6 dotes aussi magnifiquement par la charite publique (1).
Le seul eloge que Ton puisse faire de cet etablissemeut, dit
M. Brierre de Boismont, est d’dtre tenu propremeut. Depuis
son voyage, dont le souvenir est bien present a la memoire des
mSdecins ilaliens, qui tous m’ont parlfi de notre compatriote
avec les plus grands 61oges, des ameliorations ont 6t6 op6r6cs
a la Senavra. On a organist dessalles de travail, el les resultals
oblcnus ont file lout-a-fait consolaiUs. On y fait usage de la ca¬
misole derfipression, et d’une ceiulure de cuir solide avec des
bracelets mobiles. Il y avail, au moment de ma visile, 502 ma-
lade, divisfis en maniaques, mfilancoliques et dfimenls, dans la
proportion suivante:
(1) Pendant mon s^jour a Milan, un individu venait de laisser quinze
cent milic francs a VOspedale magrjiore pour faire des sailes de con¬
valescents, dont, notez bien, on ne voit pas rutilitfi.
EN ITALIE,
57
Hommes. Femmes.
Manie.... 106 99
MSlancolie. . . 96 93
DSmence... 89 19
Total. . . 291 211
502
Les malades, comrae je I’ai d6jh dit a propos de Venise, ne
sont pas envoyfis iramMiatenient a la Senavra. II y a \\YOspedale
maggiore une salle dite d’observation ou ils sejournent avant
leur admission definitive dans I’asile. Je ne suis pas de I’avis de
M. Guislain, qui trouve cetle disposition excellente, en ce que
riionime n’est pas deslin6 a se voir, do prime abord el au
moindre derangement intellcctuel, sequestr6 dans unemaisonde
fous. La salle d’observation atteint mal son but. Rien n’y est
dispose pour le traitement des alienes. J’ai visite trbs souvent
cette salle pendant nion sejour, J’y ai vu les malades presque
exclusivement abandonnes aux soins des infirmiers. Les agitfis
(et ils le deviennent bienlot prcsqiie tons par le bruit qui regne
dans ces salles) sont fixes dans leurs fits par les pieds et les
mains, avec des courroies en cuir qui passent par des anneaux
en fer fixes au bois du lit. L’on concoit du reste qu’avec un
systemepareil, I’hospice principal ne soit plusqu’une succursale
ou depot d’incurables. On salt aussi co qu’etait, d’apres Pinel,
le resuliat de cet ordre de chose lorsque les malades 6taient
d’abord places en traitement a I’Hotel-Dieu de Paris.
Le personnel de la Senavra, a I’epoque de M. Guislain,
(5tait completement change h mon arriv6e. Le mfidecin en chef
actucl est I’honorable docteur Capsoni, avantageusement connu
par ses travaux de stalistique (1).
D’apres SI. Capsoni, le nombre des malades recus, sortis et
morts S la Senavra, a 6ti5, de 1804 a la fin de 1843, dans les
proportions suivantes:
(1) Rkerche politico-medico-scanuiche del donor Capsoni.
58
PATHOLOGIE MENTALE
Epoques. Existant eii 180^^
De 1804 a 1813 433
De 1814 a 1823 »
De 1824 a 1833 »
De 1834 a 1843
Total. . 433 8,986 5,417 3,515
N’oublions pas quela pellagre augmente beaucoup lenombre
des morls et des incurables. J’ai conserve le titre de sortis
(useti), parce que, comme le remarque M. Capsoni, le chilTre
des sorlis ne represente pas exactemeiit celui des gu6ris. J’ajou-
terai que si la progression des entries est croissanle, cela tient
d’abord au nouibre incoiUestablement plus grand des ali6n6s en
general d’une part, et de I’autre a I’accroissement de la popu¬
lation. Cette derniere, qui du temps des Francais 6tait de
910,3-14 individus, s’tiiave aujourd’hui a 1,209,068.
M. Capsoni a trouve que la moyenne proportionnelle des
admis gu6ris (guariti) el morts, a 6te pour chaque p6riode de
10 ans de:
Admis. Gu^ris. Morts.
1« p^riode. Moyenne annuelle. 678 4/10 178 7/10 79 3/10
2' ptiriode. — 686 285 125
3' p^riode. — 668 237 85
4' p^riode. — 627 217 60
Ce n’est vraiment qu’eii hesitant que je donne le chilTre de
M. Capsoni pour le nombredes alienSs dans son rapport avec la
population. Nous verrons d’ailleurs, pour le royauine de Naples,
un chiffre encore plus extraordinaire.
Commen^ons par Milan.
En 1839, sur 147,191 habitants, nous trouvons 34 abends.
En 1840 148,434 — — 43 —
En 1841 148,901 — — 39 —
En 1842 150,077 — — 41 —
Enl843 151,438 — - 47 —
Entrds. Sortis. Morts.
1,787 1,066 793
2,856 1,684 1,253
2,371 1,461 850
1,972 1,306 619
Total. . 746,041
198, Ou 1 suf 3,768
EN mUE.
59
Les proportions vont encore en diminuant dans les provinces.
f C6me. ... 1 ali^iie sur 5,92/i
„ , ] Pavie. ... 1 — 9,788
Milan. ... 1 - 5,857
[sondiio. . . 1 — 27,037
Bref, sur 5,929,231 habitants formant la population de la
Lombardie, M. Capsoni compte 962 ali6n6s, ou 1 sur 6,163 ha¬
bitants. Je n’ajouterai qu’une seule reflexion. Il est certain, et
des faits ultfirieurs nous le prouveront, que le nombre des
alifines, des suicides et des criminels est bien moindre en Italie
qu’en France, en Angleterre et en Alleraagne. Jechercherai Ji
donnerl’explication de ce phcnomene dans le chapitre de I’fitude
de rSlat moral de I’llalie. Je veux dire seulement (et loin de
moi I’idfie de mettre un seul instant en doule la bonne foi de
M. Capsoni) que les recherchcs statistlques, lorsqu’elles- n’at-
teignent que les raalades existants dans les hospices et maisons
de sante, ne peuvent jamais doiincr que le chilire approximatif.
Je ne congois qu’une maniere de faire la statistique des alienfis j
c’est celle qui en cherchaiit le nombre essaie aussi de remonter
aux causes. C’est ce que M. le docteur Iluer a fait pour la
Westphalie. Permettez-moi de vous en donnei’ une idee.
Ce pays est divis6 en provinces et en districts. On compte.
Zh de ces districts; pour chacun d’eux, M. Ruer s’est pose les
questions suivantes:
1” Nombre dc milles carres?
2'’ Population : combien d’hommes , de femmes!
3° Religion ; combien de catlioliques, protestants, juifs?
A* Terriloire ; son dldvalion; forSts, plaines, culture?
5“ Arro,sement: i;ivi6res, lacs?
6° Tempdrature : vents r^gnants; observations mdtdrdologi-
ques ?
7“ Nourriiure; habillement; maniere de seloger; rdponses
des habitants; genre de commerce, d’industrie; be-
soinsgenSraux? (La maniere dese nourrir, la quantity
de boissons spiritueuses consommdes , sont trfes im-
portantes a npter. >
60
PATHOLOGIE MENTAI.E
8° Amusements du people?
9“ Manages : a quel Sge? clans quelles conditions?
10“ Education inlellectuelle; ecoles; cnseignement religieux?
11° Naissances illdgitimcs; crimes; suicides?
12“ Maladies regnantes, maladies pvincipales, etc.
M. Ruer, apros avoir pris Ic iiombre des alidnes de cbaque
village, passe aux alidn^s de cbaque district,
Nombre des alicbids de cbaque district? Combien d’bom-
mes, de femmes? Combien de catboliqucs, de pro-
testants, de juifs? Forme des maladies , rapport avec
I’age, etc., etc.
Si j’ai fait celte digression, c’est que je suis persuade qu’une
statistique aussi rigoureuse, faite pour chacun de nos d^parte-
ments, aiteindrait non seulement le cbiffre aussi exact que pos¬
sible, mais jetierait un nouveau jour sur I’etiologie de cettc
maladie, et eclairerait bien des questions d’hygiene et de cri-
minalite (1).
Revenons k la Senavra. Nous trouvons dans les tableaux sta-
tistiques de M. Capsoui I’indicatiou des inois de I’annee qui ont
fourni le plus de inalades : c’est juin et juillet. Le cbiffre du
minimum est dans le mois de mars. Pour Page, c’est enlre
21 et 30 ans que le nombre se trouve etre le plus grand. II est
de 1A6. De 30 a kO il se trouve dtre de 141.
Le cbiffre des guerisons a marche dans une progression asse
croissants de 1804 a 1844.
De 1804 a 1813, gudris 47,57 pour 100
De 1814 k 1823 — 49,24 pour 100
De 1824 a 1833 — 53,11 pour 100
De 1834 a 1843 — 54,00 pour 100
Les pellagreux finissent presque tons par mourir dans I’iii-
curabilite, et succombent dans un kge trks peu avance.
Le nombre des inorts, malgre un local malsain , a suivi une
(I) Je recois a I’instant la statistique mddicale du petit duchd de
Nassau. G’est un vdritable chef-d’oeuvre de ce genre.
EN ITALIE.
61
progression d^croissante. Plusieurs autres tableaux indiquent le
temps proporLioniicl de la durce de h maladie.
Milan coiuient plusieurs maisoiis de saute particulifires remar-
quables par la maniere dont elles sent dirigees et par le nombre
des malades qu’elles contiennent. Plusieurs de ceux-ci arrivent
d’autres provinces de I’ltalie. Les priiicipaux etablisseraents sont
ceux de MM. Lombardi et Riboni (maisoii Dufour).
0 Chacune de ces maisons contient 80 a 85 malades. Le trai-
» tenient, dit M, Brierre de Boismont eii parlant de I’institut
» Lombardi, y est presque entiereraent pharmaceutiquc. Les
» sangsues, le tartre emetique, les bains, la vapeur, les dou-
» ches ferment la base du traitement. II y a une charabre
» obscure ou Ton fait a volonte parailre le jour el la nuit,tomber
I) la pluie, gronder le lounerre.»Je n’y ai pas vu, pour raa part,
ce dernier moycn employe. Je rcmarquerai quo generalement
les m6decins ilaliens sont revenus sous le rapport du traitement
i des idees plus rationnelles. Ils out vu que la musique et le
spectacle ne guerissent pas les malades; que la veritable base
du traitement moral reside dans la personne du medecin d’une
part, el dans la discipline , I’ordre de I’etablissement et le tra¬
vail de I’autre. J’ai vu chez M. le docteur Lombardi un ancien
monomoniaque ambitieux et erotique qui se disait le mari
de rimperatrice, et qui, dans un acces de manie, s’est amputd
les testicules. Sa sante generale a depuis ete florissante; il se
porte a merveille; la nature de son delire s’est changee; il est
depuis ce temps affecte de panophobie.
M. le docteur Riboni est un des medecins italiens qui se sont
occupes avec le plus de zele du traitement des maladies men-
tales. Sous le rapport de I’ordre, de la propretd et de la bonne
distribution , I’etablissement ne laisse rien it d6sirer. J’y ai vu
r^aliser le voeu que je vous 6metlais dans ma premiere lettre It
propos de I’^ducation des infirmiers. Ils sont nombreux, bien
choisis, et recoivent des instructions .speciales sur la maniere
dont on doit se comporter avec les ali6n6s, Dans un salon par-
PATHOLOGIE MENTALE
ticulier sont disposes des mannequins sur lesquels on leur ap-
prend a habiller et ddshabiller les malades, a leur mettre la
camisole, lemanchon, a les fixer dans leurslits, etc. Dcpuis
de longues annees dejh les lits des 6pileptiques sont disposes
de manifire que dans leurs acc6s ces malades ne puissent en
tomber. L’invcntion est ties simple. Une especc de treillage en
fil de fer solide est fix6 au lit par deux crochets roulant dans
des anneaux en fer. Qiiand le malade est coiiche, on relive ce
treillage et on le fixe par des crochets aux tringles en fer qui
soutiennent les rideaiix. J’aivu dans pliisieurs hospices d’ltalie
des precautions de ce genre en faveur des malheureux 6pilep-
tiques.
Les moyens de repression sont peu nombreux, comme cela
doit 6tre dans toute inaison bien tenue. Cependant les mede-
cins que j’ai vus, taut en Allemagne qu’en Italic, sont unanimes
sur le point quo I’on ne pent s’en passer entiferement. 11 est des
malades que I’oii est oblig6 de garantir contre eux-memes.
L’usage de la chambre noire et matelassee est general en Italic.
M. Riboni m’a as.sur6 calmer souxent par ce moyen des acchs
de fureur. C’est aussi un agent de punitiou pour certains ma¬
lades indoniptables, qui, par la mechancet^ do leurs tendances,
troublent souveiit tout I’ordre de la maison. Ces chambres sont
faites d’apres le modble Iaiss6 parAVillis, et I’expfirience de
M. Guislain lui a appris que c’est surtout dans le principe de
la maladie, a I’entree des alieties dans I’etablissemeut, qu’elles
rendent d’utiles services.
La camisole est rarement employee. Elle n’est pas sans incon-
v6nients dans un pays aussi chaud, par la gene qu’elle apporte
dans les mouvements respiratoires. On prefere la ceintnre de
Reil perfectionnee par Haslam.
Le travail maiiuel est peu en vigueur, comme dans toutes les
maisons destinees it la classe riche. Je sais combien il est dillicile
de faire travailler les malades de cette position. Cependant je
crois, d’apr^s ce que j’ai vu li Illenau, qn’il y aurait moyen de
EN mUE.
63
faire mieux que I’on n’a fait jusqu’a prdsent. Les all6n§s, comme
tous les homines en general, se laissent aller h I’entrainement
de I’exemple. Goiifoit-on le bien que pourrait faire un chef de
maison si, au lieu de prficher de paroles, il se mettait tout d’un
coup h prdchor d’exemple?
J’ai vu I’instrumeut desliufi h ouvrir la bouche des malades
qui refusent do manger, mais il est de peu de ressources. Les
malades que Ton ne pent convaincre par la force morale sont
bien difficiles ii nourrir malgro cux. M. Riboni a employ^ une
fois avec succhs I’electricite pour forcei- un mnlade a ouvrir la
bouche. Au reste, il est peu partisan des moyens violenls, et il
se sort avec succes du doii de la persuasion qu’il posshcle h un
degr6 precieux.
M. Riboni eraploie souvent la belladone {in refracta dosi) et
lajusquiame. Il pr§f6re les lotions stibiees & lapeauaux fiictions
slibides faites sur le crane.
Il a suspeudu , siuon gudri, des accds d’dpilcpsie chez un
mddecin abend avec des pilules composdes
D’exlrait d’alofes
Et fleurs de zincs.
Quatre pilules d’un grain et demi par jour.
Le soufre en nature, employe chez un lypdmaniaque avec
predominance d’idees religieuses, a developpd une dnorme
quantitd de furoncles a la peau, qui out amend une crise des
plus heureuscs, et par suite une gudrison compldte.
Je comptais, monsieur, a propos de Milan , vous parler dela
pellagre, que j’ai dtudiee avec beaucoup de soins, grace a la di¬
rection qu’a bien voulu donner a mes etudes M. le docteur Cal-
deri, mddecin de la section des pellagreux. Je dois h co savant
ra,ddecin des planches trds bien faites reprdsentant des membres
pellagrosds. Mais I’dtiologie de cette maladie,-sa marche, son
influence sur le ddveloppement de I’alidnatiou , m’ont entraiiid
dans des recherches qui demandent un travail li part.
PATHOLOGIE-MENTALE
Je ne puis quitter Milan sans temoigner ma gratitude aux ho-
norables confrtires qui ont bien voulu m’eclairer de leurs lu-
mieres. Je prie MM. les docteurs Gianelli, proto-infidecin;
Calderini, rfidacteur des Annales universelles de medecine;
Calderini, mddecin des pellagreux; Zanerini; Rizzi, auteur
d’un excellent ni6moire sur la pellagra; Fossalla, Riboni, ct M. Ic
directeur de I’hopital Majeur , de recevoir I’expression de mes
sentiments les plus rcconnaissants.
Ferrare. — Je 'visitai I’hospice de Fcrrare plutot pour la
prison du Tasse que pour voir la section des alidnds, qui y sent
au noinbre d’une trentaine, dans des chambres tr6s propres et
tres spacieuses. La cellule ou plutot le caveau froid et huniide
qu’habita le celebre auteur de la Jenmlem dHivree est visite
avec respect par les Strangers. C’est Ih que ce sublime melan-
colique mit la derniere main a son chef-d’oeuvre et composa
quelques unes de ses plus admirables po6sies.
Bologne, si c61ebre par son ancienne university, possede, h
un mille de la ville, I’hospice de Sainte-Ursule, destinfi non
seulement aux aliynes, mais encore aux. sypbilitiques et aux
pellagreux. M. le docieur Gualandi tache de suppleer par son
z61e et son talent ii tout ce que I’etablLssement ade vicieux. Les
malades sont irop accumules, le terrain manque, et le travail
manuel est presque impossible a organiser. Des i-yformes im-
portantes attendent cet hospice, qui a tons les dfifauts d’un
asile d’alienys place dans un etablissement oh sont traitees des
maladies d’une autre nature.
Lorsque M. Gualandi fut charge de la direction de Sainte-
Ursule, en 1819 , le plus deplorable desordre rdgnait dans les
archives, tant administratives que medicales. 11 n’etait tenu
note ni de I’entree des malades, ni de leur guerison, ni de la
forme de leurs maladies. Les efforts que fit M. Gualandi pour
ytablir une statistique medicale m6ritent d’etre citys, et je
vais V.OUS donner un apercu de sa maniere d’entendre cette
partie de la science.
EN. ITALIE.
Ses recherches comprennent trois desiderata ayant i-aj^port
a I’cntree, la giierison , la mort:
Iiigressus , sanalio, mors.
Chacuii clc CCS desiderata souleve 9 questions, qui reponclent
a autant de tableaux slatisticjues. Pour ne doniicr lieu a aucune
equivoque, je citerai ccs tableaux dans les tenues lalins de
M. Gualandi.
Categoru P'. Imjrcssus.
I. Tabula ingressus quod adsexum et aalalem.
It. — quod ad scxum et anni icmpora.
III. — quod ad scxum et ai'tcin.
JV. — quod ad sexura et vivendi rationein.
V. — quod ad sexum , exteniiim corporis ha-
bitum et staluram.
VI. — quod ad sexum el causas pliysicas.
Vtr. — quod ad sexum et causas morales.
VIII. — quod ad sexum et causas uiixtas.
IX. — quod ad scxum. prognosticon et classes
et genera stullitiae.
Categoria II. Sanatio.
Ce sont les in6mes questions {tabula sanationis quod ad
sexum). Le tableau VIII renferme seulement la question: Quod
ad diumitatem curce in riosocomio?
Categoria III. — Mors.
Renferme aussi quelques questions avec quelques modifica¬
tions , telles que:
VIII. Tabula mortis quod ad sexum et prascipuos morbos
quibus stulti moriantur.
IX. Tabula mortis quod ad sexum, classes et genera stul-
tiliae, et prrecipuas mutaiiones palhologicas.
Pour ce qui regarde Page , les mois de I’aniifie les plus favo-
rables ii cetle maladie, la classe qui en est le plus souvent al-
teinle, les resultals sont les memes qu’ii Venise et Milan.
ANNAL. MED.-psvcii. T. vu. Janvici' 1846. 6. 5
PATHOLOGIE MENTAJ.E
6G
Quant ^ la durde, de la maladie, nous voyons les chiffres
suhants:
11 malades gudiis aprfes 2 semaines.
50 — aprts 1 mois.
70 — aprfes 2 mois.
56 — aprfes 3 mois.
100 — aprfes 6 mois.
tiZ — aprfes 9 mois.
18 — aprfes I’annfee dcoulfee,
;i3 — aprfes 2 airs.
7 — aprfes 3 ans.
12 aprfes un nombre d’anndes inddtermindes.
J’ai recueilli, pour ma part, des faits assez curieuxde guo-
risous de malades apres un laps d’annees qui ne laissait plus
aucun espoir. A Vienne, j’ai eu occasion de voir, dans unc
reunion chez iM. le docleur Goergen, une baronne allemande
dont la conversation parsemee d’observations psycliologiques les
plus piquantcs in’intfercssa vivement. J’appris de cette dame
qu’elle avail d’abord el6 malade a I’etablissement pendant quatre
annees. Aprfes un intervalle de deuxannees, ellc rfecidiva. Cette
seconde pferiodc dura Imit ans. Elle se croyail la grande bfele de
rApocalypse desliuee a devorer le monde. Elle implorait du soir
au matin N. S. J.-G. popr le prier de vouloir bien prendre la
moiliu de la tadie. Celle dame m’assura qu’elle iiese laissa im-
pressionner par les raisonnemenls du mfedecin que dfes le mo¬
ment ou die se demontra a clle-raeme qu’il fetait ridicule de
rosier dans un fetat pareil.
M. Herght, a Illcnau, m’a cite une malade, rogardfee comme
incurable, qui guerit parfailcment apres quatorze annees, avec
le retour d’une fifevre inlermitlente qu’elle avait eue en entrant.
J’ai un cas a peu pres de cc genre, a I’liospice d’Aversa, chez
un malade dontle sfejour datait dp quatorze annfees aussi,
Le maximum des guerisons et des morls se Irouve, d’apres
la statislique de M. Gualandi, dans les mois de septembre,
octobre et novembre.
EN ITALIE. 67
Tous les tableaux que je vous ai indiqu6s, el qui doiyent
comprendre un espace cle dix ans, n’elaieut pas encore ter-
niines a mou passage; M. Gualandi y travaillait et tn’a promis
d’en faii e pari aux Anmles, medico-psychologicjties.
Le nombre des malades , & Sainle-Ursule, esl a peu prbs de
200 , et le nombre des femmes n’est guere interieur h celui des
hommes.
Je ne puis m’empecher de vous entretenir d’une mfithode
ingenieuse que j’ai vu employer a cel hospice pour rccueillir
les observations, et qui m’a sembld avoir le double avantage
d’economiscr le Icmps el de donner des rdsultats plus dignes
de foi.
Un infirmier esl sp6cialement charge de porter it la visile
un enorme cabier ou les noms des malades sont inscrits par
ordre alphabetique, Gbaque malade a, dans cc livre, une feuille
qui lui esl deslinee, et qui contient un certain nombre de ques¬
tions relatives a son age, son temperament, son 6tat, les causes
les plus ou moins probables de sa maladie, etc., etc. Lorsque
le chef de service a uu remede a prescrire, une observation b
faire, il les dicte sur place, et on transcrit imraddiateuient. Si le
malade guerit ou nieurt, I’histoire de sa guerison et le resultat
de sou autopsie sont soigneusemenl recueillis, et une nouvelle
feuille en Wane attend un nouveau malade. Toutes ces observa¬
tions sont soigneusemenl conservees, el rien de plus facile, a la
fin de I’annec, d’etablir un statistique avec des donnbes aussi
bien recucillies, ct non pasfaites, comme cela arrive souvent,
apres uu temps ecoule plus ou moins long dont la memoire,
pleine de souvenirs incertaius, fait souvent tousles frais.
Florence, cpi nous rappelle les travaux du celbbre Chiar-
ruggi, possbde aussi un hospice d’alicues. J'y suis rest6 trop
peu de mmps pour I’etudier; d’ailleurs le medecin, M. Gapecchi,
venait d’etre change.
Ge qui m’a frappe dans cct hospice, e’est le grand nombre
d’idiots et d’incurables: sur un total de 377 malades, i|s elaient
PATITOLOGIU MliNTAI.E
dans la proporlion cle uioili6. 11 y a clans la maison 177 bommes
et 120 femmes. Dans ce nombre figiircnt 27 epileptiques do la
premiere calegorie et 17 dc la scconde.—Lc medcrin acliiol,
dont !c nom malheureusemcnl m’echappc, ct cjui m’a paru un
jeuuc bqmmo plein de zele ct dc moyens, m’a assure n’avoir
que Oindividus affectdsde paralysie geiicralc. J’y ai vu dcs pel-
lagreux vcniis dc la region montagnonsc aux environs dc Flo¬
rence, et riiii sc nourrissent autrement etmieux que les paysans
des environs de Milan. Cc fait a beaucoup frappe Ics mfidecins
de cette dernifire ville, surtout partisans dc la cause de la pel-
lagrepar I’usage exclusifdu pain de niais.
J’ai admire a Florence la beaute et la proprete des .sallcs, dcs
dortoirs ct des r6fectoires. Nulle part, memc dans la section dcs
idiots, on nc sent cette odeur rcpoussanlcqnc je nepnis mieux
comparer qu’i celle qu’exbalent les betes fauves an Jardin des
Plantes. J’ai vu quelques idiots dont le type cst cxccssivement
remarquable. Sous le rapport de la configuration de leur tSte
et de \mv habitus extfirieur, ils meritent d’Cire places clans
I’dcbelle animaleentre I’liomme etle singe.
Les femmes sont occupees h tresscr ces fameux cbapeauxile
paille d’ltalie, si recberches dansle reste do rEuropc.
Rome, qui nous occupera surtout a propos de mes etudes
morales sur I’ltalie, ne fixera pas longtemps votre attention
pour ce qui regarde son hospice d’alidnes. J’ai repondu franche-
menl au Saint-PFre, qui ni’avait demande ce que je pensais de
I’hospice dc Rome, que je ne voyais pas la possibilitd de
faire aucune cspfece tie traitement moral avee /lOO alienfis ren-
fermes clans tin espace qui d’abord n’avait 6te bali que pour 80.
Ce mot de traitement moral a provoque cle la part clu Saint-
Pere plusieurs observations qui m’ont fait voir que le sujet
I’inleressait. Sa Saintetfi m’a beaucoup conscille dc voir I’bospicc
cl’Ancone; j’avais forme cc projet, quo malheureusement je n’ai
pu realise!-. Le medecin de I’bospice dcs abends dc Rome cst le
professeur Valentini, homme de beaucoup dc nidrite; il est
EN IXALl)-.
69
I’inventeur d’une piiice dilalante pour faire ouvrir la bouche,
dont M. Guislain donne la description et qu’il vante beaiicoup.
Genes. Mon intention est de vous paiier avec quelqucs de¬
tails de Genes. Le nouvel hospice (Hellebrosis) nierilc d’etre
cite, afin de preinunir centre ses ddfectuosites ceux qui seraient
tentes d’en elever do parcils. II est un de ceux on Ton a sacrifie
I’uiile a I’eldgance eta la magnificence extdrieure; rien do plus
flatteur ii I’ceil, en elTet, que cet elablissement au point de vue
architectural. Lorsque M. Guislain visita G6ncs, les raalades
n’eiaient pas encore dans le local qui leur 6tait destine; uiais,
avec son esprit sagace ct pratique, le medecin de Gaud vit tout
de suite les inconvenients»du systeme rayonnant; e’est d’abord
I) le peu de resseurccs qu'il presente pour la multiplication des
» cours. » Dans ce nouveau nosocoinio il y a six cours; moins
encore, car il faut docompter une cour que Ton accordera au
service de la maison. Aussi j’ai pu voir par mes yeux la difir-
cullc qu’eprouvaient les medecins pour classer leiirs malades.
Les uianiaques, lesepileptiques, les gateux, les idiots, genent
a chaque pas les alienes convalescents et traiiquilles. Le bruit
que les malades font dans les cours retentit dans I’intf'rieur et
agite facilement ceux qui sent dans lours cliambres. Gclles-ci
communiquent daus des corridors etroils et ont leurs portis
vis-a-vis les unes des autres ; cette disposition vicieuse est cause
quo le bruit que fait.un aliene dans sa cellule, reteutii dans
toute sa division. La difficultede classer tous ces malades, sur-
tout dans un 6tablissement on il y a des ponsionnaircs, est
encore augmentce par la necessite de loger les deux sexes.
Enlin on a tout sacrifie, daus cet etablissement, au centre
de surveillance: aussi a-t-on ete obligd d’auginenter les elages,
et cinq ctages dans une maison d’alienes est un inconvenient
capital, non seulement pour les malades, inais pour le medecin,
qui, obligd de fairesa visite deux ou trois fois par jour, en res-
sent une tr6s grande fatigue. Notez encore, pour comble de
disgrace, que I’hospice est bati dans un endroit has ct huinide;
70 PATHOLOGIE MENTALE
qu’il est environne de toiites parts de maisons qiii ont vue sur
I’etablissement el qui empechciU de s’etciidre. Deux jeunes uie-
decins, M. Verdona, directeur, et M. Garibaldi, faisaient lous
leurs efforts pour organiser la inaison ; ils auront dti mal Ji kilter
centre lesinconvdnientsque nous avons signalfis. Jene saistrop
comment ils pourront faire travailler leurs malades; car non seu-
lement Ics terrains manquent, mais dans rinleriL'ur il est im¬
possible d’a-voir de grandcs sallcs pour reunir les alidues ct los
occuper. Ces deux inedecins doivent bientdt publier la staiisti-
que del’etablissement; j’en snis reduit pour Ic moment a mes
premieres impressions.
M. Guislain dit qu’il a envain cherche des cas de paralysic
gen(5rale bien caracterisee ; j’en ai vu plusieurs pour ma part,
ct pendant mon sejour il est entre trois malades avec les
symplomesles plus frappants de cette maladie. he premier clait
le colonel d’nn rigiment de la garnison, frappe tout-li-coup
d’alienation el de paralysie gSnerale. Son delire ambilieux est
des plus formcls ; il ne r6ve qu’honneurs, dignites, fesiins
splendides servis dans de la vais.sclle d’or. Jl commande tousles
cbalcaux-forts ct citadelles de I’Europe.
Le deuxibnie est un employe aux mines, age de trente a
trcnle-cinq ans: il est roi de Sardaigue. Le iroisieme est un
epicier age de trenle-cinq a quarante ans, qui deja a eu cinq
oil six attaques d’apoplexie. C’ost unc de ces letes nees pour la
demencc. Front retreci et fuyant cn arribre. Le diamelre bi¬
temporal est assez considerable; mais la panic postOrieure dela
t6te manque presque cbmpletement. A partir du sommet du
crane la cliule est abruple. La forme de ses orcilles et leur im¬
plantation Icurdonnent quelque analogic avec cellos d’une bote
fauve. Celui ci e.sl faligant avec son delire des richesses; il est
tres violent, balbulic beaucoup, et vous poursiiit parlout avec
rehumeration do ses tresors et la description de ses mines de
diamants.
^A Genes, comine partoiit, j’ai pu observer lit frequence des
EN ITALIE.
71
delires ambitieiix et orgueilleux. J’en ai vii un double cas chez
deux domesliques ayant servi I’un et raulre deux individus
avec nioiiomanie dcs grandeurs. Cliacun do son c8t6 a Ii6rii6 des
idees de son maitre. Tous les deux doivent recueillir de riches
successions et epouser des princesses. La simuUan6it6 de leur
folie est d’autant plus remarquable, qu’avant leur entrfie a
rhospice ils ne se sont point connus, etque depuis ils n’ont pas
eu de rapports ensemble.
A propos de manie ambilieuse, je n’ai pas vu d’hospices cn
Italie qui ne renferme son Napolcoii. Genes cn a irois ou quatre;
j’y ai vu un fils de l’Em])ereur plus vieux que son pere. Si les
arguments en forme do syllogisme sulGsaient pour gu8rir les
fous, rien ne serait plus facile avec ce dernier, ce serait I’affaire
d’une simple vdrification de dates.
La manie ambitieuse, moins frcquente gcnfiralement chez les
femmes, h cause du cerclc resireintlaissc h leur ambition dans
la sociele, est pourtant frdquente en cc pays; mais dies choisis-
sent a peu pr6s toutes les memes specialitds: elles sont reines,
princesses, ou duchesses. Les families rdgnantes qui ont beau-
coup d’hd'itiers sont surcs de voir beaucoup de pr6tendantes
dans les maisons d’alienes.
11 est peu de villes en Europe oft les pratiques religieuses,
les processions, par exemple, soientaussifreciucntesqu’a Genes.
A chaque coin de rue vous voyez des madones plus ou moins
veiifirees. Aussi dans plusieurs cellules d'alidnds on voit des
petits autels, des chapelles, et ceux qui savent dessiner repro-
duisent sur les murs les images de la Vierge et des.saints.
J’ai vu une femme arrivee avec une exaltation religieuse,
6tre nourrie depuis cinq semaines avec la sonde oesophagienne.
Dieu lui defend de manger. On m’a fait observer un cas du
meme genre k Vienne. Une autre a une manie religieuse alter¬
nant avec la stupiditd : pendant cinq a six mois, e’est une veri¬
table statue de Niobe. Dieu lui ordonne aussi de ne pas bouger.
J’ai vu aussi un cas remarquable de melancolie religieuse
72 I’ATHOLOGIli MliKTALli
avec melange de stupidiie et d’uii ctat catalepliqiio clicz mi
jeune novice d’un ordre mciidiant. La forme de la siupklite si
bien decrile par IM. Eloc et M. Baillarger est frequeiitc ici. J’ai
vu on malade de ce genre donl les membres avaient uno
rigidile presque cadaverique : cependant la sensibilito de la
peau csl loin d’etre eleinle. Ne pourrail-on pas profiler de cetto
occasion pour slimulcr plus energiquemeiit les nialades qu’on
lie le fait ?
■Parmi certaincs folies queje ne sais designer antremenl quo
sous le nom de folic fantastique , vu quo ces aberrations do
I’esprit ne sent eii rapport iii avec les idees anterieures dii
malade, ni avec aucune cause appreciable, soil particuliere, soil
g^neralc, je vous citerai robservatioii d’un individu age da
soixanic-cinq ans. C’cst un homiiie d’uiie instruction rare,
d’une education parfaite, coinprcnant toute I’absurdite do sa
folie, qui consisle dans une liorreur profonde qu’il lemoigne
pour les corps gras. Inutile de dire que son regime ne consisle
qu’en aliments maigres. Encore faut-il que sa nourriture lui
soil presentee d’une ccrlaine facon; s’il soupconnele contact dcs
doigls (corps gras), il se laissera pluiot mourir de faira que de
toucher a ce qu’on luiapporle. Lavue de n’importe quel bipede
ou quadrupede lui cause une horreur iiiexprimable : aussi lui
fait-on le moins de visiles possible pour ne pas augmenler son
agitation.
,1’ai remarque aussi beaucoup de cas de manic crotique, taut
chez les femmes que cliez les homines. Deux tentatives de viol
avaient anieiie chez deux malheureuses jeunes filles les meines
desordres, la manie d’abord, et la demence ensiiite. Dans un
scul de CCS cas le crime avail ete consommd et suivi de gros-
sessc.
Je vous citerai encore une observation asscz belle de d61irc
des sentiments; il s’agit d’unc femme qui n’est plus jeune, et
qu’un violent dcsespoir, cause par la mort de son mari, fit
lomber dans la m^lancolie la plus profonde. Uii jour la gaietfi
KK U ALlli.
73
scnibla lui rcvenir; uiais ce n’elait que Ic rcsultat d’uiic iiou-
Telle et triste illusion : son niari n’etait jias morl; elle Ic lenait
einbrasse dans la peisonne do son fils atne, qu’clle no voiilait
plus rcconuailie mainlenanl commc son fils, puisqu’il est son
niari.
M. Guislain raconle aussi dans son iraite sur les nevropalhies
I’histoired’iiiie nialhcureuse femme qui avail adople une jeune
idiote qu’elle prcnait pour son fils mort dans la campagne do
Russie,
Quelc nombre dcs incurables soil considerable, cola sc con-
coit clairemcnt. Un nouvel elablissement qui s’ouvre commence
d’abord par recevoir les depots existants dans les anciens, ainsi
que les inalades gardes depuis longues annees dans leurs famil¬
ies. Le chiffrc des alienes etait a ma visile de 320 (164 liommes,
156 femmes). Ces messieurs, qui onl etc pour moi d’une com¬
plaisance donl je ne puis assez les rcmercier, m’onl dil faire
usage avee sucres du valerianate do zinc cl de quinine, surtoul
dans les cas qui se compliquenl do spasmos nerveux et de maux
de tete nevralgiques. On commence par six grains, et Ton va cn
augmcnlant scion les indications.
L’extrait de jusquiame, de digitale et de cigue est tres em-
ploy5, surtoul dans les complications de maladie du coeur avec
epanchement. Ces affections sont communes en Italic, a ce quo
m’ont assure Ics medecins.
Quant au traitement de la paralysie generale, je n’ai eii occa¬
sion de voir nulle part I’emploi do la cauterisation avec le fer
rouge a la nuque , comme I’indique Valentin ; ce traitement est
completemcnt passe d’usage. Notre honorable confrere, le doc-
teur Coindet, de Geneve; me disait qu’avec des raalades aussi
irritables, il faut bien se garder d’augmenter cette dispo.silion
avec des moyens aussi violents que I’application du fer rouge; il
rejette m6me I’emploi du seton et du vesicatoire. J’ai pourtant
vu CCS moyens avoir beaucoup de succes dans les mains
de M. Falret a la Salpfitriere. M. Coindet prdtend que le mcil-
74
PATHOLOGIE MENTALE
leur traitenient de la paralysie gendrale consiste dans les grands
bains, I’exercice gradiia, un regime excessivement doux, des
aliments de facile digestion , et de legers purgatifs. 11 faut sur-
tout eviter, dit-il, lout re qui pent causer de violentes Emotions.
J’ai vu a son hospice un nialade en traitement avec lequel il
avail obtenu deja une amfilioration notable.
En gdneral, les malade sent traites avec beaucoup d’huma-
nite. Les 6pileptiques, lorsqu’ils sent couches, sont pr6serv6s
de tout accident au moyen d’un rcbord en planches matelassfies
qui garnit leurs lits; ce moyen est peu couteux et pent etre
employe dans les etablissements pour les pauvres.
Naples, — Avant 1812 les alienes se trouvaient relSgues dans
une division de I’hospice dit Casa santa degl’incurabili , qui
servait en mCme temps de d6p6t pour les pauvres. Ces derniers
out aujourd’hui leur albergo, palais commence par Charles III,
et pouvant contenir 8,000 individus; les premiers sont a Aversa,
a sept milles de Naples.
En 1812, un gouvernemenl dont le souvenir est grav§ encore
dans bien des coeurs napolitains, celui de Murat, confia a un
homme dontil serail injuste de ne pas parler ici, I’organisation
d’un hospice d’alien^s plus en rapport avec les progrfes de la
science et de I’huraanite.
Ce fut au P6re Lingueli, de la congregation deserviteurs de
Marie [Prate de servi di Maria), homme d’un zele et d’une
science admirables, qu’echut cette mission. II choisit dans ce
but pour emplacement un ancien convent de Franciscains,
situe a un mille d’Aversa, appele convent della Magdalena.
Mais comme ce local etait insufiisant, on y annexa trois aulres
convents qui se trouvaient dans le voisinage. De maniere que
I’hospice d’Aversa est compose aujourd’hui de quatre baiiments
bien distincls et situes li peu pres k un mille de distance les tins
des aulres, et qui sont:
1° La maison-mkrc, dite de San Magdalena ;
2“ San Agostino , particnlikrement destine aux curables et
convalescents;
EN ITALIE.
75
3” (11 monte), pour les incurables ;
Zi” (II monteVii gine), specialemenl consacrd aux femmes.
Unc scule mai.son siiffit a c'es deriiitros, qui so trouvent 6tre
dans une minoritfi notable, puisqiie sur 700 inaladcs, I’hospice
ne renferme quc 200 femmes.
II vaudrait mieux sans douto n’avoir qu'ime maison unique
pour tons CCS malacles; mais diverscs circonslances firent qu’on
ulilisa cos couvenis qui se trouvaient vides de religicux. Lc
Perc Lingueti, donl la reputation altira bienlot les nialades de
tout le royaumo, mourut en 1826, lai.ssant a d’aulrcsle soin do
perfecliomier une oeuvre it laquelleil n’avait pu necessairement
meltrela derniere main.
L’ho.spice, sur le fronlispice duquel on lit I’admirable devise;
Vigilanza e Urncmita, conlient un cabinet pathologique, une
bibliolhequc pour les nialades, unc typographic ou ceux-ci tra-
vaillent, un ihealre, et tous les agents de distraction de la
classe riche. 1! y cut une epoqueoii Ton croyait pouvoir gucrir
CCS maladcs par les distractions, le chant, la musique, el aussi,
comrae I’observe M. Guislain, avait-on affecte a Aversa une
tendance plus romaniique quo medicale. M. le doctcur Gtia-
laudi a fait de cet hos[)ice une critique amfere; mais il Ccrivit
■son livre ii y a vingt ans, et je me range de I’avis de I’honb-
rable medecin beige, qui voit dans les premiers efforts tentfis a
Aver.sa le point de depart de toutes les arabliorations qui se sent
ensuite clfeciuees dans les divers etablissemenls d’ltalie. Ce
scrait uneerreurde croire, ditill. Rossi, qui a beritsurAversa,
que le traitement moral consisle li distraire les nialades; il cite
a ce propos les travanx que Ton execute it BicStre. De mon cole,
jc me plais it le reconhaltre, I’esprit qui regne mainleuant dans
cet hospice cst toul-a-fait medical. M. le profes.seur ViUpes,
mbdeciu en chef, et M. le docteur Simoneschi, medecin-direc-
teur, sent dans des idbes differentes de cedes qui regnaient
autrefois; ce sent des hommesde nierite, et trfes bien secondfis
76 PA.T1I0L0G1E MENTALE
par les medecins assistants, parmi lesqiiels je citerai M. le doc-
teur Miraglia, rddacteur principal du Giornale medico, storico,
statisco, del reale morolrofio del regno delle Due Sidle, dont
le premier volume a paru cn 1843.
Le principal reproche a faire a Avcrsa, c’est d’etre le scul
elablissemeul d’alienes du royaunie de Naples, qui con-
lient 6,185,000 habitants. Au.ssi la statistique nous monlre-t-elle
la frequence des morts et la raretd des guerisons en rapport
avee le plus ou moins d’eloignemcnt du pays des malades. Le
meine reproche s’adrcssera ii Palerme. Concoit-on cc que doi-
vent souffrir sous uii ciel de feu, des malheureux qui, du fond
de la Calabre ou d’un point eloigne de la bicile, sont anienes a
Aversa ou a Palerme ? 11 n’est pas rare, a ce que m’a assure
M. le comte Amary, directeur de I'liospiccaPalerme, queciuel-
ques tins meurent cn route. Toujours est-il qu’ils arrivent dans
un dlat piloyable.
D’un autre cold, j’attribue moins au ddfaut de vigilance qu’a
I’dloignement du lieu de leur naissance, les fi cquenles evasions
de malades que Ton a signaldesa Aversa de 1813 a 1839. On a
compld jusqu’ei cette epoque seixante-dix dvasions operees par
des hommes, une seule par unc femme.
Nous pouvons nous expliquer, par I’antipatliie que les parents
montrent 4 envoyer leurs malades si loin , pourquoi la statisti-
que de I’hospice ue nous olTre qu’un nialade sur 30,92.5 habi¬
tants.
Cette proportion augmcnle encore h mesure que I’on s’dloignc
d’Aversa. Ainsi, tandis que Naples a envoyd avec ses 440,000 ha¬
bitants, 218 alienes hommes ct 139 femmes, soit 1 sur 11,000,
ct la province de Naples 1 sur 16,166, nous voyons la Calabre
moyemie fournir 1 aliene sur 81,750 habitants, la Calabre
mdridionale 1 sur 92,666, etc.
Je veux bien que les causes d’alienation soient plus nombreu-
ses dans uue grande ville que dans les provinces; mais icila
EN ITALIE.
77
clisproporlion est trop forte, ct ce n’est done qu’eii faisanl ines
reserves que je vous donne le tableau suivant de la statislique
d’Aversa :
Du 5 mai 1813 a 1840
Furent rcgiis. 5,580 malades.
Exislaient dans la inaison. . . 325
Total.5,906
La inoyenne anniielle des admissions a 6t6 de 190 malades.
La population continentale du royaume elant de:
6,185,000 liabilants,
nous trouvons 1 inalade stir 32,553 individus.
Encore une fois, il est certain que I’ltalie contient moins
d’aliends que les autres contrees; mais je rdpete que la statisti-
que des pays a la manifcre de Rucr, par exemple, doit prec(':der
la slatistique de I’hOpital; autremenl Ton n’aura que des chiffres
erronds.
Sur ces 5,906 malades recus dans cette periode.
Gudrirent.2,135
Fiirent ameliords. ... 780
Mourureiit.2,244
M. Simoneschi a fait de louables efforts dans ces derniers
temps pour etablir une statistique dont les resultats sent publics
tons les ans. Les tables de mortalite ont subi de grandes varia¬
tions dans ces dernieres annees, a cause des ravages du choldra,
qui a 4t6 bieii autrement terrible a Naples et a Palerme qu’h
Paris.
Je ne puis m’expliquer autrement les chiffres suivants:
Sur 1,100 malades recus dans ces six dernieres amides,
.Sont gudris.385
Morts.723
Lc cliiffre des morts a done dtd plus que double de cclui des
gufrisons. Les malades succoinbent le plus ordinairement h des
affections cerdbrales.
78
PATHOLOGIE MENTALE
Sur 100 malades qui ont succomb6, nous voyons figurer:
Affections cSr^brales lant aigiies que clii oniques. 28
— thoraciquos.23
— abdominales.28
Maladies diverses.21
Total.100
Je desirerais clans itlusicurs tableaux plus de precision. Ainsi,
pour ce qui regarde les causes morales, je voudrais des termes
plus explicites que, amour-propre lese, regrets, tristesse,
craintes, immoralite.
Quant aux professions, je ne suispas plus avancfi quand jelis,
par cxcinple, qu’il y a viugt-quatre pretres dans rotablisseraent,
ne counaissant pas le noipbre exislant dans le pays.
L’opinion de C. Aurelianus, qui pretend quo I’alienation est
moins coniinune cliez les femmes quo choz les homines, semble
trouver sa confirmation eu qe pays. Nous reviendrons plus tard
sur la cause do ceite difference si notable.
M. Ic docteur Simoneschi, directeur actuel, pent reyen
diquer uiie bonne part des amdiiorations qui ont eu lieu dans
ces dernidres annees. Dans ce delicicux pays, oil la douceur de
la temperature excuse jusqu’ii tin certain point la tendance au
far niente, on ne peqt qu’admircr I’aclivite et la regularite avee
les.quclles le travail s’execute dans retablissement.
J’ai complc h San gros^ino plus de trente-cinq metiers de
tisscrands, tous occupes, Toutes les industries trouvent des
malades qui les exercent. La typograpbie surtout en occupe
beaucoup. J’ai vu un individu en demence, agd de cinquante-
cinq ans, ne pouvant pas lier deux mots raisonnables de suite, se
disant le poete Metastase, parlant et s’agitant coutinuellement,
livrer tout ce qu’on lui donnait pour Tiuipression avec une
correction parfaite ct une exactitude retnarquable.
On a cherchd a introduire dans I’asile uii ordre tout-k-fait
militaire. Les malades vont aux divers exercices et au rdfectoire
au son du tambour. J’ai dind avec eux; la nourriture m’a paru
EN ITAHE.
79
tr^s bonne, tres saine, et surlout servie avec une proprel6
exqiiise. Les tables sont en marbre blanc. Nolcz qu’avec cela
on nc d(5pense pas 55 centimes par jour pour chaque malade,
tous les frais d’eulretien compris. II est juste d’ajouter que la
plupart des cboses essentielles se fabriquent dans la maison, et
que la uialiere premiere des aliments est ties bon marche.
L’elablisscment a des revenus considerables; mais il en fait
noblement usage. Les malades de quelque pays qu’ils soient
sont egalement admis et soignes avec celle charite, caraclfire
distinclif des hospices en Ilalie. Il y a une salle d’attente on
d’observation pour les malades arrivants, et chaque sortie,
ainsi que chaque entree, necessile la reunion des medecins de
la maison.
On a pousse le.soin de ce qui pouvait eveillerla susceptibilitd
des malades a un point qui a paru ridicule it quclques auteurs.
Ainsi, retablissemeiit est ddsigne sous le nom de Morotrofio;
et pour I’interieur, des noms particuliers tires soitdu grec, soit
du latin, sont donnes aux diverses formes de I’alienation (1).
Quant au traitement somatique, les evacuations sanguines,
les moyens revulsifs, les bains temperes en forment la base. Le
temperament napolitain exige que I’on fasse plus de concession
que dans leiiord a la melhode aiitiphlogistiqiie.
M. le docteur Mira'glia (journal cite) observe avec justesse
qu’une bonne iiourriture entre pour lienucoup dans reiement
du traitement. J’ai vu dans, tous les pays que j’ai parcourus, soit
en Belgique, en Allemague, eii Italie, I’insulRsaiice de la bonne
nourriiurc d’unc part, et I’exces des boissons alcooliques d’un au¬
tre, fitre la cause des plus graves desordres physiques et moraux.
(1) Pour cc qui esl des noms sous lesquels on a voulu masquer Ic but
des asiles d’alienes, on n’cmpechera jamais te peuplc de quelque pays
que cc soil d’appcler les clioses par leur veritable nom. Ainsi, un Mo¬
rotrofio, vm Uellcbrosis, un Mmiicomio, sera loujours pour le peuple
una casa dei Pazu, maison dcs fous en France, IYarreii-//iiu< en A*lc-
PATHOLOGIE MENTALE
La plupart cles iiistriimenls de coercition en usage autrefois
ne sont plus conserves aujourd’ui que coiunie un objet de curio-
site ; on y fait cependant usage du lit de force pour tenir le
inaladc dans une position horizonlale. M. Guislain en a donn6
ia description. Les lits des fpiieptiques sont a un pied i> peine
d’elevation du sol. Les parquets, fails avec une esp6ce de slue,
sont trfes favorables a la proprete; on peut les laver Ires bien el
ils ne conservent aucune mauvaise odeur.
Les grandes galeries qui regnent autourdes coiirs et que I’on
trouve dans la plupart des convents d’llalie, m’ont paru bien
favorables dans un pays aussi cbaucl. II est a reniarquer que les
anciens dans lours villas recherchaient plulot rombrage qu’ils
se procuraient artificiclleinent, que celui des arbres, qui ne les
abritaienl pas cornpletcinenl contre un soleil brulant. Je laisse,
monsieur, a votre sagesse a decider si memo dans nos pays des
galeries bien exposees au midi ne seraient pas une bonne chose
pour favoriser la promenade les jours de pluic.
Palerme. — Je finirai ina course par Palcrme. J’avals Ic
plus grand d6slr de voir cet etablissement, qui se presentait a
moi de loin sous une forme toul-a-fait roinanlique. J’en avais
lu autrefois une description dans un ouvrage anglais. On y disait
que M. le baron Pisani, dans ses voyages en Europe, avail ete
frappe de la manihre barbare avec laquelle on traitail la demence.
A force d’observer les ph6nomenes qui y sont relatifs, il s’etait
persuade , dit-on, quele seul veritable remade elait la douceur
et la complaisance; qu’ilfaut toujours flatter le caprice et I’amour-
propre du fou; que les mauvais traitemenlset la duretene font
qu’augmeuter son raal, et qu’une bonne maison de fous doit
etre un veritable paraclis.
Je visitai la casa dd Pazzi, dit I’auteur que je cite. II eut dt6
impossible de se douter que tous ces gens-la elaient fous; les
grandes allees rectilignes de la villa italienne, les nouibreux
jetsd’eau, les pelouses vertes, les terrasses elegantes, tout don-
nait I’idde d’uiie maison de plaisance, etc.
EN ITALIE,
Je vais revenir sur Ions ces fails, et reprendre ma narration
an point de vue du positivisme de 1 observation niMicale.
L’etablissement, situe dans une charmanle position, a la porte
de Palerinc, conticnt 9.'j honimes el 84 femmes.
Le baron de Pisani, qui mourut en 1834, victime de son zele
pour les alienes , qu’il ne voulut pas quitter pendant les ravages
du cholera, est un de ces hommes que la Providence susciie de
temps 4 autre pour iniroduire de force quelque idee on
rdforme utile dans une socieid. Sans dire mddecin, il com-
l)rit qu’il y avail quelque chose 4 faire pour des malheu-
reux, dont le sort elait alors allreux en Sicile. II com-
inenca, commePinel, par rompre leurs chaines. On voit encore
im de CCS instruments do supplice suspendu aux murs avec
celle inscription:
Nunc hie nonslrictor, tracteeque catence.
Entraind par son ame sensible et ardente, il ndgligca trop
peut-dtre la direction mddicale, et chcrcha a rdunir dans ce
nouveau local destine aux alidnds lout ce qui pouvait les
sdduire au point de vue de I’impression exerede sur les sens et
I’imaginalion. 11 ne faut pas en vouloir pour cela a un homme
qui, voyant que les mddecins dtaient restds jusqu’4 ce jour sim¬
ples spectateurs de la nialadie dans son pays, crut mieux faire
dans I’interdt de la gudrison, en rdunissant dans un hospice
toutes les ddlices des villas italiennes.
Aussi voyez-vous en entrant une cour environnde degaleries,
et dont les murs sont converts de fresques reprdsentant des
scenes de sentiment, maisle plus souvent des charges plaisantes
et spirituelles. Quelques unes de ces peintures out dtd faites
par des alidnds.
Lorsque vous pdndtrez plus loin, des jardins ddlicieux, des
ombrages frais, desgaleriessouterraines, artificielleS, de baro-
ASNAI., AiiiD.-i'SVCii. T. YU. Jaiivicr 184ti. G. G
PATHOtOGIE MENTALE
ques trompe-l’ceil, des eaux jaillissantes, etc., vous font croire,
en effet, que vous files moinsdans une inaison de fous que dans
une ravissante habitation filevee ii grands frais par un luxe
capricieux.
Un theatre h ciel dficouvert, dans le genre de ceux que Ton
voit a Pompfii, servait autrefois a donner des reprfisentations;
mais on a fitfi obligfi de renoncer a un plaisir qui exaltait trop
rimaginalion d’un peuple ardent. Celieu sert maintenant d’en-
droit de rfiunion pour faire de la musique et assembler les
alienes tranquilles. Prfis du theatre est un bassin rempli d’une
eau fraiche et pure, ou les alienes convalescents peuvent se
livrer aux plaisirs de la natation. J’ai admirfi une salle dans le
style antique, eiivironnfi de giadins et bassins de marbre, desti-
nee seulement ii laver les pieds des malades. Ce qui m’a le plus
surpris encore, c’est que pas un arbre, pas une fleur, pas un
fruit, ne sont touches par les alifines.
Une section absolument batie sur le plan des petites loges h
la Salpe trifire du temps de Pinel , est destinfie aux agitfis. J’ai
vu dans toules les cellules rfigner la proprelfi la plus grande.
Que M. Pisani ait elfi trop loin dans sa condcscendance envers
les alienes, c’est ce que le directeur actuel, M. lecointe Amary,
m’a lui-niemc avouc. Je ne vous citerai qu’un trait: un alifine
furieux avait tue d’un coup de baton un infirmier dont il avail
ete raaltraite. A la mort de ce malade, M. Pisani fit faire son
portrait, et le beatifia de sa propre autoritfi. Il est suspendu
dans le refecloire avcc les portraits de plusieurs autres malades;
a tient a la main un baton rompu.
Je suis obligfi, vu les details nombreux auxquels je me suis
laisse entrainer, d’en rester la pour cette fois.
Jerevienclrai h Palerme dans ma prochaine lettre, et vous
dirai les progres que i’on a faits sous le rapport de la statistique,
du traitement el de I’organisaiion du travail. On doit ces amfi-
liorations h M. le comte Amary, digne successeur de M. Pisani.
EN ITAUE.
Si ces ligues lui parviennent, qu’il les lise comme I’expression
(les sentiments quo son zfele el sa science in’ont inspires.
MOREL.
P. S. J’aurai a vous parler encore du docteur Guggenbiihl,
qui vient de renoncer an monde pour aller soigner sur le sommet
del’Abendberg en Suisse, les enfants cretins, auxquels il veiit
consacrer le reste de son existence. Admirable dfivouenientd’un
horame modesle et savant! L’instilut qu’il a fonde servira de
module a ceux que Ton elevera, et les insliluts pour les enfants
cretins dcviendronl aussi indispensables que ceux que Ton doit
il d’autres bienfaiteurs des sourds-muets et des aveugles. Je
vous parlerai de ce que j’ai vu sur I’Abendberg dans ma pro-
chaine lettre; vous pourrez au moins voir par celle-ci que dans
tous les pays du monde les medecins se meltent noblement en
avant pour remplir la peuible mais glorieuse mission dont ils
sont inveslis.
m
CONSIDfiRATIONS MEDICO-I.fiGAIJ
Medeciiie Icsjalc.
RAPPORTS JUDICIATRES
ET C()\SIDEIiATIO\S lEOICO-UiCALES
SUU QUELQUES CAS DE FOLIE HOVllGIDE,
M. LE D' AUBAIVEL,
2" OBSERVATION D’ON DELIRE LTPEMAKIAQDE AVEG TEN¬
TATIVE d’homicide.
Affection vdnArienne grave, jalousie, Iristcsse consecutive, mefiance
extreme, crainlcs d’empoisonnement, violence envers sa femme, refus
do manger, dmacialion ct mort.
Ce malade, que nous nominerons Pierre, csl un petit
homme, age de trente-huit aiis, exercaiit la profession de coif¬
feur, d’une constitution asscz faible et d’un temperament ner-
veuxtres prononed. Ha toujours eu un caraclere trisle, taci-
turne, peu amical. Dans sa jeunesse , il avait aiine les femmes,
et, en se livrant assez souvent a la ddbauche, il avait fmi par
contracter une affection vendrienne qui fut extrSmementtenace,
et qui, aprds avoir cedd a un traitement fort actif, reparut plus
tard sous la forme d’accidents secondaires d’une grande gravitd.
G’est la le point de ddpart, h ce qu’il parait, du derangement
intellectuel que nous allons observer. En effet, il y a quelques
amides, il fut tellement effrayd des consdquences quo cette ma-
ladie pouvait avoir pour sa saute, que son caraetdre prit une
leinte treS prononede de melancolie. 11 se soumit ii un nouveau
traitement, mais il ne criit plus h la possibilitd d’linc enlidre
SUU QUELQUIiS CAS DE FOLIE HOJIICIDE. 85
gufirisoii, et, quoique tout symptonie syphilitique eut disparu
au bout de quelques mois, il conserva les plus grandes inquie¬
tudes sur son avenir.
Cependant, s’dtaut mis a voyager pendant quelque temps, il
senibla reprendre un peu de caline, et il revint chez lui dans Ic
departeinentdesBasses-Alpes avec un moral nolablement ara6-
liorfi. Use maria, et, de concert avec son Spouse, il quiita son
infitier de coiffeur pour prendre un caffi, dont I’exploitation, ^
ce qu’il pensait, devait lui Ctre tres avantageuse. Mais deux
mois il peine s’etaient ccoules, qu’il retoraba de nouveau dans
son humeur sombre et inquifete, paraissant toujours prfioccupfi
et moins soucieux de ses affaires que des id6es noires qui I’obsS-
daient. Un jour sa femme lui ayant demands le motif de sa
tristesse, il ne lui fit aucune r^poiise; mais, la nuit suivante,
aprfes avoir barricade toules les issues, il I’entraina au milieu de
la chambre, et, I’accusant d’etre I’amante de la piupart des
habituis de son caK , il lui adressa mille injures et mille me¬
naces. Il ne lint aucun compte des protestations d’innocence que
celle-ci lui faisait, et, dans son acefes de jalousie furieuse, il se
laissa aller pour la premiere fois it lui porter plusieurs coups.
Les voisins accoururent aux cris que celte femme poussait; mais
Pierre devint calme immediatement, il se mit a pleurer de
regret, il embrassa son epouse et promit a tout le monde de ne
jamais plus avoir le moindre soupcon sur sa vertu. Ges proraesses
n’eurent pas un grand effet; la bonne harmonie ne rdgna que
quelques jours dans le menage. Le caractfere du mari devint
tous les jours plus soupconneux, il epia tons les gestes et toutes
les paroles de sa femme, et, toutes les fois qu’il croyait voir en
elle quelque signe d’intelligence avec les habitu6s du cafe, il lui
donnait des soufflels ou des coups de pied sans autre explication.
Gelte malheureuse , pour 6viter de pareilles violences, se voit
forcee de ne plus sorlir et de ne plus parler li personne. Mais
cette manifire d’agir ne tarda pas a d^plaire it ceux qui frequen-
taientson ^tablissement, et en pen de temps ils I’eurent dfeerte,
86 CONSlDfiRATIONS M£DIC0-L£GAIE3
ne voulant plus Stre tdmoins des scenes qui se renouvelaient
journelleinent & leur occasion. Pierre, s’apercevant que tootle
monde abandoiinait son caf6, et ne pouvant en lui-mSnie s’expli-
quer la cause de cet abandon , crut devoir Tatlribuer a I’in-
fluence d’ennemis occulles, h des persecuteurs qui dtaient
d’accord avec sa femme pour arriver sa ruine. II fut bient6t
oblig6 de fermer son ^tablissement. II resta alors plusieui's mois
sans rien faire; puis ilfinit par former le projet d’aller s’etablir
dans un autre pays. Il dit un jour, ^ cet effet, a sa femme de sc
tenir prdle & partir; mais li I’heure indiqud*e, il I’enferma dans
sa chambre h double tour de clef et il partit tout seul. Celled
alia le rejoindre Irois jours apres, mais elle ne put jamais savoir
au juste pour quel motif il I’avait enfermfie dans sa chambre.
Son projet d’etablisseinent n’ayant pas r6ussi, il vint ii quelque
temps delii babitcr Marseille, ou il travailla de son mfitier de
coiffeur. Parfois doja il avail concu une certaiue mefiance sur la
qualite des aliments quo sa femme lui pr6parait; mais il ne s’y
etait point encore arr6t6, et il prennit m6me sans repugnance
tout ce qu’on lui prfisentait. Cependant sa jalousie, qui avail
delate I’annde d’avant, fit graduellement des progres, et des
scenes de violence pareilles aux premieres eurent lieu de temps
a autre. 11 commenca en mSme temps de se m6fier d’autres per-
soniies; on le vit changer fr(5quemmeiit de boutique, quoique
partoul on lui prodiguat beaucoup de soins et toutes les attentions
possibles. Cependant il travaillait; sa femme supportaitsonmal-
heur avee patience, et quelques annees s’6couiarent sans que
son dlat mental subit une plus grande alteration.
Mais, en 1841, son ancienne affection syphilitique ayant re-
parudenouveau, il n’en fallutpas davantagepourexalter son ima¬
gination deja malade.Pt pour transformer ses iddes habituelles
de mefiance en une veritable monomanie. Il fut dfes lors persud6
qu’on cherchait a I’empoi.sonner en mettant des substances
toxiquesdans ses aliments et dans ses boissons; e’etait le pain,
la viande et le vin qu’il disait etre principalement irapregnes de
87
SUH QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE,
poison; il se mit h dire que la viande qu’on lui donnait ^ manger
n’etait ni de boeuf ni de mouton, quecen’6tait autre chose que
de la chair humaine provenant des hdpitaux, celle de malades
atteints de virus syphilitique; c’filait Ih, disait-il, la source de
la maladie dont il 6tait infect6. Le vin qu’il huvait 6lait du sang
huinain.suivantlui. Lepain rcnfermait uneassez grande quan¬
tity de noix vomique, coinme il s’en ytait assui-y maintes fois au
gout et il I’odeur qu’il riipandait. Il se priva alors souvent de
hoire et de manger, parce qu’il avait la certitude, disait-il,
d'avoir des coliques, quand il prenait la raoindre des choses.
Dans cet ytatil alia consulterune fouledem6decins; touslui
donnhrent quelques conseils; niais il ne suivit I’avis d’aucun,
n’en etant point satisfait, les croyaut tons ligufe centre sa per-
sonne et les jugeantcapahles de vouloir aggraver son mal. Il ne
voulut plus dfeormais se fier qu’a lui-m6me pour les soins de sa
maladie. Il acheta h cet effet un livre de mMecine qu’il se mit
sans cesse a consulter; et un jour, pensanty avoir trouvy un
traitemeiit utile, il se livra ii la preparation d’une tisane dont
il avait lu la formule; ce qu’il renouvela d6s cc moment presqiie
chaque matin. Il employait pour cet ohjet une marmite dont il
prenait le plus grand soin; d^s qu’il s’en fitail servi, il I’enve-
loppait de Huge et I’enfermait hermytiqucinent dans une armoire
dont il gardait la clef. L’eau dont il avait hesoin 6tait prise, tantot
dans un endroit, tantot ii un autre; et clSsqu’il s’apercevait que
sa femme avail le moindre doute sur le lieu oh il allait la puiser,
il n’y retournait plus de quelque temps. Une foule de drogues
entraient dans la composition de cette tisane; malheur a sa femme
et a ses enfants, s’ils avaient eu la curiosite de s’approcher du
feu au moment de I’opyration. Celle-ci une fois achevye, il trans-
vasait la liqueur dans des carafes qu’il cachetait avec soin et re-
cachelait de m6me toutes les fois qu’il en prenait pour hoire.
Nous donnons ces minutieux details pour qu’on puis.se hien ap-
pricier la mefiance qui r6gnait dans I’esprit du malade, dominS
qu’i! ytait par des craintes d’erapoisonnement.
88 COKSlDfiHATIONS 5IKD1CO-LfiC.ALES
Plusieurs inois se passerent sans que celte sortc de breiivagc
produisit le nioindre bien; il ne tarda pas des lors a perdi e la
confiance qu’il avail accordee asonlivre de medecine; il acciisa
I’auteur de I’oiivrage de scdlcralesse, et il jura bien, h I’avenir,
do ne plus se fier pour son traitement qu’a ses propres inspira¬
tions On le vit, en effet, des ce moment avaler tout ce quo son
imagination delirante lui fournissait; il prit jusqu’ii rurinc do
ses enfants, ce qui, continue assez longtemps, devait linir nc-
cessairement par allercr sa same d’une manierc tres sericuse.
Il maigrit beaucoup, en effet; il ressentit de violentes douleurs
d’eslomac; il ne travailla plus; il passa toute lajournee dans son
lit, et, non content de ne rien gagner lui-m6me pour vivre, il
voulait que sa femme restat avec lui et qu’elle n’allat point tra-
vailler enjournee. Quclquefois il lui permeltait d’y aller ; mais
aussitSt qu’elle dtait pnriie, il se levait et il passait toute la
journde dans la rue pour la surveiller; il se prdsentait quelquc-
fois dans les maisons ou elle travaillait, pour voir si clle elait
rdcllement h son ouvrage. Le soir, apres I’avoir ramenee cliez
lui, il fermait hermetiqueraent portes el fenetres, il placait des
cadenas a divers endroits, et il avail soin de coller sur les join¬
tures et sur le Iron des serrures des bandes de papier sur les-
quelles il travail certains signes, pour pouvoir s'assurer que
personne n’etait venu les enlever et les changer pendant la nuit.
Le plus ordinairement avant de se coucher il se livrait a un
examen minulieiix des parties sexuelles de sa femme, pour s’as-
surer si elle ne portail aucune trace de mal vdnerien. Quand
celle-ci faisait la moiudre resistance, il saisissait un rasoir qu’il
tenait habituellemciit sur une table de nuit, et la mena^ait de
lui couper la gorge. Apres cola il se couchait; mais le plus sou-
vent il passait toute la nuit a se promener dans sa chambre,
epiant sa femme et ses ennemis imaginaires qu’il croyait d’ac-
cordavec elle pour I’empoisonner.
Les iddes dont il dtait domine prenaient tons les jours un plus
grand empire suv lui, Bientdt ii ncmangea plus que des poniines
89
StR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE,
de lerre qu’il faisait cuirc liii-ineme; son air etait dc- plus en
pluslriste. Ilsemefiaitchaquejourdavaniagede toutle monde;
il se levait souvent le matin avec I’idee qu’on lui av.iil donne
pendanl la nuit des lavements empoisonncs. Un soir, il saisit un
gros caillou qu’il avail cach^'sous rorciller et menaca d’en ecra-
ser la tfile de sa femme. Un autre jour, paraissant memo cn cc
moment plus calme qu’li I’ordinaire, il engagea sa femme h se
laisser peigner par lui; ce!le-ci s’y soumit pour nc pas lui dd-
plaire; maisau raememomentou elle courbait latele, clle recut
un coup de couteausur I’occiput qui lui fit une large blessure.
Elle evita les autres coups qu’il cherchait a lui porter, cn s’6-
cbappant dans la rue et cn appelant du secours. Pierre, pre-
voyant tout de suite ce qui pouvait lui arriver, eut la finesse de
se faire une Icgere blessureh un doigt, ct, quand les voisins fu-
rent survenus, il accusa sa femme dc lui avoir porte le premier
coup; il montra cependant du regret de I’avoir b'ess^e. La po¬
lice vint le saisir, et, traduit bientot cn police correctionnelle,
il ne chercha point h nier le fait; mais il prctendit avoir ct6 pousse
il cette cxtremilC pour faire cesser les nombreuses persecutions
dont sa femme dtait le mobile, etsurtout pour se venger du genre
de vie scandaleux qu’elle menait. II avail compose pour sa de¬
fense un meinoire volumineux, oil il passait en revue toutes les
souITrances qu’il avail endurfies depuis si longtemps et ou se
trouvaient les injures les plus grossieres et les plus iniques conlre
sa femme. Le tribunal, ii ce que celle-ci m’a rapporte, ne lui
laissa pasachever la lecture de son mfimoire, et, le considerant
comrae criminel, le condamna it six mois de prison. Pierre, en
se voyant condamn6, cria h I’injustice et a la trahison. Ifen ap-
pela il la cour royale d’Aix, mais il ne fut pas plus beureux;
I’arrfit fut confirme eii tout point. Il eut done b subir sa condam-
nation. Voici, a quclque temps de lb, ce qu’il dcrivait ii sa femme
de la maison penitentiaire d’Aix ofi il 6tait renfermfi.
90 CONSIDERATIONS MEDICO-REGALES
« Aix, 5 septembre 1842.
» Ma chere Epouse,
» La prEseiite est pour te prEvenir que je reconnais parfaite-
ment que j’ai Ete dans I’erreur de toute sorte de maniEre,
altendii que je suis Ete coiifirraE par la cour. Je reconnais
parfaiteuient que tu es innoceiite. C’est bien facbeux pour toi
que lu aies re^u un pared coup de ina main. Je puis I’assurer
que j’en ai eu un exireme regret; car I’eau de la mer ne pour-
rait me laver cette tache que j’ai tons les jours sous les yeux
quoique j’en fasse pEnitence. Si lu savais ce que je souffre, tu
conviendrais peut-Etre que je ne luErite pas cela.
.MalgrE la inauvaise nour-
riture que je fais, je suis content de I’Elat de ma santE, vu que
rien de mon corps ne me fait mal. Je ne m’attendais pas ii cela
ni toi non plus. Je suis, etc. »
Six mois plus tard, lorsque Pierre sortit de prison , il se remit
avec sa femme, et plusieurs mois s’Ecoulerent sans que leur in-
timitE subit la moindre alteinte; mais, ses anciens soupfons
s’Etant rEveillesdenouveau sanslemoindre motif, il recommenga
a se mefier de sa femme, a la menacer, a se conduire, en un
mot, ct son Egard comme il le faisait avant sa condamnation.
Celle-ci, craignant avec juste raison d’Etre un jour victime de
ses violences, ne tarda pas a I’abandonner, et ellealla se placer
en qualitE de domestique dans nne maison sans lui en faire con-
naitre I’adresse; mais le hasard ayant voulu un jour qu’il la ren-
contrat, 11 lui Ecrivit la letlre qui suit, en termes qui expriment
parfaitement la nature de son dElire.
« Ma chere Epouse,
» Je profile du printemps pour te renouveler mes sermenls;
en mfime temps te temoigner la peine que tu m’as causEe lorsque
je t’ai vue passer sur le cours; te voyant .si trisie, cela m’a rendu
le coeur si sensible que je ne puis m’empecher de te le faire sa-
SUR QUELQUES CAS DE FOEIE HOMICIDE. 91
voir. Ah! si lu poiivais te faire line idee de ce que j’dprouve loin
de toi et des enfants, lesquels je chdrissais taut. J’aurais fait je
ne sais quoi pour eux et pour toi, tu le sais bien ; je n’aurais pas
besoin de te le dire. Tu sais de la manibre donl j’6tais enthou-
siasm6, malgr6 tout ce que tu peux avoir dit, fait ou faire agir;
tout ce que j’ai passe et que je passe, rien ne peut me refroidir
de I’amitie que j’ai. II n’y a que la mort qui pourra m’en s^-
parer, qui peut-etre n’estpas loin. Si on ne casse pas ma pipe,
je trouverai une marche pour la casser, parce que je me trouve
fatigue d’y fumer. A force de furaer et de miner, il y aura quel-
que chose qui s’ecrouhira , le feu prendra. Si tu pouvais 6tre
penetree des soulfrances que j’ai endur^eset quejesuis obligdi
endurer, tu ne garderais pas autant la haine dont je pense que
lu la gardes. Voici le temps oil je pense que tu t’approcheras du
saint-sacrement de I’eucharistie, ou Ton ne peut pas garder la
haine si Ton veut obtenir le pardon. Je pense que tu oublieras
tout, que tout sera foule aux pieds; quant a moi, cela est ainsi.
Jetejure sur ma foi de n’aimer autre que toi; tu peux croire
que tu n’as jamais cesse de possfider mon cceur. Tu peux 6tre
tranquille; je te jure et te promets sur et certain que tu he seras
plusfrappfie de mes mains. C’est mon cceur qui te parle; d’ail-
leurs si tu I’as et6, c’est la faute; car tu dois te souvenir que je
I’avais signifi6 plusieurs fois d’aller chez la voisine pour que tu
ne fusses pas devant mes yeux, parce que je voyais que le coup
htait inevitable; je voulais I’eviter, mais je ne I’ai pas pu, li
cause de la grande irritation de mon sang. Pour que tu puisses
6tre p6n4lree, touchhe des soulfrances que j’ai endurees, je veux
te dire Ics principales. Tout ce que je mangeais et que je buvais
me faisaitdu mal. Il auraitfallu queje pusse vivre de Pair, que
j’eusse pu y rester. J’ai manque d’etre devore par la vermine,
chose que tu sais que je dfiteste. La chemise que la pauvre Ma-
rietle est venue prendre a I’exhcrable prison te doit prouver
cela; encore il a hth bien pire li Aix : je ne pouvais pas dormir
un moment tranquille, a cause des soupirs, des g^misseinents,
92 considerations MEDICO-LEGALliS
des tour . eiits el de tout ce qu’on me faisait lorsque je dorniais,
quo je n’aurais pas voulu dorrnir, j’aurais voulu m’en empecher.
Que de clioses que je vois , que de mesures de precautions; que
de peine que ceiTaines gens prennentpour me faire fuiner, me
donner toutes les maladies imaginables. Que vois-je dans tout
cela? je vois que les galeriens sont mieux quo moi; du nioins je
pense qu’ils dorment tranquilles, que ce qu’ils mangent ne leur
fait pas du mal; car moi je me trouve en peine de trouver du
vinaigro, je me vois oblige de mourir de la soif, de la faim, li
cause du ble dur empoisonne. L’Ecliafaud est prfiffirable que
d’endurer tout cela. 0 ciel! que vois-je? cruelle desiinfie! je
me vois sur le bord d’un rocher entourE d’une troupe formi¬
dable, commandeo par des vaillants et des puissants generaux ,
dont ils out pris toutes les positions possibles, de manifere que
je ne puis pas en echapper, tcllcment qu’ils s’en sont pris si
adroilement et si fmement. J’aurais encore bcaucoup de choses
a te dire, mais jo pense de t’en avoir assez dit pour que lu sois
penetree, touchfie de tout ce que j’ai sonffert. Je finis en to
disantqueje viens me prosterner a tes genoux pour t’implorer
a faire un traite do paix, qu’il ne se pa rle jamais plus de la
guerre; car e’est un triste fleau. Je suis, etc. »
Cette femme, quelque peine qu’elle eprouvat de rosier separec
de son mari, ne crut pas devoir se rendre a son invitation;
elle resta ou elle 6tait et ne lui repondit point. Les id6es d’em-
poisonnenient revinrent alors avec plus d’intensite que jamais.
On le vit aller aclieter du pain chez tons les boulangers de la
ville, le couper par morceaux et le laisser maccrer plusieurs
jours dans I’eau pour y dccouvrir des traces de substances
toxiques. Quand il croyait on avoir la preuve, il so transportait
chez les commissaires de police pour en faire la declaration.
Econduit maintes fois des bureaux de police, il en 4crivit au
prefet; mais n’ayant jamais recu de reponse, il forma le projet
d’allcr h Paris pour deposer ses plaintes aux pieds du trone. Il
partit en avril 1843 pour la capitale, emportant avec lui uii
93
SUR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE,
morceau de pain empoisonne. Son sejour a Paris iie ful pas trfes
long. Voyant qu’il ne pouvait obtenir I’andionce cju’il desirail,
il 6 crivit a sa femme que la comme a Marseille, toutes les sub¬
stances fitaient fraudees; que le vin etait du sang do barbare, et
qu’un jour pour avoir essaye d’en boire , il avail rendu du sang
par le foudement; ensuite que les medecins de cc pays 6 lalent
aussi il sa poursuite..., etc. Il ne tarda pas li retourner a Mar¬
seille , on il recommenca comme par le pass 6 a vivre dans une
sorte d’isolement, semblablc ii un homme qui craint la society
et qui cherclie a echajjper h des persecutions. Get elat allant
toujours en empirant, tons ceux qui renlouraientredoutant de
plus en plussesviolences, onse plaignit plusieurs fois a I’auto-
rite, et on demanda iustamraent que Ton prit des mesures im-
inediates pour sa sequestration dans une maison d’alienes. Les
demarches resterent longtemps sans resullat, vu que I’individu
n’eiait pas furieux; ce ne fut qu’apres des plaintes i-eiterees et
des sollicitations actives qu’on finit par obtenir son placement
dans I’asilc public. Voici ce que nous avons observe pendant le
temps qu’il a ete soumis a notre observation.
Il nous arriva, le h Janvier 184^ , dans I’etat suivant : il est
calme, doux en apparence; mais sa physionomie est triste, i-e-
flediie comme celle d’un homme profondement malheureux 5 il
est maigre, grele, d’une constitution faible; tout annonce en
lui un etat de deperissement. En I’interrogeant, nous ne trou-
vons auGune incoherence dans ses idees ni de I’exaltation; mais
il ne tarde pas a nous entrelenir de ses tourments, de ses craintes
et des ennemis qui le poursuivent depuis si longtemps, et qui
out fini par alterer sa sante. Nous croyons inutile de devclopper
de nouveau ce qu’il nous raconle a ce sujet; ce sont les memes
idees dont on a lu le recit dans le corns de ceite observation. Il
en parle comme un homme convaincu , comme un homme qui
se sent bien mallicureux de sc trouver dans ceite triste position.
Pendant une quinzaine de jours, louten ne rcnoucant a aucune
de ses idees favorites, il prend sa nourriture, ildort bien, etou
94 considerations mEdico-lEgales
le dimit par momenls pen preoccupe de ce qui fait I’objet de ses
tourments imaginaircs. Mais aprfis ce temps, il se plaint qu’on
lui donne des lavements d’arsenic et de tabac, que ses aliments
sent remplis de poison , qu’on vent le perdre et lui oter la vie a
petit feu. Il refuse de manger, et ne se nourrit que de pain. Les
consolations, les exhortations et le raisonnement ne peuvent
pas le convaincre de son crrcur ni le decider It prendre de la
nourriture; il faut en vcnir a une douche pour lui faire avaler
les soupes et les aliments que Ton donne it tout le monde. Mais
ce moyen, auquel nous etions obliges d’avoir recours pour I’em-
pecher de niourir d’inanition , nous repugnait en quelque sorte,
a cause de la faiblesse de sa constitution, et des syncopes qui
avaient suivi plusieurs fois I’emploi de la douche. Un autre mo¬
tif qui ne nous portait guere a revenir frequeniment a la douche,
c’est qu’it part ce que nous obtenions pour sa nourriture, nous
ne vOyions survenir sous cette iulluence perturbalrice aucune
modification notable dans la nature de ses idees. Plusieurs mois
se pass^rent dans cette situation ^ sans que rien de remarquable
parut, si ce n’est une aggravation graduelle de sa Me, de-
venant tous les jours plus tenace et plus opiniatre, ainsi qu’uiie
grave alteration desa sante physique , sedeteriorantchaque jour
davantage par suite de son obstination it ne vouloir prendre au-
tun aliment substantiel. Nous'avions essayE tons les moyens
physiques el moraux sans le moindre succcs. Cepeiidant, dans
le courant de I’Ete ISZii, nous eumes pendant deux mois envi¬
ron une sorte de rErnission ; le inalade paraissait moins triste. Il
prenait ses repas ordinaires; sa santE s’Etait un peu amEliorEe;
mais ce mieux fut de peu de durEe; vers rautomnede la mEme
annee , le mal s’aggrava a un tel point qu’il ne fut plus possible
de lui faire prendre autre chose qu’un peu de crEme et des bis¬
cuits ; il disait que tout Etait salE, que tout ce qu’il prenait le
brfllait et augmentait sa maladie, parce qu’on y mettait des
substances malfaisantes j il nous accusait souvent d’en Eire I’au-
teur. Son amaigrisseraent ne tarda pas h Etre extrEme. BientOt il
SUH QCELQDES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 95
lui fut de toute impossibilite de quitter le lit; uiie diarrhee s§-
reuse s’6tablil; des vomisseinents eurent lieu; le pouls devint
miserable, et une sorte de marastne s’empara de lui. Nous lui
demandioiis chaque matin ce qui pouvait lui 6tre agreable ; nous
avions tout essayd, poulets, crdines, fruits cuils, confitures,
biscuits, lait d’Siiesse, etc.; rien ne lui convenait; il le goutait
ii peine et le rejetait le plus souvent, dans la persuasion intime
que tout lui fitait nuisible. Il fut bientOt reduit & un etat de
squelette, et il niourut dans la dernifire p6riode d’une Emacia¬
tion des plus completes.
L’histoire de ce lypemaniaque offre, comnie on a pu le voir,
plusieurs points de ressemblance irEs frapjiants avec le dElire de
Biscarrat. Tons les deux ont eu I’imagination frappee, et sent
devenus hypochondriaques la suite d’un Elat raaladif, d’une
fievre inlerraittente chezl’un, d’une syphilis Conslitutionnelle
chez I’autre. Alors ils se sont exagere singulicrement les souf-
frances rEelles qu’ils pouvaieiit ressentlr; et, constamment
plongEs dans ce cercle d’idEes, ils ont fini tous les deux, en re-
cherchant la cause de leurs maux, par cn trouver I’explication
dans des tentatives d’empoisonuement. Cette persuasion imagi-
naire est devenue tellement dominante Chez Pierre, qu’il se
mefiait de tout le monde; on I’a vu sc condamnera une absti¬
nence complete de toute espfece d’aliincntation, dans la crainle
qu’on ne lui fit pi-endre des substances malfaisantes. Ces tenta¬
tives d’cilipoisonnement Etant pour leur cerveau malade une
rEalitE, ils ont cru tous les deux avoir beaucoup d’ennemis qui
coraplotaientcontre leurs jours; delh des projets de vengeance,
des actions criminelles, I’un contre son ami, son caraarade,
I’autre contre sa femme, dont il Etait jaloux, et qu’il considErait
comme faisant partie de I’association de ses persEcuteurs. Le
dElire lypEmaniaque avail pris une plus grande extension chez
ce dernier, probablement parce que la maladie datait de plus
longtemps; mais quelque variEs que fussent ses actes de folie,
chez lui comme chez le premier, le dErangement ne roulaitque
96
CONSIDERATIONS MEDICO-LEGALES
sur une seule sErie d’iddes; et, part celte prEoccupation ma-
ladive, il ii’y avail che 2 tous les deux ni incoliErencc dans les
paroles ni aucun signe exlErieur qui put au premier abord les
faire prendre pour fous. La haine que Pierre a vouEc aux inEde-
cins qu’il avail consullEs depuis qu’il Elait malade nous rap-
pelle I’observation de Bourgeois, que nous avons eu occasion de
voir il I’liospice de BicEtre. Ge Bourgeois Etait comme lui bypo-
choridriaque; il avail cousultE une foule de uiEdecins, el comme
aucun remede ne pouvaii gucrir ses maux imaginaires, il prE-
tendit que les conseils qu’on lui donnait liii Elaient plus nui-
sibles qu’uliles. Unjour, il lira deux coups de pistolet sur
M. Bleynie, niEdecin deCharenton, qui, quelqucs annees au-
paravant, lui avail ordonnE des bains de riviEre. M. Bleynie
ne fut pas meme blessE, lieureusement, el Bourgeois fut envoyE
il Bicetre par un arret de non-lieu.
Pierre, avons-nous dit, a donnE beaucoup plusde preuvesde
fplie que Biscarrat: cependant ce dernier qui avail lue a ElE ac-
quitlE, tandis que I'aulre a ElE condamnE a six mois de prison
pour avoir seulement blessE sa femme. On ne peut s’expliquer
cela que par la diffErence des invesligations auxquelles on a du
se livrer a leur Egard , I’EnormilE du crime ayant appelE un sE-
rieux examen sur I’Etat menial de I’aliEnE homicide, les simples
violences de i’aulre envers sa femme n’ayant pas EveillE ratten-
tion des magistrals au point de le faire examiner par des hommes
de I’arl. On comprend de celte maniere que le delire de Pierre
ail ElE mEconnu, ce dElire lui permettant par son isolement de
converser sur toute autre chose avec calme et precision.
Cependant, apres avoir lu I’liistoire de ce malade, qui pour-
rail douler aujourd’hui qu’il ne fut rEellement aliEiiE a I’Epoque
ou il a comparu devant le tribunal ? Les pi'euves de son dEran-
gement sont tellement surabondantes ei evidentes pour tout le
monde, que je crois iiuiiile de les signaler; chacun aura bien
su les dislinguer li la simple lecture de cette observalion. Je
comprends neaumoins que les personnes Etrangeres ii la pratique
Sl!R QUEr,QlIES CAS DF, POME HOMICIDE. 97
dc ce's sortes d’aberralions aient pu ne pas s’apercevoir que les
violences donton I’accusaitfussent le r&nltat d’un Cut maladif,
ii celtc periode de la folie ou tonics les apparences de la raison
etaicnt encore conscrvecs; mais iin inedeciii habitue a des eludes
■speciales aurait su rallacher Cviileniment celte action criminelle
a sa veritable cause ; il aurait fail rcssortir les traits distiiiclifs de
celtc affection menlale, quelquo peu avancee qu’clle fnl; ct le
tribunal, beureux d’avoir trouvC rexplication dc I’acle inculpc
ailleurs que dans un sentiment de perversite, aurait rcnvoyC
I’individu dans nnc inaison d’alienCs, au lieu de le condainner &
la prison.
De ce que le sCjour de la prison a paru ameiier un certain
aniendenient, meme une amelioration marquee dans I’etat men¬
tal de cct homrae , il ne faudrait pas en conclure quo la con-
damnation fut necessaire. Il y avail peut-Clrenn peu de simula¬
tion , car les alienes savent feindre , dans ce calme apparent,
dans cette lettre it sa femme ou il marquait des sentiments de
repentir. Du reste, le mieux, s’il a Cle rCel, ne nous eionne
point; nous voyons souvent survenir des effets analogues chez
les alienCs soumis, an debut deleurmaladie, a une commotion
morale qui ebranle profondCment le cerveau. Il faut croire quo
sa comparulion devant la justice et le chagrin de se voir empri-
sonne ont dO amener chez Pierre le rCsultat que nous avons
signale. Mais ces ameliorations sont souvent de courtc durCe;
on a vu , en effet, que chez lui, ce mieux avail Cte tont-a-fait
ephemere, et que, peu de temps apres sa sortie de prison , le
delire elait revenu avec une nouvelle intensilC
Cette erreur jndiciaire a ele deplorable pour deux raisons:
d’abord parce qu’elle a fait peser le dCshonneur d’une condam-
nation sur un malheureux alienC dont la loi accuse les Ccarts et
les actions; ensuite parce qu’elle I’a prive des jjessources thC-
rapeutiques qui auraient pu peul-etre le guCrir, si, I’individn
ayanl Cte placC de bonne heure dans une maison dc santC, ellcs
ANXiL. MKD.-p.sYcii. T. VU. .Tanvtpr IS4G. 7. 7
98 CONSID^nATIONS MfeDICO-LteAf-ES
avaient 6td appliqudes i une periode oij la folie n’avait pas encore
contracte des caraciferes d’incurabilitd. Cette dernidre conside¬
ration , jointe an danger qui resulte pour la security publique
de laisser errer certains alidnes an milieu de la socidtd, nous
conduira plus loin a examiner la question des placements de ces
inalades dans les asiles, placements qui, a notre avis, sont ren-
dus souvenl trop difficiles. La faniille de Pierre n’a pu I’obtenir,
comme on I’a vu, qu’apres un ou deux mois de ddmarches et
de sollicitations rditdrdes. Cependant Pierre dtait un hommc
dangereux ; il pouvait trier sa femme ou quelqu’un de ses voi-
sins; et s’il n’est pas devcnu tout-a-fait homicide comme Bis-
carrat, il faut s’en etoimer, et I’attribuer, moins d des senti¬
ments meiUeurs, car les meilleurs instincts se pervertissent en
pareil cas, qu’ii la nature de son caractere, qui etail pen ddler-
mine, trds pnsillanime et trds timore. Ce raalade, je le rdpdte,
etait un liomnie dangereux, quoiqq’il ne fut pas agild, et qu’en
apparencc il pariit jouir du ealme le plus parfait. Nous revien-
drons stir cette question a I’occasion du rapport mddico-ldgal
qtii suivra bienlot.
Void deux autres fails ou, a notre avis, il y a cu fausse ap-
prdciation des causes qui avaient ddlermind I’acte inculpd. L’lm
des deux surlout esl un exemple frappant d’erreur judiciaire ,
quelque Idgere qu’ait dtd la condamnation; car, chez celui qui
en fut I’objet, la maladie dtait on ne pent mieux caractdrisde, et
anterieurement S I’action qu’on lui impulait, la famille avail fait
des demarches pour obtenir son placement dans I’asile public
des abends.
1" Une femme de frenlp aps environ, habitant la campagne
daps la commune d’lVoriol, est apcusee, il y a quelques atinees,
d’ayoir iputile son mari, en Ini cpupant le membre viril avec un
rasoir. Void les reiiseignements qu’on nops a donnes sur le
compte de cette femme. Sa mdre est nam ie folie, et sa maladie
avajt dtdopcasionnee par uqe jalousie excessive; uqede ses tantes
SUR QBEtQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 99
uiatenielles s’est suicidee. Elle n’a aucuiie instruction, elle est
pen intelligcntc (1). Mais, dans I’annde 1840, elle devint triste,
pensive; elleparutconstammentpreoccup6e. Bientotelle mani-
fesia de la jalousie contre son atari; elle I’accusa sanslemoindre
motif d’avoir des maitresses, et, nuit et jour, epiait sa couduite;
elle lui faisail des querellesaffreuses a propos derien. En meme
temps, elle qui remplissait a peine ses devoirs religieux, elle se
jeta dans nnc ddvotion extreme, ct elle alia se confesser bieii
plus souvent que d’habitude. On la voyait presque toujours
triste, pensive; elle parlait souvent de sorciers, et elle parais-
sait croire parfois qu’elle etaitsous I’empire de quelque sortilege.
Elle se plaignait depuis quelque temps de souffrir de la tete; son
mari lui fit prendre des bains de pieds. Mais trouvant chaque
jour dans son lapgage et dans ses maniferes quelque chose d’in-
solite, i| disait a un de ses aims, piusiem's jours avapt sa muti¬
lation : « Je ne sais pas ce que ma femme peut avoir, elle n’est
I) plus la meme, elle est toute cliaiigee; je crains qu’elle iie de-
» vienne folic; je me propose de la faire voir un m^decin. »
Depuis quelque temps, il y avail quelque chose eii elle, une
voiif intfii'ieure qui lui djsait de se venger de son mari; souvent
ell<! lie dorniait pas de tqjite la nuit, etant constamnieiit preoc-
pupee de celte idiie. Une nuit elle se leve, ayant entendudans
un rfive cette meme voix de sorcier, corome elle I’appelait; elle
fait une prierea genoux aux pieds de son lit. elles’empared’un
rasoir tout rouill6 qui etait pnblie depuis longiemps dans un coin
de la cherainee, elle deepuyre son mari, profoud4ment en-
dormi, et, d’un seul coup, elle lui ampule la verge tout prfis
de sa racine. Elle ne pril pas la fuite, elle ne chercha pas ^ se
pacher. Les gens qui accoururent la lrouv6reut toute confuse, et
on la vit manifester lout de suite le plus grand regret.
Eli s’arrfitent nos renseignements. jVous tenons ces details des
(1) D’unc grande simplicity, tres superstitieusc, croyanl k rexistence
des sorciers: cependanl die s'etait mariye, et plusieurs annies de ma-
riage I’ytaient pasiyes dans le pins parfait aewrd.
dOO CONSIDliRATIONS Mf:DICO-I,ltGALES
personnes qui la connaissaient et clu mCclecin qiii avail soiivciit
donn6 des soins a cettc maison. Le magistral charge d’instruire
I’affaire, ayanl coiTcu qnelques doulcs sur I’ctal des faculles men-
tales de I’accusCe, demanda line enquelc medicale, cl le docleiir
Guiaud, donl nous d^plorons la perle r6cente el preinalur6e,
fut prie d’exaininer celte femme, deteniie dans nne prison de
Marseille. Le rapport de ce medecin distingue conclut, ii ce
qu’on dit, ii I’exislence d’un dfirangemcnt intellectuel; mai.s
I’affaire ayanl ete portde aux as.sises d’Aix , son opinion ne jire-
valut point, et I’inculpee fut condamnee a hnit ans de reclusion.
Nous regrettons de n’avoir pas In ce rapport, on devait
6tre consignde toule I’liistoirc de celte femme; mais , si les
fails antCrieurs & la mutilation et relates plus haul sont vrais,
ainsi qu’on me I’a assurd ^jlfirforce d’admeltre qu’elle elait
reellement alienee au nn^f^iVde la perpetration du forfait dont
elle s’est rendue counii^, etj^u’il y a^eti cq-eur judiciaire dans
le verdict de culpabii^ prob^p-celpar'16 On n’a du voir
dans celte affaire qu^jal6^^^e.i’^ih^lpje|; c’etait, en effet,
ce qu’il y avail, auf ^emi^^o^dV-^' pips lapparent, et, tout-
naturellement, on po^lj|jis ycbx s^huc passion, et la
regarder comme I’u^^ue pa^,.^y|o^veHMancc qui s’en elait
suivie. Mais ce qu’on c’etait quo cetle passion, que
rien ue motivait, pouvaV^ire la'pfepifii-e expression d’un d6-
rangeraent intellectuel, et qu’elle devait eire necessairement
maladive, portee au paint ou elle en etait, et accompagnfie
d’autres phenomenes psychologiques tres caracleristiques. Les
details que nous avons donnes ne laissent presque aucuii doule
a ce sujet.
2“ Le noram6 Antoine M..., age de quarante-trois ans, sa-
vonriier, 6tait laborieux, bon ouvrier et d’une conduite parfaite.
II dlait marie; il aimait sa femme et ses enfants, et il n’avait
jamais doiind dans sa jeunesse le inoindre signe de derangement.
Mais, on 1839, ou commenfa a s’apercevoir qu’il n’etaitplus
le mfime, qu’il avail change de goflls et, d’habitude. 11 elait de-
venu tr6s apathique ; chaque matin, c’etait une affaire pour le
SUa QUELQUES CAS DE I'OEIE HOMICIDE. 101
decider d’aller au travail; il lu' arrivait quelquefois de quitter,
brusquement la fabriquc oil il travaillait, ct de s’en revenir chez
lui sansle moiiidre motif. On le vit eii meine temps s’adonner i
la boisson, et reiUrer souvent ii sa maison pris de vin. Cependant
il continuait a travaillcr, il parlait toujours raisonnablement, ne.
faisait aucune extravagance, et deux ou trois ans se pass6rent
sans qu’on put croire qu’il (inirait par devenir fou, quelque in-
solitesque fussentquelquefois ses maniOres. Mais , en 18ii3, il
n’y cut plus ii douter do son 6tat de folie ; ses idees dtaient de-
venues confuses, incoberentes; ses reponses dtaieut lentes et
souvent peu prdcises; il avait des moments d’impatience et de
frayeur; la moindre menace de ses camarades le jetait dans
rdpouvante; sa mdraoire dtait faible; il volait frequemment le
dejeuner des autres ouvriers ou leur pi'epait d’autrcs objets de
mince valour; il faisait mal son travail, on lie pouvait plus comp¬
ter stir lui, et son maitre, qui I’aimait beaucoup, se vit forcd de
le renvoyer. En meme temps on s’etait apergu que sa langue
fitait parfois tres embarrassee, que ses jainbes dtaient le siege
d’une grande faiblesse. Sa famille fit des ddmarches pour le
faire placer dans un asile public ; mais le commissaire de po¬
lice , auquel on s’adressa, n’dcouta point la demande des parents,
prdlendant qu’il n’y avait pas urgence a le faire renfermer.
Quand il eut cesse de travailler, il vdcut dans la plus grande
insouciance sur sa position. Use mita errer dansles rues de la
ville; et, toutes les fois qu’il en avait I’occasion, il volait des
fruits ou autres choses capables de satisfaire sa faim, qui dtait de-
venue ddvorante. Il se livrait a ces petits larcins sans rdflexion
ni discernement sur la culpabilitd qu’il encourait. Etant alld uu
jour au cimetiere, il lui prit fantaisie de voler des couronnes
d’immortelles et des cloches en verre, et il alia vendre son butin
au prix de 5 it 6 sous. Il retourua d’autres fois au cimetiere, et
fit pendant quelque temps ce commerce illicite h I’insu de sa
femme, qui, quelque surveillance qu’elle exercat sur lui, finis-
sait souvent par perdre ses traces. La police, it qui des plaintes
ayaient dtd adressees, ne tarda pas a le prendre sur le fait; ce
lOi CONSIMrATIONS MfiDlCO-LfiGALlja
raSiUti commissaire ((lii n’avait pas voulu recevoir la deiiiaridfi
des parents, ayant Contribud h son arrestation, dressa tin pro^
cds-verbal oiS I’individu fut reprdsenid corame tin voletir qiii
jouissait de toute sa conliaissance et de son bon sens. Il coinpa^
rut a quelques joufs de la sur les bancs de la police correction-
nelle. Lk, il avoua sbn ddllt sans rdticence, mais avet la plus
complfete indiffdrence, rfcstant, poUr ainsi dire, dtranger h ce
qui Se passait autour de Ini. Il fut condamnd h uti mois do pH-
son! La punition ne fut pas sdvdre, conlme 6n leroit; maiSi
quelque Idgdre qu’elle fflt, elle dtait injusle : cat’ Arttoine dtait
alidnd, c’est-k-dire innocent, ainsi qu’on va en jUger d’une
maniere irrecusable par ce qui suit.
Dans la prison ofi il subit sa condainnatlon, oil I’entendit
niaihles fois pous.ser des gdmissenlents, parler aux raursde sa
cellule et marchel* toute la unit. En outre , il se disait riche et
possesseurd’immeUses palais: enCn, ses traits de folie devinrent
si dvidents, que les gardiens enx-mdrties furent convaincus qu’il
devait avoir I’esprit ddrangd. Sorti de prison en ddceinbre 1843,
il retourne dans sa maison, on onle tint constauinient renfcrmd.
Mais la bielitdt il eut des moments d’agitation ; il ddchirait ses
vdtements, ddpfacait a chaque instant les meubles, ramas.sait
tous les chiffons, riait 6u pleuraitcomme un enfant; toutesseS
actions, en un mot, dtaient irrefldchies. Cetdtat S’aggravantde
jour en jour, on fit des ddmarches plus actives, etl’on obtint,
en fdvrier 184A, son admission dans notre dtablisseUient. Get
hommc nous parUt atteint, au moment de son entrde, de tous
le-i caracldres distinctifs d’une ddmeUce paralytique; nous le
traitames en consdquence. Quelques fdvulsifs puissants rendi-
rent, pendant uncertain temps, la maladie stationnaite; mais,
dans les premiers mois de I’annde 1845 , la paralysie fit les plus
grands progres, tout amioncait mdme une fin assez prochaine,
lorsque, le 22 avril 1845, le inalade est mort subitement as-
phyxie, par suite du passage du bol alimentaire dans les voies
adrienues. flotis avons trouvda I’antopsle du cadaVre de graves
altdratlons darts le ceft'eau, et deS alttnents ert grartde quatiiitd
SUB QUELQUES CAS DE FOLTE HOMICIDE. 103
dans le pharynx, I’oesophage, le larynx i la trachde-art&re, et
mfime dans les branches.
La lecture de cette observation ne laisse pas le moindre doute
sur r^tat mental de cet homme. Son atfectiou inentale a 6vi-
demment commence en 1839, epoque h laquelle on reconnut
en lui quelque chose qui sortait de ses habitudes, mais doiil on
ne se rendait pas bien compte. G’est surtoul dans I’annfie 1843
quo sa maladie a delate d’unemanierebien dvidente : I’dtatd’in-
souciance dans lequel il vivait, son indifference sur toute chose,
le changement de ses habitudes et son incapacitd 4 exdcuter son
travail ordinaire, prouvent surabondamment que les vols dont
il se rendait coupable quelquefois a I’dgard de ses camarades
dtaient commis sous I’inlluence d’un cerveau malade. Quand il
s’est mis a voler dans le cimetiere, il avait ccssd depuis plusieurs
mois de travailler; sa famille, qui pouvait mieux que tout
autre apprdcier son etat mental, lui voyant I’esprit derangd,
avait ddja cherchd, comme nous avons vii, a le faire placer
dans I’asile public. Nul doute que ce vol il’ait etd commis sans
discernement; car cette forme d’alidiiation mentale, que nous
nommons ddmence paralytique, et dont i’individu dtait alteint,
consistant en un affaiblissemcnt graduel de tous les actes cerd-
braux, lose plus que lout autre le libre arbitre, et, ddtruisant
toute conscience du mal, exclut la culpabilild des debts. On rd-
pondra & cela qu’Anloine avait conservd du discernement, puis-
qu’il avait soin d’aller vendre les objets qu’il avait voids. Mais
cela, pour moi, ne prouve qu’une chose, e’est qiie, tout en
n’apprdciant pas la criminalitd de son vol, son cerveau lui per-
mettait encore de tirer parti de son butin, dans le but de satls-
faire un besoin organiqUe, sa faim, qui dtait devenue excessive.
Eut-il fait cela s’il n’avait dtd malade, lui qui jusqu’a ce jour
avait toujours eu une conduite rdgulidre? Il faut croire que
cette sorte de boulimie qui le tourmentait depuis plusieurs mois
devait le porter a aller voler, ne pouvant plus ddrober, commfe
il le faisait autrefois, leS aliments de ses camarades de fabrique.
Les alidnds atteints de cette forme d’alidnation mentale, donii-
104 (JONSIDlillAilOiNS JllimCO-LliOALtS
nes qu’ils sont par des idees .de richesse, uielleiit (juchiiiefuis
en circulation des billets de commerce, ou vont aclictcr des voi-
tures et des objeis de la plus grande valeur; ils le font meme
quelquefois avec un calrae et une apparence de raison capables
d’en imposer aux personncs avec lesquelles ils out affaire. Pour-
quoi n’admettrait-on pas que ceux-la agissent avecdiscernemcnl,
et ne les rendrait-on pas responsables de leurs actions, si le
delire d’AiUoine est considere comme criininel?
Ainsi voilj trois fails incontestables ou , la folie ayant f'te me-
connuc , les tribunaux ont inflige a des intelligences malades des
peines qui ne doivent atteindre, aux termes de la loi, que des
volontcs saines et libres. En rapporiant ces fails, je le repete, je
n’ai nullement voulu jeter le moindre blame sur les honorables
niagislrats charges de rexecution des lois; je n’ai pas voulu non
plus donner ii la folie une extension qu’elle ne comporte point,
et comprendre dans son cadre des debts et des crimes que la loi
doit punir. J’ai cite ces fails, qni se sont presentes a mon ob¬
servation, pour faire voir que des condamnations sont parfois
encore prononcees a regard de malheureux alifines, et pour en¬
gager les magistrals a se tenir en garde contre de telles erreurs,
lout en comprenant leur circonspection en pareil cas, et en ad-
mettaut avec eux qu’h tout prendre, les droits de la sociele sont
plus chers que ceux de I’individu. Du resie, il ne pent pas y
-avoir dissenlinient entre des hommes de coeur et de bonne foi;
nous voulons lous le triomphe de la virile. Nous, m^decins ,
nous sentons la necessite que la justice sevisse sur le veritable
criminel; niagislrats, vous ne voulez point que I’aliene suiiisse
I’infamie d’une condamnalion. Nou^ il ne pent pas exister un
idissenliment durable et volonlaire entre nous; nous devons au
contraire mutuellement nous eclairer, quand nous sonimes ap-
pel(5s a apprficier ensemble de pareils fails, et finir par nous
entendre; car de la discussion jaillit la lumifere, de la luniiere
la v6rit6.
31. le doclcur Lelut, niMecin de la Salpelrifere (femmes
ali6nfe) et de la prison de d6p6t des condanmfs de Paris, a
SUK QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 105
signale dans ce recueil (ann6e 1843) plusieurs fails d’erreurs
jndiciaires analogues a ceux relates plus haul. II termine son
travail par des considerations que j’approuve en tout point, et
dont je me plais ici ii citer le passage, parce qu’elles ne peuvent
pas avoir trop de retentisseinent: «Que Ton restreignc, dit ce
» raedecin , dans ses limites les plus 6troites le cercle de la deral-
»son, de cette deraison qui fausse ou qui delruit le libre ar-
» bitreet fait disparaitre la culpabilite. Mais, ce cercle une Ms
» etabli, que les malheureux que leur eiat y a places et qui le
»franchissent pour commettre une action dangereuse , voient
»s’ouvrir pour eux, non point les grilles de la maison centrale
» ou du bagne, mais les portes d’un 6tablissement de cbarite.
1 ) Pour arriver a ce resultat, il serait a desirer, ce me semble ,
» que dans les prisons preventives, dans les maisons de d6p6t,
» d’arret, de force, les choses fussent arrangees de telle sorte,
» que i’etat intellectuel d’un detenu, pour peu qu’il preseniat
» quelque chose d’anomal, ne put manquer de venir a la Ms h
1 ) la connaissance des directeurs et des medecins de ces dtablis-
»sements II faudrait que cet etat, une Ms signale, put etre
» recherche, suivi, et enfin constate, soit pour le faire rentrer
» dans le cadre ordinaire de la raison et de la responsabilite des
»actions, soit au contraire pour Ten faire provisoirementsortir.
» Dans ce dernier cas, c’est-a-dire dans le cas de raison au moins
»douteused’un prevenu, on rechercherait si cet 6tat n’6tait pas
» deja le meme, et peut-Slre plus grave encore, a I’epoquedela
» perprelration du debt ou du crime imputable. Enfin, les r6sul-
» tats de cette indispensable enquete seraient portfis a la con-
1 ) naissance, places a la disposition de M. I’avocat du roi et de
» celui de I’accuse, de telle sorte qu’il put s’(5tabllr entre eux, et
» en presence des jurfis et de la cour, un d6bat contradictoire,
» de nature a pr6venir la reproduction des fails que cette courte
I) note a pour objet de signaler. »
{La suite au prochain numiro.)
REVUE FRA^CAISE ET ETRAAGERE,
L’4tendiie el rimportance dcs articles de bibliographie nous ont
empficlids de donner I’aiialyse des journaux judiciaires; nous I’a-
vons renvoyde au procliaiu numdro.
M. le docteur llenaudin, mddccin eh chefdireeieur de Tasile des
alidiids de Faihs, dont les lecteurs des Annales ont ddjd pn apprd-
cier les excellents articles sur rudininislration des asiles d'alidnds,
a bleu voulu se charger de la revue critique des journaux de iiid-
decine allemands, dont nous donnerons ddsofmais rdgulitrement
I’annlysc.
JOURNAUX FRANgAIS.
REVUE DES JOURNAUX DE MEDEOINE.
OBSERVATION REMARQOABLE DE CHOREE PARTIELLK DES MEMBUES
INFdRIEORS CHEZ DN JEUNE HOMME DE VINGT-DEUX ANS.
Le 5 avril 18Zih, le nommd i’essar, fusilier au 19' regiment de
ligne, en garnisoniLyon, dprouva lout-ci-coup, et sans causeconnue
delul, une douleur assez vive a la rdgioh temporo-maxillaire
gauche, pour qu’il ddt se faire porter inalade. Au bOut de quel-
ques jours j cette douleur prit un caractere ihterinitient, gagna
I’oell et les paupitres du meine cOtd, et il enlra a I’liOpital le 11 du
mdme mois.
Le lendemain, i deux heures et demie, Pessar commengait S ac-
cdserun sehliinertt de pesahteur dans toUtle cOtd gauche de la
face. C’diaii potir lui I’indice le plus certain du retour de I’accfes
qui avail eu lieu a la mOme heure les jours precOdenls. L’accOs
Vint en ellel, et sadurOe fui, comme la veiileet ravant-veillc,d’une
iieure quarante minutes. On put constater un rapeilssement nota¬
ble et pfogressif de touie la iliOiti^ gauche du visage, dont les
muscles linirent par se coniracter; le globe de I’oeil resia en pariie
cache SOUS les replis dcs paupiOres pendant loute la dureedes dou-
leurs.quiacquirent un haul degrd d’inlensiie; il ii’y eut ni chaleur,
ni tension, ni goniiement de la partie, et, aprfes la detente, le ma-
lade sccoua la lOte, les muscles de la joue se reiachfcreut, et, sauf
un pen d’aballetrtent et de fatigue gOnerale, tout centra dans
I’ordre,
JOHRNAUX FRAWgAlS. I01
On prescrivit 1 gramme de su'fate de quinine et 5ceniigrarames
d’exiralt ihiibaTque dans une poiion gommee, & donher par etiille-
rdesi bouche le lendemiiin,dansle eourant de lamalinde; frictions
sur la rdglon malade avec une pommade renfermaiit de I’acdtate
de morphine ; infusion de fleurs de tilleul pour boisson.
Lelendemain, I’accSs n’eut pas lieu; mais, chose remarquable $
a parlir d’Uhe heure de I’aprfis-midi, les muscles des deux niollets
sc contractferent irrdgulierement et d’une inanitre continue; les
mouvemenis en dtaient ddsordonuds el vermiculaires ; ils dtalefit
dgaux dans les deux meuibres et inddpendanls de la voloiiid; la
progression avail quelque chose de sautillant et de saccadd qui fai-
sait rehondir tout le corps. Toutefois, les meinbres ne se pliaient
pas sur eux-mdmes, ils ne ddcrivaient pas de courbe sensible pen¬
dant la marche, mais ils dtaient sous la puissance de mouvemenis
dont le desordre et la coiitinuitd n’dtaientinterrompus par aucune
position, par aucun lien. Le malade ne paralssait nullement fati¬
gue de cetie perpdtuitd de contractions. Ces raouvements dtaient;
du reste, liinitds aUx muscles des deUx jambes ; les auires rdgions
du corps dtaient dans le calme le plus complet, et I’inlelligence
parfailement Iniacte; le pools ne prdsentalt rien de particulier ;
toules les fonclloiis s’accomplissaienl avec une rdgularitd parfaite;
mais quelques jours aprfes, On consiata un Idger alfaiblissement de
la mdiiioirc; les mouvements semblerent se concentrer dans un
plus petit espace ; ilsdevinrent plus prdcipitds et plus animds.
Rien dans les anldcddents, ni dans I’diat acluel du malade, ne
pouvait expliquer cette invasion siibite de chorde partielle. On ne
pouvait ratlribuer ni it- la profession de laboureur que le malade
exerqait avant d’entrer au service, niii I’influence de I’hdrdditd ,
pui.sque dans la famille, au dire du malade, 11 n’avait jamais existe
et n’existait point de maladie nerveuse; nl aucune maladieantd-
rieure, non plus qu’d son temperament plul6t sanguin que nerveUx,
ni enfin A aucune cause morale apprdclable. Resterait done la dis-
parition brusque de la ndvralgie faciale, qui pourrait avoir dtd la
cause effleiente de I’invasion de cette chorde partielle.; mais ce
n’est lit qti’une de ces hypothfeses dont on est si souveht fored de
secontenier quand il s’agit de I’dtiologie des maladies , et princi-
palement des ndvroses.
Qnoi qu’il en soil, on prescrivit une saignde de 250 grammes, une
infusion de valdriane pouf boisson, deux pilules de Mdrat, et oii lit
appliquer un bandage rould et legdrement eompreSsif sur toute
rdtendue desmembres inl'drieurs. Au boulde cinq jours, on ajoula
cl cette raddicalion des frictions avec la pommade stibiee sur loute
t08 REVUE FHANgAlSE ET flTRANGfeBE.
IMtendue du rachis: le 10' jour, applicaiion de douze venlouses
scariflfies aur les rdgions lombaire etsacree. L’dlat du malade res-
taiu le mdnie, ou recourut pendant treize jours a des pilules coale-
nanl chaciine 0,005 de slrychnine et 0,05 de conserve de roses ,
et on conliniia en indme temps I’infusion de valdriane et defeuilles
d’oranger, ainsi que la compression et les frictions; puis on eni-
ploya, toujours avec le indme insucces, les purgatifs liuileux et sa-
lins, les prdparations ferrugineuses, de nouvelles dmisslons san¬
guines, les vdsicaloires promends le long de I’dpine dorsale, la
pommade stibide, les immersions du corps dans I’eau a la tempdra-
tiire ambiante, et les bains sulfureux. La inaladie resta stationnaire
et rdsista a toiites ces mddications. I’cssar, que le rdgime sdvdre
auquel 11 dtait soumis avail noiablemcnt amaigri, dtait devrnu
triste, inquiet, irascible ; les jambes s’dtaient sensiblemcnt amai-
gries et avaient perdu leur consislance; il y avait ddpdrissement
gdndral, coincidant avec line altdration manifeste de I’intelligence,
etil futddclard bors d'dtat de faire le service militaire et renvoyd
danssa famille. {Gazette medicale, 23 aodt 18Zi5.) L. L.
SOCIETES SAMIVTES.
Acailemie des Sciences de Paris#
Sdance du 17 novembre.
SYSTiiME KERVEUX GAKGLIONKAIRE.
M. Brachel (de Lyon) lit sur ce sujet a I’Acaddmie uii memoirc
dont void iesconclusions;
1° Le systfeme nerveux ganglionuaire existe seul ou presque soul
dans les classes infdrieures ; 2" 5 mesure que roiganisalion s’dldve
et se complique, il s’y joint successivement les portions d’cncd-
plialequi sont appcldes 5 influencer ces organes nouvcaux, celte
vie de relation; 3“ le systdme nerveux cdrdbral s’ajoute cn devant
pour conslituer le cerveau, et le systdme nerveux ganglionnalre
reste en ariidre dans le ventre; A" dans les animaux des classes
dlevdes, le rdle des deux systdmcs nerveux devient de plus en plus
marqud et distinct.
. SOClfiTfo SAVANTES. - 109
Stance du 24 novembie.
FORMATION MORBIDE DE GANGLIONS SDR LES KERFS.
M. Mayer, piofesseiir d’analoiiiie el de pliysiologie ii I’ficole de
mfidecine navale de Brest, el M. Payen fils, chef des iravaux ana-
tomiqiiesa la mcme ^colc, oni communiqiid a I’Acaddmie I’obser-
valion d’un maladc, chez lequel on troiiva 5 I’aiilopsie tout le sys-
leme nervciix periplidriqiic semd, en qiielque sorle, de petits
ganglions dc\eloppds sur le trajet des nerfs. Lcs branches motrices
eigjent bcaucoupplus alTecldesqueles branches sensitives. Cema-
lade dpiouvait, depuis quclquc temps , un engourclissemenl qui
augmenla de plus en plus.
M. Scries communiqua I’annee derniire 4 I’Acaddmie une ob¬
servation analogue.
Acailemie voy ale de Medeciiie tie Pavia.
Sdance publique annuelle du25 novembre 1845.
Prix Civrieux.
Madame Bernard de Civrieux ayant mis 4 la disposition de I’Aca-
ddmie un prix annuel pour rauleurdu meilleur ouvragesurle trai-
leinent et la gudrison des maladies provenant de la surexcitatipn
nerveusc; I’Acaddmie avail proposd pour sujet de prix, pour 1845:
« De Vhysterie. »
Ce prix dtait de 1,200 fr.
L’Academie a pariagd le prix entre M. Brachet (de Lyon), auteur
du mdmoire n" 7, el M. Landouzy (de Reims), auteur du -mdmoife
no 11. Elle a accordd de plus une mention honorable 4 M. Emile
Marchant, mddecin 4 Sainte-Foy, auteur du mdmoire n” 2; et une
deuxiSme mention honorable 4 M. .Salvator de Renzy, docteur en
mddecine 4 Naples.
Nous rappellerons que I’Acadcmie a proposd pour sujet de prix,
pour 1846:
« Du sidcide. «
Ce prix-sera de 1,200 fr.
L’Acaddmie a proposd pour sujet de prix pour 1847 ;
« De I'astlme. »
Ce prix sera de 1,000 fr.
Les mdmoires , dcrils en francais ou en latin , doivent 6tre
envoyes, francs de port, au secrdtqire de I’Acaddmie, avant le'
1" mars 1847.
BIBLIOGRAPHIE.
DE LA FOLIE
CONSIDBREB
SOUS LE POINT DE VUE PATHOLOGIQUE,
PIirLOSOPHIQUE, IIISTORIQUE ET JUDICIAIRE,
DEPniS LA RENAISSAKCE DES SCIENCES EN EDIiOPE
JOSQU’AU DIX-NEUViiME SitCLE ,
Paris, IfiZiS, 2 vol, in-8.
Certaines anomalies que nous offre la vie de plusieurs person-
nages cel6bi-es, de, quelquespenseurs illiistres, ont dtiS, coiiiine on
ie sail, expliqii^es an inoyen de la doctrine des hallucinaiionspar
la pathologie psycliologiqiie. A voir le supcrbe dedaiii avec lequel des
m^decins onl traiid cette e.\plication, on serait lenid, en vdrild, de
croire qu’elle n’est dclose que dans quelques cerveaux exlrava-
gants. II est cependant noloire qu'il s’cst renconlrd des praliciens
trds liabiles, des intelligences fort distingudes qui I'ont sputenuede
preuves sinon irrdfragabies , du moins fort spdcieuses. Pourquoi
4onc ces airs mdprisants ? D’abor4 ils ne spnt jamais de mise dans
la science dont I’dtude se compose , non de mots i tire, mais de
(aits it examiner; ensiiite la valenr des homines qiii avaient drais
celle llidse prdtendue absurde, mdritait bien une discnssipn tant
soit peu serieuse. Passe quand la plaisanterie est accompagnde de
bonnes raisons; en user aiors, c’est se servir des deux tranchants
de I’arme, achevcr son adversaire du revers de I’dp^e dont la
poinie vienlde le percer. Mais la plaisanterie seule, sans tin argu¬
ment et sur un terrain scienliiique 1 Ce n’est pas mdme essayer
d’opposerune lame de bois al’acier le mieux aiguisd. Etquedirait-
on si, aprfes un combat do ce genre, I’homme ddsarmd se croyait
vainqueur, parce que.'en toinbant, il a lancd quelques brocards?
C’est pourtant la scdiie assez singuliere a laquelie on nous fait as-
sisler. On prouve i une doctrine qu’elle est inconsdquente, illo-
glque; on montre k ses partisans qu’il faut de tonte ndcessitd opter
entre deux propositions, dont I’une est absurde, si I’auire est vrale.
nmUQGKAPHJB. 414
el ail lieu de se decider hardiment et dc se rendreli I’dvidence du
dilemrae, nos psychologisles se liilenlde faire un bizarre mdlaiige
del’uneetde I’auire, d’associer les deux liifeses conlradictoires.
Puis les voili ricanant, qui se declarenl victorieiix. II y a ici, on
ne pent le nier, un jusle inolif de rire, carnul procddd scientiliquc
nesaurait dire plus ridicule, et nous npus associons de grand coeur
a leur liilarild.
Uelever le gant de pareils adversaires qui, rcnversds, i terre,
nous regardeiit duhaut de leur grandeur, ce serait uno lenialive
inutile. Nous sonimes d’ailleurs irop charitable pour frappcr deux
fois, puisque le premier coup aproduit son effet. En tombant, ces
imperlurbables lutteurs out eu la force de rire encore, de diTier
leurs aniagonistes : homcur au courage malheureuxl Laissons-
les done satisfaits de la position que nous leur avons faite, et
adressons-nous aux gens .sdrieux ; e’est pour etix que nous dcrivons
ces pages, aOn que si les critiques dont nous venous de parier leur
tombent sous les yeiix, ils n’aillent pas s'imaginer, au ton des rd-
pliques, que la thdorie combattue n’etait qu’une mystification phi-
losopliique, qu'il a sulTi de couvrir d’un peu de ridicule pour la
rdduire a ndant. Abordons done francheincnt la question, et com-
pldtons les iddes que nous avions d’abord diiiises, en les enchalnant
dtroitement avec les fails.
Les niddecins qui se sont occnpds de riiallucinalion sont loin
d’filre d’accord sur la maniire dont cc pbdnomene se protluit.
Gomme e’est une question qui dchappe h robservation exlerne et
qui rentre dans le domaine psychique, op comprend ces incerti¬
tudes, et 11 n’y a pas lieu de s’dtonner de voir presque autanl de
tlidories que d’auteurs ayant dcrit sur jq inniifere.
Si les objections que nous avions opposdes a M. Brierre de Bois-
mont eussent dtd fonddes sur une thdoi ie pariicglidrq dc la forma¬
tion du pbdnomene, nous u’aurions nul raisond’allirmer que nous
ne nous trompons pas. Mais ce n’est pas ce point douieux que noijs
avons prjs pour point de ddpart de noire argumentation. Notre
base a did plus solide, car die n’est autre qu’un fajt iicquisala
science depuis longtemps; nous en avons lird seulement les coroj-
laires ndeessaires. C’est de ce fait que nous avons parld qiiandnous
avons dit:La thdorie de rhallucinationesifaiieicar c’csl surlui que
reposerapplicalipn de la pailmlogie a rhisloirq de I’esprii buniaiii.
C’csl encore lui que npus meltrons en diidence, et a son aide que
nous diablirons la soliditd des vues que nous ddfendoiis.
Le fait que nous admetlons comme dtabli par I’observaiion, e’est
I’existence des hallucinations Isoldes et sans folie sensiiriale cbez
BIBUOGnAPHIE.
icertaines personnes; c’cst la nature imaginaire et fanlasliqiie des
objets pci'QUS par les hiillucinfe que nous rencontrons aiijoiir-
d’hui. Quant aux personnes qui nient ces propositions, nous les
renverrons aux travanx ties mddecins d'alientis et a ceiix de nos
adversaires en particulier. Pour cedes qui les acceptent, c'esl avec
dies que nous voulons poursuivre la recherche des constiqucnces
qui en (idcoulent.
Dans I’hallucinationenlendne dans son acceptionla plusgtind alc,
nous croyons voir ce qui n’a pas dc rdditii objective; nous ernyons
sentir et percevoir exliirieurcment des (dres et des objets qni ne
sont pourtant doues d’aucunc existence en dehors de nous, dans
le monde au sein duquel nous vivons, et avec le(|ucl seiil nous
pouvons communiquer. Ce phenomtne implique necessairement
un trouble dans les facultes perceptives, on dii moins une excita¬
tion excessive et anomale qui les place dans des conditions voisines
de la maladic. Ce trouble pent n’fitre quo passager, accidentel:
raais, quelque coiirte que soit sa duree, il n’en est pas moins con¬
stant que taut qu’il a existe, les facultds ont mal fonctionne , car
elles ont produit defausses sensations. L’intelligencc a did alTcctde
coinme si elle percevait, et die n’a point pergu ; I’mil a dprouve
la mdme impression que s’il voyait. et il n’a point vu ; done il y a en
dans la pulpe edrdbrale ou aillenrs une modification qui a donnd
naissance <i cette illusion. Celle modification a dtd mqrbide, oh
pout I’alDrmer d priori; car toute modification qui s’optrc dans
I’etat de I’homme sain et qni tend a ddnalurerses facultds ou ses
functions , ne saurait dire qu’une altdration de I’dconomie , -qu’une
Idsion d’un ou de plusieurs organes. On pent encore mietix se con-
vaincrc de ce fait d posteriori; car, loutes les fois qu’on a observd
les hallucinations, on les a trouvdes accompagndes de sympidmes
raorbides. Tanldt elies .-ont le prodi ome de la folie et rdfet d’une
maladie de I’encdphale, lantdt le rdsultat de I’hypochondrie, de
riiysldrie, de quelque affection nerveuse ; souvent une congestion
arrivde par un exeds de travail, I’ingestion d’un toxique, I’nsage
d’un narcotique, lesddterminent. Ensnite elles cessenl par I’emploi
des moyens hygidniques et thdrapeutiques qui mettent fin it ces dtats
maladifs; et cela memo chez ceux dont la raison est deraeurdc le
plus intacte au milieu des hallucinations. Tdmoin cedes du li-
■brairclNicolaI,quicdddrent 4 dc frdquentcs applications dc sangsucs,
et cedes de la dame dont parle Hufeland (1), qui disparnrent par
le nidme remdde.
(11 Voy. Emmies
mjchohgiqm'!, t. Ill, mdm.deH, Patersoh.
BIBLIOGBAPHIE.
113
Dc ce qiie les hallucinnlions penventchez certaines gens se pro-
duirc cn quelque sorle u volontii par suite de la fixation dc I’espvit
sur line id^c et de la lassiludc iniellectuelle qiii cn rdsulte, ainsi
que cela est arrivd pour Ics cxiatiqnes et visionnaires de diverses
scctes, les boiiddhistcs indicns et les soiiphis dc la Perse, line
s’cnsiiit pas qiic I’diat hallncinatoire soit inoins paihologiqiie. En
se placant dans cerluiiics condilioiis. sous cerlaines inllucnces,
riiomnie pent sc donner a volonlfi line maladie aussi bien du corps
que de I’esprit.
Ce qii’nii airimpur, unc clialcur intense, unc liumidile exces¬
sive, unc maiivaise alimentaiion, prodnisent snr les viseCres et les
sderdtions, les jednes, la maceralion, les vcillesct un exefcice men¬
tal pariiculier, comme cclui des bouddliistes et des quietisles, aussi
bien qu’un narcotiqiie, de fortes libations, lo liachiscli, Ic pro-
duisent sur Ics nerfs et le cerveau. Et la preuve qne riiallucina-
lion resultant del’usagede ccs inoyens est un litat morbide, e’est
quo si ellc se continue, se prolonge, celui qui en est affeetd finit par
tnmber dans riiypochondrie , I’liystdrie, la catalepsle, la ddraence
mfime, ainsi que ceia se voit chez les santons, les sanyasis, les il-
liimindset les mangeurs de liachiscli.
On aurait done tort de dire, comme quelques uns ont pant
Tavancer , que I'hallucination est un dtat normal, bien quo rare,
de I’esprit. Tout au contraire , e’est un dtat de crise, de paroxysine
qui I’altdre et I’affaiblit, e’est une perturbation de I'ordrc du ddlire
du fdbriciiant el de I’ivresse. II est une circonslance, il est vrai,
dans laquellcriiallucination ne paralt pas .sortir de I’ordrc normal,
e’est le sommeil. he rdve est une suite de vdritables haliucinalions,
et il ne semble impliquer I’idee d’aucun trouble cdrdbral. Mais re-
marquons d’abord que les conditions de la vie sommeillanle ne
sent pas les mdmes quo ceiles de la vie dveillde. La raison n’esl faite
que pour agir durant la veille, et les rdves ne sont pas des phdno-
mdnes qui appartieiiuent ii la vie rdelle et active. Mais le rdve lui-
memc est-il un dtat normal, et ne ddcele-t-11 pas uii trouble du cer¬
veau, bien que sans gravitd et sans durde? Le sommeil profond,
c’cst-ii-dire la suspension des fonctions animales, des facultds in-
tellectuelles et alTeclives, n’est-il pas I’diat normal de Thomnie
dm ant le sommeil ?En toutcas,nul ne pent nier quo durant le
rdve le travail du cerveau ne se fasse iri dgulierement, eleette irrd-
gularitd n’est- elle pas au fond une sorte de trouble? Onaiid un or-
gane fonciionne irregulifcrement, il est ndeessairement troulild
dans ses dlemenls, quelque Idger que .soit d’ailleurS le trouble.
invicr I84G. 8. 8
vii. Ja
H4 BIBLIOGKAPHIE.
Ainsi il n’y a aucun argument h tirer du rfive, contre le trouble
qu’impliqiie la production d’hallucination.
Puisqu’un ddrangeinent a lieu dans le cervcau ou I’innerration
pendant I’ballucination , que celle-ci n’en esl qiie le r^snltat, com¬
ment adnieltre alors que les produits de rinlelligence liallucinde
puisscntfiti ecompMtement raisonnables, comment vouloiry Irouver
simplenient I’expression plus vivo dcs idces que I’esprit conqoit
dans I’diat de raison? Quand on prfile <i une idde un corps, une
rdalitd objective, quand on la voit apparaitre toiU-,Vcoup, d’elle-
mdine, sil6t que I’alteniion esl ddlcndue , que les facullds actives
sonten quelquesorte paralysdes, ainsi que I’afaitvoirM. Baillarger,
y a-t-il li quelque chose qui olTrcla moindre analogie avecla raison?
II n’y a pas seulcmcnt une pcnsSe plus forte, puisque la pensde
n’exisic plus ; une alien lion plus concentrde, puisqu’elle esl rem-
placde par une contemplalion involontaire; un jeu plus puissanlde
I’imaginaiion, puisque rimaginalion est suspendue dans son acii-
viid. II y a rdellemenl un plidnomdnc inlellcclucl d’un oidre tout
nouveau qui accuse une perturbation edrdbrale ou nerveuse. Car
I’effet de ce plidnoradne est de pervertir les sens en leur faisant
prendre pour des rdalildsexternesdeschimferesinternes. Une foule
de penseurs illustres ont puissamment rdfldchi sur ces sujets,s’y
soul appliquds sanscesse, el ils n'ont pas dprouve pourcela d’hal-
lucinaiions. Si ce pbdnomfene dtait normal, cependant, s’il n’dtait
que le summuin dc la mdditatiou, il devrait ndeessairement se pro-
duire aprds une grande concentration de la rdflexion. Eh bien , il
n’en esl pas ainsi ; loin de la, raltention le fait souvent dvanouir,
et s’il apparait, c’esi tout-a-conp. Sans doute il se rapporte presque
toujoitrs auxiddesquiont forlement>prdoccupd celui quil’dprouve,
mais ce n’esl pas'a In suile immediate du travail de ces iddes?, e’est
souvent apres un laps assez long. Les pensdes se prdsenlent alors
sans dtre appeldes; elles sedcssinent vivement i I’espiit demeurd
passif. Il y a done eu une fatigue premiere dans I’esprit provenant
d’une preoccupation plus forte; celle fatigue a agi comme principe
ddsorganisalenr, ct e’est quand la Idsipn a lieu, s’est opdrde, que le
plidnomene se produit. Ces circonslances Indiquent aussi claire-
menl un trouble des facullds perceplives que rapparilion subile a
I’oeil d’un objet longtemps regardd, plusieurs instants apris qiie
i’on a cessd d’y fixer la vue, annonce un ddsordre de I’oeil, du nerf
opllqu e (!'. _
fl) C’esi une faussc sensation que mon pere dprouva bien souvent
dans les derniers temps de sa vie. Une lumeur squirrheuse dans le cer-
veau avail amend le ddsordre dcs sens et une impressionnabititd exces¬
sive dc la vue.
BIBLIOGRAPHIE.
115
Quand on iie voiidrait qu’appeler exaltalion, surexcitation ner-
veuse, la cause du phdnomfene qui s’accomplil alors, il ii’en serait
pas moitis constant que cette cause ollVe un caractfire anomal et
morbidejc’estunc excitation tiopforte: ov,dansrinnervaiion, une
difference d'cxi ilaiion fait toute la ditldrence de I’ctat sain 5 I’dtat
malade, et la folie seinble, dans bieii des cas , n’fitre qu’uiie exal¬
tation excessive.
Si nous prenons maintenantl’haliucinationenelle merae, si nous
I’envisageons ind^pendatnment do i’dtat intcllectuelqui pent la faire
naitre, nous lui trouverons toiijours un certain caraetbre d’incolib-
rence,dc bizarrerie.d’absurdiibquinousrainfenearidbepriicedente
d’un trouble dans les facidlds. II en est de I’lialiiicination couime
du reve : ellc ofl're toiijours, quelque vraisemblable qu’elle puisse
Ctre, on petit coin qui traliitson caraetbre fantastique; elie prbsente
constaminent son cOlb d’iiupossibiiitb. II y a toujours une condi¬
tion de temps, de iieu , d’existence qui necadre pas avec la rbaliib.
Cherchez-la bicn, et voiis I’y trouverez. Lisez les visions de tous les
saints du moyen-age et dont fourmille la collection desBoliandisles,
et vousserez frappd de rinconlidrence desidbes, del’dirange asso¬
ciation des images, de la bizarrerie des descriptions. II y a pen de
rfives aiissi exiravaganls que les idvblalions de sainte Brigitte, de
salute Gertrude, de sainte Rose de Lima , de sainte Marie de I’ln-
carnation , de saint Kranijois d’Assise et de bien d’aulres. Ces lial-
lucinbs sont m6nie cHonnbs de la singnlaritd effrayante de ces ta¬
bleaux. Loin que ceux-ci soient chezeux la gbnbralisation deleurs
conceptions, ils ddclarent qu’ils y voieut une foule de choses qu’ils
ne sauraient comprendre. En un mot, Ics liallucinations, mfimejes
moins extravagantes, ont toujours un certain cachet d’invraisem-
blance;carla vraisnmblancenedemaude pas seulementqu’unechose
soit possible dans des circonstances quelconques, elie veut encore
que la possibility s’applique aux conditions d’existence, de temps,
de lieu, de position Jans lesquelles on est placd.
Mainlenant que nous avons lilabli que I’lialluclnation ytait reffet
d’une intelligence troubliie, et que, conirae telle, elie ne pouvait
etre qu’un produit intellectuel vicid et imparfait, passons a la ma-
uibre dont nous devons juger celui qui en est affeetd.
SiI’ballucination a dtd Isolde, si elie a passd comme un dclair,
lesiddes extravagantes ou cliimdriques qu’elle aura fait nalire
dans I’esprit s’effaceront de mdme, et riioramerentreraprompte-
ment en possession de lui-mdme. Mais le peu de temps que cet
homme a dtd enlevd it la vie rdelle, taut que i'iiallucinalion a durd,
il n’en a pas nioins dtd sous I’empire d’impressions fausses. Comme
116 Urr.T.tOGRAPHIE.
lemal n'a (51(5 que passager ; accideiitel, c’est-i-dire ddtci'mind par
une cause accidentelle et passagfere, il n’y aura besoin pour lui
d’aucmi irailemenl; et cependant le m;d a bicnddmenlcxisld, et le
malade a dte rdeDcincnt alUne dans la vdi ilable acception du mot,
antrement dit, il a cessd d’etre nialtre de lui-mfime, durant les quel -
ques instants qu’il a dtd obsdde par une sensation fanlasti(|ue.
Le lerme d'aliene , dans sa vdritable signification, coniprciid, en
effet, tons ceux qni ont perdu Icur libertd , qui obeissent foredment
a une idde non dlective , i une impulsion dirangdre el qu’ils ne
peuvent surmonter. Ce n’est pius dans leur volontd qu’ils puiseni
le motif de leurs actions, mais dans des sensations fausses ndes
de I’organismc altdrd. C’esl la, & noire avis, la vdriiable ddlini-
lion de I’alidnation , et e’est ainsi elfectivcnicnt que la question
de son existence se pose devant les tribunaux. Or, nous avons
vu que dans rhallucinaiion, c’esl d’clle-nidme et non par un
effet direct de la volontd qu’elle se produit. Le nioi est devenu
passif; il assiste aux jeux de ses iddes, qui s’objectivent pour lui.
Il ne pent plus les diriger, il a perdu les rOiies de I’inlelligence ;
e’est un speciateur condanind a subir une representation d une pifece
qui I’enieut, I’agite, le transporie malgrd lui. C’est dans ce sens
queM. Ldlutaditque la pensee devenait sensation. Par un eifet
analogue, dans I’expdrience de Newton, si voiis avez viveitient
conterapld le soleil, vous le voyez encore mdme apres qu’il a coin-
pldtement disparu; I’image du spectre solaire qui s’diait grave au
fond de votre reline, sort en quelquc sorte de vous, et vous aperce-
vez votre pensde , votre souvenir, comme une vdritable image ex-
terne. Vous n’diesplus maitre de ne plus la voir, en ddlouriiantles
yeux, en cessant de les fixer sur le disque radieux, elle vous pour-
suit dans robscurild.
Ainsi , quelque fugitive qu’ait did I’hallucination, celui qui I’a
ressentie n’eii a pas moins dtd alidnd ; un moment, la raison a cessd
de rdgler les monvements, les crdalions de son imagination; celle -
cia clievaucbdd’elle-mdmeet au hasard, et lesimagesqu’elle a en-
fanldes sans logique et sans cohdrence, I’esprit Ids a subies comme
des conceptions etdes pensdes. Le ddlire a rdellement exisld. Peu
imporle que I’hotnme ait eu ou non la conscience de cetdtatde
servitude intellecluelle, la servitude n’en a pas moins exisld. Car
ce n’est pas dans la conscience de I’dlat, mais dans I’dtat que con-
sisic le plidnomene « Ueberdicss gebbrt es niebt zuin VVesen dieser
Pbaenome, dass die Realiiact geglaubl wild (1)). » C’est le cd-
lebre Jean Muller qui parle.
(I) liunclbuch del- Pliiiniolntjie des Mcnschen, C,ind II, s. 565.
BIBLIOGRAPHIE.
117
Nous avons fait remai'querqii’il y avail toujours dans rhallucina-
tionun,cdtd sensible de bizanei-ie et d’incobdrence; cettebizai rcrie,
cette incohdrence pent dire plus ou moins grande, et il s’ensuit que
le sujetde I’baliucinalion est plus ou moins extravagant. Si celle
hallucination une fois produite, il n’cn rdsulte aucune influence
siir la conduile et les iddes de Thomme, bn ne peut taxer celui-cl
de folie, et sa raison peut dire aussi saine queloule autre ; Ic mal
passd, I’dquilibre revient dans I’dconomie. Si cette balhicination
n’olTre en elle-mdme riendebien extravagant, qu’elle rentredans
les doctrines religieuses, les superstitions inculqudes 5 cet homme,
regues de son temps, il n’est pas fou davantage, bien entendu si
sa conduite ne prdsente rien de conlraire au sens common. Tou-
tefois les iddes auxquelles il se conforme n’en sont pas moins
Ibllcs, car ellesont did dlabordes par une raison iroubldc. 11 semble
y avoir contradiction adirequ’un homme raisonnable ades iddes
folks. C’esi pourtant un langage dont on fail usage tons les jours
el qui est parfailement juste. Quand nous disons folks, nous vou-
lons dire faussemeut assocides, car leur conviction prend pour
point de ddpart des fails imaginaires el non pergus. Quelqu’un pour-
rait croirc a la raison d’une personne folk, sans dtre lui-mdme eh
dial d’.ilidnalion menlale; car il peut supposerque les iddes fantas-
tiques du fou reposent sur des donndes rdelles. Nous avons connu
un fou dont on a cru longtemps les extravagances, on acceptait ses
iddes folks, et cependantceux qui I’entouraient n’dtaient pas fous.
Pourquoi? parce qu’on Imaginait une base rdelk aiix raisonne-
ments de cet homme, tandis qu’ils procddaient d’un principe
imaginaire. Eh hien, le superstitieux qui crolt a son hallucination
est vis-i-vis de lui-mdme comme le public vis-a-vis de ce fou que
nous avons observd. 11 crolt 4 ses iddes folks, parce que ses
croyances lui font tenir pour rdelles les fausses perceptions qii’il a
dprouvdes. Il croit done par les lois de la logiqud k des fails illogi-
ques et incohdrents.
Si riiallucination eslcorapldtement extravagante et conlraire au
bon sens gdndral et que I’homme s’y conforme, ii devient fou ;
car pour s’y conformer, il faut ndeessairement que sa conduile de-
vieune folk et extravagante. Son hallucination I’a conslitud en
dtat d’alidnation, ses actes le constituent en dial de folie.
Ainsi nous devons dans les hallucinds distlnguer trois degrds :
I’alidnation momenlande, avecou sans conscience de son dtat; I’a-
lidnation ayant pour effet de donner ensuite i I’homme des iddes
fausses ou folks; I’alidnation amenant la folie.
Si au lieu d’une ou de quelques hallucinations isoldes, I’inlelli-
118 BIBLIOGRA.PHIE.
gence est assi4g4e sans Cfisse par ces fausses percepiions, oli! alors
c’estqu’un trouble profonti s’y opfcre; rhomme esl fou ou il est
blen voisin de letre; car des hallucinations frdqueules, toiijours
reitdrdes, Qnissent par subjuguer la raison restce d’abord la plus
intacte. D’ailleurs, outre celte influence des sensations Irom-
peuses,lMtat morbide qiie traduisenl ces continuelles hallucina¬
tions est trop grave et trop diendu pour qu’il ne s’dtende pas pres-
que loujours it la raison mdme.
Ces distinctions opdrdes, I'application des doctrines de la patho-
logie psychique it rdlude dc plusicui s personnages cdldbres sera
plus facile. Et d’abord laprdtenlion qu’on a euedenier Ics halluci¬
nations de ces grands hommes, parce qu’ellcs dtaient d’accord avec
lesiddesde leurs sifecles, la consdquence qu’on a tirde de cel ac¬
cord , pour dlablirque ces hallucinations n en dtaient pas , que ce
n’dtaientque des pensdes plus vivement con?ues, s’dvanouisscnt
d’elles-mdnics.
Puisque , comme le dit J. Miiller et le ddmonire M. J. Moreau,
dans son savant ouvrage sur le hachisch, la conscience qii’on a du
phdnomdne ne fait absolument rien a sa nature, comment dlablir
une distinction fondamentale entre les hallucindsqui ont conscience
de Icur dtat et cetix qui ne I’ont pas, ainsi que I’a lentd sans snccds
M. Brierre de Boismont? Comment ne pas voir qu’il y a dans ces
deux cas tin ddsordre mental, auquel I’erreur dans I’application n’a-
joule ni n’enldve aucun de ses caraetferes constilutifs? Un catholique
prendra pour une inspiration divine, une vision cdleste , ce qu’un
athde regardera comme une simple hallucination , un ndepte du
mesmdrisme, pour un effet de la clairvoyance magndlique. Le
phenomdne cdrdbral qui s’est passd n’a-t-il pas dtd pour tous le
mdme?
II rdsulte dc leur propre idmoignage ou de celui de leurs con-
temporains que Pylhagore , Socrate, Cardan, Jean Neper, Ignace
de Loyola, Luther, Pascal et une fotile de saints et de prophetes,
que Jeanne d’Arc, sainle Thdrdse et nombrede femmes mystiques et
livrdes 4 la vie du cloltre out cru voir , entendre, sentir, percevoir,
en un mot, ce qui n’avait aucune rdalitd externe. Eh bicn, ils ont
done dtd hallucinds; il y a eu dds lors dans leur intelligence un
ddrangement partiel, un trouble plus ou moins accidentel. Cette
constatation u’Oie rien d’ailleurs 4 I'admiration que mdritent les
grandes cboses qu’ils out accomplies. Toutefols ellc a au point de
vue historiqtie une grande importance, etcela est loin d’etre aussi
indilldrent 4 i’apprdclaiion des iddes de ces grands esprits que de
constater qu’ils ont eu une gastrite ou un catarrhe chronique.
BIBtiOGRAPHIE.
119
Comine au fond de toute liallncination, inemela plus raisonnable,
il y a loujours Ic c6l(5 extravagant; comme fort sonvent ces hallu¬
cinations trahissent un commencement de maladie mcntale, il
faudra examiner a vec attention leurs peiisdeset leiirs actes. Car si
nous voyons ces personnages croire & leur vision, riigler dessus
leur doctrine etleurs actions, nous nous expliqiicrons d6s lorslcs
bizarrerics et les inconsequences qu’on y rencontre. Ces anomalies
trouveront leurs molifs en dehors de la raison, et il faudra, dans les
ouvragesqu’ilsaurontlaissds, lesprincipesqu’ils auront avancds, les
actesqu’ils auront accomplis, apprecier le depart des deux sources
qui les auront produits, faire en quelqiie sorte la part de la raison
et de la folie. Voilft comment retude de la sante de certains grands
hommes aura une importance reelle pour I’liistoire de la philo¬
sophic, et comment la paihologie donnera la clef de certaines ques¬
tions quela marche seule de I’esprit hnmain ne livrerait pas. On a
trouve I’idee ridicule, soit; mriis en est-elle pour cela moins vraie?
Si nous disions qu’il faiit aller chercher dans le temperament
bilieux de certains critiques le motif de leurs paroles malveil-
lantes, et dans la nature flasque et maladivc de tel auteur la
raison de I’incertitude de ses opinions et de la variation frequente
descs'croyances, aurions-nous tort? Nous doutons qu’un rndde-
cin de bonne foi dise le contraire, qu’il tieiine noire explication
pour absurde, surtout si nous etablissions par des preuves la nature
bien caracterisee de leur temperament. Faut-il done rire de I’idee
qui nous a fait dire que e’est la maladie nerveuse de Pascal, I’all'ai-
blisscment de sa sante qui I’a fait tourncr au mysticisme, I’etat
hallucinatoire do Loyola qui I’a pousse i la creation de son ordre
trop ceifebre?
Onaditencore iciqueceshallucinationsn’ayantetequ’uncexpres-
Sion plus vive des pensees auxquelles ces grands hommes etaient
en proie, des motifs que la raison leur avait suggeres, nedevaient
point eire prises comme le point de depart de leurs grandes actions.
11 est facile de repondre a cette objection par les fails historiques
eux-mSmes : e’est que ces molifs raisonnables n’avaient pas pu
les determiner, qu’ils nlavaient point ete pour eux des causes
suflisantes d’aciion , et que ce n’est qu’au moment ou ils se sont
offerts sons forme d’hallucihatiotis, c’esl-ii-dire avec tout le cor¬
tege de bizarrerie et d’extravagance qui accompagne ces mani¬
festations anomales de la pensee, qu’ils les ont determines. Alors
ceshommespulssants ont ete subjuges; toules les objections que
faisait valoir leur esprit libre ont disparu , ils ont ete contraints
d’agir. C’est done & partir de I’alienalion qu’ils ont mis ti execution
120
niiiLiOGr.APHiii.
eui-s projets. Tant qu’ils ont pens6 que leiirs itltics n’dtaieiit quc
des consequences de leuis observations, de principes a leurs ycux
ddinontres,ils se sonlabsienus; raais siiOt qn’ils se sonl imagine qiie
ces iddes leur avaient did dicldes par un gdnie, annoncdes par on
ange, rdvdldes par Dieu, ils ont obdi. Cela a dtd une verification s i-
lennelle de leurs croyances a laqnelle ils nepoiivaient sesonstraire,
et cela a imprimd a leiirs actes une assurance, une irrdsisiibilild,
qu’on ne rencontre jamais chezrhomme sain. Ainsi, sans nier quc
leurs icldcs, et par consequent la raison qni les a fait naitre, aient
amend I'baliucination, I’liailucination n’en a pas moins, a nos ycux,
rdagi sur ces iddes et leur a donnd une tournure nouvclle; le phd-
noindne mental a determine de nouvelles vues, de nouvelles ac¬
tions dans lesquelles se relltte en partie le trouble qui a saisi lem-
porairement I’intelligence. A la raison frolde et calme succtde un
cnthousiasme fidvreux; a la libertd d’aclion , une coriduite forcde
que vous impose une puissance qu’on a cm entendre et voir. L’hal-
lucination nous apparaitra done comme un phdnomfene primordial
qui, bien que lid aux iddes antdrieui es, fait passer i’esprit par des
phases nouvelles auxquelles sans cesse elle s’associe.
Lisons I’histoire pour imprimer a nos paroles le sceau de la cer¬
titude. Luther n’est convaincu de I’idoiatrie de la messe que
quaod le diable en personne est venu le lui prouver, et e'est I’au-
toritd de Satan qu’ll oppose a ses contradicteurs.C’est depnis la nuit
ou Ignace de Loyola entendit un bruit soudain, et celle ou la Vierge
lui apparut, tenant le petit .Idsus entre ses bras et lout environnde
de luraidre, que, selon son langagc, il ne ressenlil plus les ravages
de la chair et qu’aucune pensde mondnine ne vint plus le distraire
de ses projels. Pascal ne change de direction dans ses dtudes
qu’a partir de I’hallucination qn’a amende I’accident du pont de
Neuilly. Ces dvdnemcnts ont done dtd rdellement pour ces hommes
la cause ddterminanie de leurs actions.
Cesgdnies n’ont point dtd fouscependant; car ddsque I'hallucina-
tioii a ccssd, la raison a repris les rencs de I’intelligence , et ils ont
alors pourvu, par des moyens raisonnables, h I’exdculion des projels
qu’ils avaient coiiQiis dans leur ddlire; et comme leur raison dtait
puissantc, leur esprit ingenieux , leur sagacitd pdndlrante , ils ont
opdrd.de grandes choses. Leur conviction, rendue plus forte par
I’hallucination, a doubld leur dnergie, et ils ont exered sur leurs
contemporains une influence profonde et souvent utile. Voili cequi
distingue ces hallucinds de ceux que nous rencontrons dans les mai-
sons de santd; mais parmi ces derniers il y en a plus d’un auquel
il n’a manque, pour Otre grand, qu’un thdaire et des disciples;
BIBLIOGBAPIIIE.
121
cinq sitcles pliisi6t ils eussent joud nn autre rdle, et I’onetit admird
cc qiii nefaitaiijoiird’hui Tobjcl que d’une pitid compalissante.
Qu’on nous permette une supposition qui mcttra notre pensde
dans tout son relief et fera inieux comprendrc ce qui a dd se passer
pour ces grands esprils. Imaginez un liomme plein d’ambition et
dc ddsir de parvenir; il rdve une haute dignitd, il a, si Ton veut,
quelque chance de roblenir; tout-i-coup il estsaisi d’unc halluci¬
nation , il se figure voir quelqu’un qui lui annonce sa nomination ;
il y croit facileraent jiar un effet de ses prdoccupalionsantdrieures.
Voila un homnie lialiucind; son cerveau a did malade. Revenu de
cctte hallucination, notre arabitieux y ajoule foi; il fait connaitre a
ses amis sa nouvellc fortune; on croit a cette nouvelle delose dans
son imagination , et, nourri de son erreur, le dignitaire prdtendu
emploie a faire des choses utiles, I’autoritd qu’il suppose avoir. Ne
voili t-il pas I’histoire de nos hallucines cdldbres? Si Thomniequi
a did I’objet de notre supposition a dtd indubitablement le jouet
d’une affection raentale passagfcre, ces derniers I’ont did pareille-
ment et appartiennent tons i la mdme catdgorie. Voili cependant
une idde folle et chimdrique qui a amend des actes bons et sages,
Pourquoi chcz un Ignace de Loyoia, une Jeanne d’Arc, des rd-
sultats semblables ne seraient ils pas ddcoulds d’une cause du mdme
genre ?
Placez maintenant notre dignitaire iraaginaire an rnilieu d’incrd-
dules qui ne croient pas ii sa soudaine dldvalion. Que dira-t-on de
lui, si ce n’est qu’il est fou, qu’il faut le soigner, le melire entre les
mains d’un medecin? En vaiuil affirmela rdalitd'de ce qu’il a vu,
on ne croit que davantage i son mal, on I’cnferrae, on le soumet d
un traiteinent, Alors le chagrin s’empare de notre hallucind, la con¬
tradiction I'aigrit, I’irritation nerveuse qui a amend I’hallucination
nefait que s’accroltre, et par suite les hallucinations se raulliplient;
il finira peut-etre mdme par extravaguer.
Le temps et les lumidres exercent done une influence rdellesur
I’hallucination; la superstition les ddveloppera non seulement chez
un plus grand nombre d’hommes, mais empdehera de plus de cons-
tater I’dtat de trouble mental de plusieurs, en prenanl ce,t dtat pqur
la preuve d’une dlection divine. Loin de ddpdser en favour de ,l.a
parfaiie raison de I’hallucind, I'ignorance des.contemporains ne fera
qn’enraciner davantage I’erreur de cet homme, en I’empdchant de
jamais s’en apercevoir. Il lui arrivera ce qui adviendrait 4 un mau-
vais musicien qui se ferait entendre 4 un public dont I’oreilleserait
fausse , et par 14 dans I’impossibilitd de conslater la mddioerltd dc
sa composition; celle-ci n’en pdcherail pas moins pour cela contre le
BIBLIOGRAPHIE,
122
rfegles du godt, mais le d^faut d’oreille de ses auditeurs ne pcrmel-
trait pas au musicien de coiislaler les parlies raauvaises. Nous avons
ddveloppd ce point important dans Texamen du livre deM. Brierre
de Boismont, nous if y reviendrons pas davaniage. Nous n’ajoute-
rons qifune observation : si I’on voulaii s^parer ies hallucinations
qui reposentsur des croyances et des erreurs g^n6rales de I’dpoque
^ laquelle vivaient ceuxquiles oni(5prouv^i‘s,decellesquilcursont
dtrangSres , on serait aineni; a opdrcr la m6me distinction entre les
rfives, i rapportei-a une origine diverse les rfives oCi I’on croit voir
ces nifimes 6ldments de la croyance du temps de ceux qui sont pii-
rement extravaganls. Or, cette distinction serait arbitraire et
faussej car il y a unltd dans la cause de production du rfive , el la
facilitd avec laquelle nous passons des songes les plus vraisembla-
bles aux plus incohdrents nous ddmontre qu’ils sont tons deux le
rdsultat d’nn mfime dtat de trouble inlellectuel. D’ailleurs la pra¬
tique journallfere des mddecinsndglige cette prdtendue distinction ,
tons les ddmouiaques sont traitds enmme fous, et cependant ces
alidnds ne pulsent-ils pas dans la croyance a la possession diabo-
lique professde par I’dglise dejustes motifs de croired leur hallu¬
cination? Cette hallucination n’est-elle pas I’expresslon mdme de
cette opinion, de ce dograe?
M. Brierre de Boismont dit que les hallucinds d’aujourd’bui ne
sont les reprdsentantsd’anenne idde, d’auenn besoin, d’auenn prin-
cipe. Nous avouons franchement que nous ne voyons pas parfalte-
ment ce que M. Brierre entend par Id. Tons les hallucinds, les lial-
lucinds religieux surtout. croient d une mission, a un projet qu’ils
sont destinds d exdcuter; mais comme personne ne se soucie de
leur prdter appui, comme ils dprouvent des empfichements mald-
riels d leur accomplissement, cette croyance n’aboutit d aucun rd¬
sultat. Mais rien ne prouve que s’ils eussent rencontrd plus de con-
fiance et de bonne volonld, ils nefussent pas arrivds d leurs fins.Ne
voyons-nous pas urie foule de fondateurs de sectes donner les signes
les moins equivoques d’un ddrangement inlellectuel ? Bn Anglelerre
el dans I’Union amdrlcaine, que d’illuminds, de visionnaires aux
Iddes ddlirantes out trouvd des sectaleurs I Wesley, le fondateur du
mdthodisme, est en proie d des visions perpdtuelles, Incohdreiites
etbizarres. Jeminah Wilkinson, quakeresse amdricaine, est folle
au point de se croire iriorte et d’avoir son drae ddja ehlevde au ciel,
d’etre une incarnation duClirist, et elle funde une secte pleine de
charitd et de douceur. Walter Scott, dans ses Puritains d’tcosse,
observe que plusicurs des lidros de ces guerrts de religion, qui se
distinguerent par Une grande intelligence et un parfalt bon sens,
BIBLIOGRAPHIE.
123
tels qiie Henvi Vane, Harrison, Overton, avaienl n^anmoins des
accfes de delire furlenx, des r6ves sangiiinaires, des rages mania-
ques analogues a cello des ^pileptiqiies. VoilS cependant des liom-
mes qui ont un but, qui repr^senteht line idSe. Remonlons plus
hunt dans I’histoire ; prenons cette ficole des ndoplatonlciens qui a
joud un si grand rdle, qui a transformd le paganisme expirant pour
I’opposer aux iriomphes du chrislianisme, qui a did le reprdsentant
d’une grande idde et comptd d’illustres adhdrenis. Eh bien , nous
y voyons ligurer comine fondateurs, des homniesdont I’inlelligence
esl toiirmcntde par les hallucinations les plus voisincs de la folie,
Plolin dvoque son ddmon ; 11 crolt entendre les dlvinitds converser
avee lui; 11 voit, en mourant, un dragon sortirde dessousson IlN
Porpliyre est atteint des sa jeunesse d’un aceds de mdlancolie dans
lequel 11 veutse tuer, et e’est a la suite de cette attaque de lypd-
manie qu’il lombe dans ses extases. Jambllque s’imagine s’dlever
dans Pair ct croil que tout son corps est resplendissant; 11 fait d’une
parole sortir du fond d’un bain Eros et inferos, les deux gdnies
de I’amour. Edesius force les dieux a lui apparaltre, et 11 en reqoit
des oracles en vers liexamfetres.
Les fondateurs du bouddhisme, une des religions les plus im-
porlanies du globe, el qui a opdrd dans I’Asie cenlrale et orientale
une revolulion analogue d celle du christianisme dans I’Occideni,
sont des illuminds qui mfilent i des pensdes sublimes des rdveries
extravagantes, et dans des extases incessantes repaissent leur esprit
de toutes les chimferes d’une imagination ddliranle.
Ponrquoi done piirler de la faiblesse et de Pinddeision des hallu-
cinds? Ne voilj-t-il pas la preuve qu’ils sont capablcs de grandes
clioses, et que le ddlire pdut s’associer h une pensde forte et 4 un
projet bien conduit ?
Ouvrons d’ailleurs les dcrits que nous dnt laissds tant d’hallu-
cinds. Cliaque page viendra ddmentir les dislinciions que Pon a
avanedes sans preuve et Sans rdllexion. G’est un melange de ddlire
etde raison; Pesprlt y passe sans cesse du ridicule au sublime, et
le caracldre de Paffection menlale qui frappe leurs auteurs ressort
de leurs paroles.Chez les femmes, lelles que sainte Brigitte, sainte
Hedwige, sainte Hildegonde, la bienheureuse Angfele de Foligni,
sainte Gertrude, sainte Catherine deSienne, sainte Tlidrdse, sainte
Catherine de Gdnes, mademoiselle Brolion, ce sont des rdcils mys¬
tiques Ou se peignent les aceds d’hystdrie, de nymphomanie, de
lypdmanie, ob le ddsordre de Pintelligence se traduit sous toutes les
formes, Chez les liorames lels que Jean Taiiler, Denys le charlreux,
Swedenborg, Roller, Pauteur du fameux ouvrageLtta; in tembris.
12a
BIBLIOGRAPHIE,
le cordonnier Jacques Boehm, Molinos, Poiret, Pierre Rombct,
Drabicius,Zinzeudorf, saintMariin et bieu d’aulres, Ic raisoiineraent
predoraine davanlage, et la logique s’enchevftlre singulieremenl aux
conceptions les plus contraires an bon sens : tons ces gens-lJi ont
fait secte, ont rencontre et rencontrent mSme encore des adhdrents;
ils ont cu tin but, ont satisfait les dlans mystiques, les tendances
fanatiques d’un grand nombre, ont-ils dtd raoinshallucinds, disons
plus, moinsfous? Car les noms que nous venons de prononcerne
mdritent pas seulement la premiere epithete; ces seclaires ne sont
pas seulement comparables aux grands hommes que nous avoiis
citds, ils les ont de beaucoup ddpassds sur la route du ddlire in-
telleciuel.
Hans Engelbrecht, ce cdlfebre visionnaire de Brunswick, que
M. Brierre de Boismont tient lui-mdme pour uii ballucind, presque
pour un fou, a dcritdes livres dont plusieurs pages ne paiiraient pas
devant les Epitres de saint Paul ou les discours de saint Bernard.
Ces livres ont die iraduits en plusieurs langues. Si M. Brierre. avail
mieux connu Engelbrecht, qu’il prend pour un Anglais et qu’il
nomme comme telJohn (1), 11 auraitportd un autre jugement sur
le caractfere des ballucinds, et 11 se serait convaincu que le gdnie
pent cxister a c6id de I’exiravagance.
Sans doute nous ne placons pas sur la radme ligne tous les per-
sonnages qiii ont dprouvd des hallucinations. 11 y a eu des degrds
fort divers entrele trouble qui a agiid leur belle intelligence. II ya
loin de Luther a Cardan et de Cardan i Loyola. Mais que I’on
dtudie la vie de presque tous ces hallucinds, on sera frappd de les
irouver tous d’une santd ddbile, d’une complexion nerveiise et
hypochondriaque. Sans cesse ils se plaignent de douleurs inlolera-
bles qui les dpuisent; dfes leur enfance, ils manifestent des prddis-
positions maladives; cequi demontre que cette altdration de leur
santd n’etait pas le rdsultat du puissant travail inlellectuel auquel
ils se livraient. Jeanne d’Arc a des visions dts Page de douzc ans,
e’est-a-dire avant une dpoque ou la raison fut assez forte," chez eile
surtout, simple paysanne, pour qu’elle fdt viveinent frappde des
malheurs de la France et de ses projeis de ddlivrance. Saint Fran-
Qois d’Assise commence a ressentir les visions mystiques aprfes une
longue maladie qui le rdduisit a un extrdme dtat de faiblesse. Car¬
dan est nd d’un pdre. ballucind comme lui, et de bonne heure il
annonce une grande faiblesse nerveuse. Loyola est blessd au sidge
(1) M. Brierre n’a parld d’Engelbrecht que d’apres ce qu’enditAr-
nold; de la son erreur.
BIBLI06RAPHIE.
125
de Pampelune; ilest mal soigne, sa blessure nc se ferine pas, sa
sanld se cldteriore; c’estii parlirde ce moment, la lecture deslivres
saints aidant, que ses idees se tournenl ii la ddvotioii la plus ou-
triie. L’alieralion de la sani^ de Pascal coTncida avec I’apparilion
de son myslicisme, qui alia jusqu’il’exlravagance. Toiites les hallu-
cinfies donl nous avoirs parle, el auxquelles nous joindrons la soeur
AuneCalherineEinmericli, dont on a fait lant de bruit dans ces der-
iiiers temps, sont en proie i des vapeurs, a des spasmes, loinbent
en catalepsie on sont consumdes par des fifevres lentes. C’est 4 la
suite des crises que ies visions, les cxtases se manifestent. Ces con-~
sideratioiis suflisent pour nous coiivaincrc que cbez tous cesper-
sonnagcs, c’cst 4 un trouble rdel dans les organes qu’il faut rappor-
terles hallucinations, et nulleiiient 4 tine puissance d’imagination,
de rdflcxion plus vive exercde sous I’empire de la raison. II y a
sans aucun doute des dislincliuiis a elablir; maisquclque distance
qu’on mette entre chaque hallucine, quelque large part qu’on ac-
corde 4 la raison dans leiirs actes, il devra toujours rester un
cOle assez notable ou le delire a rdgnd seiil, et qui les placera dans
des conditions diffdrentes de ceux dont la raison a rdgld unique-
mcnt les pensdes et les actions.
Ces dehors mystiques, ce radlange de sentiments, de pensdes
dlevdes et de conceptions extravagantes , c’est ce qui a fait si .sou-
vent prendre le change aux honimes les plus dclairds et les a con¬
duits 4 voir dans ces maladesdes esprits supdrieurs et inspirds.Sides
intelligences telles que cedes de Fdnelon , dii cardinal de Noailles,
de I’empereurAlexandre, ont dtd dupesd’une madame Guyoii, d’une
mademoiselle Hose, d’une madame Krudner, on s’expliquera faci-
ment que d’autres hallucinds aient sdduit, abusd par leurs dehors
de bon sens, des masses plus crddulcs et plus ignorante,s.
Nous avons fait assez comprendre quels sont les priiicipes sur
lesquels reposcl’application de la psychologic physiblogiqiie 4 I’his-
toirc. Cette application a rdvoltd quelques critiques comme line ri¬
dicule nouveautd, et cependant, eiitre autres griefs , ces critiques
iul reprochent de n’dtre qu’une idee longtemps rebattue. 11 fau-
drait pourtant se decider. Si le principe cst nouveau, c’est une dd-
couverte qui a son Importance en physiologic ; s’il est ancien, ce
n’est done pas une nouvelle conception des voltairicns pour attein-
dre Icur but. C’est alors un fait depuis longtemps observd, ctl’an-
cieniietd de son observation ddpose en faveur de son exactitude. Y
a t-il dansrapplicalion des faitsqiic la mddecine psyciiique nous a
fait connalirc, 4 I’dtude de la vie de certains gdnies, une idde
126 BIBLIOGRAPHIE.
neuve et qui ne s’dtait pas encore produite? A cela nous rdpon-
dons ayec assurance: oui,
Les anciens s’^iaient bien apercus que, dans quelques cas,
rhoinme devicnt le jouel de fanlpmes sans rPalitP. Plularque, dans
son traitP de I’opinion des pliilosophes (liv. 6, chap. 12), remarque
que ce.' fausses impressions se renconirenl chez les mdlancoliqiies
el les furieux. Valere Maxime a paru entrevoir I’analogie du rfive
et de riiallucinatiou lorsqii’il dcrivait (lib. 1, c. 10), MuUaetiam
inlerdiu et vigilantibus accidet'unt, perindc ac tenehrarum som-
nique nube imolulas. Mais li s’dtaieni anOtSesleurs observaiions:
ils lie teiitbrent jamais de rccherclier sis dans certains cas, ce n’dtait
pas i des phPnoinfenes de cet ordre qu’on devail rappoi ler les bi-
zarreries et les visions de certains personnagcs. Le christianisine vit
dans les hallucinations soil des inspirations divines, soil des illusions
diaboliques. Une pareiile opinion etaii peu propre a faire diicouvrii-
les causes du phPnomftne : cetle manifere d’envisager les hallii ’ina-
tions se raltacliait a la doctrine orientate, qui regarde les maladies
comme envoyees par des esprits mauvais. Toute I’antiqnite ecclP-
siastique a did unanitne pour regarder les liallucinations qui n’a-
vaienl point le caractere diviii, comme des effets de I’action du
ddmou sur noire corps. Saint Bonaventure, dans son Compendium
theologicB, qui fait en quelque some article de foi, parce qu’il n’est
que le rdsumd des opinions des conciles, dit de ces esprits du mal,
immutant sensus. Saint Tliomas d'Aquin dcrit dans sa Somme
thdologique que c’est le diable qui remue nos huracurs et nos
ncrfs, et nous dpnue e.esphanlasmala que I’on prie Dieu d’dcarter
dans les cdrdmonies du bapleme el de.Vexorcisme, Toutes les ten-
tations diaboliques dont ii est tant question dans les vies de saints
ne sont, en effet, de I’aveu des scolastiqucs eux-memes, que des
hallucinations; inais, nous le rdpdtons, pour eux les phdnomdnes
sont entidrement surnaturels.
Ce sont les mddecins qui ramenferent peu i peu Topinion a-des
iddes plus justes. L’expdrlence raontra dans les lois pathologiques
elles-mdmes la raison de ces phdnomdnes, etDieu et le diable se
vireiit ainsi peu a peu dcpossedds de ces manifestations. Tout en
rdservant les fails de foi, c’esl-a-dire ceux que I’on ne pouvait ra-
mener aux lois naturelles sans biesser la croyance gtindrale, on lit
renlrer dans les causes ordinaires presque tous les phdnomdnes du
mfime genre qui se produisirent depuis lots. lies docteurs en Ihdo-
logie commencdrent atissi a distiuguer, non plus entre ce qui ve-
nait de Dieu ou de Satan, mais entre les visions, les exlases divines
BIBLIOGRAPHIE.
127
et cclles purement caialepiiques, entre les maladies naturelles et
les suniaturelles. On conqoit comWen une pareille dislinclioii elait
illusoire, puisque les caractferes de ces diffdrenis phenomfenes
dtaient idenliques; toiilefois la mddecine, par la n^cessiid des
temps, I’adopla. Les conlradictions dtaient alors faciles h s'cxpli-
quer, mfime au point de vue scienlifique; les maladies menlales
n’^laienl pas encore dtudides, et bien que Ton senilt la source pa-
thologiqiie de toiites ces appariiions, de ces visions, on les com-
prenait mal. Ce ne ful qu’aprts les beaux travaux de Pinel que
Ton commenga a saisir I’unildde produciion de tons ces phdno-
mfenes; e’est seulemenl de ce moment que les analogies de la
raison et de la folie furent mises dans leur jour, etquela srience
reconnut que les alidaaiions menlales diaient plus nombreuses
qu’on ne I’avait d’abord supposd, et qu’en dehors du mdlancolique,
du furieux, de I’dnergumbne dont le public avail de lout temps
reconuH le trouble inlellectuel, il y avail nonibre de ddrangemeiits
moins apparenis, de ddlires passagers qu’ii importe de consialer.
En prdsence d’une pareille constaialion, commeut ne. pas faire
un retour en arribre, et ne point reconnallre dans les fails hisiori-
ques, dans la succession des opinions qui ont prdoccupd I’liuma-
nild, la trace de ces aberrations partielles, de ces idees suggdrees
par des sensations imagiuaires 3 Comment, en face d’une erddulitd
excessive et d’une ignorance profonde de la mddecine psychique,
ne pas se dire: Voila des pensdes extravaganlcs, voilii des fails rap-
porlds, qui sonl extraordinaires, incroyables, impossibleslEsprils
malades, ames agitdes par les hallucinations qu’enfantent les nerfs
excitds, le cerveau troubld, e’est vous qui les avez prodults et
avaneds 1 Etici un jour vdritablement nouveau a lui stir I'liisloire;
car tons ces dvdnements prodigieux, contraires a I’ordre immuable
de la nature, que la science a cqnsiatds, contraires h I’observaiion
directe qui n’en offre plus de nos jours, il fallail jadis les regarder
comme I’oeuvre de I’imposture ou les admettre. Une semblable al¬
ternative rdpugnait au bon sens d’une part, de I’autre au caraetdre
de vertu, de candeur, dont diaienl empreints lesacies deceux qui
avaient raconld ces raerveilles."Eli bien, I’iiallucination admise, tout
s’explique. Le prophdte, I’inspire cesse d’dlre un imposieur, et ce-
pendant les fails faux qu’ii a rapportds ne s’imposent plus i la
raison qui les repousse, les droits du bon sens sont garaniis, sans
compromeltre ceux de la vraiscmblance.
Si une semblable conception semble du ndovoltairianisme, soil I
nous acceptons la qualiGcalion. Nous ainions mieux ce vollai-
rianisme sinedre et avoud qu’uu catholicisme inconsdqueni, qu’une
128 RlBr3i;0GRAPHIE.
orthodoxie lidtdi-odoxe, qiie cette perpi5tuelle reclamation en fa-
vciir de la religion de ses pferes qii’on a iraveslie.
Qiiand on se dit calholique, il f;iut admctire ce qu’enseignc I’d-
glise calholique, apostoliqiie et romalne. Qnand on se dit chrdtien,
on doit accepter ce qne dit I’Evangile :c’est IS un principe de loute
evidence. Or, se preiendre chretien et catholique, en repoussantla
possession du ddinon qne reconnaii regliseet qne constate ri^.van-
gile, c’est IS la phis etuange des contradictions. Etsur qnoi repose
cette pretention ? snr ce qne I’on ne presume pas qn’iin prfiire re¬
fuse I'absolution Scelniqiiicroit qiie la possession n’est qn’un genre
d’alienation mentaleil En est-on bien siir, et nc croyez-vous pas,
vous qui parlez ainsi, qne si vous expliqnez caiegoriqncmcnl le
fait S un prSire edaii-e, il nc vous reponde sur-Ic cliamp; Iierrsie ?
On a fait certes des heresies et brtiie S meilleur iiiarche. Nicr un
fait de I’fivangiic! mais nul protesiant n’aeie si loin. Comment
M. Cerise a-lril pu ecrire(l;: nil est suprenant que la doctrine de la
possession puissfi encore prevaloir. Cet cnscignement d’ailleiirs
repose plulbt sur un usage Iraditionnel que sur une affirmation
dogmatique.i) Il n’y avait en verite qu’a ouvrir rEcrilure. Le savant
medecin aurait appris que les demons faisaient eux-m6mes con-
uailre leurs noms , et que le Christ les envoya dans le corps des
pourceaux. Il n’y avail qu’a lire les Actes des apbircs etlcs I'crils
des premiers peres pours’y convaiucre qne la tradition conslanti',
depuis I’enseignement infaillible du Christ, voyait dans cetle re¬
pulsion des demons la preuve solennelle qne le fils de Dleu etaii
Venn metire un terme a I’empire de Satan. L’institulion des exor-
cisles dans la hierarchie ecciesiastiqne n’est pas seulement une
affaire de lilurgie, c’est un resullat des fails consacres parl’Evan-
gile, et qui, ebranlds, emporteraient dans leur mine les miracles
de I’Evangile, la divinite de jesus-Christ et tout le chiistianisme
lui-m6me,
Vouloir faire respecter I’autorite de I’eglise et faire planer sur
elle une accusation de non-sens et d’ignorance, c’est une contra¬
diction difficile a expliquer chez des hommos d’un esprit droit.
Disons au reste, en passant, que rien n’est plus commun aiijour-
d’hui que ces contradictions. On est gdndralement fort ignorant
on mati6rereligieusq,on sait a peine son cat^ebisme, et I’on avance,
tout en se disant catholique, les fails les plus anlicalholiques du
monde. On faitplus, on les ^lablit, on les ddfcnd.conirc I’auloritd
(1) Mdmoire sur la surexcitalion du syslemc nerveux, Mim.de
I’Aciid. de midec., t. IX, p. 425.
BIBLIOGRAPHIE.
129
de I'dglise. Combien y a-t-il de gens qui se pr^tendent bons catho-
liques et qui n’acceptent pas la moiti^, non pas seulement des de-
crels de la cour de Rome, niais des canons des conciles I Le concile
oecumdniqiie de Nicde diablit dans son XX* canon I’existence de la
inagie; le droit eccMsiaslique porte la peine de mort contre le
crime de sorcellerie et de magie, en s’appuyant sur le Dentdronome
(XVllI, 12), et sur rimpilte, la scdliiratesse de ceux qui s’y 11-
vrcnt: combien de personnes croient actuellement aux magiciens?
qnoiqiie cependant, encore de nos jours, tons les dimanches au
prOne, selon tons les rituels, on excommunie les sorciers, on
amoncble contre eux les mal^diciions que les conciles de Tours, de
Reims, de Bordeaux, de Bourges ont sanctionndes de leur appro¬
bation.
Kous avions done raison de dire que nos croyances ne sont, ne
penvent plus fitre cedes de nos pfcres. Nous renverons nos lecteurs,
pour le ddveloppement de cette demonstration , ii un petit journal
fort eurieux redigfi par le frbre H. Tissot. Ce journal, cette sorte de
revue populaireimprlmee 1 Avignon, cst intitule : L’Maireur du
Midi ou Repertoire des matures de haute philosophie, des pheno-
rnenes surnalurels , des propheties , des miracles , de medecine
naturelle el surnaturelle, des sciences occultes, des fails de ma-
fjie, dedevinalion, des obsessions et possessions, du magnetisme
ou malefice somnifique, etc., publie par les frferes liospitaliers
de St-Augustin. Le frfere H. Tissot, qui dirige ce journal, est un ver-
tueux religieux , fondateur des frbres hospitallers de St-Jean-de-
Dieu, des soeurs hospitalibres deSt-Alban, et qui s’occupe beaucoup
dutraitement des maladies mentales. Le recueil est rddigesons I’es-
prit de la plus sevfcre ortliodoxie ; il donnera la mesure de ce qu’en-
scigneTeglise, et du catholicisme de messieurs tels et tels. Qu’on
Use notamment I’articie intitule ; Le desarmement des esprits ou
des signes par lesquels on connalt les energumenes et de la ma-
niere deproceder aceceux, etl’on verra entre autres cette phrase
(p. 196, annee 181i2): « Tellessont les instructions que I’eglise donne
aux exorcistes. Avec un pareil document et des preuves si solides,
il n’y asans doute que des libertius, des hei-etiques et des athdes
qui puissent nierla rdalitedes possessions.® On npprendraen outre
dans ce journal des faits eurieux qnl dtablissent que I’exorcisme se
pratique de nos jours. « Me trouvant, dcrit le frere Tissot, J Bor¬
deaux lorsque M. I’abbe Davin , ddputd par rarcheveque, y exor-
cisait une femme possedde, je fis quelques interrogations au de¬
mon, qui, contre Tordinaire , ne me rdpondit pas ; je priai alors
I’exorciste de Itii demander pourquoi il ne m’avnit pas rdpondu. Le
ANUAi.. MHD.-Psvoii. T. VII. Janvier 1816. 9. 9
BIBLlOGRAPfllE.
430
demon dit aloes: Je ne dois pas oMir i lant de maltres.» Ainsi, en
plein XIX* sifecle, I’eglise continue d’exorciser; le journal en four-
nit d’aiilrescxemples. Et c’est notamment un prelat aussi (5claire
qne M. de Clieverus qui prescdt celte ceremonie 1 Qu’on nie , en
presence d’un tel fait, qn’en repoussant la possession un medecin
ne se constitue pas par cela meme libie penseur!
Nous sommes convaincu que lout liomme de sens droit, I’esprit
degage de superstitions et plein du fernie ddsir d’etre logiqiie,
ayant one fois constate les resultats auxquelslamedecinepsycliique
est arrivee, en lircra neccssairement les consequences que nous
avons tirees, qu’il sera conduit ft identifier les hallucinations des
alienes avec celles de divers personnages ceifebres. Cela ne vent
pas dire, nous ne saurions trop le repeier, que ces espriis piiissants
aienl ete dans le meme etat inlellectuel que la generaliie des
inaniaques et des monomanes; mais cela montre que, tout eievees
qu’elies etaicnt, ces intelligences ontdprouvedes d^sordres graves
qui ont delerniinii chez dies des croyances etdes actes particiiliers
qui n’eiissenl point existd sans I’hallucination, et dont ce plieno-
m6ne a did par consdquent la source. Cette observation nous em-
pdcliera d’altribiier h des iddes singulidres une importance, une
valeur que scmble leur donner le gdnie de ceux qui les ont
avancdes.
Tl faudra qu’on s’babitue h cette idde, que de I’inlelligence Hop
fortement prdoccnpde ii I'inielligence malade il n’y a qu’un pas.
Qu’on se rappelle le mot de Napoldon a Pinel: Enlre un homme de
gdnie et un fou , il u’y a pas I’dpaisseur d’une pidce de six Hards,
il faudra qu’on relise ces beaux vers du Tasse :
Piango il morir, nfe piango il morir solo
Ma il modo, e la mia fe, die mal ribomba, etc.
«Je pleure ma mort, et jc ne pleure pas ina inort settle, tnais la
manidre dont je meiirs; niarenommden'est qu’un soufuncsle,elc.,»
et qu’on se dise ; Celui qui les dcrivait dtail alors alidnd. La
mainde Dieu a assigne h I’esprit humain line splifere dont il ne pent
sorlir. Dtsqu'il vent s’eii dcliapper, le vcrtige le saisit, I’illusion
succtdc a la rdalitd, et il prend les cliiineres de son imagination
pour les rdvdlations du gdnie qui I'a conduit auxlimiles denos con-
naissances. Ce sont la des faits centre lesquels il n’y a rien h ob-
jecter. Qu’on les traite d’absurdes, de ridicules, qu’iraporte ? ils
subslstent, cela suflit. Toutes ces inutiles clameurs ne changeront
pas I’ordre de clioses. Celui qui nous rdvdle la vdritd peut nous
ddplaire,si nous rdvions line rdalitd plus brillanle; il ne sauroit
BIBUOGKAPHIf;.
131
fitre qualiriti d’absurde. R^servons ce uora & ceux qui, s’enrdlant
souslc drapeau de la science qui raisonne, s’ituaginenl combailre
pour une foi immobile qui foudroie la raison audacieuse, S ceux
qui, assoclant lesnoms anlipalhiques de cathoiicismeeldeprogr^s,
veulent que I’ordre immnable d’un Dieu, que sa parole infaillible
cliange et se iransforrae au caprice de sa cr(5alure.
Sans les principes que nous venons d’cxposer et de d^fendre lout
a la fois, il ne saurait y avoir de solide et de raelle ^tude de la
folic au point de viie pathologique , hisloriqne et philosopbique.
Voila pourqiioi nous avons fait precdder i’examen de la nouvelle
pulilication de M, Calmeil de ces longues considerations, qui en
fcront mieux saisir I’esprit ct apprecier I’opporluniie. Et le plus
grand mdrile, en effet, de cel oiivrage, c’est celte logique, cctie
rlgneur dans les aperqus inconnue a I’ecole que nous avons com-
battue, cetie largenr de vues qui agrandit son cadre et donne a son
livre une pins haute portae.
M. Calmeil commence par examiner la folie en elle-m6me, ses
elements functlonnels, sesprincipaux modes de manifestation dans
retat simple on dans I’etat de complication. Dans le tableau rapide
de la manifere dont s’elfectuent les differents modes d’alienation de
I’entendement liumain , les differentes espaces d’balluciuations
ocoupent la plus large place. Le savant medecin les analyse et
lesdecrit toutes, et d6s le debut il donne de I’eiat de I’liallucine
cette cxcellcnte definition;«Celui-ci est ballucine dont I’imagi-
nation, fascinee par la maladie, prate un corps et une forme aux
itiees qui prennent naissance dans son cefveau , rapporte ces idees
aux appareils des sens, ies converlit en sensations que presque
toujours il attribue it faction d’objets materiels qui n’agissent
point actuellement sur les organes, et on vient souvcnt ci baser
ses raisonnements sur ces donnees vicieuses de I’entendemenl. »
Hous avons plus baut assez demonire rexactiiude de cette defi¬
nition pour n’y plus revenir. M. Calmeil passe ensuite a I’cxamen
de cede lesion des sentiments, des penchants d’une faculte, de
plusieurs, d’lm certain nombre de facultes alfectives, qui doivent
souvent 6tre regardes, ainsiqu’il le rcmarque, comme un des phe-
nomfenes prlmitifs qui servent de base au deiire. Eufm, descendant
aux degi-es les plus inlimes de I’alteration intellectuelle, il fait
connaltre les caracl6res de rimbecillite et de I’idiotisme. Une fois
ces elements de perturbation raentale analyses, une marche syu-
thetique rambne le lecteur du livre Sur la folie a chacune des
especes d’alienation mentale que la medecine a etnblies, Chaque
caractfcre generique est neltement trace, et I’esprit saisit tout dbm
132
BTBr.IOGRAPHIE.
couples limilcs, parfois cependant malais(?es li ddfinir rigoureuse-
ment, qui s^parent ces ddplorables dtais.
Les hallucinations, dit i\f. Calmeil, se rencontrent i chaque
page dans les monuments liiKiiaires, Iiisloriques ou religieux de
I’espi-it humain. Cette reflexion pleitie de vdritti conduit son auteur
a rechercher dans les annales de I’esprit humain les traces de leur
existence; et c’est h ces recherches historiqiies pleines d’intdretet
qu’il poursuit avec unc riche (frucliiion, quo M. Calmeil consacre
tout !e reste de son ouvrage, c’est-a-dirc pres de deux volumes
in-8”. Jamais il ne separe les consid&ations pliysiologiques et pa-
thologiquesdes ^vdnements, des fails qu’il rapporte. G’cst tout uii
magnifique repertoire d’ohservations qu’il cmprunte il’histoire,
et dont il lire d’heureuses applications a I’cxplicalion des pheno-
nifenes de pathologic psychiquc dont nous sommes aclucllement
tfimoins. M. Calmeil n’a pas voulu faire remonter ses investigations
au-delii duxv' sifecle; il a pense sansdoute qu’il une dpoque plus
reculdeles materiaux seraienttroppeu nombreux, les temoignages
trop incerlains. Nous croyons cependant qu’il cilt eid fort possible
de faire, depuis I’antiquiiejusqu’au si^cle qu’il a pris pour point
de depart, une assez ample moisson de fails paihologiques utiles i
consigner. N’en remercions pas moins le savant miidecin de Gha-
renton du travail qu’il a entrepris et si heureusement mene a fin.
11 a rendu i la cause de la vraie philosophie medicale et k celle de
I’liisloire un trfes rdel service.
Il seraitbien difficile de suivreM. Calmeil dans la foule de ddlires,
de manies, d’hallucinations cdlfebres qu’il raconte du xv' auxvin*
sifccle. Essayons toulefois de dire quelques mots de cette galerie
d’alidnds. Elle commence par Jeanne d’Arc. La thdomanie de cette
hdroine est prdsenlde sous son veritable jour. On voit comment son
dldvation et ses malheurs sont dus a I’exaltation et a la nature de son
ddlire ; puis vient une longue sdrie de ddmpnoiatres, de ddmono-
pathes. La ddmonoiatrie , la ddmonopathie, sont, en elfet, les folies
prddominantes du xv' et du xvi* siecle. Les cas d’nlidnation se sont
suceddd alors avec une rapiditd effrayante, ctle bfleberqui s’dlevait
pour ces malhcurcux insensds ne faisait que multiplier les dgare-
ments de cette nature. Au xvii* sitcle, ce genre de folie joue en¬
core un grand rOlc; I’liystdrie, la catalepsie, s’y joignent plus sou-
vent. Ces affections nerveuses ouvrent les portes ~k la ihdomanie
exlaio-convulsive, qui est le mode d’alidnaiion le plus caraetdristi-
que du xvni' sidcle.
Il y aurait a c6td de cette dtude pathologique un examcn criti¬
que fort curieux a faire des causes qui tendaient a modifier les
BIBLIOGRA-PHIE.
133
formes qiie la folie a revgiues siiecessivement. Get examen appar-
tient surtoiit a I’historien, an philosophe. M, Calmeil I’a tentg
parfois avec succte. Uii travail entrepris sur ce seul terrain sera
I’anneau qni unira diifinilivement la pathologie aux plus grandes
questions de la psychologie liistorique. 11 y a done, dans cette
matifere toute neuve encore, beaucoup h faire. Mais Touvrage
que nous venons de faire connallre comme uu des plus heureux
exposds des vrais principes de la mddecine psycliique que nous
possddions actucllemenl, aura puissaminent contribud pour sa part
a avancer nos lumieres i cet dgard. Glair et dldgarament dcrit, il
cstdigne de la grande dcole de Pinel et d’Esquirol qui I’inspirea
ebaque page. Alfred MAURr.
NOTICE STATISTIQUE
L’ASILE DES ALIENES DE LA SEINE-INPERIEURE
POUB LA PERIODE COMPKISE
ENTRE LE 11 JUILLET 1825 ET LE 31 DEGEMBRE 1843 ,
DE BOGTEVILEE ET PARCHAPPE,
G’est une noble pensde, bien digne d’exemple et d’encourage-
menl, que celle de livrer a la publicitd Texposd des institutions et
des mdlhodes employdes dans le traiiement des alidads et Tadmi-
nislration de leur asile, surtout lorsque ce genre de travail rdunit,
comme celui que nous analysons, la clartd a I’exaclitude.
Instruction , rivalild de zele, ddsir de se trouver a la hauteur de
sa mission , avanlage pour I’administration de coutrdlerles ddpen-
ses de I’asile, d’apprdcier leur but d’utilitd: enfin moyen prdcieux
a I’autoriid centrale pour appeler a de certaines fonclions les
hommes capables de Idgiiimer sa confiance, telles sont les conse¬
quences qui ddcoulent de ce principe.
G’est anlmds par ce bon esprit que MM. Parchappe et deBoute-
ville, unis par un liarmonieux accord , viennent de publier le rd-
sultat de leurs rechcrches et de leur expdrience pendant les dix
anndes de 1835 a 18A5 qu’ils ont dte a la tdte du service mddical
et administratif de Tasile des alidnds de la Seine-Infdrieure.
134 BIBUOGRAPHIE.
Poss^dd pendant plus de deux cents ans par des seigneurs , en
1615 par M. de Saint-Yon , en 1670 par M. de Bois-Dauphin , qui
en fit un monastOre de rcligieuses, I’hOpital gdndral de Saint-
Yon, comme la plupart des dtablissements de bienfaisance , servit
tour 5 tour d'asile h la grandeur , 5 la pridre , a la charild cbrd-
tienne, d’instruraent aux excds rdvolutionnaires, de refuge 5 la
mendicitd, d’hdpital militaire ; el enfin , en 1821, de maison 4
la plus trisle des maladies et des inlirmitds, 4 la fulie.
Get asile , un des premiers de ce genre qui ail exisld en France,
fut crdd sous radministration de M. Ic baron Malouet, prdfet de
la Seine-Infdrieure, 4 I’aide d'une redcvance de 547,800 fr. prove-
nant du ministdre de la guerre , dont I’emploi lui fill accorde par
line ordonnance royale du 12 janvier 1820 , conformdment au voeu
cxpriind par le conseil gdndral dans sa session de 1819.
A celle dpoque , 11 fut ddcidd que I’ancien ddificeseraitconservd,
approprid 4 sa noiivelle dcslinalion, et que pour le compldter, 11
scrait dlevd de nouvcllcs construciions pour lest|iielles MAI. Des-
portes et Esqiiirol seraienl consullds. Ce fut d’apris leur plans
et leurs observations que le ministdre de I’intdrieur approuva
leur mise en adjudication , qui eut lieu dans le courant de I’annde
1821, el le 11 juillet 1825, I’dlablissement fut livid aux abends,
qui y cntrdrenl d’abord au' nonibre de 57.
Siliid dans un des faubourgs de la ville de Rouen, sur un sol
sablonncux de 7 hectares 4 ares , entourd d’un petit nombre d’ha-
bilants, I’asile Saint-Yon occupe aujourd’hui, par suite d’agran-
dissements opdrds successivement dans la pdriode de 1829 4 1842,
8 hectares 33 ares.
Autourdes h4timents du centre (.allectds aux services gdndraiix
et servant de dorloirs aux alidnds paisibles, on a construit 4
gauche deux coiirs cellulaires pour les hommes, et 4 droile Irois
cours analogues pour les femmes alidndes.
Entre les deux quartiers propres 4 chaque sexe , on a dlevd un
pavilion pour les bains, alimentd , ainsi que diverses parlies de la
maison, par un rdservoir dans lequel I’eau est versde 4 I’aide d'une
machine 4 vapeur.
De 1831 4 1834 , Fadminislration fit conslruire deux infirmeries
pour les alidnds de chaque sexe alteinls de maladies accidentelles.
De 1835 a 1844 , on agrandit et on ameliora dilfdrents quartiers
et h4liments; on isola les paralyliques des aulres catdgories , on
erda de nouvelles habitations aux pensionnaires , on assainit plu-
sieurs cellules, on suppriina quelques loges de fous.
Abortions la question du raouvement de la population au point
de vue mddical.
BIBLIOGRAPHIE.
135
Les auteurs divisent Talitaation meniale en trois categories: 1“ la
folic; 2“ I’imbdcilliie consecutive ; 3° i’idiotie. Selon sa inarche ,
la I'olie est aigue ou clironique ; selon scs elements constitutifs ,
elle est simple ou compliquee. Dans ce dernier cas, elle est:
1“ convulsive, 2° paralylique, 3“ epileptique. L’imbecillite est
distinguee en senile ou paralylique. Ces denominations indiquent
suOisamment la nature de ces desordres, sans qu’il soil besoin
d’cnlrer dans de plus longs developpements.
Ils classent les alienes admis dans Tasile en trois groupes , ap-
partenant a trois epoques ;
1” Maladcs iransferes des prisons et des hospices du departe-
ment, du 11 juillet 1825 au 31 decembre 1826, IfiS hommes,
191 femmes. Total 336.
2" Malades admis du 1" janvier 1827 au 31 decembre 18311.
504 liommcs, 452 femmes. Total 956.
3“ Malades entres dans Tasile depuis le 1" janvier 1835 jus-
qu’au 31 decembre 1843, 887 hommes, 826 femmes. Total 1713.
Puis ils eioignent de leur statistique raisonnee les deux pre¬
mieres categories comme etant composees d’alienes sUr lesquels
les renseigiicments sont insuDisanls ou manquent compietement.
En ce qui concerue le classement, le nombre proportlonnel des
maladcs admis s’est reparli du 1" janvier 1835 au 30 decem¬
bre 1843, de la maniere suivante :
Pour ces deux classes de folie. . 850 802 1652
Imbecilliie. 7 6 13
Idiotic. ..30 18 qo
Gomme on le voit, la folie pour iaquelle les asiles ont ete spe-
cialement crees constitue i'immense majorite des cas d’admission.
Void maintenant dans qUeis rapports les differentes formes du
deilre et ses complications se sont presentees :
Folie simple. . . .
663
743
1412
— compliquee.. .
187
53
240
— simple aigue. .
526
592
1118
— simple chronique.
137
157
294
— maniaque. . .
351
353
704
— meiancolique. .
175
239
414
— chronique. . .
137
157
294
— convulsive. . .
17
3
20
— paralylique. . .
117
35
152
— epileptique. . >
53
15
68
136 BlULlOGItAPHlli.
De 1827 ti 1837, avant rcxfciition de la loi sui' les alienes, le
nombre moyen annuel des admissions a dt^ de 73 homines , 65
femmes. Total 138. De 1838 a 1843 inclusivement, aprfes la promul¬
gation et I’exdcution de cette loi, il a dtd de 112 hommes , 103
lidnds a dtd 2l5. A I’exception de I’annde 1839 , oi le cbiffre des
femmes : total de 186 , il a suivi une progression de 204 a 234.
Le rapport des rdcidives aux admissions a dtd pendant la pd-
riode de 1836 h 1843 :
Hommes, 116 ; 795 admissions ou 166 sur 1000.
Femmes, 148; 745 admissions ou 198 sur 1000.
Causes des maladies mentales. Pour ddterminer d’une manitre
rigoureuse les causes des maladies mentales, ce qui inldresse a
un haut degrd le mddecin, le philosophe et I’dconomiste, il faut,
disent les auteurs de la statistique de la maison des alidnds de la
Seine-Infdrieure , distinguer le genre de I’espfece , c’est-i-dire ne
point confondre dans la mdme caidgorie la folie , I'imbdcillitd , I’i-
diolie, puis les diverses natures de causes, la prddisposition de
I’occasion. C’est pour avoir mdconnu ce principe qu’on est tombd
dans de graves erreurs.
Les prddispositions qui fondent I’aptitude 5 contracter la maladie
sont particuliferes ou gdndrales.
Les premidres, qui tiennent 4 I’idiosyncrasie , variant comme les
individus, dchappent 4 la statistique ; les secondes , qui out rap¬
port 4 i’4ge , aux climats , aux saisons, 4 I’dtat civil, aux pro¬
fessions , 4 I’dducalion, 4 i’insiruction, 4 ia constitution politique,
sont au contraire du domaine de cette science.
D’aprds leurs etats, I’lge qui parait doniier ie plus de prise 4 la
folie est de 30 4 39 ; puis viennent les pdriodes de 40 a 49, de 20
4 29 , de 50 a 59 , de 60 et au-dessus ; enfiu , de 10 4 19.
Les auteurs ont remarqud que I’dpoque de la vie qui predispose
le plus 4 la folie paralytique est la mdme que celle qui fournii le
plus grand nombre d’aliends, savoir: de30 449; rdsultat qu’il dtait
facile de prdvoir.
Sexe. Contrairement a ce qu’on observe gendralement dans les
asiles d’alidnes, celui de la Seine-Infdrieure olfre une plus grande
frequence d’admission parmi les hommes que parmi les femmes;
ce qui porte les auteurs 4 pcnser, eu dgard au cbiffre plus dlevd
des femmes dans le recensement de la population, que le sexe
masculin fonde une predisposition 4 la folie.
La folie paralytique exerce particuliferement ses ravages dans les
rangs des hommes dans les proportions de 117 4 35.
BIBUOGRAPHIE.
137
Saison. Il rSsulte des tableaux statistiques dressds i cet ^gard ,
que le nombre des admissions s’accrolt en raison direcle de la
temperature. Cette predisposition a I’alienation mentale se faitsen-
tir sur toules les formes du deiire, mais particulierement sur le
developpement de la manie.
Mlat civil. D’aprSs des observations recueillies dans I’asile
Saint-Yon , en ayant egard au chiffrc des gens marWs, veufs ou
ceiibalaires existanls dans le deparlement de la Seine-Inferieure,
on a constate que la frequence de la folie se faisait remarquer dans
I’ordre precddemment decrit et dans les proportions suivantes :
3,6,2. 3,4,3. 2,2,3.
Hiridite. L’lidredite joue un grand rble dans la predisposition
a I’alienation mentale traitee ii Saint-Yon. Elle a ete observee
205 fois sur 1370 alienes en general, et 196 fois sur 1319 fous en
particulier.
Professions. Pour constater I’influence des professions sur la
generation de la folie , il serait necessaire de connattre le nombre
proportionnel des professions par rapport 5 la population du depar-
tement. A. defaut de renseignement 5 ce sujet, les auteurs se sont
bornes 5 classer dans I’ordre suivant I’influence des dlverses pro¬
fessions : artisans , culte , droit, raedecine, belles-lettres , em¬
ployes, gens de peine, journalicrs, cultivateurs, militaires, marins,
gens sans profession , marcbands en detail, rentiers, proprietai-
res , ndgociants , commerqants, domestiques , artistes.
Halitatioii. D’aprJs des calculs blen faits, on pent deduire que
la centralisation des habitants entralne avec elle une predisposition
5 la folie.
Culture intellectuelle. Un recensement de la population de
I’asile effectue en 1842 leur a permis de constater que sur 563 ma-
lades, 271 savaient lire et ecrire, 171 savaient lire, 211 ne sa-
vaient ni lire ni ecrire.
Climal cl constitution sociale. Le nombre des aliends traites
dansl’asile Saint-Yon au 31 ddcembre 1843, et celui des aliends
renfermes dans les autres maisons ou quartiers de ce genre, s’el6ve 4
763, ce qul, par rapport 4 la population du departement, etablit une
proportion de 1,03 aliends sur 1000 habitants. Celui des admis¬
sions annuelles est de 215 , ce qui donne une proportion de 0,29
sur 1000 habitants.
Causes dilerminantes. Apr6s avoir fait ressortir I’importancc
de la distinction des causes ddterminantes et des causes essentielles,
les auteurs de la notice font remarquer que leurs observations sta¬
tistiques ont surtout portd sur I’dtiologie de la folic, qu’ils rangent
dans quatre ordres de classes.
138 BIDLIOGRAPHIE.
La premifere comprend les causes morales. Elies out trait aux
facultgs intcllcctuellcs on aflectives qui doivent s’excrcer, dtre sa-
tisfaites, selon cei taines lois ct certaiiies limites tracdes par la na¬
ture , et qui peuvent gtre diversement Ids^es ; telles sont la reli¬
gion, I’amour, les affections de famille, la fortune, la rdputalion,
la conservation, la patrie, qui rcprdsentent ce groupe d’intdr6ts.
La deuxiiime a trait aux surexcitations de ces facullds; tels sont
les abus intellecluels ou sensuels.
La troisieme est relative aux idsions organiqucs et aux troubles
fonctionnels qui occasionnent la folie, au nombre desquelsllgurent
les affections cdrdbrales , febriles ou non febriles, diverses altdra-
tions organiques,la suppression d’hdinorrhagies, d’dcouleHients, de
dartres, etc.; enfm, comme causes propres 4 la femme, la gros-
sesse , les suites de couches , les ddrangements menslruels.
La quatrifeme classc renferme les causes externes physiques,
tellesqiie les coups, et cliimiques, I’usagede certaines substances,
ou pbysiologiques , telle que I’insolaiion , et qui par leur action
ddtcrminent la folie.
La cinquiferae compte parmi les causes essenlielles, Edpilepsie.
En mettaut de cdtd ces dernidres, nous avons dnumdrd ces difK-
rentes classes par ordre de frequence ct dans les proportions
suivantes, 671, 237, 81, 11. Cel ordre de frdquence s’applique a
toutes les formes du ddlire , c’est-S-dire 4 la folie maniaque , md-
lancolique et paralytique. Celle dernidre est celle sur laquelle les
causes morales perdent une grande parlie de leur prddominance,
qti’elles cddent aux excds sensuels. Les homes restreinles qu’exige
une analyse bibliograpliique ne nous permettent pas d’entrer dans
les ddtails nombreux et pleins d’intdrdt de celle statistique. II nous
sufflra d’indiquer que les causes morales sont chez la femme dans
une proportion supdrieure 4 celle des excds sensuels, quf, chez
riiomme, jouent un plus grand r61e, quoique infdrieures aux pre-
mifires.
Sorties avec guerison. Pour dtablir des cliiffres exacts de gud-
rison proporlionnels aux admissions, il faudrait connaltre le nom¬
bre deS diverses natures d’alidnalion mentale. La folie proprement
dite, dtant SeUle susceptible de gudrison, c’est sur elle et ses
diffdrenls genres que doivent s’appesaniir les rdsultats de la sta¬
tistique. C’est aussi dans ce sens que I’ont compels les auteurs de
la notice. Cependant pour ne pas ddrogcr aux usages requs, ils out
cru devoir tenir compte lout a la fois de I’ancien el du nouvel dld-
ment du problfeme relatif aux gudrisons des alidnds.
Ainsi, dans une premifere table, comprenant une pdriode des
deux anndes 1833 et 1834, ils ont constatd sur 139 hommes admis
BIBLIOGHAPHIE. 139
32 gu6risons, et iO sur 126 femmes. Tolal 72 sur 265; etdans
une seconde p^riode de 1835 a 18i3 , sur 887 admissions du sexe
masculin, 37Zi garrisons, et 373 sur 826 femmes ; tandis que dans
une seconde table oft sont classes les cas de folie, les auteurs
comptent sur 850 admissions du sexe masculin 374 gu6risons, et
373 sur 820 du sexe fdminin.
Les gu6risons ont St^ obienues dans les relations sulvantes par
rapport aiixdiverses natures du d41ire.
Folie aigue , 648 sur 1113 ; folie maniaque, 416 sur 704 ; folie
mdlancolique, 232 sur 414; folie chronique, 66 sur 294 ; folic
convulsive , 14 sur 20 ; folie paralytique, 8 sur 152. Total 1334
sur 2702.
Suit un tableau qui dtSmontre que le chiffre des gudrisons est
loin d’etre en rapport avec le nombre des admissions. li est 4 re-
gretter que les auteurs n’aient point indiqud les proportions rela-’
lives aux diverses formes de la folie, observdes pendant le cours de
cetle pdriode, ce qui eOt probablement donnd la clef de cette dif¬
ference.
Le nombre des rdcidives, qui s’est dlevd, de 1836 4 1843, de 23
a 40, s’est particuliferement accru en proportion du nombre des
gudrisons oblenues dans le cours de I’annde prdcddente.
Pendant les six mois les plus chauds , les gudrisons ont did de
Zll6 sur 905 admissions; et pendant les six autres mois, de 331 sur
747. Les saisons, d’aprds les auteurs, ne semblent pas exercer une
influence remarquable sur la gudrison de la folie; ce qui est con-
traire aux observations du docteur Esquirol et d’aulres mddecins
alidnisles.
Un tableau qui concerne I’age semble prouvcr.que les chances
de gudrison de la folie sont en raison inverse de Page , dans les
proportions graduelles de 639 4 330 sur 1000 dans les termes au-
dessous de vingt ans, ou de soixante et au-dessus.
La folie idsiste d’autant plus au traitement que les soins ont dtd
plus tardifs. Ainsi, pendant le premier trimeslre , on constate 419
gudrisons sur 1000 , pendant le deuxifeme , 261; pendant le troi-
sidme semestre, 175 ; pendant la derniere annde, 72. Les chances
de gudrison de la folie sont done en raison inverse de la durde du
traitement. Elies diminuent dgalemenl dans I’ordre suivant: folie
convulsive , maniaque , mdlancolique, chronique et paralytique.
Tous les ans , il sort un certain nombre de malades non gudris
des asiles d’alidnds. Ces chilfres inldressant plutOt radminislralion
que la medecine, nous avons cm devoir les passer sous silence.
Dicis. En ddfalquant du nombre des ddeds ceux de 1825 et
BIBLIOGRAPHIE.
WO
1826, anndes pendant lesquelles a cu lieu la translation dans I’a-
sile des alidn^s habitant divers dtablissements, on conaptc 803
ddcbs, lili liommes , 332 femmes, sur un mouvement de 10,490
malades, dont 4,972 homines et 5,518 femmes ;ce qui dtablitune
proportion moyenne de 91 hommes et 60 femmes; soit 76 sur
1000. Cette augmentation de ddcfes chez les hommes , quoique leur
admission soit infdrieure 4 celledes femmes, s’explique par la fre¬
quence plus grande chez les hommes de la paralysie, maladie or-
dinairement incurable et mortelle.
Pendant la pdriode de 1835 4 1843, la mortalild s’est fait senlir
selon I’espfece d’alidnation inentale dans I’ordre suivant chez les
homines: folie paralytique, chronique, maniaque, lipileptique,
mdlancolique, idiotic, imbdcillitd , folie convulsive; et chez ies
femmes: folie chronique, paralytique, maniaque , mdlaucolique ,
dpileptique, idiotic ; et sur la mOme ligne, imbdcillitd, folie con¬
vulsive.
L’influence des saisons sur la mortalitd s’est manifestde pendant
la mSme pdriode , conformdment aux chiffres ci-apreS :
Durant les six mois les plus chauds, 226 ; pendant les six autres
mois, 294. Ce qui prouve que les fous, comme les autres hommes,
subissent I’action ddletfere du froid.
La mort rdsulte de la Idsion d’un organe appartenant 4 Pun des
appareils dont le corps se compose , ou de leur Idsion simultande ,
d’un accident fortuit, tel qu’asphyxie involontaire, brOlure, ou
d’un mouvement de la volonld , tel que suicide. Enfln, elle peut
dchapper aux recherches de I’anatomie pathologique.
Cette partie du iivre qui traite des causes de la mort, et se rat-
tache d’une faqou si intime 4 I’histoire de I’alidnation mcntale ,
intdresse trop le mddecin pour qu’il ne nous soit pas present d’en-
trer dansquelques ddtaiis 4 cet dgard. Ainsi, classdes par ordre de
frdquence, les causes de la mort, siir 504 cas de folie observds a
Saint-Yon, sont : congestion cdrdbrale. 111; gastrite-entdrite ,
101; marasme cdrdbial, 60; phthisic pulraonaire, 42 ; maladies du
coeur, 30 ; pneuinonie-pleurdsie , 29 ; mdningite aigue, 12; pdri-
tonite, 12 ; hemorrhagie edrdbraie , 11; cancer de I’estomac, 11,
ramollissement parliel du cerveau et du cervelet, 10.
Les classements de ces Idsions varient selon I’espfece de folie.
Ainsi, sur 61 ddets riotds dans I’dtat de folie simple aigue , manie
ou radlancolique, on compte gastrite-entdrite, 25; congestion
cdrdbrale , 9 ; maladies du cceur, 8 ; phthisic pulmonaire 7; pleu-
inonie-pleurdsie, 7; suppuration, 5. Sur 171 deces aiidnds attaints
de folie chronique, on trouve gastrite-entdrite, 65 ; phthisie pul-
BIBLIOGKAPHIE. U1
monaire, 32; congestion c^r^brale, 26; maladies du coeur, 20;
pneumonie-pleurdsie , 18 ; cancer de I’estomac, 10,
Tandis que sur lil ddcfes d’aliends paralyliques, on signale ,
congestion cdrdbrale , 66 ; marasme cdrdbral, 53 ; gastrite-entd-
rite , 9 ; mdningite aigue, 5; rainollissement partiel du cerveau, 5 ;
hydroplsie de I’araclinoide et dcs ventriciiles , 3. La Idsion de I’ap-
parcil cdrdbro-spinal, comme cause de ia inortalitd, s’est done
montrde dans la proportion de Z|03 sur 1000.
Le nombre des individus morts par aspliyxie , par engouement
du bol alimentaire, par aspliyxie dans les aceds d’dpilepsie , ou par
le froid, s’est dlevd ii 15 ; celui des suicides, indviiables etddplora-
bles malheurs dans les asiles d’alidnds , 5 6 en neufans; celui des
suicides par inanition voloutaire, malgrd I'emploi de tons les
moyens que la science met ii la disposition du mddecin, est montd
5 6.
Suit un examen ddtailld des diverses altdrations cdrdbrales par-
ticulidres a 313 alidnds , constaldes par le mddecin de I’asile, d’oii
rdsultent comme conclusions gdndralos que :
ic Presque constamment on trouve des altdrations palhologiques
dans le cerveau des alidnds.
» Par leur ensemble, et surtout aussi par leur caractfere, ces Id-
sions diffdrent de cedes que pent prdsenter le cerveau hors de I’dtat
d’alidnation mentale.
1) A chacunedes grandes classes de I’alidnatlon mentale, folie,
imbdcillitd, idiotie , correspondent des altdrations diffdrentes dans
I’encdphale.
» Dans I’idiotie, ii y a gdndralement ddfaut de volume et imper¬
fection de conformation de I’encdpbale.
» Dans I’imbdcillitd consdeutive, ii y a atrophie de I’encdphale
pour Timbdcillild sdnile; altdration de structure del’encdphale pour
I’imbdcillitd paralylique.
» II n’y a pas d’altdration constante et spdeiale de I’encdphale
qul puisse dtre considdrde comme une des conditions essentielles 5
I’dtat morbide ddsignd sous le nom de folie.
i> La folie simple pent exister sans qu’a la mort on trouve au-
cune Idsion de I’encdpbale : ndanmoins il y a en gdndral, et pour
le plus grand nombre de cas, congestion sanguine sublnflamma-
toire 5 la pdripbdrie du cerveau (couches corticale et membrane)
dans la folie simple aigue; dpaississement des membres et atrophie
dcs circonvolutions cdrdbrales dans la folie simple chronique. >■
Passant 5 la comparaison du poids de I’encdphale dans les diffd¬
rentes catdgories de la folie simple , les auteurs ont trouvd pour
142 BIBtlOGBAPHIE.
moyenne du poids de I’enc^phale cliez les hommes, l'‘‘i-,4Zi9 j chez
les femmes,
Divisanl ensuite la folie chronique en quatre classes, selon la pe-
riode plus ou moins avancde de la maladie, ils ont reconnu que le
cerveau pesait moyennemeni chez les hommes, dans la premiere
classe, l'‘i'',402 ; dans la deiixifeme, !'*"■,395 ;'dans la troisifeme,
1"'' ,374 ; dans la quairitme , l'‘"-,297 ; et chez les femmes, dans
la pi emifere, l''''-,216 ; dans la deuxifcme, l'‘''-,231; dans la troi-
sifeme , l'‘i'-,202 ; dans la quatrieme , l'‘"-,152.
Abstraction faite du poids du cerveau, la folie paralytique est
remarquable par le ramollissement des couches superlicielles de
I’enc^phale , I’^paississement, I’injcction , I’adh^rence des mera-
bres ii cet organe; et la folie ^pileplique par I’induration g^ndrale
ou partielle de la substance blanche encdphalique.
La loi de I’accroissement graduel de la population dans I’asile
d’alidu^s de la Seine-lnfdrieure, depuis sa fondation jusqu’ci nos
jours,adtd fort hahilement conslatde par MM. Parchappe et de
Bouieville; et en faisant ressortir cette vdiitd , que la inortalild
frappe surlout les hommes, ils expliquent la prddominance habi-
tuelle du nombre des femmes dans les asiles de ce genre ; ce, qui
est loin de ddmontrer que la folie est plus frdquente chez la femme
que chez rhomme.
Ghapitre Iir. Organisation el discipline. Le sexe, les con¬
ditions, la forme de la maladie , servent de base a la classification
des alidnds de la Seinc-lnferieure. Les qiiartiers aifectds aux
homines et aux femmes sont sdpares, ainsi que les pensionnaires
de premifere et de seconde classe. Ceux de troisldmeetde quatrifeme
habitent les mfimes cours que les-indigents. Chaqiie quartier a son
irifirmerie , un local pour les paralytiques, des cellules pour les
agitds, des dortoirs pour les aliends paisibles. Ces differentes catd-
gories ont en outre leurs rdfectoires, leurs ouvroirs speciaux et
leurs chauffoirs. Cinq cellules de force chaulfdes existent dans la di¬
vision des hommes pour les furieux.
1 mddecin en chef, 1 chirurgien, U mddecins internes, 1 phar-
macien, des smurs hospitalidres et des Infirmiers laiques, 2
hommes pour 35 malades et 3 soeurs pour le mdme nombre de fem¬
mes, constituent le personnel attachd au service mddical de I’asile.
Le rdgime alimentaire varie selon les prescriptions du mddecin
et la condition des alidnds. Les malades de quatridme classe parti¬
cipant au mdme rdgime que les alidnds indigents, et constituant
avec ces derniers la grande majoritd de la population, je me bor-
nerai 5 indiquer celui qui leur est particulier.
BIBLIOGBAPHIE.
US
Les hommes ont cliaqiie jour 750 gram, de pain el 1 lit. de cidre.
Leur ddjeuner se compose de 375 cenlil. delait, ori de 40 gram, de
fromage, ou de 30 gram, de beurre, ou encore de 200 gram, de
fruits de saison. La quantity est la mOme pour les femmes, 4 I’ex-
ception du pain et du cidre, rdduiis, le premier 4 600 gram., le
second, a 75 cenlil.
Le diner pour les hommes consiste, 1" en sonpe , 60 centil.;
2° -viandc bouillie, 250 gram. , ou pour ragodt, 130 gram, avec
legumes verts, 180 gram., ou pommes de terre, 500 gram., ou
Wgumes secs, 100 gram. , ott 2 cnufs fricasses. Les femmes ont
droit au mfime regime , 4 I’exceplion de la viande pour boiiilli ou
pour ragoOt, riiduit 4 200 gram, dans le premier cas , et 4 100
dans le second. ^
Le souper est le mfime pour les deux sexes; il sc compose de
charculeric , 60 gram., ou de conliturcs 100 gram., ou de fromage
30 gram., ou de fruits de saison , 200 gram. La disiribution de la
cbarculcrie ayant lieu avec celle de la viande pour ragoni, et alter¬
nant avec celle de la viande pour bouilli, il en rcisulte quo les abends
hommes ont par jour gras, 250 gram, de viande bonillie ou 190
gram, de viande pour ragoOt; qiiantiid rigoureusement suflisante.
Velemcnts. Les alidnds appartenant 4 la classe dont nous venons
de parler, reQoivent aprds leur entrde dans I'asile, en Inver, un
habil-veste, un gilet.un pantalon de lordouez gris d’artillerie,
une paire de chaussons de laine avec sabots et bonnet de coton
bleu ; en dtd , les mdmes objets en colonnade bleue crolsde ; des
Souliers en remplacement de sabots, un chapeau de paille avec has
de laine et bonnet.
Les femmes regoivent un vdiement on dloffe analogue, appro-
prid 4 leur sexe.
Pendant le cours de I’annde , on donne loules les seniaines aux
malades une chemise, une paire de bas , un inouchoir de poebe ;
aux hommes, une cravate ; aux femmes, un fichu et un raou-
choir de tdte.
Les draps de lils sont renouvelds tons les mois. Les femmes sont
revdtues d’un peignoir dans le bain.
Les malades se Idvent a 5 h. 1/2 en dtd , au point du jour en hi-
ver, et se couchent en did au ddclin du jour, el4 8 b. en hiver.
Leur dejeuner a lieu 4 9 h. ; leur diner 4 1 h. ; leur souper 4 6.
Les lieures du travail, a dater du lever jusqu’u 9 pour ceux qui
travaillent au dehors ; de 10 4 1 h. ; ;de 3 4 6 ; celles de la rd-
erdation , de 9 1/4 4 10 ; de 1 1/2 4 3; de 6 1/2 4 I’dpoque du
coucher.
BIBLIOGRAPHIE.
m
La folie provenant le plus souvent de causes morales , chagrins
ou exces sensuels sollicit^s par les passions, 11 n’est pas 6tonnant
quo le Iraitement moral exerce une si haute Influence sur sa gu^rl-
son. D’abord indivkluel, 11 s'est g^nSrallse dans les temps mocler-
nes par suite de la crdation des hOpitaux d'alidn^s, que les mains
liabiles des Pinel, des Esquirol, des Ferruset de lain d’autres md-
decins distinguds out convertis en instruments de gudrison, en les
faisant construire selon curlaines rdgles hygidniques et mddicales
qui permettent d’y introduire un classeinent, un orclre , une rdgu-
laritd de vie, une propreld , une surveillance, une discipline , et
rapplication de certains moyens d’une eflicacitd d'autant plus
grande, qu’ils viennent s’ajouter a I’isolement du maladc d’une
socidtd qui souvent a cause son ddlire , I’enlrctient ou I’excite en
lui prdsentant I’image des passions auxquelles il nc pent se sous-
traire.
Les moyens qui fondent le traitcment gdndral dans I’asile des
alidnds de la Seine-lnfdrieure sont les secours de la religion , le
travail, les distractions , les visiles des parents ct amis , ct la dis¬
cipline morale. C’est done, comme on le voit, tous lescxercicts
de la vie normale, ceux de I’homme dans I'dtat de socidtd , tous les
bienfaits de la civilisation, moins ses vices et scs exces.
Les secours de la religion, renfermds dans les limites traedes par
la connaissance des facultds des alidnds, et par consdquent par la sa-
gesse et la prudence, sont administrds par un aumdnier. Les prie-
res sont faites en commun. Quelques livres religieux sont confids
aux raalades qui assistent aux oflices les dimanches et les jours
fdrids. Des chants religieux font partie de I’enseignement musical.
Ainsi comprise, I’influence religieuse est des plus heureuses et des
plus pulssantes. Soulagement, satisfaclion du coeur, occupation,
rdsignatlon et moralisatlon, sont les principaux effets obtenus.
Tous les alidnds sont inhumds dans un cercueil, et repojent
dans une fosse qui leur est propre. Les recettes rdsultant de la
pompe des fundrailles des pensionnaires servant a cetle fin.
Commened en 1830 , le travail a pris un ddveloppement succes-
sif et rdgulier depuis celte dpoque jusqu’ii nos jours. Les homines
sont occupds aux travaux de terrassement et de jardinage , au hit¬
cher , quelques tins k ceux de menuiserie, serrurerie, tour, peiu-
tiire , paillassons , chapeaux , chaus.sons, couture des vdtements,
et aux soins du mdnage.
Les femmes sont employdes a coudre, ii ouvrir la laine des ma-
telas, h blanchir le linge. Tous ces elTorls produisant une dco •
BIBLIOGRAPHIIS. 165
nomie linancifere notable, tournent au profit de I’asile, cn multi-
pliant ses ressonrces.
On lvalue a 276 sur 625 le terine moyen des iravailleiirs.
Les jeiix de combinaison, tels que dames, dominos, etc., la pro¬
menade dans Ics pr^aux on sous ies galeries, quelquefois mfirae
en dehors de I’asile , des lectures particuliferes on communes
appropricies a I’dtat des maladcs, des exercices de chant profane et
religicHX, constituent les principales distractions employees dans
I’ilablissement de Saint-Yon.
Les visites des parents et amis permises par le mSdecin en chef
sont, entre des mains habiles et circonspectes, un moyen finer-
gique pour agir sur la sensibilitfi morale des ali^niis , et concou-
rent 4 la gugrison. On en fait usage avec discernement dans I’asile
de Bouen.
La discipline morale consiste dans le maintien de I’ordre, la
soumission a la regie par la bienveillance, la justice et la fcrmetd.
Les heures des divers exercices sont arrfitiSes , et tout dcart puni.
La r^primande , la privation de distractions ou de visiles , celle du
travail , de certaines friandises, la camisole , la rdclusion cellu-
laire , le bain avec dponge ou par affusion , la douche , le moxa,
sont les repressions mises en pratique par le m^decin de I’asile.
Le traitement moral individual varle selon les alWnds, et ne
pent ddpendre de rdgles gdndrales, toujours trop absolues dans
leurs principes.
11 en est de mfime du traitement mddical individuel: cependant,
appliqud aux principales formes du ddllre, 4 ses complications et
4 sa nature, on pent dire que dans I’asile des alidnds de la Seine-
Infdrieure, les dvacuatiohs sanguines gdnerales et locales, appro-
prides aux forces de la constitution , ies bains tifedes prolongds ou
par affusion , renouveldsdeux ou trois fois pendant plusieurs jours ^
les purgatifs , les calmanls, les exutoires , un rdgime alimenlaire
spdcial, sontles ressources mddicales les plus ordinaires. Mais, il faut
le rdpdter , pour dire eilicaces, elles doivent s’allier aux moyens
prdeddemment ddcrils. Aussi, est-ce a I’absence de ces derniers
qu’on peut attribuer le grand nombre d’insuccis qu’on dprouve
dans le traitement des alidnds qu’on compte dans le monde, et ce
qui doit encourager le gouvernement, ies administrations ddpar-
tementales et les mddecins alidnlstes 4 poursuivre avec Edle et
persdvdrance I’ocuvrede rdgdndralion des asiles 4 laqnclle les ap-
pellcnl leslois et ordonnances relatives aux alidnds ; iis trouveront
sffremeut une rdcompense de leur ddvouement dans le bien qu’ils
auront opdrd et dans la justice des homines.
ANNAL. MBD.-psvcii. T. VII. Janvicr 1816. 10. 10
IW BJBUQGBAPHJE.
Population de Vasile emisidMe adminiftraHv^mmt.
Comme nous I’avons (lit en parlant du regime alimeotaire des
ali^n^s, il existe cinq classes de malades dans rasiie, Saint-Xon.
Les prix de pension it Ja charge des families, des coromnnes ct
du ddpartenient sont fix^s conformdment a celte catdgorie ; lo J
U fr. 11 cent.; 2” 2 fr. 7i!i cent. ; 3o 1 fr. 72 cent, j U° 1 fr. 23 cent,
et 5° 1 fr. 10 cent. Les farnilles de ces malades doiyent en outre
les entretenir de Huge et de vCtements.
1 directenr , 1 receveur, 1 dconome , fonctionnent sous la sur¬
veillance d’une commission CQmposde de 5 membres, suivant lea
rfegles tracdes par I’ordonnance du 12 ddcembre 1839.
L'asile de Saint-Yon , depuis sa fondation , a CQdtd au ddparte^
inent de la Seine-Infdrieure, en mobilier, 137,311 fr.; en construc¬
tions, 958,891 fr. Le manque d’eau necessitc en frais de combus¬
tibles, salaire du chauiTeur, rdparation , entretien de la machine,
carbonate de sonde pour rendre I’eau propre au blanchissage,
line ddpcnse annuellc de 3,000 fr.
Et malgrd cctte charge dnorme pour le, d^pat'lemenl, le mdde-
cin , le directeur et I’architecle demandent aUjQurd’Uui « uue sub¬
stitution graduelle de constructions nouvelles et, approprides aux
constructions anciennes, d'aprts qn plan gdndral; >> ce qui est
bien propre 5 faire ressortir avec dclat rdvidence de ce principe ,
qui a nos yeux a la force d'un axiome , savoir : qu’il en coftte
toujours plus pour inai faire en consevvant d’anciens batiments ,
et en les appropriant imparfaitement a de nouveaux hesoins , que
d’en erder d’un seul jet, et avec toute la perfection dont om est
su.sceptible. Aussi nous aimons.i penser que I’administration ,
profitant de cctte leQon du passd et de I’expdrience moderne , en
obtempdrant au voeu si Idgitime de construction qui lui est ex-
primd , abanclonnera son vieiix Saint-Yon, et rdddiiiera son asilc
dans un local plus dloignd de la ville de llouen , abundant en eau ,
quoique satubre, et offrant 5 ses nombreux malades dcs moyens de
traviiil, dont la source ne sera pas tarie. G’est le seui parti que
doit prendre le ddpartem.ent de la Sejne-Infdrieure pour maintenir
rasiie 5 la hauteur o.d Pont su placer par leur science et leur ba-
biletd le md-decin en chef et ie directeur (IJ. If . Giraki},
(1). Nous regteltons de ne ponvoir disen (er les principes qui ont dfrigd
kt mWeein, le directeur el I'archileole dans to Iraed des plans de re-
egnstructian, puisqu’Us se horuent a mentietnnerte fail sans enirer dans
aucuo detail a ect dgatd * le. mewc motif mms empeebe d’dmeltpe noire
avis sur les conslruclionsact.d^«& qui doUent eUe modifteea.
DE LA PELLAGRE,
DE SON ORIGINE , DE SES PROGRES,
DE SON EXISTENCE EN FRANCE,
SES CAUSES ET 1>E SON TRAITEMENT CURATIF ET PRESERVATIF,
Cei'laines contr^es de I’Espagne et de la France, mais surlout de
I’llalie, pi^sciitent a I’observaleur une alTccliou grave,d^signde par¬
ies Italieiis sous le uoni de pellagre.
Pendant longtemps bornee a quelques cantons circouscrits des
contrdes que je Miens de citer, celte maladie n’avait gufer-e attire
Tattention du medecin. A peine si quelques hommes, tiimoins de
ses ravages , avaient tcnlii de recueillir les mat^riaux necessaires
pour eii completer I’histoire symptomatologique et Ibdrapeu-
lique. Et cependant il y avail la uue tache bien utile a rem-
plir; car ce inal, depassant pen a pen les bornes qu’il parais-
sait d’abord s’fiire donnees, vient lAceminent de faire une pre-
mU'VC apparition jusqu’au centre de la France, jusqu’a Paris
mgnie. Etudiee jiisqu’a present par les m^decins des localitds avec
un esprit iropdtroit, avec une intelligence asservie par les prdju-
gds, la pellagre n’avait pu dtre ramende a son type patbologique ,
et, en ddlinltive, n’dtait considdrde que coninie rune de ccs nrala-
dies fares dont rimportauce n’avait pas did netleraent comprise.
Dans cet dial dc qlioses , M. Thdophile lloussel, comparant avec
soil! les tableaux dressds dans les divers climats ravagds par la
raaladie, apu remontcr a I’origine mdme de celte derni6re , et la
raltachcr a une cause, sinon cerlaine, au moins fort probable., Ea
troisiame panic du livre que nous allons analyser a pour but de
prouver « que la pellagre est une maladie nouvelle en Europe;
que son origine ne remonle pas au-dcia du xviiF sidcle, rndnac
dans les pays qui en ont dtd allaquds les premiers; que partout
enlinellea suivi dans ses progrfes et son influence sue le rdgime
148 BIBLIOGRAPHIE.
alimentaire des peuples occidentaux, une culture d’origine am^ri-
caine, la culture du niais. » Page 27.
Le livre de M. Roussel se divise en quatre parties, dans lesquelles
il iraitesuccessivement de I’historique, de la palliologie, de I’dtio-
logie et du traitement de la pellagrc.
La question historique est veriiablement d’une impoiiancc ca¬
pitate ; elle n’est point destinde & salisfaire un vain interdt de cu-
riositd, mais a fournir la pieuve que la pellagie n’avait jamais
existd en Europe avanl la culture du mais. Cette premitre ddmon-
stration lire son importance des conclusions auxqucllcs elle conduit.
En elTet, si la connaissance exacte de la cause est Tune de cellcs
quiserveiitle micux h guiderle tlidrapeutiste,on doit e.spdrerquc,
dans le cas actuel, elle sera le pivot sur lequel roulera tout le trai-
lement. Ainsi, ddtermination de la cause et indications curatives
sont, en quelque sorte, deux iddes correlatives que I'on est trop
heureux de rencontrer dans la pratique mddicale.
Pour compldter la syraptomatologie, M. Roussel, puisant dans
les divers auteurs qui se sont occupds de la pellagie les signes in-
diquds par chacun d’eux , ddmontre parfaitement que la pellagre
proprement dite, c’est-A-dire cello deLombardie, ne difftre pas du
scorbut des Alpes, ni du mal de la Rosa des Asturies, ni du mal
de la Teste, ni de celuide Lauraguaia.
Trois grands systfemes del’tconomie animalesemblent plus par-
ticuliferement participer i cetle maladie; ce sont: la peau, la mu-
queuse intestinale et le systfeme cdrdbro-spinal. La premitre se re-
couvre d’une exantlitme qui affecte principalemont pour siege les
poignetSjle dos des mains, le cou-de-pied, et quelquefois le visage.
La muqueuse intestinale se trouve,' a son tour, compromise dans
presque toute son dtendue, depuis la bouclie jusqu’J I’anus. Les
centres nerveux sont tgalement le point de dtpart de troubles
graves, qui se manifcstent par du dtlire et par une dtbilitt particu-
litre des merabres. « Cette diminution dans la locomolililt, nous
dit I’auteur, s’accompagne presque loujours d’une sorte de trem-
blement, de mouvement dtsordonnt des membres, qui donnent t
la dtmarche du pellagreux ce cachet sptcial que Casal et Slrambio
ont ddcrit potiiquement. Orj en dtudiant de prts ces pbtnotetnes,
on y reconnalt tous les caracttres du tremblement chortique. Cette
chorte n’est pasbornde aux membres inferieurs; souvent, au con-
traire, ces mouvements incessants, ces vacillations dont parle Ca¬
sal, s’observent dans les aulres parties du corps et surtout a la
teie. » I’. 119.
II me serait impossible de passer en revue lous les syirlptbmes
BIBLIOGRAPHIE,
U9
delapellagre; toutefois qu’il me soil pevmis de m’arrfitef i Tun
d’eux, je veux parler de la monomanie suicide. Tous les mdde-
cins qui ont observd les pellagreux ont attach^ & ce caraclfere une
importance particiiliere; car on le trouv.e signald par M. L6on Mar-
chand, M. Gaits, M. Brierre de Boismont, etc. M. Thtopliile Uonssel
dit a son tour : « La monomanie suicide forme, en effet, comme
le cachet fatal dela lyptmanie pellagreuse. » P. 92. Mais de tous les
auteurs, celui qui a le plus insiste sur ce point esl Strambio, qui
considtre le dtsir effrtnt de se noyer comme le caractfere prnpre
de la maladie, d’ou etait venu le nom d'hydromanie qu’il liii avait
impost. A ce sujet je ferai uiie courte remarque. Je disais, il y a
tin instant4 peine, qu’il est ntcessaire d’envisager les fails d’un
peu liaut pour les apprecier convenablement. Or , je crains blen
que I’opinion de Strambio ne se tiouve fausste par la cause d’er-
reur que jesignale. La statistique a demontrt que le plus grand
nombre des suicides du midi de la France a lieu par submersion
dans I’eaii. Ainsi, ce ne sont pas seulement les pellagreux qui
choisissent ce mode de .suicide, mais la majoritt de ceux qui at-
tentent 4 leurs jours ; et, par consequent, c’est une erreur verita¬
ble de regarder la propension a se noyer comme le ddlire carac-
ttrislique de la pellagre.
La question de I’etiologie a dtt rdsolue alTirmativement par notre
auteur. Sans m’arrtter 4 la discussion dans laquelle il s’dtend a cc
sujet, je vais rdsumer son opinion, en disant que I’examen des
fails, au double point de vue de I’hisioire et de la gtograpliie, sem-
ble deinontrer que ralimenlalion par le maTs esl la cause l eelle de
la pellagre. Ici se piesente naturellement une objection puissanle.
Plusieurs pays, tels que la Lorraine, et surtout la Bourgogne et la
Franche-Comtd, consomment une quantitd notable de mais, sans
cependant 6tre attaints de la pellagre. M. Tb, Boussel repond que
ce n’est pas par ses qualitds normales que le mais produit cette
maladie, mais seulement par certaine alteration qu’il dprouve d’iine
manifere plus ou moins fi-equente, selon les cliraats, et surtout sc¬
ion le mode de preparation. Cette assertion trouve sa preuve dans
les recherches remarquables de M. Balardini. En effet, ce savant
croit avoir dtcouvert une maladie du mais, maladie consistant dans
la production d’un parasite connu sous le nom de verderame.
Void un extrait du memoire de M. Balardini, cite par M. Tb.
Roussel. 0 Cette alteration ne se raanifeste qu’aprts la recolte et
lorsque le grain est place dans les greniers. Elle apparalt dans le
sillon oblong, convert d’un dpiderme trfes mince qui correspond
au germe. Get dpiderme (qui dans retat normal est ride et adherent
150 BIBLIOGRAPHIE.
Si I’embryon), lorsque la production morbide quenous examinoiis
est nSe, se ddtache de celui-ci ct sMpaissit un peu; pendant quel-
que temps cepeiidant il conserve son intdgritd , laissant voir seii-
lement une maiiire verdatre qui paralt lui aire sous-jacente: si Ton
enlfeve le padicule ^pidermique, on trouve , en effet, au-dessous
un amas de poussifere ayantla couleur dn vert-de-gris (verderame)
plus ou moins foncd : c’esl un veritable produit parasite qui altaque
d’abord la substance voisine du germe^se porte ensuite sur le
germe lui-mfime et le datruit... En comparant cette matiiie avec
la farinedu grain demeurd sain, on a trouvd que celie-ci dtait for-
mde de ceiiiiles irrdguiiferes, imparfaiicment spiidriques ou pliilOt
polyddriques, a angles oblus, souvent indgaux. et deux fois au moins
plus volumineuscs que les granules mycilo'ides de la matifere en
question... Outre I’anaiyse microscopique, one analyse chimique
trds attenlive a ddraontrd la nature fongoTde de ce produit; on a
trouvd, en effet, au lieu des dldments ordinaires qui composent le
mats, une bonne dose de stdarine,de la rdsine, de I’acide fongique,
etnne substance azotde,flHide,ammoniacale. » Ce fongus parasite
doit, d'aprfcs le baron Cesali, dtre placd dans le genre Sporisorium
deLinck sous le nom de Sporisorium Maydix. 11 suffit de signaler
une pareillc altdration pour appeler sur elle rattention des obser-
vateiirs; je ne m’y arrdterai done pas davantage.
Le traitement de la pellagre confirmde comple peu de suceds, et
surtoiu ceux qui ont did obtenus ddpendaient compldtement du rd-
gime et des conditions hygidniques dans lesquelles on plaqait les
malades. Ce n’estdonc pas vers la pellagre avanedeque doivent .se
tourner les efforts principaox du mddecin, mais bien vers la pro-
pliylaxie Me cette cruelle maladie. M. Thdophile Roussel rdduit &
trois ordres les amdllorations qui poun aient dtre introduites dans
le traitement prophylactique de la pellagre : 1° introduire des
perfectionnements dans la culture et la rdcolte du mals et son
emploi comme substance alimentalre; 2o augmenter la propor¬
tion des substances animates qui entrent dans le rdgime alimen¬
talre du peuple des campagnes; So changer, en les amdliorant, les
conditions d’exlstence de la classe pauvre des cultivateurs.
Le livre de M. Th. Roussel se termine par plusleurs chapltres sur
la topographic mddicgle des diffdrentspays dans lesquelson a, jus-
qu’a prdsent, observd la pellagre ; enfin par une notice sur la cul¬
ture du mals.
Le travail dont Je viens de donner une faible analyse est une
decesmuvres graves qui seerdent sous I’intluence des principes
qui ont immortalisd les oeuvres d’un certain nombre de nos prddd-
BIBLIOGRAPHIE,
151
cesseurs. L’auieur iie s’est pas born^ 5 compulser des livres pour
falre un autre livre; prenant s^rieusement eii considdration I’dpi-
graphe clioisie par lui et extraite du traitd de I'Ancienne mdde-
Roussel croit fertnement que tout mddecin doit, pour
dtudlcr la nature humaine, rechercher soigneusement quels sent
les rapports de rhomme avec ses aliments, avec scs boissons, avec
tout son genre de vie, et quelle influence ebaque cbose cxerce sur
chacun.
Etudide de la sorte, la pellagre ne ponrra plus ddsormais 6tre
Isolde par les pathologistes et considdrde comme une affection ex-
ceptionnelle. Reconnue la mfime dans les diffdrents climats qu’elle
embrasse, cette affection pourra dtre dtudide d’une manidre plus
fructueuseet traitded’une fagon plus rationnelle. Ainsi ce serait
ddjd un immense rdsultat que d’avoir pu convaincre les mddecins
espagnols que le mal de la Rosa des Asturies est compldtement as¬
similable a la pellagre lombarde, et rdciproquemeni, Le premier
avantage qui rdsultera de ce rapprochement sera de faire profiter
les uns del’expdrience des autres, au grand profit des populations
nombreuses victimes de cette cruelle maladie. Aussi faisons-nous
des voeuxpour que Ja renommde s’empare des opinions de I’auteur
etles porte principalement vers les points oft elle doit rendre les
plus grands services. D' Bourdin.
OnTrages et Mdmoires A analyser.
!• Rapports sur I’asile des alidnds de Fains, pour les anndes 18/t3
et iSM , par M. Renaudin.
2” State of the New-York hospital, and Bloomingdale asylum, for
the year 18/i3.
3” Reports of the Pensylvania hospital for the Insane, for the
years 18Al, 18A2 and 18A3.
A° Twenty-seventh annual report for the state of the asylum for
the relief of persons deprived of the use of their reason, near
Frankford.
5" Rdflexions sur I’emplol des dvacuations sanguines dans le
traitement des maladies mentales.par M. Sauvet.
6“ Ddontologie mddicale, par M. Max. Simon.
7® Voyage mddical dans I’Afrique septentrlonale, par M. Furnari.
8“ Du hachisch et de I’alidnation mentale, par M. Moreau.
9“ Analysis of the urine of insane patients, par Alex. Suther¬
land and Edw. Rigby.
10° Twenty-iifth annual report of the directors of the Dundee
Royal asylum for Lunatics.
11° Nouveau projet de loi sur le rdgime des alidnds en Belgique.
12° Rapport sur I’asile public des alidnds des Basses-Pyrdndes,
par M. Cazenave.
152
IJIBLIOGRAPHIE.
13° Annual reports of the managers of the state (New-York) Lu¬
natic asylum, for the years 18Zt3 and 18 j!i4.
lfl° The nineteenth and the twentieth annual reports of the of¬
ficers of the retreat for the insane at Hartford , 18^3 and 184fi.
15° Report of the Pensylvania liospital for the insane, for the
year 18/id.
16° Twenty-fourth annual report of Bloomingdale asylum for the
insane , for the year 18f|fi.
17° Notice sur le service m^dicai de I’asile public d’alidngs de Ste-
phansfeld, pendant ies antides 18/J2,18fi3et 1844, par M. J. Roederer.
18°. Manuei de physiologic, par Muller.
19”. Quatrifcme mdmoire sur la localisation des fonciions c^rfi-
brales et de la folie, par M. Belhomme.
20“ The Pathology of mental diseases, par M. John Webster.
21“ Thfese sur la paralysie gdndrale des allends, par M. Lasalle.
Repertoire d’observations inedites.
APJIOMIE NEHVEUSE ; — DUREE DE
DEUX MOIS ; — GUEHISON PAR LE
TARTRE STIBIE.
Mademoiselle E..., agde de qua-
rantc ans, d’unc constitution ex-
trcmement nerveuse, dprouve des
dmotions Ires vives pour les causes
les plus Idgcres, et sc trouve , par
suite de cette disposition', dans un
dtat de surexcitalion continuelle.
Un jour, a la suite d’une de ces
vives emotions dont sa vie cst sans
cesse Iroublde, la voix est tout-a-
coup dteinte, et une aphonie com¬
plete seddclare. Ddja ce phdnomene
s’dtait produit une fois et avait
cddd a la saignde.
11 n’cn fut point de meme cette
fois j la saignde fut praliqude, ct
I’aphonie persists; la cautdrisalion
ammoniacalc fut tentde sur le pha¬
rynx etn’amcnaaucun changeinent.
Les anlispamodiques les plusdner-
giqucs furent employds, Tassa-foe-
lida en particulier , ct sans succes.
Deux mois s’dcouldrenl ainsi. Je
tentai le tartre stibid a la dose dmd-
tique de 10 centigrammes dans 90 gr.
d’eau distillde. Ce moyen eut un
prompt rdsultat;a peine les pre¬
miers efforts de vomisscmcnl eii-
rent-ils lieu que la voix reprit son
timbre accoutumd, et la gudrison
s’est maintenue.
Le tartre stibid, dans cette circon-
Etance, a-t-il agien faisant.cesser un
embarras gastriqueBien dvidem-
mcnt non , car cet embarras n’exis-
taitpoint, et les matieres vomies
dtaient en quantild fort peu considd-
rable. A-t-il agi comme moyen per-
turbateur, en provoquantles cITorts,
les secousses propres au vomisse-
ment...? Cette explication me parait
insuffisante. Quant a moi, je pensc
que ce remede hdroique a agi en ex¬
citant dirccteraent le nerf pneumo-
gastrique, et par le pneumo-gastri-
que sur I’organe affectd.
D' L. Cerise.
VARIETES.
rail DES AmNALES MEDlCO-I’SyCIIOLOGIQnES.
Le comitiS des riidacteurs des yinnales midico-psychologiques avail
propose, poursujct du prix de 1845 , la question suivanle:
« Ditcrminer les caractcrcs dislinctifs de I’homicide cbez les ali6n6s el
dc la moiiomanie homicide; faire un expost critique des principaux
cas dc raonoinanic homicide quiontetc I’objet de iioursuiies judiciaires.
RiSpondre a cetle question : La monomanic cst-ellc, dans tons les cas,
passible des peincs legales? »
Uiie mtdaille dc 2(i0 fr. a tit dteernte a M. le docteur Eonnet, pro-
fesseur de pathologic ct de thtrapeutique gtntralcs a I'Ecole de mtde-
cinc de Eordeaux(l).
Un nouveau prix de 500 fr. attt propost, pour 1346, pour le meilleur
mtmoirc sur la question suivante :
« Examcn coniparalit des diverses mtthodos curatives dc I’alitnation
mcntalc. En apprccier la valcur d’apres les rcsultats recucillis par
I’obscrvation. »
Les mtmoircs admis auconcours devrontetre remis cachetts au bu¬
reau du journal avant le I*'- novembre 1846.
Le prix sera dteernt le !«' janvier 1847.
ASSOCIATION DES MEDECINS DES ETABLISSEMENTS d’ALIENES d’AMERIQUK (2).
A une rtunion d’un certain nonibre de mtdecins des hospices ct tta-
blissemcnls d’alitnts des Elats-Unis qui cut lieu a Philadelphie, le
16 octobre 1844, Samuel B. Woodward , mtdecin dc I’hospicc d’alit¬
nts du Messachusetls, ful nommt prtsident; Samuel White, mtdccin
de I’hospicc d’alitnts de I’Hudson, vice - prtsjdent!; et Thomas S. Kir-
kbride, mtdecin de I’hospice d’alitnes de la Pcnsylvanie, seerttaire et
trtsorier.
Furentprtsents et admis a sitger comme membres de I’assemblte:
Docteur Samuel B. Woodward, mtdecin de I’hospice d’alitnts du
Messachusetts, rtsidant a Worcester.
Docteur Isaac Bey, mtdecin dc I’hospice d’alitnts du Maine, a Au-
^'oocteur Luther V. Bell, mtdccin de I’asile d’alitnts du Mclean, a
Somerville, Mess.
Docteur N. Cutter , mtdecin de I’ttablisscment particulier de Peppe-
Docteur John S. Butler, de I’asile d’alitnts du Connecticut, a Hartford.
Docteur Amariah Brigham, de I’asile d'alitnts du New-York, d Utica.
Docteur Samuel White, de I’asilc d’alitnts de I’Hudson, 5 Hudson, N.-Y.
Docteur Pliny Earle, de I’asilo de Bloomingdale, N.-Y.
Docteur Thomas S. Rirkbride, de I’hospice d’alitnts dc la Pensyl-
vanie, a Philadelphie.
Docteur William Awl, de I’asile d’alitnts de I’Ohio,
a Columbus.
(1) Nous donnerons dansle prochain numtrO dcs Annales le rapport
de M. le docteur Prrssat, qui contiendra a la fois I’analysc et I’apprt-
ciation du mtmoirede M. Bonnet.
(2) The association of medical s^periiilei
ndanis oft
154 VABIfiTfiS.
Docleur Francis T. Stribling, de I’asilc d'ali6n6s de la Virginie (partie
occidcntale), a Staunton ; el docleur John M. Galt, de I’asile d’ali6n6s
dc la Virginie (partie orientale), 4 Williamburgh.
Unc commission , chargee de prdparer les IravauT dont l’assembl4e
aurait a s’occuper, proposa le renvoi d’un certain nombre de questions
imporlanles a des commissions spcciales, qui auraient a faire, a la pro-
chaine reunion, des rapports sur chacune de ces queslions. Cette pro¬
position fut adopl4e, el les commissions nommdes furcnt ainsi corapo-
lo Pour le traitement moral de la folie : MM. Brigham, Cutter ct
Stribling.
2" Pour le traitement pharmaceulique dc la folie: MM. Woodward .
Awl et Bell
3'> Pour la contrainie ( Pieslraint) ct les moyens de contrainlc:
MM. Bell, Ray ct Stedm.in.
4" Pour la construction desetablissements d’aliends: MM. Awl, White,
Bell, Butler, Galt et Ray.
6* Pour la jurisprudence de la folie : MM. Ray, Stribling et Sledman.
G” Pour les moyens dc prevenirlc suicide : MM. Butler, Kirkbride el
Earle.
7" Pour I’organisation des hospices d’alidnds, ct la composition d’un
manuel pour les intirmiers et gardiens: MM. Kirkbride, Brigham el
Galt.
8o Pour les statistiques de folie: MM. Earle, Ray et Awl.
9i Pour le soutien des alidnds pauvres: MM. Stribling, Bell et Ray.
lOo Pour les asiles spdcialement affectes aui idiots et aux ddments :
MM. Brigham, Awl et White.
11" Pour les chapciles et les aumflniers dans les hospices d’alidnds:
MM. Butler, White cl Stedman-
12“ Pour les ndcropsies: MM. Kirkbride, Stedman et Galt.
13» Pour I’dtudc comparative du traitement dc la folie dans les dla-
blissements publics et dans la pratique privde : MM. White Ray et
Butter.
14” Pour les asiles deslinds aux hoiumes de coulcur : MM. Galt, Awl
et Stribling,
16“ Pour les precautions speciales a prendre a I’dgard des ali4n4s pri-
sonniers : MM. Brigham, Awl et Bell.
16" Pour I’itude des cau.ves de la folie cl des moyens de la prdvenir:
MM, Stribling, Kirkbride et Brigham.
Chacune des questions renvoytes aux commissions fut disculee par
les membres reunis de I association, ct il fut decide que ces commissions
feraienl Icur rapport a la premiere rdunion.
On ailopta en outre les propositions suivantes :
i» Les mficiccins des dtablissements d’ali4n6sdesElats-Unis sonlpri4s
cle publier leurs rapports annuels in-ociavo et dans le format gen4rale-
ment adopttS.
2" Les medecins cn chef des difT4rents 6tablissements d’alidn^s ac-
tuellemcnl eiistanls dans les Etals-Unis, on qui seront fondfo avant la
Broebaine reunion, sont de droit membres de I'associalion.
•3" Les membres de rassoeialion qui seront en Europe a I’epoquc de
la reunion de I’assemblee des medecins des 4tablissetnents d'alidnds
dans la Grandc-Bretagnt;, sont autorisds a reprisenter I’association 4
cette reunion.
4" Un extrait des travaux de ^association sera public dans The ameri-
can Journal of iiisimiiy ct dans The americal Journal of medical seieuces.
La prochaine reunion de I’association aura lieu 4 Washington le
deuxieime lundi du mois dc mai 1840. ’
vabi6t£s.
155
PBOPOBTIOH UES RECninrES cnsz LES ALIENEES , LES IDIOTES ET LES EPILEP-
TKjnES ADMISES A l'hoSUCE DE LA SAIPKTRIERE DR 1840 8 1845.
La population de la cinquieme division de la Salpetricre (ali6n6es en
traitementetchroniques, idioies et ^pilepliques) elait, au 34 seplembre
dernier, de 1,438
Sur cette popolation, il restait des admissions anlSrieures a 1840 559
Lc nombre des rcslantcs, sur les admissions qui ont eu lieu de-
puis le l"''janvier 1840, cst done dc 8G9
Lc nombre des rcchules constatfics sur ce dernier nombre dtant de 141
la proportion des rechutes est 1 sur 6,16 entries, el cette proportion dc-
vrait peut-filre elre plus forte encore, car il pourrait bien exister quel-
ques rechutes qu'on n’a pas iti a mcme d’indiquer lors des admissions.
La memo observation n’a pas 6t6 faite pour les aliinies dont I’admis-
sion reraonte au-dela du 1" Janvier 1840, parce qu’alors les rechutes
n’ilaient que fort rarement indiquics.
A M, Is docisin Baillarger,
Jlonsieur et tris honori confrere,
J’ai lu, avec beaucoup d’inliret, dans le dernier cahier des Anuales
midico-psychologiques , un memuire sur les ballucinations, parM. le
docteur Macario. L’autcur itablil ainsi la iliiorie des hallucinations:
« Tout le monde salt que la perception ou la sensation, car ces deux
» mots sont synonymes, a lieu a la suite d’une impressiou sensoriale.
» Or, pendant cet acte mysterieux, il faut de toute nieessiti adraeltre
» un ibranlement particnlier, la vibration de certaines fibres , une mo-
» dification moliculaire quelconque du centre cirebro-spinal; car si
n cet organe restait cn itat de repos , la perception ne se ferait pas et la
» sensation n’aurait pas lieu... C’est done le cerveau, centre de pereept-
ution, qutvoit, quientend, qui sent, etc... Cela posi, pourquoi,
» dans certaines circonstances, le cerveau ne se lrouverai.t.-U ^s modifii
• de la mime maniere que lorsqu’il resoit une impression? Si ccla itait,
» et c’est probablemcnt ce qui arrive dans les cas dont il s’agit, on au-
» rait sensation malgre 1‘absenee de toute impressiou sensoriale, et par-
B tant il y aurait hallucination... » (P.332,)
Permettez-mol de rappeler ici que dija, en 183T, j’avais emis la
meme idie sur ce sujet, dans un mimoire lu a la Sociiti royale d’agri-
culture, sciences et arts du Mans, et imprimi dans le Bidleiin de cette
Sociite, t. H, p. 161 et sutvanles, in-8, t83T.
Ce mimoire est resti inconnu, sans doute. I.es Anmks iMico~
psychologiques n’existalent pas alors j les mideeins d’aliines, oubli^s
dans les provinces, n’avaicnt pas a Paris, unc tribune pour se tairc en¬
tendre ; leurs eftorts itaient ignores; leurs patides iialenl sans echo.
Mon opinion el celle de M. Macario different en un seul point, et
encore cette diffirence est bien plus dans les mots que dans les choses.
Les mots perception et sensation ne me semblcnt pas avoir la meme
signification, je ne puis les considfirer comme synonymes. La pereepllon
est un fait simple; la sensation est un fait complexe. Cette distinction
n’est pas inutile dans I’^tude des hallucinations.
156 VARIflTjtS.
Voici le passage de ce m(itnoirc , dans lequci je cherchais A me ren-
dre comple du mode de production des hallucinations, et de leur in¬
fluence sur i’cntendement: « Chez I’homrne dont ics facultds mcntales
» ne sont pas troublfies, la sensation n’cst pas un fait simple : c’est unc
1) opdration composfc do trois elements, dc trois phenomcnes presque
» simultan6s, presque indivisibles, ct cependant bicn distincts, car ils
» ont pour sidge trois organcs diffdrents. Ce sont: l" i’iitipression des
» objets extfirieurs sur les papilles nerveuscs; 2“ la transmission dc
» cette impression par les nerfs; 3° la perception dans le cerveau.
» La reunion de ces trois fails, leur parfaite harmonic constiluc la
» sensation dans I’ordre normal, a I’etat physiologique.
» Mais souvent il arrive, dans I’clat de maladic, que les deux premiers
» cessent d'avoir lieu. Alors nous avons la perception d’objets a I’oc-
» casion desquels nulle impression n’a die recue , nullc impression n’a
» ete Iransmise.
» Nous percevons des images dont les materiaux n’cxislcnt nullc part
» dans le monde qui nous enloure, ct auxquellcs nos sens demeurent
» etrangers. C’est ainsi que souvent on voit dcs aveuglcs cpiouver des
» hallucinations dc la vue, ct dcs sourds des hallucinations de rouic.
» Cette alldration se raanifeste chez I’homrae dont la raison est ditja
atroublde, on bien elle se ddveloppe dans une inlclligence encore
» intacte. '
» Dans le premier cas, Thomme alidnd est promptement convaincu
B de la r^alitfi de ses fausscs perceptions , car il ne trouve plus dans sa
» raison la rectitude et la force n^cessaires pour dissiper son erreur. Sou-
» vent merae les objets extraordinaires qu’il pergoit sont en harmonic
» avec I’dgarement de ses iddes: ils semblent venir alimenler son ddlirc
I et conlribuer a son developpement.
» Dans le second cas, I’intelligence , forte et puissantc , resisle quel-
quefois longtemps, quelquefois toujours, aux ddeeplions qui la pour-
suivent, et apprdcie a leur juste valeur ces perceptions Irompeuses.
» Mais souvent aussi notre raisoti faliguec, dpuisec par la lutte
qu’elle soutient sans relilchc, finit par sc rendre, etnous croyons a
I’existence r^elle des objets que nous croyons voir, cnlendre, toucher.
Et quel moyen de ne cider jamais ? Car, enfln, dans I’itat de santi,
nos sens nous apportent le plus grand nombre de nos idies; ils sont
le principe de nos plus fermes croyanecs ; ils sont les avenues de noire
Ame , suivant Ic mot de M. Aiibert. Comment ne pas croire , faibles
que nous sommes, a I’existencc d’objets que nous entendons, que
' nous voyons sans cessc aupres de nous ?, Un de nos malades croyait
voir un inorme serpent pret a la divorer. Je m’elTorcais de dissiper
son erreur; il me repondait: Mais je le vois eomme je vans vois; je
Cemends eomme je vous'emends ; il faiU done croire aussi que je ne vous
vois pas, que je ne vous emends pas. » (Memoire citi, p. 178.)
Veuillez, etc..
G. Etoc-Debiazy.
Le Mans, ce 22 novembre 1815.
Paris. — Imprimerie de Booroognk et Mabtimet, rue Jacob, 30.
ANMLES MEDlCO-PSYCflOLOGlOUES.
JOURSfAIi
de lloatoniie, da la Pbysiologia el de la Palliologie
SYSTEME NERVEUX.
QUELQUES MOTS
SllR LA LIBERTE DE DISCUSSIOiV
ANNALES M^DICO-PSYGHOLOGIQUES.
Dans son N° de septembre 18^i5, la Revue medicale conlient
sous ce litre : Amulette de Pascal, un article signe A. E., ct
qui commence ainsi: « Les doctrines philosophiques des An-
nodes medico-psychologiques, si on en juge d’apres I’article de
M. Lelut sur Pascal et par celui de M. Maury sur Touvrage de
M. Brierre deBoismont, sonlfraiiciiementanticalholiques.» Cette
reflexion, dont nous n’avons point ii nous plaindre, puisque,
finoncee en pareils termes, e’.le est parfaitcment exacLe, laisse
nfiaumoins planer quelques incertitudes sur la direction imprir-
mee aux Tnno/fis, incertitudes toujours facheuses et qu’il im-
porte de dissiper. Certes, et nous sommes de cet avis, jugees
d’apres les articles de MM. L61ut (1) et Maury (2), les doctrines
(1) De Vamulelle de Pascal, Etudes sur les rapports de la santd de ce
grand liomme a son genie, par M. Leiut. IV<» de Janvier et mars I8i5,
1. V, p. 1 ctlST.
(2) De I’Hallucination considiric ait point de vite philosophiqite et liislo-
riqae, par M. Al. Maury. N“ de mars 1845, t.V, J). 317.
ANNAI,. MRn.-?SYcii. T. VII. Mar.s 1848.' 11
158 QUELQCES MOTS SUR LA LIBERTY DE DISCUSSION
philosophiques des Annales mddtco-psycholoijiques sonl incon-
teslablement anticatholiques; mais on ne juge pas les doctrines
philosophiques d’un journal qui compte trois annfies d’exis-
tence, d’aprfes deux articles seulement Au moment meme ou
r^criyain dela Revue mMicale r^digeait son travail, les Annales
en publiaient un on I’article de M. Maury fitait, de la part de
I’un des redacteurs en chef, I’objet d’une opposition vive,
franche, spontanfie et r6solue (1). Nous regreltons qu’elle n’ait
point §t6 remarqude par M. A. F. Sans mentionner d’autres
Merits publics antfirieurement, et revdlant des tendances dignes
assur^ment de sa sympathie, il nous suflil de rappeler cettc r6-
ponse de I’un des r6dacteurs en chef pour ne laisser aucun
doute sur la direction imprimee a la redaction de ce recueil.
Voici comment, en Janvier 1843 , nous nous expriinions dans
I’introduction plac6e en tSte du 1" volume de la collection:
« Entre tons les problfemes les plus e|eves de la philosophic, il
en est un qui domine la science de I’homme moral et intellectuel,
et dont I’intervention, contenue dans de justes limites, ne sau-
rait 6tre 6cartee. Ce probl6me , qui agite deux grandes 6coles,
I’ecole spiritualiste et I’&ole mat6rialisle, aune importance trbp
grande dans la direction des recherches physiologiques et pa-
thologiques sur le systbme nerveux, pour que nous nous abste-
nions d’en faire mention. En presence des d6bats qu’il suscite,
non seulement dans les 6coles de philosophie, mais encore dans
les6colesdem6decine, ilest impossible d’imposer 4 nos collabo-
rateurs une neutrality absolue. Les convictions les plus opposies
sont appelees d se faire jour dansce recueil. Dans I’dtat actuel
des intelligences, il y aurait pudriUtd et faiblesse d’esprit It ne
pas accueillir avec empressement leconcours de tons les amis
sinedres de la science. Nous reconnaissons d’ailleurs que la di¬
versity des doctrines, en variant les aspects d’un probldme et en
(l)Voir leComple-roiiduderouvrage deM.Brierre deBoismont sur les
hallucinations, par le docteur Cerise. N* de septembre 1845, t. Vi, p. 300.
DANS LES ANNALES MiiWCO-PSYCHOLOGlQUES. 459
mullipliant les points de vue de I’observation, sert a faire surgir
des verites parlielles qui eusseut echappe aux disciples d’une
meme ecole. Celui d’enlre nous qui est plus particuliferement
charg6 de la redaction des g^neralitds m^dico-psychologiques
est convaincu que ces g6neralites ne peuvent 6tre largement
concues qu’au point de vue de la duality humaine; mais cette
conviction ne remp§che point deremplir consciencieusemenl et
loyalemcnt son role de collecteur des travaux. Si nous finon^ons
ici sa pens6e personnelle, c’est parcequ’il veut fitre fidble it ce
roie, sans etre suspect^ d’eclectisme.
» En admettanl des travaux ayant pour point de depart des
principes divers, souvent opposes, nous admetlons n6cessaire-
ment la discussion. Cette discussion a des liiniles que nous de-
vons precise!’. Les idfies qui sont susceptibles d’etre controver-
sdes avecle plus d’ardeur sont precisenient celles qu’il convient
d’expriiner avecle plus de reserve et de convenance. II faut dviter
d’apporter dans le debat cette amerlume qui irrite et sdpare les
personnes sans combler Tabime des doctrines dissidentes. Les
subtilitds abstraites, les declamations, I’ironie, ne doivent pas
tenir la place d’une discussion grave et serieuse. Exprimees
convenablement, les idees emanees des ecoles les plus opposees
seront egalement accueilliesp)ar nous; elles seront publides sans
mutilation et discutees saris aigreur. Ge n’est done point aux
iddes, mais li la forme dont ces idees sont rev6lues, que nous
croyOns devoir imposer des limites. Ce qui inspire la forme ,
c’esl le sentiment: or, le sentiment qui doit nous animer les
uns et les autres, c’est celui d’une bieuveiliante fraternitri. La
diversite des points de depart ne doit point faire oublier I’iden-
tite du but. »
Ainsi, dans la pensee qui a preside a la fondation des Annedes
medico-psychologiques, non seulement les travaux servant de
driveloppement aux principes les pi us opposes doivent y etr'e ac-
cueillis avec une faveur egale, mais encore la libre discussion
doit y etre ouverte h tons sur ces memes travaux. Il en rrisulte
160 QUELQl'ES MOTS SUR LA LlRliRTf; DE DISCUSSION
que n’ayain point mission de repr^senter une doctrine philoso-
phique plutot qu’unc autre, ce reciieil doit les accepter toutes,'
el la condition toutefois qu’aucune d’elles ne s’y inontre impe-
rieuse et dominante. Lc debat conlcnu dans les limites que nous
venons do rappcler doit y fitre libre, assure et impartialemenl
accepts par la redaction (1).
Ce que nous disons ici pour I’honorable ficrivain de la
Revue medicalc, nous le disons aussi pour d’autres critiques
qui out cru entrevoir dans XesAnnales des tendances tout-?i-fait
opposecs ii celles qui ont frappe M. A. F. Nous le disons aussi
pour nos lectcurs. Ceux-ci ont dfl voir avec quelque surprise
une discussion' asscz vive s’elever dans les Annales enire un
ficrivain fitranger a la rfidaction ordinaire et I’un des rfidacteurs
en chef, lls ont du surtout s’fitonner de voir ce dernier Stre, dans
son propre journal, I’objet, ou, si I’on veut, I’occasion d’uno
polfimique tres anirafie (2). lls comprendront maintenant que
cela devaitetre ainsi, d’apres le principe de libre discussion que
nous venons de rappeler. Le rfidacteur, qui avait consacrfi six
pages ii allaqucr le travail de M. Maury, devait subir I’attaque li
son tour et sur le mfime terrain, en prfisence des inemes lec-
teurs. Rien de plus simple. Envoyer se dfifendre ailleurs un
ficrivain qu’on attaque chez soi, n’fitait ni loyal ni chcvaleres-
que. Et parcc qu’on lui accordait I’hospitalitfi de la defense ,
ce n’fitait pas une raison pour lui fairc des conditions. I] fallait
lui laisser le cho x des armcs. 11 a usfi largeraent de la libertfi,
en 2A pages, et il a bien fait. 11 a frappe d’estoc et de laillc, tout
a son aise, et nous ne nous en plaignons point. En nous portant
des coups vifs et rfipfitfis, il nous a prouve que ses adversaires
(I) Faisons remarqueren passant quo les questions philosophiques cl
surtonl les questions religieuses" sont Ires rarement cl loujours forlindi-
reclemcnt agilers dans les funnies.
(1) Voirlc complc-rendu de I'ouvragc de M. Calmeii sue la Fulie dc-
ptiis la rcnaissauci’ jusqu’au si'ecle, parM. Maury. N* dejanvier )84C,
t. vir, p. no.
DANS XES ANN ALES M£DIC0-PSYCH0L0G1QUES. 161
n’6taient pas aussi dignes de pitie qii’i!' avail bien voulu le dire.
Comme il les avail declares renverses d terre meme avant le
combat, comme il s’6tait declare trap charitable pour les frapper
deux fois, c’est une bonne fortune pour nousd’avoir ete frapp6s
do plus belle el de plus en plus fort. Une pitie reelle nous eflt
bcaucoup nioins flatt6s. Nousavons aiiisi I’avantage rare d’dtre
ballus, bien battus et contents, d’autaiit plus contents que, en
dernier r&ultat, nos Annales y out gagne un bon travail, un tra¬
vail sdrieux, s’engageanttrds avant dans leddbatscientifiqueet,
nialgrd des apparences un peu rudes, beaucoup plus reservd
dans son argumentation, beaucoup moins dogmatique dans ses
affirinations, et partant plus susceptible d’une discussion ap-
profondie, qu^celui auquel nous avions rdpondu (1). Notre
(I) Cello reponse a paru peuconvenablo a qiielques personnes. Cela
tient a ce qu’clles y out vu des allusions malveillantes qui n’etaient
pas dans nos intentions. La doctrine sur le rCle dc la pathologic incn-
tale dans la philosophic dc I’histoire, enoncfic on tcrincs si absolus par
M. Maury, nous a paru eirange, assezdirange pour qu’cllc ne f&lpointde
notre part I’ohjet d’flne critique meticuleusc et par trop discrete. Nous
n’avions devant nous qu’un adversairc : I’idcc telle que I’avait deve-
loppcc M. Maury; nous ne pouvions cn avoir d’autres Si nous'avons
porie notre critique au-dcla , ce n’est point dans la sphere par’iculicrc
d’un auteur quo nous hnnorons sincerement. Non, nous nous adressions
a lous les hommes de lalciit qui, exag6rant I’inlluencc dc I’hallucina-
lion et dc la folic sur le gOnie ct les actes dc quclqucs personnages
cclobres, professent avec plus ou moins de reserve la doctrine for-
mulee sans reserve aucunc par M. Maury, ct par M. Maury scul. En
Angiclerrc, en Allemagnc, cn Italie, il estdes medccins qui out finiis
des idies cn harmonie avec cette doclrinc. Nous venous de recevoir a
I’inslanl un memuirc d’un medecin distingue de Milan, M. le doc
leurVcrga.oii dies sont invoquees dans I’apprteiation du rdle des
hallucinations qui ont afflige le Tassc. En France, M. Leurct ,
M. Calmcil cl bien d’aulres les ont cxprim6cs; ct bien que M. Ldul les
ail plus particullcrcmcnt devcioppdes dans dc savantos monographics,
dc maniirc a. les fairc servir pcul-fclre a I’idification ull(5rieurc d’un
systeinc, nous ne I'en regardons point comme I’uniquc auteur respon-
sablc. Quoi qu'il cn soil, nous saisissons ici I’occasion de ddeiarer, et
162 QUELQUES MOTS SUR LA LIBERTY DE DISCUSSION, ETC.
iinpartialitfi nous prescrit cel eloge, dontpersonne ne suspectera
lasinc6rite. Ler6dacteur d’un journal doit savoir sacrifier & pro-
pos ses petites vanit6s & I’interfit de Ja science aux progres de
laquelle ce journal est consacre. Je consentirais 5 etre attaque
souvent et toujours aussi vaillamraent, si, pour prix de mes
d^faites, les Annales recevaient, chaque fois, un aussi remar-
quable travail. Le vaincu, plutot que le vainqueur, recueillerait
alors le fruit de la victoire.
Nous n’avons point, coinme on le pense bien, I’intention de
rentrer ici dans le debat sur le role de la palliologie mentale,
dans la philosophie de I’histoire, ou , en d’autres termes, sur
le role de rhallucination et de la folie dans la suite des vicissi¬
tudes politiques et religieuses de rhuinanit§. As fildinents de
cette question sont nombreux, et trfis complexes; ils pourront
gtre, dans ces Annales, I’objet de recherches ultfirieures.
Quant cl la question elle-mfime, si jamais elle est posfie, nous
croyons que, pour le moment au moins, toute discussion doit
etre suspend ue.
Nous avons 6crit ces lignes dansle seul but*de rappeler li nos
lecteurs que, apres avoir proclarae, il y a trois ans, le principe
de llbre discussion, nous nousy sommes montre invariablement
fidele. Les r6dacteurs devaient respecter ce principe dans leurs
rapports avec leurs collaborateurs, et, au besoin, donner les
premiers I’exemple d’une soumission parfaife. C’est ce que
nous avons fait. CERISE.
nous le faisons librement, spontancment, que nous avons pour la per-
sonne et pour les travaux de M. I.dlul I’cstimc la plus sincere, la plus
vraie. Quand nous n’admeltons point une idde qu’il 6nonce, nous sym-
palhisons avec sa maniere de Tfinoncer, maniire simple, convenable,
modesle, grave et mesurde, qui est cellc d’un dcrivain consciencieux et
erudlt. Ainsi 11 ne nous cofltera nullemcnt de dAclarer que si quelqucs
unes de nos paroles ont pu blesser M. L61ut, nous les rdtractons vo-
lonliers, avec I’cspoir qu’il voudra les oublier pour ne plus songer,
comme nous le faisons nous-meme, qu’aux avantages d’une libre dis-
oussioti.
Palbologie.
MALADIES MENTALES.
DE LA STATISTIQUE
APPLIQUES
A L’^TUDE DES MALADIES MENTALES.
PDBLICATION d’ON ANNnAIRE HISTORIQUE
ET STATISTIQUE DE L’ALI^NATION MENTALE COMME COMPLEMENT
DM ANNALES MEDICO-PSYCHOLOGIQDES.
Lettre d M. Renaudin , medecin en chef, directeur de rasile
des alienee de Fains.
Monsieur et triis honore confrere ,
Vous m’avez adressfi, dans voire dernifere lettre, quelques
considerations sur la direction ii iniprimer aux Anna/es meWco-
psyehologiques ; vous avez surtout insistd sur I’utilitd qu’il y
aurait & donner dfisormais plus d’^tendue aux recherches statis-
tiques. C’est sur ce dernier point que je vous deniande la per¬
mission de vous soumettre quelques id^es.
Les recherches statistiques ont assurSinent rendu de tres
grands services a I’dtude des maladies mentales; mais, renfer-
mSes aujourd’hui dans im cercle dtroit consacrfi par I’habitude,
elles cessent, a mon avis, d’avoir dfeormais une utilitfi aussi
grande. Si vous parcourez presque tous les travaux de ce genre,
vous verrez que les fails nouveaux qui en ressortent sont pres¬
que nuls.
Je ne niepas qu’il n’y ait eu ddjh quelques innovations heu-
reuses; je suis loinde prdtendre qu’entre tant de notices statis-
164 Dli LA. STATISTIQUE
tiques sur Ics asiles, il n’y ail absoluinent aucune differeiice;
mais ces innovations, d’ailleurs de pen d’importance, sont faites
par des hommes isolds, et quelque noinbreux que soientles ma-
lades d’un asile, les fails qu’iin soul raedecin pent enregislrer
ne sauraient donncr des r6sultals dcfinitifs.
D’aiileiirs ces rcchcrches onl souvent leur point de dipart
dans des idees spiciales.
Supposez, par exeraple, une statisliquc tendant ii iclairer la
proportion relative des dilTercnls genres de foUe, vous vojez
qu’il faut d’abord adopter une classification : or, si celte classi-
licalion s’eloigne de celle qui est geniralement adinise, il faudra,
pour repiterces recherclies, adopter aussi la classification nou-
velle, etc... Ainsi, outre que cestravaux reposent sur trop peu
de fails, ils portent souvent, passez-moi le m?t, uii caractire
d’individualite qui les rend difficilement comparables liceux qui
ont ete entrepris sur d’autres bases.
11 y a done deux clioses facheuses pour les recherclies sta-
tistiques appliquies ii la folie : e’est, d’une part, qu’elles rou-
lent, cn general, sur des points toujours les mimes, et de
I’aulre, que les questions nouvelles qu’elles soulevent, trop
rarement d’ailleurs, sont itudiies par des hommes isolis, et
donnent des risulials qui reposent sur un trop petit iiombre
de fails. En outre, cfes recherches „ enlreprises quelquefois d’a-
pris des idees differenles, sont difficilement comparables entre
dies.
Les travaiix stalistiques qn’on aurait pu jusqu’ici publier
dans les Annales medicn-psychologiques ne consistent guere
qu’en des notices isolies qui, paraissant ainsi successivement
sans lien entre dies, n’offriraient qu’un micliocre intirit. Nous
n’avons point regu de travaux d’ensemble, etje ne sache pas
que d’autres journaux en aient publii.
Voilii, monsieur et tres honori confrire, ce qui peut-ilre nous
a empiches de donncr une place plus iteiidue auxnoiicesslalis-
tiques. Nous souimes , en eUcl, convaincus que cetle partie de
APPLlQUfili A L’fiXUDli DliS MALAUlliS MliNTALliS. 163
I’hisloire des maladies mcutales a bcaucoup perdu dc son int6-
ret ct dc son iinporiance par I’espece dc inonotonie qu’oUrent
les difterenls iravaux, par leur isolement, cl ciifm par I’absence
d’un lien uniforme qui les relic et permellc de les comparer.
Nuldoutecepondant quo la slatislique appliquee 3 I’ctudedes
maladies mcnlalcs nc puissc encore contribuer puissamment
aux progress de la science; mais peul-etre serail-il nccessairc
d’entrer, sous ce rapport, dans une nouvelle voie.
Le raal cst dans I’isolement et I’absence d’homogeneite pour
les li-avaux.
Le remede doit etre dans des Iravaux entrepris en commun
et sur des bases uniforraes par une association de medecins.
Nulle part, en effet, le principe si utile et si fecond de I’as-
sociaiion ne me semblcrail devoir produire de meilleurs et de
plus stirs r6sullals. Prenons quelques questions enire tant
d’autres qui se pr&entenl et que la slatistique pent resoudre.
La paralysie g6u6rale des alienes est un sujet d’une extreme
importance, el qui est encore loin d'etre 6puise. Or, supposez une
association de vingl medecins d’asiles d'alieufis apparteuant aux
diCferentes parlies dc la France, et poursuivanl en commun la
solution de certaincs questions que la slatislique peut eclairer.
Vous voyez qu’apres quelques anneesvous pourrez, aoec me
masse considerable de fails , repondre d’une maniere definitive
aux questions suivantes :
Quelle est dans les diverses parties de la France la propor¬
tion des alienes sans lesion des mouveincnts, el des paralytiques
alieufis? Quelle est la frequence relative de ia paralysie g6nerale
chez les hommes et cbez les femmes; sa dur6e moyenne dans les
deux sexes; Page moyen auquel elle siirvient; I’influence des
saisons sur sa production; la proportion des malades qui ont
des idees de grandeurs; etc., etc. ?
Permeltez-moi dc rappeler a cetle occasion un travail de sta-
tistique que j’ai public I’aiiuec dernifere dans les Annales.
J’ai essay6, 31’aidc de ti53 observations, de tl6couvrlr ;
166 DE LA STATISTIQUE
1° Si la folie de la m6re, toutes choses 6gales d’ailleurs, est
plus fr6querament hereditaire que celle du p&re.
2“ Si, dans les cas de folie hereditaire, la raaladie de la mere
se transmet a un plus grand nombre d’enfants que celle du
p6re.
3“ Si la folie se transmet plus souvent de la m^re aux lilies,
et du p6re aux garcons.
La solution de ces questions n’est assurfimcnt pas sans in-
t6ret sous le rapport de la physiologic pathologique; maisquand
cette solution sera-t-elle obtenue ? Qu’cst-ce que observa¬
tions pour juger des questions de cette nature? Ce que je n’ai
pu faire seul que d’une maniere provisoire , aprfes dix ann6es
de recherches, une association de m^decins le ferait en peu de
temps d’une maniere definitive; car cette association serait
bien vite en possession de plusieurs milliers de faits.
Je pourrais repeter pour cent autres questions ce que je
viens de dire de la paralysie generate et de I’heredite de la folie.
L’etude de I’epilepsie, de I’idiotie, du suicide, de la folie suite
de couches, de I’etiologie generate des maladies mentales, per-
mettraient, en effet, de soulever une foule de questions nouvelles.
Je n’ai point parle jusqu’ii present des resultats statisliqucs
deja obtenus, et cependant, sous ce rapport encore, peut-Stre
y aurail-il beaucoup a dire. Plusieurs de ces resultats, en effet,
auraient besoiu d’etre soumis a un nouvel et severe examen.
En resume, ilfaut, pour que les donnees statistiques aient
une veritable valeur :
1° Qu’elles reposent sur des faits tres nombreux;
2“ Que ces faits aient ete recueillis d’apres des idees commu¬
nes, et, parconsequent, qu’ilssoientparfaitement comparables.
Or, ces deux conditions ne peuvent etre obtetiues pour beau-
coup de pointsdel’etudc des maladies mentales que par une as¬
sociation de medecins travaillant en comraun a la solution de
questions discutees it I’avance.
Sans enlrer ici dans les details d’execulioii, je ne verrais, je
APPLIQUEE A t’flTUDE DES MALADIES MENTALES. 167
I’avoue, rien de bien difficile dans la formation d’une sem-
blable association. Les medecins anglais et americains out fait
beaucoup plus, el paraissent n’avoir qu’i se louer de s’etre
ainsi r^unispour iravailleren commun eteclairer certainesques-
tions spficiales.
Quant k la publication des travauxde I’association, elleserail
d’avance assurfie dans un supplement des Annales medico-psy-
chologiques que nous publierons dfisormais, chaque annfie,
le 1“" avril, sous le litre de :
Annuaire historique et statistique des etablissements d’a-
lienes.
Get Annuaire aura la m6me 6tendue et le raeme format que
les cahiers bimensuels des Anmles.
II comprendra:
1 ” La liste g6n6rale des medecins des asiles d’aliends de France;
2" Un extrait 6tendu de la statistique gendrale des asiles d’a-
lienes publiee par le ministere du commerce;
3° La statistique annuelle des hopitaux de Paris;
A“ Celle des principaux asiles des departements;
5° Des travaux de I’association historique et statistique, siune
association de ce genre parvient k se constituer. Dans le cascon-
traire, nousrfiserverons pour 1’Annuaire les travaux speciaux de
statistique envoy6s par lescollaborateurs des Annales-,
6° Un extrait 6tendu de la statistique g6nerale des alienes pu¬
bliee chaque annde en Angleterre , et ce qu’on pourrait se
procurer sur la statistique des autres pays;
7” Des notices historiques sur un certain nombre d’asiles
d’ali6nes, notices faites d’apres un plan uniforme et dont r6ten-
due sera fix6e k I’avance ;
8° Des biographies des medecins dont les travaux ont et6
spkcialenient consacr6s k r6lude des maladies mentales.
La publication de cet Annuaire aura pour avantagc de r6unir
en un faisceau des documents qui perdent la plus grande partie
de leur intcret quand ils paraissent isoles. Elle aura aussi,
168 liXABLiSSEMENT 1)E L’ABENDBEUG.
nous I’esp^rons, pour resultat de provoquer de nouvelles re-
cherches.
Voil&, monsieur ct tres honore confrere, ce qne nous Comp¬
tons faire pour la slatislique appliquee h I’etude des maladies
mealales. Le supplement quo nous allons ajouter aux Annales
repondra au voeu que vous m’avez expnino de voir donner plus
d’exlensiou aux reclicrclics stalistiques, et j’espere pour cette
raison que cette nouvelle publication obtieiidra votre appro¬
bation et votre concours.
BAILLARGER.
PATUOLOGIE MENTALE
EN ITALIE, EN ALLEMAGNE, ET EN SUISSE.
4' Iiettre (! '.
DE L’KTABLISSEMFJT DE L’ABE^DBERG
CONSACRE AU TRAITEUENT DU CRfiTlNISME
Far le docteur GVGGSKrBUHX.
A M. le docteur Form.
Monsieur,
Mon intention premiere, en vous parlant de la Snisse, elait
de vous entretenir du cretinisnie et des rechercbes scienliPiques
qui, depuis Fodcre, out el6 faites sur la nature, la niarche
et le traiteineiit de cette horrible maladie; liiais j’ai bientot et6
entrahie si loin dans mes rechercbes sur cette affection,
que je serai oblige de consigner dans un mSmoire particulier
et ce que j’ai pu voir par mes propres yeux, et ce que
j’ai pu appreudre dans les cxcelleats. ouvrages qui, dans ces
(I) Voy. Ics Numdros de scplembrc cl de iiovembrc 1815, ct jan-
vicrl846.
fiTAnUSSEMENT DE L’ABENDnERR. 169
dernicrs temps, out file publics en Allemagne sur cc sujet. Je
vous avais proniis dans ma dcniieie leltie de vous parler de
M. le docleur Giiggeiibuh!, el c’est avec boiiheur que je rem-
plis ce devoir eiivers un confrere dont le devoucnient ra’a pe-
n6tre de I’admiration la plus vive. Un mot seulement sur le
motif qui I’a determine ii consacrer sa vie ii celte infortune.
« Appelfi un jour, dit M. Guggenbiilil, h examiner une maladie
» maligne qui depuis des siecles ravage de temps cn temps les
1) belles valines des Alpes supdrieures, j’eus occasion de voir un
» vieux crdtin qui begayait une pridre a moitid oublide devant
» une image de la Vierge, a Sdedorf, canton d’Uri. Get aspect
» dmut ma sensibilite en faveur de ces malheureux et fixa ma
» vocation. Un etre susceptible de concevoir encore la pensde de
» Dieu est digne de tout soin et de tout sacrifice. Des individus
» de notre espdce, des freres abatardis, ne sont-ils pas plus
» digues de notre interet que ces races d’animaux que Ton tra-
» vailleli perfectionner? C’cst dans ces charitables efforts, et noil
» dans de vaines formules, que consiste cet amour divin que
» Jdsus-Christ nous a enscignd ,« Ce fut done un motif reli-
gieux, degagd dans le principe de toute impulsion scientifique,
qui determina la vocation de noire confrere. Il n’en fallait pas
moins pour I’engager a commencor sa pdnible mission, et li
s’isoler avec ses malades du rcste de la society. Les commen¬
cements furent pdnibles; car, au lieud’encouragements, Gug-
genbiihl ne trouva gu6re , et ccia dans sa propre patrie, je ne
dirai pas prccisemenl de la malveillance, mais celte espece d’op-
po.sition chagrine que I’esprit de routine suscite partout aux
entreprises qui reposent sur I’esprit de devouement; la critique
ne lui fit pas d6faut. Le doute malvcillant s’attaqua aux rfisultats
qu’il publia, et le sarcasme, enfin, derniere raison de ceuxqui
n’en ont point, ne lui fut pas fipargn^. Mais des coeurs gfinereux
s’associferent bientot it son oeuvre, et I’aiderent dans I’accom-
plissement de sa mission. Des que I’etablissement fut ouvert,
le gouvernement de Berne lui accorda un subside de 600 livres:
170 liTABUSSEMENT DE L’ABENDBERG.
ceux de Fribourg, du Valais et de Saint-Gall y envoyferent des
616ves aux frais de I’Etat.
Le roi de Prusse s’y 6tait egalement interess6, et avait ordonn6
que deux enfanls de la principaut6 de NeufchStel y fussent en-
voy6s.
II se forma dans plusieurs capitales de I’Europe des associa¬
tions en favour de I’Abendberg : Hambourg fut la premiere ii
donner I’exemple. L’Allemagne avait donn6 Pimpulsfon; cette im¬
pulsion fut suivie en Hollande od Ton trouve partout tantde z61e
pourles oeuvres decharit6. L’Angleterre, enfin, dont les enfants
voyagent dans toute I’Europe, etdont un si grand nombre vient
s’etablir dans la belle saison a luterlacken, ne resia pas en ar-
rifere en fait de generosile. Enfin le professeur de Berne prfita ^
I’dtablissement naissant toute I’autorite de son nom respectable.
«11 est dfimontre, dit ce savant, que le jour u’a lui sur le cre-
)) tinisme que depuis le commencement de ce siecle, grace aux
» efforts des savants : ce sont eux qui out revfile les grandes et
a'nombreuses ramifications de cette infirmity; auparavant &
» peine en connaissait-onla nature. On n’ctait frapp6 quede ses
» fornies exag6rees, et c’est en vain que I’on tentait d’y remd-
» dier (1). Aujourd’hui cette importante question est devenue
» I’objet de I’attention genfirale. Des mMecins distingues, des
» naturalistes et des philanthrope's s’en occupent dans toutes les
» parties de I’Europe. On ne saurait meconnaitre dans ce con-
» cours une destinee providentielle, quand Ton considfere les
* divers interfits, les tendances oppos6es, les besoins et la mi-
» shre qui agiteutl’epoque actuelle. Cette foi & Taction de la Pro-
» vidence est jusiifiee par Tapprobation accord6e h Tentreprise
1 ) m. ledocteur Guggenbiihl, et par la conviction g(5nfirale qu’il
» s’agit d’uu mal et d’une infirmitd humaine pire que toute autre
(1) M. le professeur Troxler m'a raconU que lorsque les armies fran-
faiscs pSniSlrerenl pour la premiere fois dans le Valais, des soldals,
elTrayis par la vue de ces monstres (les cretins) en luerent plusieurs 4
foups de ba'lonnette.
fiTABLISSEMENT DE l’ABENDBERG. 171
» raaladie, que la pertedes senstels que I’ouie et la vue, pire que
» I’esclavage, que lesort deces inallieureux sans palriequi, sous
» le nora de Heiinathlos, soiit traqu6sd’uii canton a I’autre, car
»le creiinisme atteint simultan6nient le corps et I’arae.»
Certes si la sympathie des gens de bien etait n^cessaire
M. Guggenbiilil pour fonder son oeuvre, si le motif religieux
qui determina sa vocation dtait indispensable pour soutenir son
courage, il avait besoin en outre de prouver que I’id^e du trai-
tement du cr6tinisine n’6tait pas une pure utopie; mais qu’elle
reposait sur une donn6e scienliQque que des homines 6mi-
nents avaient dfijii proclamde, et que I’instinct populaire avait
dfijh reduite en pratique, puisque depuis longtemps les families
riches faisaient filever leurs enfants dans des lieux ofi cette ma-
ladie n’est pas enddmique, et que les habitants de Sion qui
possedent des mayens sur les hauteurs y envoient les mfires en¬
ceintes pour y faire leurs couches. Les autoritfis de toutes sortes
et les plus respectables ne lui manquaient pas. Horace de Saus-
sure, de Genhve, avait prouv6 qu’en Suisse le cr6tinisme ne
d6passait pas en general une hauteur de 3,000 pieds au-des-
sus du niveau de la mer, et que cette region atmospherique
6tait la plus favorable an traitement de la maladie (Voyage dans
les Alpes, tome II , page 187).
Plustard, I’iUustre mddecin de la Maurienne, Fod6r6, pu-
blia sur le cretinisme un ouvrage asscz connu. A propos du trai¬
tement consacrii par I’experience, il dit: « JMous en voyons un
» exemple frequent dans les enfants qui naissentdans nos vallfies,
» dont les parents fitaient alfliges de goitres et marques au coin
» du cr6tinisme. On les envoie sur les montagues oCi I’alr est sec
» et vif; au boutde quelque temps ils en reviennent plus sains,
» plus vivaces que ceux qui ont et6 allaitds dans les valines. »
Malheureusement, faute d’6tablissements sp6ciaux et manque de
ressources, les enfants ne pouvaient y s6journer assez long-
temps, et leur 6tat empirail pendant I’hiver, dpoque ii laquelle
172 fiTABLTSSEMENT DE E’ARENDBERG.
on les rapportait dans les vallces. Aiissi les deux freres Joseph
et Charles AVenzel, cel6bres par leurs recherches sur la struc¬
ture du cerveau . insislaicnt. d'apres ce quo dit M. Guggen-
biihl, « pour que les enfanls sejouriiassent plusieurs ann6es sur
» les monlagnes. D6s que lespremifires traces du cretinismeso
» inanifestent, ilfaul transporter I’enfant sur la hauteur. Lail y
» a toute amelioration aespcirer de I’influence d’une atmosphere
» pure; mais il faut les y tenir jusqu’h ce qu’ils aient atteint
» rage ou les causes ddbilitantes out moiiis de prise sur le corps
» que dans les premieres annees de I’enfancc. »
Le docteur Iphofen , envoys par le gouvcrnement de Saxe
pour etudier cetie question en Suisse, sc prononce hauteinent
pour la fondation d’instituls particuliers dcstin6s aux crfitins.
« Ces instituts, dit-H , places al’airlibre etsain, ne sent nulle
» part plus imperieusement reclames que la ou des causes en-
» dfiiniques fixcnt, pour ainsi dire, le crCtinisme an sol.
» Ces (itablisseinents etant done le seul et le plus puissant moyen
» d’extirper le erfitinisme euderaique, les administrations de
» ces localites n’ont pas de devoirs plus sacres a remplir, point
» de besoins plus urgents a combattre. » {Der Cretinixmus
rnedicinisch philusophisch imtersucht , ~\on D’’ Iphofen, Dres¬
den, 1817.)
Je pourrais encore citer beaucoup d’autorit6s; mais la plus
importante cst, pour le moment, celle de Rl. le conseiller
d’itat Schneider, qui, dans son rapport officiel, dit que les ef¬
forts de M. Guggenbiihl out reussi, et justifient les plus belles
espfirances. « Je vais plus loin , dit-il, et abdiquant tout doute,
» j’exprime la conviction intime que desormais on ne pourra
» pas plus se passer d’6tablissements semblables que de ceux
» que Ton a formes pour les sourds-muets, les aveugles, etc.
» Je crois done quo rargent consacre a faire l’exp6rieuce de
.) changer de miserables creatures, inlirmes de corpse! d’esprit,
» en hoinmes utiles, est employ^ avec fruit et sagesse; mais il
fiTARLISSEMENT DE L’aBENDBERG. 173
» importe que les parents envoient de bonne heure leurs en-
» fanls ii I’institut (1). »
Cette dernifire circonsfance est excessiveincnt iniportante,
car il ne pent entrer dans I’esprlt de personne que M. Guggen-
biihl ait la pretention de guerir des adultes. «II importe ii cet
« effet, dit-il, d’utiliser la premiere periode de la vie : les deux
» premieres annees de I’exislence sont rdpoque la plus favorable
» pour entrer & I’institut. Quant k ceux qui sont plus Sges, dit
» ce medecin, le degre de guerison et de dfiveloppement se me-
» sure sur celui de leur ineriie et de leur capacite a articuler
» des sons. » Au reste, la mSine diffic.ull6 d’dducation se pre¬
sente aussi chez les aveugles de naissance et les sourds-muets
que Ton envoie trop tard dans les etablissements. Une autre
consideration qui doit encore encourager dans reducaiion des
cretins, e’est que, si tous ne sont pas susceptibles d’apprendre
ti lire ou h 6crire , quelques uns deviennent au moins capables
d’embrasser un dtat, et de s’appliquer aux travaux agricoles et
domestiques.
Ce fut au mois de juillet 1845 que je fis I’ascension de I’A-
bendberg, sur le sommet duquel se trouve I’institution de
M. Guggenbiihl. La montagneest bois(5e jusqu’a la cinie, etl’on
ne peut y arriver qu’A pied ou a dos de mulet. Une fois parvenu
sur le plateau ou s’^lfeve I’instilut des jeunes cr6tins, tout ce que
la Suisse renferme de plus magique en beaut6s naturelles, en
sites grandioses, se dfiroule k vos yeux. Cerles il 6tait impos¬
sible de choisir une position plus magnifique et plus convenable
pour I’Mucation physique des jeunes cretins. « Rien n’y est de
» luxe, il est vrai, mais aussi rien n’y manque de ce qui est de
» premiere et meme de seconde n6cessit6. Deux sources four-
» nissent assez d’eau pour la boisson, le bain et le lavage. Le
» bois de construction et de chaulTage est sous la main, et tout
(1) Voir ce rapport dans les aclcs de ia Socifitd helvcHique des sciences
naturelles pour I’annde 1841.
ANNAI,. MED.-PSVCTI. T. VII, MarS 1848. 2. I2
'17A fiTABLISSEMEI^T DE L’aBENDBERG.
» ce que le terraiq adjacent offie a la culture est ennpIo.y6 au
»jardinage. La ferme fournitle beurre et le lait; la basse-cour,
»les oeqjfs et la yolaille; il y a une boulaugerie, et ni6nieau be-
» spin une boucherie. Des communications regulifires sont eta-
» Mies arec Unlers6e, Interlacken et autres localit6s adja-
» centes. » (D" Berchold Beaupre. Rapport au couseil de sant6
du canton de Fribourg.)
J’ai dit dans un autre endroit que M. Guggenbiihl pvait pent-
6tre exager6 le principe de M. Saussure, en placant son Cta-
blissement dans une position aussi 61evde, et qu’il aurait pu
irpuver pips d’ayantages dans le voisinage de quelque grande
ville situee dans une position saine, telle que Berne; mais j’ai
r^flechi depuis que I’aveuir des instituts des jeunes cr6tins , qui
n’est encore que dans son enfance, avait besoin d’une conse¬
cration aussi solenuelle. J’ai trouv4 dans itl. Guggenbubl un
honame aussi simple et aussi modeste que rempli de science;
les benres que j’ai pass6es ayec lui ont 6t6 on ne pent plus in-
l6ressantes : j’assistai & tous les exercices desenfants. Gesexer-
cices sont de deux sprtes, corporels et inlellectuels; ces der-
niers ne peuvent s’appliquer ii tous les jeunes malades, oudu
moins il serait dangereux en tout etat de cause de commencer
autrement que par I’tiducation physique et la iherapeutique.
materielle. «Il faut, dit M. Guggenbubl, se garder d’essais
» pfidagogiques, ou du moins ne les tenter qu’avec la plus
» grande circonspection, avant d’ayoir releve les forces phy-
y siques; tout exercice de ce genre, mal appliqu6, debilile. Il
»imporle d’exercer les organes des sens : on emploie dans ce
1 ) but les couleurs, les sons, les agents cbimiques. La plupart
» des enfants cretins sont doues d’une ouie fine, et cependant
»la facultfi de parler ne leur vient pas seulement par les ondu-
»lations sonores,, comme chez les enfants douds de tous les
» sens; la vue y est aussi pour quelque chose, et I’oeil est un
» plus puissant vMiicule d’enseignement que I’oreille. — On
» insinue souvent, au moyen d’un cornet acoustique, un mot
fiXABLISSEMENr DE L’ABENDBEHG.
175
» donn6 dans I’oreille, en marquant en meme temps & I’enfant
1 ) les inflexions des Ifivres nficessaires & la prononciation. Get
» enseignement , qui comprend surloul le c6l6 religieux et
»I’iniliation & des travaux utiles, est confi6 aux mattres. »
(Yoir le rapport sur I’Abendberg, traduction de M. le docteur
Berchold Beaupr6.)
Une fois en progres, les61feves apprennent les premieres re¬
gies de lalangue dans une grarnmaire figur^e. —Je ne puis,
monsieur , trop vous recommander sous ce rapport un ouvrage
allemand intitule : De Cart depenser et de parler au moyen de
, par Franz Hermann Grech (Vienne 1841i). Get ou¬
vrage peut etre de la plus grande ulilite aux enfants arrifires.
M. Guggenbiihl s’6tait plus d’une fois servi des lueurs du phos-
phore pour I’^criture, mais I’odeur mfiphitique de cette sub¬
stance le forca d’y renoncer. Ghez ceux qui sont plus avanc6s,
on se sert avec succfes de I’influence de la musique; j’ai vu une
dizaine de ces pauvresenfants reunis chanter avec ensemble,
soit leurs priSres, soit leurs lecons: un maitre les accompagne
sur I’orgue et leur donue le ton. On comprendra facilement
que la methode it employer pour le dSveloppement de I’intel-
ligence de ces petits etres disgracifis ne, puisse etre soumise k
des regies invariables; ils ne sont pas tous malades au m6me
degr6, et le fil qui doit guider I’^ducation dans ce chaos est
souvent difficile a saisir. Aussi quelle patience ne faut-il pas
avoir, quelle aptitude tout-a-fait speciale pour mener de front
leur Education pliysique et leur education morale; pour ne pas
donner trop it Tune aux d6pens de I’auue, pour savoir enfin
quand il faut commencer, quand il faut s’arreter ! Car,, s’il est
dangereux de chercher a d6velopper trop tot leur intelligence,
il ne le serait pas moins d’attendre que la maladie ait fait des
progres tels, qu’il ne soit plus possible de la combattre, m6me
par les spins les plus eclaires et les plus perseverants. Que, d' a ■
pr6s ce que j’ai dit, I’educateur des jeunes cretins soit oblige
d’etre en m6me temps m6decin, personne n’oserait le nier. Les
176 fiTARLTSSEMENT DE I/aRENDRERG,
indications poilr le traitement physique du crelinisine sont noni-
breuses; car il y a plusieurs varieles de celte raaladie, et il iin-
porte surlout de bien saisir les affinites qui existent entre les
scrofules et le cretinisme. Au rcste, les regies gSnerales de
traitement physique s’appliquent egalement ii I’line et a I’aulre
de CCS alTections.
La plus grande partie des Cleves de I’Abendberg se compose
de petits enfants du premier age, qui ne savent pas m6me se
tenir sur leurs jambes, et qu’il faut nourrir et netfoyer comme
les nouveaux-nes. « De Ih, dit M. Guggenbiihl, rfisulte la pre-
» miere indicalion : elle exige avant tout une extreme proprete
» au moyen de bains journaliers. L’etablissement possede un
» appareil de rotation magneto-electrique de grande force qui
» communique it I’eau sa verlu stimulantc, et qui contribue
» puissamment & combatlrela faiblesse et le reiachement propre
» a ces enfants. On y joint, selon les circonstances, I’applica-
» tion de quelques remedes, entre autres I’huile do foie de mo-
» rue [oleum jecoris aselli ); I’hydriodate de fer, les eaux de
» AVilddegg, les preparations du juglans regia et le quinquina.
1) Wais le principal agent cst toujours I’air des montagnes, que
» flullland appelait, avee raison, le premier des fortifiants.
» Pour tenir completeraent les malades dans ces bains d’air et
» de lumi^re , on a construit une grande place d’cxercicc mu-
» nie d’appareils gymnastiques, Ces exercices sont aussi favora-
» bles au dfiveloppement du corps qu’a celui de I’intelligence. »
fli. Gnggenbuhl m’a dit avoir retire bcaucoup d’effet d’appa¬
reils electro-magnetiques cenfectionnds expres, ets’appliquant,
pendant la nuit, ii la tete et aux pieds. 11 se trouve bien aussi
de frictions aromatiques. 11 n’en est pas de m@me des bains
froids, dont I’usage cstplutStnuisible aces sortes d’enfants. Les
lois qui doivent diriger leur hygiene sont aussi tr6s importantes
a observer; la plupart de ces petits malades sont tourmentes
d’un appetit devorant, et rechcrcbent precisement les aliments
qui lour sont le.s plus nuisibles. Or, I’etat parliciilierde la mem-
ISTABLISSEMliNT OE E’ABElNDBEUG. 177
brane muqueuse de I’estoinac exige un grand choix dans leur
nourriture : tons ne peuvent pas etre soumis de prime abord h
I’usage de la viande. Le lait de cbevre, qui, sur ces hautes raon-
tagnes , jouit d’une vertu speciale, pent Clre employ^ et conime
remede el coinme aliment.
L’observalion que j’ai faile ailleurs sur. les etablissemenls d’a-
lienes nouvellement cr6es, qui.refoivenl dans le principe des
malades quejusquela on avail conserves dans les families, s’ap-
plique aussi a I’institul de I’Abendberg. 11 a recu plusicurs en-
fanls qui dlaient malheureusemenl irop avances dans leur ma-
ladie : cependanl, sur le nombre lotal des enfauts traitfis, qui
cst de trenle environ, six onl ete rendus au developpement
normal de I’enfance, seize soul encore en trailemenlc(18ii4);
six , jdulbl idiots que erdtins, onl ete renvnyes ameliorfe; deux
sont morts. Le resultatde I’experience de M. Guggenbuhl luia
appris qu’il fallait trois a six ans pour guerir et developper ces
enfants cretins; mais plus le mal est attaque dans I’origine,
moins long est le temps du traitement.
Vous me saurez peut-fitre gr6, monsieur, de vous donner
I’analysede I’observalion d’une petite fille que j’ai vue a I’insti-
tut. Marie Sh., du canton de Berne , y fut admise en ,mai 1841,
a rSge de deux ans; elle presentait a sou entree les phenomenes
suivants: prostration tolale; t6te inclinfie comme celle d’un en¬
fant nouveau-ne; muscles laches, fletris; peau froide au tou¬
cher. Elle avail au cou un abces scrofuleux, et les os do la
main etaient ires tumefies et ramollis. Elat inteliectuel ; niu-
tisnie, cependant le regard ne manque pas de vivacite; elle
sourit bicnlot a sa garde, et la distingue des autres personnes.
Ce symptome donnequelque espoirau medecin, carila remar-
que que les facultes inlellectuelles ne sont pas aussi 6teintcs
chez I’enfant cretin qu’on pourrait le supposcr k la premifere
vue. Chez cette petite malade, la circonference de la tele avail,
4r6poque de son .admission, 15 pouces de Paris, 13 pouces
depuis la racinc du nez jusqu’au trou occipital; <au bout de
178 JlTABLlSSEMENT DE E’ABENDBERG.
trente moisde sfijour sur I’Abendberg, la circonffirence dela tfite
avail gagnd 2 pouces et demi. Deux mois avaient deja opere
un tel changemeni dans Texlfirieur de cette petite fille, que sa
m6re, 6tant venue la voir, assura ne I’avoir pas reconnue tout
d’abord. Mais il fallut une annee emigre de soins pour la con-
solider un peu sur sesjambes; au commencement de I’hiver,
elle apprit ii manger seule et h se tenir propre. Elle n’articula
d’abord que les voyelles, plus tard seulenient les consonnes,
et avec beaucoup de peine. La parole se retrouva tout-li-coup
aprgs une longue attente. M. Guggenbuhl a reraarqug qu’en
general le dfiveloppement des enfants cretins s’opgrait par sac-
cades; chez celle qui nous occupe, I’glucidalion des iddes et la
bonne humeur se trahissaient par les agaceries qu’elle faisait
aux camarades de son age. A qualre ans elle savait dgjk rdciter
par cceur de petites priferes; elle tricotait, faisait de la charpie
et autres ouvrages legors. Aujourd’ui sa taille et sa constitution
sont entiSrement en rapport avec son age, et son intelligence a
suivi la meme progression. Il est h remarquer que les parents
de cette enfant sont sains et intelligents, et que son developpe-
ment ne s’arreta qu’a sa deuxieme annge. Le mSme phgnomgne
s’est reproduit chez un autre enfant.
Vous me pardonnerez, monsieur, de m’etre gtendu un peu
longuement sur I’inslilut fonde par M. Guggenbuhl; le but que
se propose ce jeune medecin e.st d’autant plus important, et les
succes qu’il obtient sont d’autant'plus ngcessaires a constater,
que nous avons aussi a deplorer I’existence de cette triste ma-
ladie dans nos Pyrgnges. La France, si riche en hommes in-
struits et devoues, si fertile en ressources de tons genres, ne
restera pas en arrigre des efforts tentes dans d’autres pays pour
ramelioration morale et physique de notre espgce; bien plus,
cette question a un intgrgt europeen, puisque les malheureux
affectgs de cette infirmitg peuplent par milliers la grande chaine
des Alpes qui traverse les 6tats de Sardaigne, de Suisse, de
rAulriche, de la Bavigre et du Wurtemberg.
ljTABr,ISSEMENT't)E E’aBENDBEUG. 179
J’ai vil avec peine des liifidecins suisses mettre en doute,
nbn seulement les resultats obtenus par M. Guggenbiihl, mais
encore la possibility de rien obtenir pour la guSrisOn du crdli-
nisme. Une pareille nianiiire de voir conlredit les fails les plus
positifs. Sans doute, et je I’ai assez r6pety, I’art ne petit rifeii
cohire le cretinisme constitufi; mais les quaranle annees cjui
vicnnent de s’dcouler temoignent de ce qUe Ton a ddjii obtenu par
les changeiiients que les rdvolutions, le commerce, Findustfie
et une civilisation plus avancde ont imprimes a la face db ce
pays. Les meilleurs auteurs modernes, Roesch, Mallei, Troxler,
Demme, Iphofen, le docteur l^blin de Coire, dont j’aurai occa¬
sion de parler, et enfm le vdnerable Foderd, affirment qiieles
types horribles du crdtinisme existant en 1789 ne se retroii-
vent plus. Les gouvernemerils qui voudront s’dclairer des lu-
mieres que les mddecins ont rdpandues sur cette question pour-
ront beaucoup lorsqu’ils le voudront fortemeiit. I’ersonne, b ee
que je suppose, ne sera tentd de crier a I’absolutiSme et it
Fatbitraire lorsque des lois sdveres et spdciales ddfendront, par
example, le manage entre des individus affeetds de crdtihisilie
ou unis par des liens de parentd trds rapproches. N’est-on pas
rdvoltdquand on lit lesddtails suivants dans le premier rapport
de M. Guggenbiihl: « J’ai vu h Siene eth Fully, en Valais,
» des erdtins qui ne pouvaient se faire comprendre que par
» quelques signes, et qui, en ddpit de leur figure hideuse et
» ddgoutante, se mariaient pour mettre au monde des dtres en-
» core plus malheureux : accouplements que les lois devraient
» prohiber. On devrait agir a Fdgard du crdtinisme comme le
» culte mosaique le faisait ii Fdgard de Fhorrible mal de la
» Idpre.')
Au reste,pour dissiper les doutes existants dans quelques es-
prits a Fdgard de la gudrison possible du crdtinisme commen-
faut, je ne puis m’empecher de citer Fobservation si empreinte
de ce cachet particulier de vdritd que le docteur Odet, exer^ant
encore acluellement dans le Valais, rapporte de lui-mdme et de
180 fiTABLISSEilENT DE E’ABENDBEUG.
son frere : « C’esl en suivant ccs moyens curatifs qu’un savant
» m^decin, que je me glorifie d’avoir pour proche parent, est
» venu k bout de me remettre au raug des homines, de cretin
» au premier degr6 que j’6lais, ayant 6t6 remis par suite de
» circonslances urgentes & des mains mercenaires & IMge de trois
» ans et demi, et y 6tant reste pendant I’espace de deux ans.
» G’est encore en forlifiant le physique qu’on developpe peu a
» peu I’inlelligence de mon plus jeune fr6re, qui, encore ii la
» mamelle, fut s6par6 de sa m6re par ordre du ra6decin, et ne
» fut repris qu’au bout de deux ans et demi, epoquc du reta-
» blissement. Quoiqu’on le visiiat souvent, le cr6tinisme frap-
» pait sourdement ses facultfis intellectuelles, sous le masque
» de quelques maladies compagnes de I’enfance. Rentre li la
I) inaison, on ne fut pas peu surpris du danger qui le mena-
» cait; on mit tout cn ceuvre : mais le mal avait d^ja pris de
» profondes racines; il 6tait du second degre. Il fallait du temps
» et dc la patience. On ne se decouragea pas, ct a huit ans il
» conimenca & se faire comprendre; h neuf il arlicula des phrases
I) entifercs, et a onze il se trouva a merae d’aller au college. »
ETUDES
MALADIES INCIDENTES DES ALIENES,
Par M. le doctcur TIIORE ,
( 7' ARTICLE ) (1).
V
laJLIiADISS DE I.’EN'CEFHAEE.
RAMOLLISSEMENT DU CERVEAU.
Nous avons cu plusieurs fois cl6ja I’occasion dc faire remar-
quer que Ires souveiU, chez les alienos.les lesions les plus
profondes ne se traduiseiit par aucun syiiiptome et ne se rfive-
lent que lorsqu’une uiort inattendue, souvent produite par une
affeclion, vient mettre fin aux jours du nialade. Plusieurs ni6-
decins out fait celle observaiion avant nous ct surtout au sujet
du ramollissemeiit cerebral. M. Guiaud, medecin de I’hospice
des alienes de Marseille, dontou regrellela pcrte toute rdcente,
a remarque que cette alteration ne se prfsentc pas toujours avec
des caractferes propres; on rencontre, ,en ellet, dit-il, des ra-
mollisseinents tres dtendus, sans qu’aucun signe particulier ait
pu les faire soup?onner pendant la vie, et il rapporte a ce propos
I’observation suivante.
Un aliens niourut h rhopital de Marseille dans un Stat dc de-
perissement diarrheique : en outre des ulcerations iniestinales,
il irouva dans I’epaisseur du lobe c6rebral posterieur gauche un
ramollissenient ayant 2 pouces d’6tendue. La substance c6-
rebrale, dans tout I’espacc occupe par ce vaste ramollissenient,
etait pultacSe, d’une couleur jaunatre, et cependant rien, ab-
solument rien, n’avait pu faire soupconner pendant la vie une
il) Voir les numdros do Janvier, de Mai, de Juillct et de Septembre
184J, de Janvier et de Mai 1845.
482 flTUDES
alteration aussi grave; Ic maiade ne s’etait jamais plaint de dou-
leurs de t6te, et, quoique aliene, il les aurait accusees, parce
qu’il savait tres bien accuser celles des entrailles; point de mou-
veriients spasmodiques, point de contracliire, do paralysie,
enfin absence complete de signes propres ail raraollissenient
cerebral. Un caillot sanguin du poids de 2 onces, ayant tous
les caractfires d’un epanchement recent, fut aussi trouve dans
repaisseur du lobe posterieur gauche, et cependant Taliene en
question s’eteignit seulement sans aupun signe apoplectique.
( Gazette des hdpitaux , tome VI, n“ 77, page 318.)
M. Fabre {Lancette frangoise, tomelil, n” 33, avril. 1830)
a trouve un ramollissement tres considerable chez un aliene
asphyxie par le froid, et qui n’avait ollert aucun signe de para¬
lysie.
M. Calmeil rapporte deux observations analogues. Dans I’une
la lesion occupait le cerveau, dans I’autre la pulpe rachidienne;
rexistencedudesordre n’avait point ete prevue. {Paralysie des
alienes, page 243 etsuiv.)
M. Leiut {Joum. hebdom.,Un\ 1830, page 305) a ren¬
contre aussi un ramollissement tres etendu chez un epileptique
mort pendant une attaque. Aucun symptome n’avait pu faire
soupfonner I’existence de cette affection.
Le fait que nous allons ajouter k ceux qui viennent d’etre
cites cst encore plus iuteressant, parce que, li I’autopsie, on a
trouve non seulement un ramollissement trfes etendu, uiais en¬
core la meningke la mieux caracterisee.
OBSERVATION PREMlliRE.
Signes dc*(Jt5rai!nce avec paiMlysie gendrale; tout a-coup perle de connaissance ;
coma profond; rdsolution gdndrale; mort an bout (le sept beiires; ramollisse-
inent du cerveau avec foyers purulents et meuingite.
Gresse, 3ge de soixante-douze ans, cocher, a cesse de tfa-
vailler depuis neuf ans. II abusait des boissons alcooliques; il a
eprouve de vifs chagrins, et a presenle graduellement tons les
signes d’une demence accompagnee de paralysie generale. II y
SUR LES MALADIES INCIDENTES DES ALIENES. IfeS
a six seinaines, la parole s'embarrasse davantage, la mfiirioire
se perd cotiipletement; il derieht tres agite pendant la nuit.
Trois semaines avant son admission a Bicetre il est aiteint d’un
drysipaie de la face pour lerjuel il esl conduit a I'hSpital Beaujon,
d’ou il est envoye a I’hospice de la Vieillesse (horames), dans les
premiers jours d’avril 1839.
Examind au momciu de son enlrde, il pi-6senle des sympldmes
non douteux d’une demence avec paralysie gfinfii'ale. Il repond
mal aux questions qu’on lui adresse; un peu d’incohdrence
dans les paroles ; la voix est tremblante; il se tient mal sur ses
jambes; il mango avec appetit, n’a point de fifivre, dort tran-
quillement, n’accuse aucune douleur de lete, et presente, sauf
sa maladie mentale, toutes les apparences d’une bonne sanld.
Le 17 avril, vers huit heures du soir, au moment ou il venait
de se coucher, il perd tout-a-coup connaissance : coma pro-
fond , respiration stertoreuse, yeux convulses en haut, reso¬
lution gendrale, bouche bfiante , selles et urines involontaires,
pouls fort et plein, a 120.
Pr. Saignee delO onces; sinapismes.
Il nieurt a deux heures du matin dans cet tot.
Autopsie. Faitele 19 avril; temperature de -f 7°.
Tke. Teguments craniens, rien de remarquable, si ce n’est
une petite ecchymose sous le cuir chevelu a la partie lat6rale
droite de la tSte. Le feuillet visceral de rarachnoide et la pie-
mere presentent un peu d’epaississement etd’opacite; entreces
deux membranes il existe des trainees purulentes; dans quel-
ques points le pus est rduni en petits foyers de plusieurs lignes
de diametre, dont on exprime un liquide jaune-verdatre bien
lie. Dans d’autres points on le trouve au-dessous de la pie-mere
dans les anfractuosites cerebrales.
A la partie anterleure, la substance c6rebrale est rambllie et
s’en va en bouillie sous le dos du scalpel; la substance corticale
a une teinte violacee, la blanche a une teinte jaune assez pro-
noncee.
184 ETUDES
C’est surtoiit cu arrierc, a la partie laterale du lobe posle-
rieur, que se volt un rainollissement considerable et profond qui
precede de la peripherie 4 I’interieur; la substance cercbrale
presenle un detritus pultace grisalre au milieu duquel existent
de petits foyers purulents de la grosseur d’une lentille. Cette
lesion s’etend au-tlessus et au niveau des couches opliques dans
pfesque toutc I’etcndue antero-posterieure de I'organe. Vers le
milieu, la pulpe cercbrale preiid uue Icinte lie de vin Ires pro-
noncee. Les ventricules contiennent peu de s6rosit6. Taches
purulentes sous-arachnoidionnes de la base du cerveau.
Thorax. Les pouinons sent parfaitement sains et crepitants.
Caur. Etat normal; les orifices sont libres; un peu d’liypcr-
trophic au ventricuie gauche.
Abdomen. Cette cavite n’offre rien de particnlicr h notcr, si
ce n’est une hernie epiploi'que dans le canal inguinal gauche; le
sac est perc6 de deux ouvertures, dont I’une conduit h un cul-
de-sac, I’autre dans la cavite ou I’epiploon etait engage.
A la vue de lesions aussi graves et aussi etendues, on sc de-
mande comment il a pu se faire que le sujet de celte observation
ait presenle toutes les apparences d’une parfaile sante. 11 6,ait
dement avec paralysie generale, il est vrai; mais on ne pent
regarder ces alterations comme appartenant h la maladic men-
tale; dans quelques observations de ramollissement, aucune
maladic cercbrale n’avait ete soupconnee, et l’alien6 avail suc-
combe a une affection intercurreute. 11 n’en a point ete tout-a-
fail ainsi cbez nous; car, quelques hcurcs avant la mort, il y
avail un rcstedc connaissance, abolition de la scnsibilite, reso¬
lution geimralc, etc. .Mais est-il possible de supposer qu’unc
inflammation aussi considerable ait pu se developper en un in¬
stant dans les meninges et y deposer une si grande quantite de
pus; qu’un ramollissement qui occupait presquc toute la masse
encepbalique se fut forme quelques lieurcs ou mfime quelques
jours seulement avant la mort? Cela ne nous parait guhre
admissible. Il serait fort difficile, on raison do I’abscnce des
sun LES MALAD[ES INCIDENTES DES AElfiNtS. 185
s ymplomes, de pr6ciser rorigine, les causes et le debut de cette
afTeclioii; loujoius est-il qu’elle devait oxister dcpuis quelque
temps dejh. Lc Irailement, on le peuse bien , ne pouvait fitre
bien efiicace dans une inaladie qui se diveloppait d’une ina-
niere aussi latente et dont I’explosion a etd si voisine de la mort.
Le second fait de rainollisseinent dii cerveau que nous avons
recueilli ne devrait point a la rigueur trouver ici sa place, puis-
qn’il ne parait point s’etre deyeloppfi chez un ali6ne, mais avoir
6t6 an contraire la cause d’un dfilire nianiaque : cependant,
coinnie il ne manque pas d’interfit, je me suis crn autorise li le
rapporter. A la suite d’une attaque d’hemiplegie qui s’est ma-
nifcst6e deux mois avant la mort, I’intelligence a 6t6 compl^te-
ment pervertie, un delire intense avec agitation apparail, et a
I’autopsie on trouve un ramollissement assez etendu du c6t6
oppos6 a celui de la paralysie. Ge ramollissement est tout-a-fait
diff6rent, et doit 6tro distingu6 de celui qu’on observe chez les
dements paralytiqucs, dece ramollissement superficiel qui n’iii-
teresse le plus souvent que la couche corticale et est liraitfi aux
parties anterieures et superieures des hemispheres cdrebraux.
Ce qui est remarquable dans cette observation, c’est I'absence
de toute lesion du cote des meninges, h laquelle on put rattacher
I’existence du delire. C’est dans ce cas que Ton aurait 6tc for-
tement tentfi de soupconner une meningite. Nous devons rap-
prccher ce fait du precfident, dans lequel les symptonies d'une
mfmingite manquaient, tandis que les alterations des m6ninges
etaient si profondes et si etendues.
OBSETIVATION DEUXItME.
Hiiiiiipr'gie (111 colli giHiclie: a la suite, troubles ilc l iulelligcnec; iliilirc maiiiaqiie
avec agitalioii consiilcrable; mort deux mois apres; ramollissement (le I'hdnii-
aplierc droit.
Javal, age de quarante aiis, colporteur, est entrd it Bicfitrc le
23 uovembre 1839.
11 est d’une constitution robuste, n’a jamais cu do maladies;
186
fiTUDES
quoiqiie petit et difforme, ilt beaucoup d’activite dans I’exercice
de sa profession. Personne dans sa faniille n’a 6te aliene.
Ily a deux moisenviron, il se trouvait a Beauvais pour y
faire son commerce, lorsqu’il eut une attaque d’apoplexie qui
avait 6te prdcedee de c6phalalgie, d’etourdissement, etc. Ilde-
vient i> la suite de cctte atlaque paralyse de tout le cote gauche.
II a 6te saigne plusieurs fois, et on lui a appliqu6 un grand
nombre de sangsues. Depuis cette 6poque I’intelligence a tou-
jours 6t6compromise. II est amene a la Charlie, dans le service
de M. Bailly; on le saigne de nouveau, et on lui met des ven-
touses. Son agitation devient telle qu’on ne pent le contenir et
qu’il trouble le repos des autres malades. II est envoye h Bi-
cetre. /
On constate a son arrivee I’existence d.’une h(5mipl6gie com¬
plete du c6t6 gauche : il articule les mots d’une maniere con¬
fuse,: bien qu’il parle avec une grande volubilite et presque sans
reltlche; sa langue est dfiviSe a gauche; abolition de la memoire,
deiire tr^s intense, agitation contiuuelle, loquacite. Use dit
m6decin, officier de sante, roi, erapereur. Il r6pete certains
mots de suite et pendant longtemps.
Il reste dans cet 6tat jusqu’au 3 decembre : alors la langue
devient seche , une fifcvre intense apparait, pouls h 120; peau
chaude et sudorale; it demandea boire ii chaqueinstant, mord,
dediire ses draps, pousse des vociKrations, se plaint d’etre mat
soignfi, demande le medecin.
7 ddcembre. On remarque au niveau de la malleole externe
de la jambe gauche une large plaque noire. Une rougeur livide
s’6tend tout le long du membre de ce c6te. Etat adynamique.
L’agitation diminue et ne reparaitplus que par intervalles 61oi-
gn6s; encore quelques cris.
8. L’affaisseraent devient plus prononc6, et lemalade succombe
le 9.
Autopsie, faite le 10 dficembre.
La tele seule a pu 6tre examin6e.
SUR LES MALADIES IPfCIDENTES DES ALIENES. 187
Les pnveloppes du cerveau, rarachnoide et la pie-mfere sent
fines et transparentes, non adherentes. Uu pen d’injection des
vaisseaux de la pie-mere. A la partie externe de I’h6misph6re
droit, et vers son milieu, les membranes deviennent adhdrentes,
ii la substance corticale dans r6l endue de 3 polices en lar-
geur et d’un demi-pouce en hauteur. Celle-ci est devenue jau-
natre et ramollie, elle s’enlfeve comme une bouillie avec le dos
du scalpel. Lc ramollissement s’6tend & une profondeur variable
qui lie d^passe pas 7 a 8 lignes. Partout aillcurs la pulpe c6r6-
brale est saine, et conserve sa consistance et sa coloration na -
turelles. II exisle une petite quaulite de s6rosit6 limpide dans,
les ventricules lateraux.
Nous lie nous arreierons pas sur les symplomes du ramollis-
senient du cerveau chez les alienfis, et nous avons dit ce qui
importait le plus au sujet du diagnostic en signalanl I’absence ou
I’apparition fort tardive des phdnomenes morbides qui peuvent
d6noler le dfiveloppeineut de cette grave affection. Un mot seu-
lement sur sa frequence chez les ali6n6s et ses rapports avec la
folie. M. Parchappe rapporte 6 observations sur 316. M. Bayle
a rencontr6 le ramollissement d’une partie plus ou moins eten-
due du cerveau 7 fois sur 100, chez les ddments avec paraly.sie
genfirale. M. Lawrence, d’apres le rapport de M. Webster, a
note le ramollissement du cerveau k fois sur 72 autopsies faites
h I’hospice de Bedlam. Georget {Be la folie, page i!|9(),) et
M. Rostan [Recherches sur le 7'amollissement du cerveau,
page 217 , § Vi) ont les premiers regarde la d6raence senile et
I'alifination mentale comme precedant souvent le ramollisseuient
cerebral, et Ton trouve des fails a I’appui de cette doctrine dans
I’ouvrage de cc medecin (voir les observations xii, page 60;
XXIII, page 97; xxvil, page 107; XXYIII, page 110; xxxv,
page 230).
APOPLEXIE.
. Nous donnerons au mot apoplexie la signification la plus
large, et nous entendrons par Ik, comme on le fait gen6rale-
ment, une maladie caraclfiris^e par une perte subite et plus ou
188
fiTUDES
moins complete du sentiment, du mouveraent et de I’inlelli-
gence; ce qui nous pennetira d’eludier a la fois la congestion
et I’hemorrhagie cerebrale inlerstitielle on ni6ning6e, dem6me
que I’apoplexie sereuse et celle qui ne se rfivele par aucune al¬
teration appreciable ii I’autopsie.
1" Congestion et hemorrhagie cerebrales.
Nous ne pouvons pas nous etondre beaucoup sur la conges¬
tion du cerveau, quoique nous soyons plus quo personne per¬
suade de I'iniportance qu’ellc a dans la palhologie nienlale :
cependant nous craindrions, en entrant dans de longs details,
de nous eloigner trop du sujet que nous avons it traiter. En
effet, cette maladie joue un si grand role dans I’etiologie de la
folie, et principalement de la demence avec paralysie generale,
elle souieve des questions si compliquees et si etendues, qu’il
faudrait sortir des bornes imposees ii ce travail. D’ailleurs notre
excellent ami H. Aubanel, qui, dans son memoiresurlesfausses
membranesderarachnoide, a d6ja etudieavec le plus grand soin
plusieurs faces de cette question , se proposant de completer
cette etude au point de vue de I’anatomie pathologique et des
symplomes, jeme borncrai ii exposer quelques fails generaux
qii’il a bien voulu me communiquer, ainsi que le resume de ses
observations.
Sur 158 malades observes a I’hospice des alienes do Marseille,
il a observe pendant le cours de ralfection cerebrale 68 fois des
signes de congestion. Les malades qui en ont ete atteints ap-
partenaient aux formes suivanles :
Manic clironiquc.6
ImbeGilliie.1
Manic intermillenle.3
Manic aigiie.1
Slupidiie. .. 1
Lypemanic. , . . 2
Ddmence simple.. U
Epilepsie.6
Demcncc paralytique.44
SUR LES MALADIES INCIDENTES DES ALlfiNfiS. 189
Dans les cas de paralysie geu^rale, tantot les congestions ont
et4 les premiers symplomes observes, tanlot elies ont 6t6 con-
s^cutives a des acces de inanie ou a la dtmence.
20 fois, elies ont marqu6 le ddbutde la ddmence paralytique
cliez des individus non alitSnds.
11 fois, elies sont siirveniies cbez des individus ali^nds, la plu-
part maniaques; et la demenceparalytique leur a SldcoiiT
s^cuiive,
U fois, la ddmence a ^le primitive ; puis des congestions sont
survenues et en dernier lieu la paralysie.
8 fois, elies ne-se sont montr^es que pendant I’existence de la
ddraencc paralytique.
Dans la pluparti de cek paralysies, les congestions ont 6t6
observfies h plusieurSy^prises pendant le cours de la maladie, et
elies sont tQiijours venues aggraver I’etat de I’alidnd.
Sous le rapport de la syraptoraatologie , M. Aubanel admet
plusieurs formes bien distinctes.
1“ La plus legere est caraclerisee par de la cepbalalgie, de la
pesanteur de lete, des vertiges, la rougeur de la face, de la
fifivre, etc. On la reconnait <■ ces symplomes, et souvent aussi
cl I’embarras de la langue, qui devient extreme.
2“ Une forme maniaqm dans laquelle, avec quelques uns des
symptomes precedents, on voit le maiade plus agite que d’ha-
bitude.
3' La forme convulsive (convulsions 6pileptiformes).
4” La forme hdmiplegique : soit que la paralysie succfede aux
convulsion s, soit qu’elle succede simplement it des symptomes
apoplecliques.
5“ La forme du coup de sang, comme on I’observe chez les
personnes non alienees.
6" La forme comateuse : elle est primitive, mais souvent elle
succfede aux convulsions.
7° La forme intermittente, oCt Ton n’observe les sympldmes
ANNAL. MEn.-p.sYCii. T. vM. Mars 18i (i. 3. 13
190 itTDDES
ordinaires que par intervalles, le coma, la paralysie; ofi Ics
convulsions paraissent et disparaissent pendant quelques heures
ou plusieurs jours.
8° Une derniere forme dans laquelle tous les symptomes or¬
dinaires existent, mais se reinplacent successivement ou d’une
maniere fort irreguliere.
Presque toujours aux signes de congestion c6r4brale succfide
une p6riode d’agitation maniaque.
M. Aubanel pense que les congestions c6r6brales sont les causes
pathologiques de toutes les alterations qui surviennent succes-
siveinent dans la paralysie g6n6rale des alienes. Ce sont elles
qui d^lerminent d’abord des lesions dans les meninges, et qui
finisscnt par alterer et ramollir la substance grise, puis la
blanche, si la raaladie se prolonge.
11 est facile de voir par ce court exposC quel rOle important
la congestion cCrCbrale joue dans la pathologie de I’aliCnation
mentale, et surtout de la demence paralytique; elle rend
compte d’une foule de symptomes fort curieux, et explique
certaines ICsions cCrebrales de formes trCs variCes. A mesure
qu’on Ctudie davanlage, on est d’allleurs portC a ajouter de
nouvelles variCtCs aux variCtes nombreuses deja admises; le
diagnostic exige nCcessairement une grande attention, et il est
souvent assez difficile de sCparer les formes hemiplCgique,
comaleuse et intermittente de I’apoplexie mCningCe , qui rdunit
une collection de symptomes a peu pres semblables. C’est une
taclie que nous ue pouvons entreprendre.
Le proilostic de la congestion cerCbrale est toujours fScheux;
car elle laisse constammeiit & sa suite des desordres plus ou
moins profoiids dans le cerveau et les meninges. Sous I’influence
de ces raptus sanguins repCtCs, on ne tarde point ii voir la
manie simple degendrer en demence, la parole devenir difficile,
I’intelligence s’affaiblir, etc. La demence paralytique une fdis
confirmee ne tarde point a prendre une marche plus rapide et
h arriver ii une terminaison promptement funeste.
SUR LES MA.LADIES INCIDENTES DES ALIEn^S. 14)1
Tout le moade connalt sa frequence, et il nous suffira de
citer h cet ^gard M. Parchappe, qui I’a notee 111 fois sur 504,
c’est-ii-dire dans plus du cinquiSine des cas.
Le traiteineni: consiste dans les Emissions sanguines : gEnE-
rales, si le sujet est fort, si la nialadie ne dure point depuis lohg-
temps; locales (Sangsues, veiiloUses scarifiEes 4 la nuque, etc.),
si la paralysie estavancEe; il faut avoir aussi recours aux rEvUl-
sifs sur la peau et le tube digestif. M. Aubanel a eraployE quel-
quefois avec avantage des vEsicatOires sur le cuir chevelti quand
le coma Etait profond.
Peut-fitre Georget a-t-il ElE irop exclusif en affirmant que
I’apoplexie sanguine (ThEmorrhagie cErEbrale) nc s’observe
jamais chez les aliEiiEs. Oh a trouvE plus d’une fois des excep¬
tions 4 la loi qu’il a voulu poser. Cependam il est bien certain
qu’elle est assez rare, et que de loutes les especes d’apoplexie,
c’est assurEment la moins commune. Dans les relevEs de
M. Esquirol, on voit que la inort, chez les alieHEs en gEnEral,
est causEe 33 fois sur 277 par I’apoplexie (tome I, p. llO),
Mais, comme il n’Elablit aucune distinction 4 ce sujet, du ne
pent tenir grand compte de cette Evaluation. M. Calmeil n’a
point chercliE 4 dEterminer son degrE de frEquence; mais on eii
irouve une observation dans son ouvrage {de la Pai'alysic, etc.,
p. 213). M. Parchappe rapporle 4 exemples sur 316 autopsies
d'aliEnEs, et 11 sur 504, dans sa Notice statistique, publiEe
tout rEcemraent; M. Webster, 4 Londres, 3 sur 72; et enfm
M. Aubanel dit n’avoir recueilli qu’un seul cas d’hEmorrbagie
interstitielle sur 300 ouvertures de cadavres failes 4 Paris et
4 Marseille dans I’espace de plusieurs aniiEes.
Pour ma part, je n’ai point observE un .seul cas d’liEraor-
rhagie dans I’Epaisseur de la pulpe cErEbrale. Chez quelques
individus, ilestvrai, j’ai trouvE d’anciens foyers liEmorrha'^
giques; mais ils avaient prEcEdE le dEveloppement de la folie,
et ne s’Etaient point manifeslEs pendant son cours,
A I’exception de ces remarques, qu’il Etait important de
192 Etudes
faire, nous n’avons rieii a ajoiiter a ce quo Ton connait do
rheniorrhagie cerebrale chez les individus non ali^nes.
2 “ Apoplexie meningee.
L’hfimorrhagie des meninges est incoiuestablement, chez les
ali6nes, beaucoup plusfrequente que celle qui se fait dans I’e-
paisseur de la pulpe c6rebrale ; peut-6tre inenie est-elle rela-
tivement plus frfiquente chez eux que chez les autres individus,
car c’est aux inedecins qui se sont consacres h I’etude de la folie
que I’on doit d’avoir etudie avec le plus de soin cette esp6ce
d’apoplexie.
M. Calmeil a decrit deux formes d’hemorrhagie meningee :
Tune simple, I’autre enkyslfie , et il en rapporte plusieurs obser¬
vations {Paralysie generale, p. 220 et suivanles). M. Bayle,
13 fois sur loo, a irouve du sang flulde et coagule 6pancli6
entre les deux feuillets de rarachnoi'de, accompagn6 ou non
defaussesmembranes. HIM. Lelut {Gazette mcclicale, 1836, p.l)
et Baillarger ( These ^ 1837, n" kl5 ) ont ajoute de nouveaux
fails a ceux qu’on possedait deja ; rouvrage do M. Parchappe
coniient 6 observations d’hemorrbagie dans la cavite de I’a-
rachnolde [Observat. 26, 109, 165, 2^2, 286, 287), et
M. Aubanel en a recueilli 13, soil a Paris, soil a ftlarseille,
dans riiopilal a la tele duquel il est place.
Nous aliens rappoiTer rhistoire de deux individus qui ont
succorabe a une apoplexie meningee. Leurs observations, qui
ont die sommairement analysees dans le ftlemoire que ce md-
deciu a publid dans le second volume des Annales medico-
psychologiques , seront reproduites ici avec plus de ddtails.
OBSERVATION PREMIERE.
D^iiifince avee paralysie gendrale; abolition compictc de ia parole ; pas d'hliuiiplii.
gie Hi Ue coiilraeUires;- iiiort; epanehcineut sangiiiii beaucoup plus conside¬
rable a droile ipi'agauclie , dans la cavile de raraehuoi'le , ciitoiire par line
faiisse membivme.
Mardchal, agd de quarante ans, entre k Bicdtre dans le mois
de join 1838, a prdsentd tons les sympiomes d’une ddmence
SUR LliS MALADIES INCIDENTES DES ALIENfiS. 19S
avec paralysie genfirale qui a march^ d’une manifere graduelle,
inais peu rapide.
Dans les deux premiers mois de 1839, il restait presque
continuellemont sur sa chaise, 6tait calme; les excretions
n’6taient point involontnires. Vers le milieu de mars, il a com¬
mence a filre agite, h parler davantage; sa face 6tait injectfie.
Plus lard, il devient malpropre, et on le place dans la salle
destinfie aux alicu6s gateux.
Son agitation augmcnte, ainsi que les mouveinenls involon-
taires des membres; tremblement presque continuel, legers
mouvements convulsifs des levres et de la langue, qu’il ne pent
faire comiil6lement sortir de la bouche. La parole est presque
completeinent abolie et reduite a quelqucs sons confus el inarti-
cules. Plusieurs fois il a ete nccessaire de vider la vessie par le
catlietfirisme. Tel 6tait I’etat dans lequel il s’est trouve jusqu’au
moment de sa mort. Jamais on n’a constat^ de signes d’hemi-
plfigie d’un c6t6 on de I’autre, et ses membres ont execute des
mouvements jusque dans les derniers instants de sa vie; il n’y a
jamais eu de contractures, de coma, etc. Le pouls a toujours
prfisente une cortaine acceleration, et la face a et6 fortemenl
coloree.
Il meurt le 2 avril 1839, sans avoir present^ d’autres syin-
ptoines.
Autopsie le 3. La tfite seulement a ])u 6tre ouverte.
La dure-mSre, lorsque la voule cranieuue a ete cnlevee, a
paru evidemment distendue par un liquide. Eii I’incisant avec
precaution, on trouva du cote gauche une fausse membrane,
d’un Jaune grisatre, d’une ligne environ d’epaisseur, qui occu-
pait route la partie convexe du cerveau; elle etait renfermfie
dans la cavitd de I’aracbnoide, n’existait point a la face iiiK-
rieure, et ne se mnulait pas sur la forme des circonvolutions.
Elle paraissait parvenue ^ un degrd deja assez a\auc(5 d’organi-
sation; elle dtait demi-transpareute, et sillonu^c de vaisseaux
rougeatres,rduuis en pelits groupes. La cavild de celte pseudo-
membrane cohtenait un liquide sanguinolent peu abondant.
L’arachnoide viscerale et la pie-mfere, reunies par une infil¬
tration g(51atiniforme, avaient une teinte grisatre; elles dtaient
peu 6paissiesetadh6raient & la substance corticale sur la partie
ant^rieure et interne des hemispheres.
En incisant la dure - mfire du c6te droit, on vit une mem¬
brane semblable ii celle de I’autre cote, mais plus epaisse, plus
opaque et d’une teinte jaunStre plus prononcee. Lorsqu’on I’a
incisee, on e.st tombe au milieu d’un foyer qui s’etait forme aux
depens de rhemisplifere de ce c6te. Il etait etendu de I’apo-
physe crista-galli jusqu’a la tente du cervelet. Le feuillet infe-
rieur ou visceral de cette fausse membrane, qui servait de
poche au foyer, etait inoins epais que I’autre, et n’adherait
point cl I’arachnoide. Dans sa cavite se trouvaient 3 onccs
environ de sang flnide, d’un rouge sale, dans lequel nageaient
des noyaux fibrineux. Les circonvolutions de tout rhemisphefe
droit, surtout ^ la partie anterieure, etaientfortement deprimees
et paraissaient avoir deja eprouve un commencement d’atrophie;
elles etaient d’un rouge sale, du a la transsudation d’un li¬
quide sanguinolent. La substance corticale etait beaucoup plus
foncee qu’a I’etat normal, de meme que la substance blanche;
on y remarquait des plaques grisatres, separees par des inter-
valles de couleur plus claire. La consistance generale du cer-
veau etait diminuee; mais il n’existait point de ramollissement.
Trente grammes de liquide dans les venlriculcs cerebraux :
il etait liinpide et incolore. Pasde granulations dela membrane
interne. Le cervelet presentait pour les deux substances la
meme coloration que le cerveau.
Ici retat de paralysie generale, dej& ties avance, etait, il
est vrai, un obstacle au diagnostic; mais il ne s’opposait point
a ce qu’on reconn'flt I’hemipiegie et la contracture, si elles
avaient existe. Il faut done noter I’absence de tout symptome
de I’hemorrhagie des meninges. En effet, il n’y a point eu de
paralysie de I’un ou dc I’autre c6t6 du corps, pas de contrac-
SOR LES MALADIES INCIDENTES UES AtlENES. 195
tures, pas de convulsions, pas d’6tat comateux, qu’il aurait etS
facile de constaler malgr6 I’Stat mental de cet individu. D’atitres
syniptomes n’ont pu 6tre reconnus, h cause de I’etat de dd-
trience. La pei’te de la parole, les l^gors mouvements convulsifs
des Ifevres et delalangue, le tremblenient des membres, ne
pouvaient d'ailleurs avoir une grande signification pour )e dia¬
gnostic chez un individu attcint de paralysie g(5n6rale parVenue
& un degrfi fort availed.
OBSERVATION DEUXlliME.
Diimcnce avec paralysie go.nerale Ires avaiicclcj mort ilaiis mi dial d'affaiblisse-
ment coiisidi'rablo i auciiii syinplOnie d'apoplexie; liemorrliagie nidningee.
Le nommd Martel, Sgd de trcnte-cinq ans, dtait entrd h
Bicetre le 6 novembre 1839, offrant au moment de son ad¬
mission tous les signes d’une ddmcnce avec paralysie gdndrale.
11 etait d’ailleurs assez paisiblc. Sa malpropretd dtait trds grande,
et il fut placd dans une salle destinee aux malades g5teux. La
paralysie fit de rapides progrds, et elle dtait si prononede a la
langue qu’il lui dtait presque impossible d’articuler quelques
riiots. A peine pouvait-il marcher; la deglutition se faisait aussi
tfds dilBcilement, et il avail une grande peine a avaler un peu
de bouillon; il s’affaiblit assez vite, et il est mort dans un etat
de marasme sans offrir a I’observation des symptbmes particu-
liCrs. Il succomba le 19 novembre 1839, et I’autopsie fut faite
le lendemain, vingt heures aprds la mort.
La dure-mbre incisee, on trouva a sa face interne une fausse
membrane qui s’en ddtacha facilement. Elle n’existait qiie du
c6td gauche, et formait sur la face supdrieure du cerveau une
poche remplie de sang, de 2 pouces d’dtendue. Le sang coh-
teriu dans cette poche etait noir, en petits caillots et adhdrent
i la fausse membrane; sa quantitd dtait de 30 k 40 grammes.
Cette poche dtait constitude par deux feuillets dans le point ou le
sang dtait rassembld; mais eusuite les deux feuillets se confon-
daient en fihissant par une dspdee de cul-de-sac, et la fausse
196 ETUDES
membrane, dfis lors unique, se continuait en arriere, eii dehors
et en avant dans I’etendue de plus d’un pouce; puis eile se ter-
minait en s’araincissant d’une maniere graduclle. 11 n’y avail
que deux ou Irois points d’adherence entre la poche et I’arach-
noide, et ils paraissaient etre vasculaires.
II y avail a peu pres un verre de serosite dans la grande ca¬
vity de rarachno'ide. Celle membrane, dans loute I’etendue de
la surface superieurc du cerveau , etait 6paissie et opaque dans
plusieurs points, mais surtout vers la grande scissure, ou elle
dtait comrae lardac<5e. La pie-mere, qui p^nelredans les an-
fractuosit^s, etait sensiblement 6paissie et injeclee en quclques
points. Les membranes se deiacbaient avcc difficultii, surtout au
niveau du lobe anldrieur, ou presque toutes les circonvolu-
tions6taicnt un peu ramollies et entamecslorsqu’on leseut iso¬
lees et raises a nu; mais la substance grise ne paraissait pas
moins consislante que dans les autres points, et sa coloration
6tait normale.
La substance blanche dlait partout assez ferme; elle ollrait
un Idger pointill6 dans le centre ovale. Les venlricules elaienl
dilates, et renfermaient une assez grande quantile de serosit6
lirapide. On ne trouvail point de granulations a leur surface in¬
terne. Rien de remarquable dans le cervelet, la protuberance
et la moelle allongee.
Les autres organes n’ont rien prdsente de particulier ii noter.
Il y a quelque temps, il nous aurait ete impossible de ne
point entrer dans de longs details sur I’analomie pathologiquc
de I’hdmorrhagie mcningee , sur son siege precis , sur ses rap¬
ports avec les pseudo-membranes de i’arachnoidc, enfm sur
I’inlluence qu’exerceut les congestions cdrebrales dans la pro¬
duction de cettc espdce d’apoplexie. Grace aux consciencieux
travaux de MM. Boudet et Aubanel, toutes ces questions se
irouvent resolues aujonrd’hui, et il serait superflu de r.epdter
ici leurs nombreuses observations, feconddes par de solides
SUR LliS MALADIES IJjUDENTES DES ALlfiMiS. 19.7
raisoniiements et unc sfivfere logique. Nous renvoyons clone a
ces travaux, surtout h ceux de Rl. Aubanel, qui ont.une Uu-
portance toute speciale. ll a suivi avec une patieiile allenlion
les phases diverses quo pi esento le sang epaiiche dans la cavite
de rarachnoide et les transfoimations qu’il subit depuis I’etat
de caillot sanguin jusqu’ii la pseudo-membrane. II iiisisle avec
le plus grand soin sur le role que jouent dans celte maladie
les congestions cer6brales si frequeiiies chez les alienes paraly-
tiques, et explique ainsi les alternatives si variees que Ton ob¬
serve dans les symptomes.
RI. Boudet s’est surtout appliqufi a bien 6tablir le diagnostic
de I’apoplexie meningee; apres avoir reuni un grand nombre
d’observations prises chez des alienes et des vieillards, il a
trace un tableau des priucijjales formes qu’elle pent ollrir. Dans
Tune, il y a paralysie, soit geuerale, soit limitee a un c6t6 du
corps; dans I'autre, elle manque, et Ton ne remarque que du
coma et des convulsions a marcbo continue ou iutermittente.
Pins recemment, Rl. Prus a iu , a rAcademie de medecine,
un memoire dans lequel il distingue, pour I’apoplexie mSningee,
rhemorrhagie sous-arachnoidienne et intra-arachnoidienne, et
a signalc des differences notables dans les symptomes.
Nous n’avons rien a ajouter aux principaux pbfinomfenes
qu’on trouve reunis ou separes dans cette maladie : la paralysie,
la contracture, les convulsions, le coma. Les intermittences,
les irregularites de ces differents symptomes qui disparaissent
pour se montrer R iutervalles plus ou moins eloignes et dans
des points diff6reuts du corps, peuvent en g6n6ral la cliff6-
rencier de rhemorrhagie interslitielle. Rlais il nous faudra
parler d'une nouvelle forme dejit sigualec, et qui consiste dans
I’absence complete de symptomes appartenant en propre it
I’apoplexie m6ning(ie : ce qui vient a I’appui de ce fait, deja
plusieurs fois signale par nous, que les alterations les plus pro-
fondes sont souvent tout-h-fait latcntes chez les alienes, et que,
malgi'd toute I’attention, tout le soin qu’on apporte dans Icur
examen, il estparfois impossible de Ics soupfonner. Cette forme
est assortment toute sptciale k la folie. M. Fabre en a rap-
portt un example dans la Lancette frangaise (tom. VI, n“ 69).
Un homme de soixante-deux ans, d’une constitution dttd-
riorte par de longs chagrins et trente annees de service dans
les armtes, n’avait qu’une place de capitainc, qui lui fiit cnlevce.
Il devint, cinq ans avant son admission, rtveur et melanco-
lique, et plus tard le ddlire et les hallucinations apparaissent.
Il entre a Bicttre le 12 juin 1830. 11 articule bien, inais avec
lenteur; la mtmoire est conservee : c’ttait moins un dtat de
manie qu’une tristesse sombre et concentrde sur ses malheurs.
Il reste dans cet etat jusqu’k sa mort, qui arriva d’une maniere
Inattendue. Ce jour-Ik mtme il parla dans la matinee et ne sc
plaignit de rien; il s’dtait proment la veille, et avait mangt
aussi copieusement qu’k I’ordinaire. A I’ouverture du corps,
on trouva le poumon droit hdpatist, et trois calculs dans la
vcsicule biliaire. Il existait dans la cavitt do rarachnoide une
fausse membrane jaune, resistante, fibreuse, s’dtendantsur les
parties lattrale et superieure des hemispheres ctrtbraux. Celle
qui recouvrait I’htmisphere droit renfermait dans son interieur
5 ou 6 onces de sang noir et streux, au milieu duquel na-
gealt une prodigieuse quantite de petits caillots. Son diametre
antero-posttrieuretait de 5 pouces, et le transversal de 2 pouCes.
L’htmispherc correspondant ttait tellement aplati qn’il y avait
plus de 9 lignes de distance entre la substance corticate et les
os du crane. Celui du cote gauche contenait dans son epaisseur
dix ou douze collections sanguines.
L’observation premiere du memoire de M. Boudet a bien aussi
quelque analogie avec celle que nous venons de citer. On y
trouve I’absence de la paratysie, il est vrai; mais, d’un autre
cdt6, il y avait des contractures et d’autres symptomes qui
avaient pu §veiller I’attention; de plus, le malade 6tait un
vieillard et non un abend.
SUK LES MALADIES INCIDENTES DES ALlfiNI^S. 199
3“ Apoplexie sereuse.
Je n’ai observd I’apoplexie sgreuse qu’une seule fois. C’est
une affection d'ailleurs assez rare. Elle s’est prgsent6e avec des
symptSnies Men tranches, des Igsions anatomiques bien gvi-
dentes, et il n’est pas possible de mettre son existence en
doute, ni de la confondre avec I’hydrocgphale aigue on chro-
nique, ainsi qu’on le fait quelqnefois.
Cette espgce d’apoplexie est-elle plus frgquente chez les
aligngs que chez les autres individus ? Nous croyons qu’il en
est ainsi, an mnins d’une manigre relative, lorsqu’on la com¬
pare h riigmorrhagie cSrebrale si commune dans les autres cas.
L’etat pathologique du cerveau dans la folie, et surtout dans la
dgmeuce paralytique, ne pourrait-il point favoriser la produc¬
tion de cette espgce d’apoplexie ? On .salt combieii souvent on
voit des liquides s’accurauler dans les mgninges et le tissu c§-
rgbral meme; n’y a-t-il pas Ih une explication suffisante de la
formation d’un gpanchement plus on moins considgrable de
sdrositg dans les ventricules chez les alidiigs, et des accidents
auxquels il peut donner lieu ?
M. Parchappe {Notice statisfique sur Vasile des alienes de
la Seine-Inferieure 55) (1) asignalg I’hydropisie de I’arach-
noi'de et des ventricules comme ayaut causg la mort 3 fois
surl59. M. Bayle indiquel’existenced’ungpaiichementconsi-
dgrable de sgrositg dans les ventricules, avec distension et dila¬
tation de ces caviMs, 30 fois sur 100 (p. ti86). Il rapporte
(p. 108) I’observation d’un homme agg de quarante-deux ans ,
atteint de dgmence avec paralysie ggngrale, qui succoraba 'a la
suite de deux acces, pendant lesquels on voyaitla face devenir pale
etles membres rester dans un gtat de roideur tgtanique. A Ptiu-
topsie, on trouva une grande quantitg de serositg entre la dure-
mfere et I’arachnoide, et dans les ventricules. La substance dii
cervean n’offraitaucune altgration. M. Marshall, d’aprgsAber-
(I) voy. Aimales midtco-psyckologiques, t. VII, p. 141.
200 lixuDiis
crombie (p. 316), a parl6 d’un maniaque qui peril ii la suite
de gangrene aux pieds. Quelqiies heures avant sa mort, il re-
prit ses facultes iiuellectuelles : on n’en trouva pas raoins
un ^panchemeiit de plus d’une livre de sfirosile, occupant
la surface et les ventricules du cerveau. Cette absence de
symplonies nierite d’etre remarquee; elle est aussi notec dans
une observation conimuniquee par M. Turner : il s’agissait
d’un boinme age do soixante-dix ans, liypochondriaque, qui
succoinba sans offrir le nioindre symptoine de paralysic. On
trouva un 6panchenient considerable de fluide diaphane sur
loutc la surface du cerveau, ainsi quc dans les ventricules.
On peut done, d’apres lout cela, admellre que ceUe affec¬
tion n’est point rare cliez les alienes, bieu que les fails detailles
luanquent presque completeinent.
La cause de la maladie dans le cas qui nous occupe a ete
tout-a-fait inconnue, et malgr6 tons les renscigneraents que
nous avons pris, nous n’avons pu 6clairer celte question.
Les syraptoraes principaux out dt6 : la pertc subite de con-
nais.sance , la resolution complete elgenerale, la conservation
de la sensibility, I’absence de deviation de la bouche, la con-
traclilite des pupilles. La respiration elait haute, bruyante,
ygale; et le thorax sc soulevait des deux cotes avec une par-
faite rygularite; il y avail vingt-quatre respirations par minute.
Le pouls, ce qui est en opposition avec ce que Ton a avance a
ce sujet, etait precipile et battait 120 pulsations. De temps a
autre, les membres ont etc agites de sccousses epileptiformes.
Le sang lir6 de la vcine yiait couenneux
Tout cet appareil de symplomes pourrait-il suHire pour carac-
teriser une apoplexie sereuse ? Assurement non, et Ton s’expo-
serait It de nombreuses erreurs de diagnostic en les regardant
comme pouvant faire distinguer cette esp6ce d’apoplexie des
aulres. L’apoplexie des meninges a les plus grands rapports avec
elle, et beaucoup d’hemorrhagies cer6brales peuvent etre accom-
pagndes des mSmes symplomes.
La respiration egale des deux coles du thorax, donnee par
SUR r.ES MALADIES INCIDENTES DES ALIENES. 201
M. Serres comme pathognoraoniqne, a ole observ6e ici. Le
mdrae ni6decin altribue bcaucoup d’imporiaiice a I’absence de
toute paralysie. 11 est vrai que la sensibilile etait coiiservee;
mais il y avail unc paralysie coinpl6te du inouvement dans les
membres sup6rieurs et iuferieurs, el cetle paralysie a 6l6 con-
stante.
On doit done renoncer, an moins jusqn’a nouvcl ordre, h
dislinguer I’apoplexie screuse des aulres formes d’apoplexie,
ainsi qu’Abercrombie I’a deinontre. D’ailleurs, celte dislinction
n’est pas d’une grande utility pour la th6rapeulique: s’il est im¬
possible de la reconnaitre pendant la vie, on ne pent avoir, h
I’autopsie, le moindre doutesur la nature de la nialadie, et les
accidents c6r6braux s’expliquent fort bien par la presence d’une
grande quantile de liquide dans les ventricules lat6raux. Ceux-cl
6taient extreinement distendus; on y sentait, avantd’y parvenir,
une fluctuation evidenle; la quanlitd du liquide n’6tait pas
moindre de 180 grammes pour chacun d’eux; leur cavite ^tait
tres dilatfie, et le tissu cerebral, surtout en haul, etait amirici.
On irouvait, de plus, dans les meninges, mais a un degre peu
avance, les altfrations qui accompaguent d’ordinaire la demence
avec paralysie genfirale.
Le traitement a 6lc fort dnergique; on a agi comme s’il eul
dte question d’une hemorrhagic cerdbrale : saignee copieuse,
lavements purgalifs, tartre stibie, sinapismes, etc. Tons ccs
moyens n’ont point eu la moindre efficacite.
OBSERVATION.
Ddmcnce avec paralysie genOrale existant Jepiiis line anndc, et prdciid^e tie pin-
connai-ssance! mort ,111 hunt de viiigt-qnatre lieiiresi (ipancheiiieut de sSrosild
limpide dans le.< vciitrionIe.s.
Margraff, agd dc trente-huit ans, patissier, nd h Paris, de
parents allemands, est ciltrd ii Bicetre le 21 fdvrier 1837.
II estd’nne constitution robuste, n’a jamais eu de maladies
graves. 11 n’y a point eu d’aliends dans sa famille.
202 fiXUDES
A la suite d’une altercation violente avec un garcon pStissier
employ^ chez son pere, il eprouve un accfes de inanie : il vent
briser et jeter tons les meubles par la fenSlre ; pliisieurs per-
sonnes sont necessaires pour le inaintenir. 11 est plac6 a Cha-
renton ; I'accfes de manie est terminA an bout de quinze jours,
et le malade vieiit faire sa convalescence a Bic6tre, ou il ne
donne plus aucun signe d’alienation mentale.
Depuis cetie 6poque jusqu’au mois d’octobre 1837, il a
encore trois violents acces de manie de cinq ou six jours de
dur6e. Il sort de Bicfitre, et y centre le 26 decembre de la
mOme annee. Pendant I’annee 1838 , il n’aplus d’acces de delire
maniaque; inais il presente les signes d’une deinence accompa-
gn6e de paralysie gfinerale. Les inouvements de la langue et des
Ifivres sont lents et dilTiciles ; la contractilite des membres su-
perieurs et iiiKrieurs est affaiblie; la sensibility devient obtuse
les sens sont intacts; abolition graduelle de la meinoire et des
facultys intellectuelles. Il est place aux Incurables.
Le 6 mars, sans cause appr6ciable, ii tonibe brusquement
sur le pav6 de son chaiifloir; perte subite de connaissance,
rysolution complete des membres. Il est pris, peu de temps
aprbs avoir ety conchy, de convulsions ypileptiformes qui ont.
dur6 pendant quelque temps. On pratique une saignee du bras,
de 750 grammes.
Le 7, dycubitus dorsal; la tele un peu inclinye a droite;
respiration haute, bruyante, presque stertoreuse. Les deux
cotes de la poitrine se soulevent egalement. Un liquide spumeux
et jaunatre s’echappe de la bouche. Les pupilles sont contrac-
tiles, les paupibres agityes d’un mouvement presque continuel
d’yiyvation et d’abaissement. Les membres sont en complbte
rysolution; si on les souleve, ils retorabent lourdement. La
sensibility parait conservee; le malade donne par I’expression
de sa face des sigues de douleur lorsqn’on pince la peau forte-
ment. Rale muqueux, dissymine dans les deux cStysdu thorax.
Le sangtiry de la veine est couenueux. Gentvmgt pulsations;
SUR f,ES MALADIES INCIDENTES DES ALI^Nfe. 203
pouls assez rfisistaiit, r6gulier. Vingt-quatre inspirations par
minute.
Pr. tartre stibi6, 30 centigrammes.—Lavement purgatif.—
Sinapismes.
Pendant toute la journ^e, il reste dans cet 6tat. Une §cume
abondante s’echappe de sa bouche. Respiration slertoreuse.
A plusieurs reprises, il a encore eu des convulsions dpilepti-
formes. Le tartre stibie ne produit aucuii effel. Pas de selles ni
d’urines. Le rille trach6al commence a huit heures du soir; le
malade meurt a deux heures du matin.
Autopsie, faite le 9 , a sept heures du matin.
Ob6sit6 tr6s consid6rable; ecchymoses des paupiOr'es.
Tete. Injection des vaisseaux de la partie postfirieure de la
dure-mfere. L’arachnoide visc^rale et la dure-mere ont une
teinte grisatre; infiltration g61atiniforme; elles ne sont point
adh6rentes k la substance grise; la couche corticale u’est point
ramollie. La pulpe c6r6brale offre partout sa consistauce el sa
coloration uormales. Aussilot aprks avoir enlev6 avec le couteau
les parties les plus superficielles des hemispheres, on sent tine
fluctuation trfes dvidente, et il est facile de s’assurer que les
ventricules sont distendus par un liquide. On tombe au milieu
de ces cavitfis aprfes avoir enlev6 une couche peu'consid6rable
du tissu cerebral. Elles offrent une capacite triple de celle
qu’elles ont d’ordinaire; elles sont completement remplies par
un liquide transparent, incolore, estime k 250 grammes pour
chaque veutricule. La membrane ventriculaire est parfaiteinent
saine.
Le poumon droit est legfirement congestionn6 en arrikre, Les
bronches sont remplies de mucosites spumeuses.
Les autres organes sont k I’etat normal.
(La suite ail prochain numiro.)
NE VROSES.
GONSIDl^RATIONS
sun L’ACTIO.N TnEBAPEimQnK
DE I’ACETATE D’AMMO^IAOIE.
La mfidecine a, depuis le commencenieut du sifecle, une
tendance caracterislique, celle de la description. On clierche a
dresser avec le plus d’exaclitude possible le signalenient des
maladies; inais on iie va guere plus loin. On parait croire que,
lorsqu’on a teuu compte des inoindres details de la syraptoina-
tologie, il ne resie que bien peu de chose a faire. 11 y a cepen-
dant deux choses bien es.sentielles dans I’art de gu6rir : I’dtude
des causes, a laquelle on selivre irop peu , et I’etude.du traite-
ment, il laquelle on se livre assez mal. Je m’explique : quelques
m6decins, et ils ne sont pas races, s’occupeut d’6tiologie; ils
cherclient & Ifer les elTets aux causes el a eii tirer, si c’est pos¬
sible , des consequences pratiques; d’aulres recherchent quelles
sont les modifications que les agents thfirapeutiques produisent
sur I’economic , et auginentent chaque annee la liste des medi¬
caments dont sont encombi-es nos livres de nialiere medicale. Oe
double mouveraent est Irfes louable; mais il a un dfifaut tr6s
grand h nion avis, et d’ou depend la sterilit6 trop visible iila-
quellc aboutissent generalement d’aussi importantes recherches.
Ces travaux sont prives de leur cnchainement necessaire; on
n’etudie pas ou on etudie d’une mani6re incomplete les effets des
remfedes en presence des causes ou des conditions primitives des
maladies; on ii’etablit pas assez I’liarmonie qui doit exister logi-
quement enire ces deux categories de phenomenes; enfin , on
CONSIDfiP.ATIONS SUn L’ ACTION THERAPEDTIQUE, ETC. 205
neglige oil on oublic de se servir de la luuiifirc des uns pour dis-
siper Ics obscurilSs dcs autres. Telle csl la cause de I’espece de
privilege dont jouit la syniplomatologie. L’eliologie et la thera-
peutique ne donuant pas assez de rfisultats, ou lout au moins des
resultats suffisarament encouragcants, on prcfei e suivre pas ii
pas les modifications successives que subit unc nialadie dans sa
marchc, car on en retire a la fin les connaissances ndcessaires
pour pouvoir noinmer et classer une affeciion, si on n’y apprend
pas I'art difficile de gu^rh’ un malade. Telle est la cause aussi,
et j'arrive h la consequence la plus grave, de I’incertitude qui
r6gne sur la th6rapeutique des maladies nerveuses : on les re-
connait parfaitemenl, mais on ignore, ou tout au plus on ne
sail qu’erapiriquemeiU comment il faut s’y prendre pour en
gu6rir quelques unes.
En disant quelle est la direction qu’on devrait suivre, je ne
veux pas dire pour cela qu’elle ne presente pas de grandes dif-
ficultes. Rien de plus obscur, de plus probl6matique que I’ori-
gine de certaines maladies et.surtout des affections nerveuses;
rien de plus rare que de s’expliquer avec quelque clart6 les mo¬
difications anxquellesse rattachentles desordres de cette dernifere
espece. Gependant, quelque grands quesoient les obstacles, on
auralt pu mieux faire qu’on ne I’a fail jusqu’ici. En se fixant sur
les affections nerveuses , si digues d’interet it cause du nombre
si considerable de personnes qui en souffrent, on serait parvenu
certainement a former une mati^re medicale antispasmodique,
avec un peu plus d’ordre que celle on le mfidecin est encore
obligd de puiser. Frapp6decesincouv6nients, je r6solus de me
livrer h une etude qui presentait tant de choses a faire et pou-
vait etre d’une si grande utilite sous le rapport pratique. Je
publiai done , il y a quelques anndes, le resultat de mes re-
clierches et de mes observations sur un mfidicament qui est
appel6, it mon avis, h jouer.un grand role dans le traitement
des affections nerveuses. Depuis cette, 6poque , j’ai obtenu de
nouveaux resultats;, des medecins qui avaient eu connaissance
ANNAI.. MHD.-PSYCH. T. VM. M.irS ISIfi. 'l. 14
206 CONSIDERATIONS SUR L’ACTION TIlfiRAPEOTIQUE
de mon mfimoire ou que j’avals entretenus sur son nbjet onl
confirind par leur experience personnelle les observations de ma
pratique. EnCn, dernierement, le docteur Gaussail, de Tou¬
louse, dans son ouvrage sur les affections nerveuses, a ajoute
son temoignage a ceux sur lesquels je pourrais m’appuyer. Ces
raisons suffisent, ce me setnble, pour que je revienne sur un
travail qui a dejh utile et qui peut I’etre davantage, avec
d’autant plus de raison que je compte le faire suivre d’etudes
coiiGues dans la mSme direction et dans le meme but. J’entre
mainteiiant en matiere.
L’acetate d’ammoniaque (esprit de Mindererus), qui est
maintenant trbs employe, a ete I’objet de recllerches et d’expfi-
riences trbs curieuses, avantage que malheureusement beaucoup
d’autres medicaments destines a jouer un r61e actif dans la tli6-
rapeutique ne partagent pas avec lui. Si je ne me trompe, c’est
M. Jules Cloquet qui, en France, a commenc6 a fixer Tattentioii
•des Infideciussur I’acdtate d’ammoniaque. Il avail observe que ce
medicament calmait I’erethisme nerveuxqui est a la fois la cause
et I'effetde la brusque suppression deS menstrues. Aprfes I’admi-
nistralion de quelques cuillerees d’une potion dans laquelle I’es-
prit de Mind6r6rus entrait a la dose de 4 a 5 grammes, ou, en
d’autres tenues, sous I’influence de 2 a 4 grammes du medica¬
ment, il s’operait une prompte sedation dans les symptomes, et
I’ecoulemeiU supprime se retablissait. Si on augmentait la dose
en outrepassant la limite de 4 R 5 grammes, il se produisait un
effet absolument different : le medicament s6datif devenait un
sudorifique; et sous I’influence des sueurs, dont I’abondance et
la dur6e variaient suivant le temperament du sujet, I’ficoule-
ment ne reparaissait pas, mais la persistance de la suppression
n’empechait pas I’equilibre de se reproduire. En apparence ,
I’acetate d’ammoniaque a done une action double: 4 petite dose,
il calme; a haute dose, il provoque une excitation generale ,
dont le si6ge principal se fixe dans les capillaires de la peau.
Dans nos formulaires de matiere m6dicale, on s6pare ces
DE l’acEtate d’ammomaque. 207
deux modes d’action; et on croit avoir fait une analyse com-
pl&te de Taction th^rapeutique de la substance, lorsqu’on Ta
consid6ree sous ce double point de vue. Cependant un tel pro-
c6d6 fait m6connaitre le vrai caractfere d’un medicament aussi
utile, au lieu de ne rien laisser h desirer sur ce snjet. Ce qu’il
faut, c’est se Men rendre compte des relations des effets entre
eux, quelque opposes qu’ils paraissent. Cette m^thode, qui jet-
terait un grand jour, si on la suivait fulfelement, sur le mode
d’action et les limites d’influence des agents modificateurs de
reconomie, conduit li cette consequence touchant les qualitSs
m^dicamenteuses de Tac6tated’ammoniaque, it savoir: que cette
substance n’agit que d’une seule mauiere malgr6 les apparences,
et que la sfidalion qui rappelle Tecoulement menstruel et la
transpiration qui neutralise les rdsultats ordinaires de la sup¬
pression viennent absoluraent de la raSme cause. La suite le
prouvera bientOt.
Peu de temps apres les experiences de M. Jules Cloquet,
M. Brachet, de Lyon, insera dans les Archives de medecine de
trfes curieuses observations sur Tesprit de Mindererus. II fut
conduit a ce genre de travail par une serie de fails du plus grand
interfit. M. Brachet, qui est a la fois un homme serieux et un
medecin reflecbi, n’ajoutaitpas une grande confiance al’opinion
de Tecole de Broussais sur la cause de la fievre intermlttente. II
ne pouvait admettre que la gastro-ent6rite fflt le boute-feu de ce
desordre periodique, dont on triomphe avec les toniques el non
pas avec les mfidicaiuents en usage centre les inflammations. II
pr4tera croire que la cause des fi4vres intermittentes tenait 6troi-
tement a une modification particuli6re du systfeme nerveux;
toutefois ce n’6tait qu’une opinion assez probable, mais qu’il fallait
verifier. Void done comment op6ra M. Brachet pour arrivCr a
ce rfisultat. Use leva de soli lit pendant plusieurs nuits a heure
fixe, pour aller se plonger dans la Saone : c’6tait au mois d’oe-
tobre , a une 6poque de Tann4e ou Teau commence a prendre
la lemp6rature de Thiver, et ou Timpression du passage d’un lieu
208 CONSIDERATIONS SUR l/ACTION THERAPEUTjtQL’E
chaiid dans uii milieu froid doit etre assez vive. A la premiere
immersion , ftl. Brachet ne put rester qu’une demi-heure dans
I’eau. Peu a peu I’habitude modifia sa sensibilite, et il lui fut
possible d’y rester une beure entifere. Mais au bout de ce temps-
la, Ic frisson (5tait si vif, qu’il ne pouvait resister davantage. G’est
alors qu’il s’liabillait avec promptitude , et que, regagnant son
logis au pas de course, il prfiparait une reaction que la chaleur
du lit ne tardait pas ;i porter au plus baut degr6. La periode de
chaud succedant reguliercment a Ja pfiriode de froid sous I’in-
fluence de ce regime, c’etait une fi6vre intermittentc que
M. Brachet etait parvenu a developper chez lui. Au bout de
quelques jours, le medecin cessa ces immersions nocturnes ;
mais, la cause enlevAe, les elTets ne cessferent pas. Ainsi, aux
lieures ou Ic bain froid avait lieu, le frisson se d6veloppait mal-
gr6 la chaleur du lit; et au moment ou la reaction se produisait
^ la suite du bain, cette premiere impression cessait pour faire
place h I’impression contraire : la fievre intermittente se conli-
nuait. fividemment la gastro-enterite etait inadmissible comme
cause du phenomene. Les immersions avaient agi sur le systeme
nerveux en modifiaut les conditions normales de la circulation
du fluide : c’elail la seule explication qui presenlat des probabi-
litcs. Mais comment interrompre cette affection periodique qui
se repetait depuis quelques nuits'avec la plus cxacte regular!te?
M. Brachet en 6tait a se poser cette question, lorsqu’il futgueri
de la maniere suivante. Il fut appelfi pour voir uu maladc a la
Croix-Rousse, a I’heurcde la nuit oil Facets allait se montrer.
La rapidite de la marche depuis son domicile Jusqu’ii celui du
malade avait dejk produit une Idgfere transpiration, lorsqu’en
pimetrant dans la chambre, ileprouva I’imprcssion d’une tempe¬
rature extrfiraement elevee. Sous cette influence, la chaleur aug-
menta, la transpiration sc marqua davantage; et comme ce
moment coiicordait avec celui pendant lequel le froid et le fris¬
son faisaient invasion, il y eut perturbation dans la succession
des pfriodes de la fievre, qui desormais ne reparut plus. Celle
DE L’ACETATE D’aMMONIAQUE. 209
experience, qui s’etait faite d’elle-mgme, servit de guide pour
le choix du medicament qui devait produire un efifet analogue,
e’est-a-dire empgcher la periode de froid par le dgvcloppemeut
de la periode de chaud. M. Brachet employa I’acetate d’aramo-
niaque, etles resuUats no laissferent rien ii desirer. Gertainement
ce mgdicameut ne modifiait pas ou ne faisait pas avorter uue
gastro-ciiterile, il I’eutplulot exaspgree; mais il agissait sur I’in-
flux nerveux en changeant la direction vicieuse que des impres¬
sions periodiquement rgguliferes lui avaient fait contracter.
Un trouble de I’innervation qui resulte de I’inlluence des
liqueurs alcooliques efede aussi sous Tadministration de I’acgtate
d’ammoniaque. IMais, dans cette circonstance, I’elat morbide
(car on peut appeler ainsi I’ivresse ) n’est pas assez fort pour
produire lespbdnom&nes qui, dans les fifcvres intermitlentes, se
caraclgrisent par I’invasion du froid et du chaud. Pendant I’i¬
vresse , il y a trouble dans les conditions de la vie de relation,
et I’acetate d’ammoniaque doit produire un effet suffisant lors-
qu’il est administrg, non pas h dose diffusible ou transpiratoire,
mais seulement a dose sedative. Ainsi, avec 60 gouttes a pen
prfes de cette liqueur dans un verre d’eau sucrce, les fonctions
des sens reprennent leurrfigularite, il y a retablissement presque
spontane de I’dquilibre physiologique. Gertainement, I’ivrcsse
amene quelquefois etsouvent meme dos congestions cephaliques,
surtout chez les personiies qui preseutent un temperament san-
guin assez prononed; mais cet effet cesse par la sedation qui re¬
sulte de la distribution rggulierc du Iluide nerveux sous I’in-
(luence du medicament. C’est a I’activite nerveuse qu’il faut
rattacher, au inoins dans cette circonstance, les desordres plus
ou moins considerables de la circulation du sang. En suivant
la voie des analogies, n’6tait-il pas logique de tenter I’eflicacite
de I’acctate d’ammoniaque dans le traitement des courbatures?
En apparcnce il n’y a gu6rc d’analogie entre les accidents causes
par Tabus des boissons enivranleset cette sorte dc maladie; mais,
qu’on y songc bien, il existe plus souvent qu’on ne pense-des
210 CONSIDERATIONS SUR L’aGTION THERAPEUTIQUE
analogies etroites entre les choses qui paraissent presenter le
plus d’opposition. II n’y a qu’a savoir suivre la chaine des idees
intermfidiaires pour parvenir a rapprocher les faits qui sembleut
le plus eloign6s les uns des autres.
Croit-on, en effet, qu’il n’y ait pas dans les courbatures autre
chose qu’un rhumatisme general par abolition des fonctions de
la peau? L’endolorisseinent qui se fait partout sentir, I’affaisse-
ment qui le coraplique, sont evidemmeut le rfeultat d’un 6tat
particulierdu systeme nerveux. Le phenomene tient d’abord a
une question de sensibilile; c’est a la sensibilite qu’il faut attri-
buer les conditions nouvelles de I’enveloppe cutanfie et tout I’ap-
pareil secondaire des syinptbmes consecutifs. Cette fdiation est
tres facile h etablir; pour la ddinontrer, il n’esl pas meme besnin
d’entrer dans quelques details. Dans tons les cas, ce qn’il y au-
rait d’obscur ou d’incertain disparaitrait en redechissant sur la
manibre dont agil le medicament. La th6rapeutique fouruit, en
effet, des demonstrations bien concluantes, et explique souvent
des phenomenes qui, sans elle, seraient restes incompris. Ainsi,
dans I’exemple dont il es't question, I’acetate d’ammoniaque ad-
ministre a petites doses amene la sedation dans les douleurs et
la disparition de tons les symptoines. Or ce n’est pas en provo-
quant des transpirations que ce resultat est produit; la peau ne
presente pas dans cette circonstance cette moiteur plus ou moins
marquee, plus ou moinsabondante qui marque les crises par
lessueurs. L’etat morbide particulier connu enmedecine sous la
denomination si peu precise de courbature, cbde sans cette dia-
phoreseque tant de praticiens provoquentavec un si grand zele
etuee si grande ferveur de conviction. Quelquefois, il est vrai,
une moiteur a peine sensible couvre legerement Tepiderme, a
la suite de cette distribution regulibre des forces nerveuses de-
terminee par le medicament; mais elle ne suffit pas pour ame-
ner la solution des symptbmes : ce phenomene ne pent €tre
qu’un effet consecutif. Ainsi done ,‘s’il y a alllux de sang dans les
capillaires de la peau, et si celle-ci devieut le siege d’une crise
DE L’ACfiTATE D’AMMONIAQUE. 211
transpiratoire plus ou moins aboudcinte a la suite de I’adminis-
tralion de I’esprit de Minderfirus, la premiere cause, la cau^e
rfiellemenl efficiente de ce r6sultat physiologique, tientii I’acti-
vite du sysleme ncrveux. Le sang obeit ii une impulsiou, et celle
impulsion vitale, qui engendre les phenombnes qu’on observe
sur I’enveloppe cutanee, il la recoil de riuuervation. La tliera-
peulique n’est pas, comme ou le voit, sans utiliie pour jeter
quelque jour sur la succession des circonstances pathologiques
qui formcnt la mysterieuse histoire des maladies.
Le mode d’action de I’acelate d’ammouiaque dans les cas de
difficulKi ou de suppression de I’ecoulement meustruel s’ex-
plique de la meme maniere. Quaiid il y a sedation sans transpi¬
ration , I’equilibre se retablit sans la propulsion du sang, si je
puis m’expriiner aiusi, jusque dans les ramifications capillaires
de la peau, et alors le phenomene de la restitution de la mens¬
truation s’accomplit sans diflicultd : le sang n’a pas et6 d6place,
I’etat du .systtoie nerveux a ete seulement modifi6. Mais dans
les cas ou la sedation se produit par la transpiration, la diffusion
du fluide invisible, qu’on est oblige d’admettre pour expliquer
les phenomenes de I’innervation, cette diffusion , dis-je, est
assez energique pour entrainer le sang,.par une impulsion plus
ou moins violente, loin del’organe ou les besoins de I’organisa-
tion I’onl accumule : alors I’etat des capillaires ambne naturelle-
ment la crise par les sueurs. Dans ce cas, ilest tout simplequ’il
n’y ait pas d’ecoulement menstruel, et que cette suppression
soil sans inconv6nients pour le malade. Il se produit, en effet,
une sortedetransposition enire deux phenomenes qui s’excluent
mutuellement, mais dont I’lin est imp6rieusement exig4 pourle
retablissement de i’equilibre; il se fait une compensation. Ainsi
c’est toujours le systeme nerveux qui est mis en jeu sous I’in-
fluence de I’acetaie d’aminoniaque. Si les effets varient, s’ils
changenl de forme et de caractere , ils se rattaeheut toujours k
la meme cause. On pent et on doit meme les consid4rer comme
les deux temps d’un meme ph4nom4ne.
212 C0NSJ.Df;UA.l'10NS SUK L’ACTION THfiUAPIiUTIQUE
Les exeniples do celte sedation qui a deux voics pour se pro-
duire, et qui ddterminent avec tanl de precision le role th6ra-
peutique de I’ac^tate d’amnioniaque, sont si nonibreux, qu’on
n’a, pour ainsi dire, qu’a choisir. En voici un, parmi tant
d’autres, qui merite la preference, line dame d’un tempfira-
raent nervoso-sanguin, et chez qui la predominance nerveuse
semblaitse caracteriser de jour en jour, fut prise de coliques et
de voraissements d’une grande violence , une heure aprbs avoir
mange une quantite considerable de champignons. Le repas avail
el6 pris a la suite d’une longue promenade faite dans la cam-
pagne par un jour d’humidile. Cette dame etait dans ce moment
sous I’influence de la function periodique, et sa sensibility pa-
raissait Stre tr^s developpSe. Des les premieres douleurs, la
suppression cut lieu. Les vomissements, provoques par I’eau
chaude, durerent fort longtemps, et les douleurs de I’estomac
furent combattucs par des fomentations emollientes et calmantes;
cnfin une forte saignee fut pratiquee. Jusqu’ii I’ypoque presu-
mdede la nouvclle revolution inenstruellc, cettedame fut souf-
frante : rien n^iuliquait la ndcessite d’une seconde saignee;
d’ailleurs ce nioyen ne lul reussissait pas, et I’excitation ner¬
veuse qui avait ete developpde par I’indigestion I’avait fort dpui-
see. 11 etait presumable que I’equilibre se retablirait si I’dcoule-
menl periodique avait lieu sans dbstacle; niais il ne reparut pas.
Des fatigues, des etouffements, des spasmes, voila les pheno-
mdnes qui .se manifesterent a la place de la fonction, dont il fut
bientot impossible d’esperer le retour. La saignee etait, pour
ainsi dire, interdite, autant par la constitution que par les con¬
ditions resultant de la maladie; il fallait done recourir a un
moyen qui la remplacat avec quelque succes. L’acetale d’am-
moniaque fut alors administre a la dose de 35 a 40 gouttes dans
un verre d’eaii sucr'ec, Cette dose fut repetee une seconde fois
seulement, si mes souvenirs me servent bien, et bientot les
syinplomes nerveux se calmerent, pour disparaiire entidreinent
5 la suite d’un plieiiunienc auquel je no in’attcndais pas. La ina-
DE l’acEtate u’ammomaque. 213
lade jeta de gros caillots de sang qu’elle jugea partir de la poi-
Irine , et des ce moment sa sant6 reprit ses conditions ordi-
naires,ellcsp6riodesmenstrucllesn’eprouverent plus la moindrc
irregularite. Ici la sedation no s’est opfiree ni par la restitution
de la function ni par les sueurs. Le rfisultat pent etre considere
comme un moyen tcrme entre ces deux modes de solution. II y
a propulsion du sang sous rinfliiencc de I’activitS nerveuse mise
enjeu par le medicament; mais les parties od so porte Ic fluide
pr6sentent une surface trop rdduite et une force de resistance
trop peu considerable pour quo la sedation puisse avoir lieu
aulrement quo par rheraorrhagie.
Voici un autre excmple tire de cette trop riclie famille des
maladies de matrice, qui laissent toujours tant a desirer sous
bien des rapports, inalgre Ic nombrc si considerable des tra-
vaux contemporains. Une jeune dame qui, dans les premiers
temps de son manage , avait beaucoup souffert d’une entente
aigue qui passa bientot a I’etat chroniqiie, fut tellement ener-
vee par rexageralion du trailement aniiphlogistique auquelelle
fut soumise , qu’elle contracta une impressionnabilite nerveuse
extremement vive. Tres alfaiblie par les saigne.es et le regime
qu’on avait cru necessaire dc lui imposer pour oblenir sa gueri-
son, clle etait devenue a peu pres incapable de rdsister aux im¬
pressions les moins violentes. La plus petite cause produisait
souvent des effets alarmants, tant cet organisme etait dediu de
retat qui avait precede sa derniere maladie Avcc de telles con¬
ditions physiologiqucs, des affections graves pouvaient sc mani-
festerd’un momenta raulrc, et ce fut pi-ecisemeiit ce qui arriva.
L’inllammation intestinalc se developpa de nouveau; et lorsqu’on
fut parvenu k la moderer plutotqu’ii I’eteindre, elle laissa apres
elle un etat morbide, qui est d’autant plus digue d inierfit que
la pratique medicale n’en pi-esente pas de frequents exemples.
La malade eprouvait au-dessous du llauc droit, a la partie de
I’abdomen qui correspond it rovairc du m6me cote, une douleur
profonde , circonscrile et d’uiie extreme acuite. Cette douleur
214 CONSlBERmONS SUR L’ACTION XHliRAPEUTIQUE
donnait tantot la sensation d’un instrument aign qu’on aurait en-
fonc6 dans les chairs, tantot celle d’une bruiure, enfin quelque-
fois la sensation qu’eut fail 6prouver une corde en tirant vio-
lemraent le point douloureux dans une certaine direction. Ces
souffrances u’6taient pas continues; ellcs 6iaient intermittentes
et regulierement intermittentes; elles faisaient invasion chaque
mois pendant la periode menstruelle. On eut dit que la fluxion
sanguine dont la matrice etait le sitige determinait I’appari-
tion de ces douleurs; mais il est a remarquer que la fonction
periodique se faisait avec regularite et abondance, ce qui semble
raltacher le ph6nomfene a une cause dilTerente de-la fluxion
sanguine dans les organes de la gfineration. D’ailleurs l itifluencc
de cette cause n’eut ete admissible que dans les cas ou les atta-
ques auraieivt precede de quelques jours ou de quelques beures
r6couleraent menstruel, ce qui n’arrivait pas. Un vague senti¬
ment de malaise et de fatigue annoncait a I’avance I’apparition
des douleurs. Bientot I'attaque se caract6risait; et, peu de temps
apr6s le moment del’invasion, la nevralgie, de bornee qu’elle
6tait, devenait, pour ainsi dire , generale; il y avail irradiation
dans tout le systeme, tons les organes semblaient participer a
cette souffrance, dont I’ovaire etait le point de depart. Cette
irradiation se faisail par les principaux troncs nerveux; car la
malade pouvait designer de la main la marche des douleurs, de-
puis le centre d’emanation jusqu’aux points les plus eloign6s.
Une telle condition amenait bientot la fifevre et les principaux
symptSmes d’un 6tat inflammatoire general. Le sang s’accumu-
lait alors dans la region ovarique, et la malade eprouvait bientot
dans cette partie une sensation de turgescence et de chaleur assez
forte pour exiger une application de sangsues, de crainte d’une
inflammation locale plus ou moins violente. Parvenues li cette
periode, les attaques perdaient de leur intensile; il y avail d6-
croissance dans les pbenomenes. Leurduree 6tait ordinairemeut
de trois it quatre jours; le traitement etait compris comme on
comprend giineralemenl le traitement des alfections nerveuses.
DE l’ACETATE D’AMMONIAQUE. 215
On essayait, on epuisait tour a tour tons les medicaments anti-
spasmodiques connus. Le medicament hfiroique auquel on avail
cependant le plus soiivent recours 6tait I’acdtate de morphine.
Sans doute , avec la morphine on calmait les douleurs, et les
autres antispasmodiques produisaient, dans des circonstances
donnees, quelque soulagement; mais I’habitude des assoupis-
sants, des calmanls, entrainait un inconvenient des plus graves.
La malade s’alTaiblissait, I’excitabilite nerveuse faisait des pro-
grfis tres rapides; cette condition favorisait I’irradialion de la
douleur nfivralgique au moment de son invasion; enfin les atta-
ques se rapprochaient parce qu’elles 6taient plus violentes et
parce que la diminution progressive de la force de reaction IIt
vrait le corps sans defense aux causes morales ou physiques qui
pouvaient rappeler le mal. Dans cel 6tat de choses, tout etait
craindre. La famille de la malade, et la malade elle-meme,
redoutaient, avec raison, qu’une crise n’amenat bientdt un fu-
neste evfinement. J’avais rencontre quelquefois,cette iul6res-
sante persoune dans le monde; mais ce ne fut qu’ii I’epoque oh
les crises avaient atteintla plus grande violence qu’ii me futper-
mis de lui donner des conseils.
On avail allribue la maladie a une deg6n6rescence organique
ou de I’ovaire, ou d’une autre partie do I’appareil g(5nerateur;
mais, outre que la forme , ou plulotla physionomie de I’affection,
devait m’empecher de partager cette pensee, les investigations
auxquelles je me livrai m’eureiU bientot prouve le contraire,
J’admis seulementun 6tat d’engorgemenl de I’ovaire, parce que
la n6vralgie dont il etait le siege I’avait rendu un centre de fluxion
depuis le commencement de la maladie. G’etait sans doute moins
un fait 6vident qu’une hypothese probable, puisqu’aucune saillie
exterieure ne r6v61ait cet engorgement; mais on verra bientot
que le traitement justifia cette opinion. Cela pos6, comment
fallait-ilagir? D’abord, il 6tait necessaire de relever I’organisme
avant toutes choses, de lui restituer un peu de cette force de
thsistance, de cette etoffe vitde , si je puis m’exprimer ainsi,
216 CONSIDliRATIONS SUU L’ACTION TOERAPEUTIQUE
sans laquelle le raedecin le plus habile et le plus z61e ne peut se
permettre aucune esperance. Ge rSsultat obtenu, il fallait diri-
ger les nioyens thSrapeutiques centre I’alTection nerveuse elle-
meme.
Pour remplirla premiere indication, qui etait en meine temps
la plus pressante, il ne fallait pas songer a m6dicamentcr par
I’estomac; la position de la malade s’y refusait absolumeiit. Je
fis done pen^trer le remfede par une autre voie. Je recomman-
dai les bains de sel, auxquels je fis sucedder les bains bydro-
sulfureux. 11s produisirent I’effet que j’en attendais: les forces
sc relevferent, et les crises qui eurent lieu pendant le traitement
furent plus courtes et moins violentes, parce que la donleur re-
veilla moins virement les sympathies. La force de resistance,
restitute par 1’usage de bains fortifiauls, servit de barritn’e a
cette irradiation morbide, qui transformait en quelques instants
une douleur circonscrite et born^e on une affection generale.
Les bains devaient produire aussi d’autres effets, a la fois toni-
ques et resolutifs, ou devaient, en relevant les forces, resoudre
I’engorgement qui existait probablement dans I’ovaire : ainsi
I’indicatiou pouvait etre considcr^e comme bieu remplie. Mais
il y avait un but plus essentiel a atteindre, celui d’avoir raison
de I’affectiou nerveuse. Pour y parvenir, J’employai I’acetatc
d’aramoniaque, dont les effets confirmerent bientot mes id6es
sur la cause de I’aCfcction. J’dtais parti de cette opinion ; la
douleur, avais-je dit, resulte d’une accumulation exageree de
fluide nerveux sur I’organe malade. Cette accumulation peut
provenir d’uue modification particulifere produite par I’afflux du
sang menstrueb Dans lous les cas, le sang n’y est pour rien,
comme cause prochaine; il y a accumulation du Iluide nerveux,
ou, si Ton veut mieux, do puissance nerveuse sur un point cir-
conscrit, sur une partie determinee; voila seulement ce qu’il
est permis d’afTiriner. Or I’administration de I’acetate d’ammo-
niaque confirma bientot cette theorie, car voici Its pbenomenes
qui en resullcrent. Le medicameuL etait administre au moment
DI; r/AOfiTATE d’ammoniaque. 9.17
de la cessation de recouleraent inenstruel, a petite dose , c’est-
a-dire a celle de 2 grammes a pen pres; on la continuait en
augmentant progressivenient sa qiianlil6 jusqu’a 6 ou 7 gram¬
mes , dose ii laquelle on s’arretait. II deteniiina d’abord un pen
d’agitation; mais elle 6talt supportable et n’eveillait pas de dou-
leur. t'.ette agitation cessa bieniot; une sorte d’equilibre sembla
vouloir s’6lablir dans la sensibility. Enfin, an bout de quelques
mois de traitement, I’epoque des crises pyriodiques passa sans
ameiier les douleurs n6vralgiques de I’ovaire, ou en faisant
yprouver des douleurs si supportables, qu’elles ne dyterminaient
aucune complication. 11 suffisait h la raalade de quelques heures
de repos sur un canape, ou bien d’une bonne nuit de sommeil
pour recouvrer toutes ses forces. II fallut de fortes peines mo¬
rales et des negligences dans le traitement et le regime pour
rappeler a de longs intervalles des crises qui tendaient li s’effacer
entierement.
Un phynomfene a noter dans cette observation, c’est que lors-
que I'acytate etait administry a haute dose (dose diaphoryiique),
la malade se plaignait de douleurs plus ou moins vives dans la
continuity des membres etdes articulations. L’amyiioration n’a-
vait lieu que sous I’influence des peiites doses (dose sydaiive).
Dans cette circonstance, en effet, iln’y avait pasaimpriraer une
diffusion a une certaine masse de sang, h dygager la matriceou
les ovaires an profit des capillaires de la peau. S’il y avait en¬
gorgement an siyge principal de la douleur, ce n’etait qu’une
condition accessoire qui n’ajoulait ni n’otait rieu a rintensitc du
mal. Voila pourquoi raduiinistration de I’acdtate a haute dose
aggravait les symptomes au lieu de les calmer. La petite dose ,
qui dcterminait une diffusion suffisante pour i-ytablir I’yquilibre
dans I’inncrvation, pouvait seule modifier heureusement la
maladie.
Dans les affections do la matrice d’une autre espfece, ou il y a
engorgement plus ou moins considyrahlc du systyine, I’acytate
d’aramoniaque peut ygalement fitre employe avee succes h cause
21B CONSIDERATIONS SUR L’ACTION THERAPEUTIQUE, ETC.
de ses qualitfis 6minemment ditfusibles, lorsqu’oii radministre U
haute dose. Dans ce cas, il agit sur I’innervalion, non pas
comine sedalif, mais comine stimulant; et c’est par cette force
particulicre que le sang est entrain^ loin dcs parties, ou sa pre¬
sence favorise le developpement de lesions si souvent mortelles,
L’ac6tate d’ammoniaque est comple , au moins par quelques
mMecins, au nombre des moyens therapeuliques dirigEs centre
cette fainille de maladies; mais sait-on bieii le but qu’on se pro¬
pose en I’employant ? Connait-on assez les elTels r6els du remfede
pour I’ordonner & propos et pouvoir compter, jusqu’ii un cer¬
tain point, sur son efficacite ? On a devin6 d6jci notre rfiponse.
Il reste seulement & resumer les idees gfinerales de ce travail;
car je suis eilti-e, je crois, dans des developpements suffisants
pour justifier la valeur iherapeutique que je donne h I’acfitate
d’ammoniaque. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble
que je suis parvenu i trouver des rapports qui avaient 6t6 m6-
connus, a caracteriser des faits qui 6taient encore a demi converts
par les teiiebreuses obscurit6s de I’empirisme. La therapeutique,
cette science qui n’en est pas une, ce capuf mortuum ou se
'nielent avec un si grand desordre I’erreur et la v6rit6, aurait
enfin besoin qu’on s’occupatd’elle. On a fait assez de inonogra-
phies de maladies pourfaireaussi desmonographiesde remMes.
Ces deux parties de la science, la pathologle et la therapeutique,
y trouveraient des ressources que les esprits ficlaires peuvent ap-
prEcier par anticipation; et, ce qui est mieux encore, cette
amelioration, cette direction nouvelle dans le travail, porteraient
ses fruits chez les malades.
AprEs tons les faits que j’ai analyses et les deductions que j’en
ai tiriies , je crois pouvoir admettre les conclusions suivantes :
1° L’acelate d’ammoniaque n’est pas seulement un stimulant
diffusible, il est suriout antispasmodique.
2“ Il est stimulant diffusible & haute dose; il est antispasmo¬
dique li petite dose.
3“ Ses qualitfis antispasmodiques expliquent ses qualites dif-
CONSTDfiRATIONS M£DIC0-L£GALES, ETC. 219
fusibles et diaphoi’6tiques; car s’il agit eii dislribuaiU les forces
nerveuses du centre a la periph6rie, on d’une panic du corps
vers loutes les autres, il doit agir finaleinent sur les capillaires
ou les surfaces denniques, de nianifere a leur coinmuniquer une
plus grande activild.
Enfin I’acdtate d’amraoniaque devra etre employd toutes
les fois qu’il y aura accumulation exagdrde de fluide nerveux sur
un orgaue, parce que, sous son influence, I’innervation pent
dtre ramende aux conditions physiologiques de son dquilibre
normal.
D’’ fiooUAKD CARRitRE.
Medecine legale.
RAPPORTS JUDICTAIRES
ET CONSIDERATIONS MEDICO-LEGALES
SUR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE,
M. LE D' AEBANEL,
(Suite et fie.)
3= RAPPORT MEDICO-TAGAL SUR LA SITUATION MENTALE DU
NOMME j. Etienne, accuse de parricide.
Nous soussignds , Rousset, professeur de pathologic externe
il ricole prdparatoire de mddecine de Marseille, et Honord
Aubanel, mddecin en cbefdel’asile des alidndsde la mdme ville,
docteur eu mddecine de la Facultd de Paris, en vertu d’une or-
220 CONSiPfiRATIONS MEDICO-LfiGALES
donnance cle M. Meiindal, jiige cl’iustruction pres le tribunal
de cetteville, en date clu 28 septembre 18/iti, nous sommes
rendus le lendemain, ii trois Iieures de I’apres-midi, au palais
de justice, dans le cabinet de ce magistral, ou nous avons refu
mission de visiter, sermcnt prealablemenl prele, le nomme
J. itienne, inculpe d’assassiiiat sur la personne de sa mere, Ji
I’effet de constater son Hat mental.
Nos premiers filements de conviction devant 6tre puises dans
les antecedents de I’individu, consignes dans les pieces de la
procedure, ou recueillis auprbs des personnes qui oni eu des
relations avec I’iuculpe, nous allous d’abord faire conuaitre les
renseigncments divers qui sent venus a notre connaissance;
nous exposerons ensuite les fails qui resultent de rexanien di¬
rect auquel nous nous sommes livres.
1° Renseignements divers. L’iuculpe est naiif d’AurioI; e’est
un jeune soldat Iiber6, age de vingt-sept ans environ. Son in¬
struction est nolle, il n’a jamais exerce que la profession de
cullivateur. Sa conduitc a tonjours etc assez regulierc ; sa jeu-
nesse Ji’a jamais ete orageuse; il etait laborieux, doux et trfis
soumis a ses parents; jamais il ne s’etait livre a un acte repre¬
hensible de quelque importance, si ce n’est un debt de chasse,
dont il se rendit coupable quelques jours avantson depart pour
I'armec, et pour lequel il fut condanme a une amende de 50 fr.;
mais la feuille de route etant arrivee, il quiila son pays sans
avoir satisfait a sa condamnation.
Pendant Ics quatre ou cinq ans passes sous les drapeaux, il
n’a pas manque ii la discipline et il n’a subi aucune punition
severe ; mais les chefs de son regiment assurcut qu’il s’est tou-
jours fait remarquer par un caractere sombre et peu communi-
calif, par risolement dans lequel il vivait ordinairemont ctpar
ses emportemenis habituels. Ses camarades se mefiaient de lui
et le croyaient tous capable d’un mauvais coup, quoiqu’ilsne le
conskierassent pas comme un mediant homme.
A son retour de Tarmee, 6lant rentre dans sa famille, il parut
221
SDU QUELQUES CAS DE FOEIE HOMICIDE,
rcvoir scs parents avec plaisir, et, ceux-ci n’etant pas trfe for¬
tunes , il ne tarda pas a se livivr, comme par le passe , aux di¬
vers travaux dc la campagne. Personne jusqu’alors n’avait ob¬
serve en lui le nioindre signe d’alifination inentale.
Mais, pen de temps aprfes son arrivee, le receveur de I’en-
registrement lui envoie coinmandeinent de payer la souime de
50 fr. pour le debt de chasse coramis avant son depart pour
I’armee; fitienne, suit mauvaise volonl6, soit qu’il pensat quo
ses services mililaires avaient dii I’absoudre de cette condainna-
tion, ne tint aucun coinpte de I’ordre qu’il avail rccu j il ne se
presenta pas po r payer, ne prevoyant iiullcinciil Ics conse¬
quences que son refus ponvait avoir. Une contrainte par corps
fut dirigee coiitre sa personne , et, quelques jours apres , if vit
arriver les gendarmes, qui le saisirent et renuuenerent dans un
depot. Mais il recouvra sa liberte au bout de quelques heures,
son pere s’etant empresse de venir payer I’ainende de 50 fr.,
qui faisait seule I’objet de son arrestaiion. Neanraoins le moral
dujeune Etienne en avail souffert; cette arrestation inattenduc
I’avail trouble; il en resla triste pendant quelques jours ; il parut
longtemps preoccupe de cette idee, quoiqu’en apparence sa
raison ne semblat en avoir recu aucune atleinte facheuse.
A quelques mois de la, on fevrier 1844, il commenfa parse
plaindre d’etre malade : il eprouvait, disait-il, une grande fa¬
tigue , uii malaise indefinissable; il ne mangeait plus comme
d’habitude; il se sentait incapable de Iravailler; et toujours ma-
ladif, et insouciant sur son avenir, il passait tout son temps dans
la plus complete oisiveie. Le medcciu qui le vit h cette epoque
ne Irouva d’abord en lui ricn de bien caracterise; il lui conseilla
la promenade et les distractions. Mais cet etat mal determine
s’etant prolonge plusieurs mois et ayant 6te accompagne parfois
d’un certain vague dans les kiees, ce m6me medecin concut le
premier de I’inquietude sur sa situation mcntale; il recom-
raanda h cet cffet de plus en plus rhabitntion de la campagne,
le travail et tous les moyens proprcs a dissiper le decouragement,
ANS.VL. MK1).-I'SVCU. T. vii. Mars 1810. r, ii
222 CONSIDERATIONS MfiDICO-I.fiGALES
I’ennui qui s’emblait s’euiparer de I’esprit de son maJadc.
Les parents eux-mfimes ne tardcrent pas b s’apercevoir qu’il
y avail quelque chose d’insolite dans les habitudes d’^tienne. Ils
parurent frappds surtout de I’insouciance dans laquelle il vivait,
de son indiir6rence pour tout ce qui I’entourait, de ses plaintes
sans cesse r6p6lees qu’il etait malade, bien qu’il n’eflt pas de
fibvre ni une physionomie qui denotat une maladie sfirieuse. On
avail reinarqud aussi qu’il 6tait plus impatient, plus acarifitre et
plus col6re qu’autrefois; il d6sob6issait aux ordres de son pfere
et montrait chaque jour une indocilite qu’il n’avait pas aupa-
ravant.
Les mois de mars, avril, mai et juiii, se passbrent dans des
alternatives de nial et de bien: tantot le malaise semblait se dis-
siper et I’amour du travail revenir sous I’inlluence d’une amb-
lioration bien marqube; tantot les souffrances paraissant aug-
mentbes, I’ennui devenait plus grand et le trouble de ses idees
de plus en plus manifeste. On I’entendalt dire quelquefois: « Je
» ne sais ce que j’ai, mais ma tele n’est plus b moi; je sens
» comine un cercle qui i’erabrouille. » Mais en juillct, le db-
rangement intellectuel devint tons les jours plus apparent; sa
famille et toutes les personnes qui avaient occasion de le voir
frbquemraent acquirent alors la conviction que son esprit btait
rbellement alibne.
Une nuit, btant couchb dans un grenier avec deux personnes
de sa connaissance , il s’bveilla en sursaut, croyant voir devant
lui des gendarmes qui venaient le saisir, se rua corame un fu-
rieux sur un de ses compagnons, et le blessa assez gribvement
b la tbte.
A cette mbme bpoque, on I’entendait souvent parler b demi-
voix ; la nuit il dorinait peu, il se levait souvent, il rodait dans
la maison ou sortait pour aller se promener dans les champs. Il
errait souvent dans la campagne, sans aucun but arrbtb; il dis-
paraissait quelquefois de chez lui, et n’y revenait qu’aprbs plu-
sieufs jours.
223
sun QUELQTIES 0A& Rl! FOI.IE HOMICIDE.
Plusieurs fois il lui 6tait arrive de laisser 6chapper dos par’Sles
vagues, decousues, do verilables divagalioiis. Aiiisi, il avail
Iaiss6 entendre a divers menibres de sa faniillc que son sort se-
rait feut-kre un jour plus heureux quon ne pensail; quit
etait appele peut-etre d de /mutes destinees; quit avait appris
bien des c/ioses quit ignorait autrefois; quil epouserait la fille
duroi; quil irait lui-meme detrdner Louis-Philippe _, etc.
Un de ses amis, k qui il racontait un jour toiiles ces choses, fut
frapp6 de cette incohfirence d’id^es, et, le soir, craignant qu’il
fit des folies dans les rues dn village, il ne voulut le quitter
qu’aprbs I’avoir conduit dans sa maison et I’avofr remis a ses
parents.
Quelquefois, inais vaguement, sans insislance , il avait parld
de tuer sa mfere , ou avait fait quelques menaces de ce genre;
pourtant on nel’aurait jamais cm capable d’une telle action,car
il paraissait aimer ses parents; il n’avait aucun motif de haine
contre sa mbre, et rien ne pouvait faire prdvoir que celle-ci
serait jamais I’objet de la triste prdfdrence dont elle a 6te victiuie.
Dans les premiers jours du mois d'aout, les parents d’^tieune,
toujours plus inquiets des progres de sa maladie, corniuencerent
k faire des ddmarclics dans le but de le faire renferiner dans
une maison d’ali6n(5s; ils allferent k cet effet cbez le mddecin, qui
leur donna tons les renseignements n6cessaires. iVlais, soil
que le malade ait cte micux quelques jours apres, soil qiin cette
mesurc repugnat k la famille, on ne donna pas iinmedialement
suite k cc projer, et Ton sc contenta, pour le moment, de I’en-
tourer de soins et de le surveiller aussi bien que possible.
Quelques jours avant le 15 aout, il saisit la chat do la maison
et le tua sans le moindre motif, lui qui, autrefois, avait I’ba-
bitude de le cabesser, Sa mkre lui ayant fait quelques reproches,
il lui fit cette r6ponse singuliere : «C’dtait ndcessaire! Ne vaut-
i> il pas mieux qu’il soit mort que si c’etait moi?» Le londemaio
il voulut tuer toute une couv^e de poulets, el il r6pondil de la
m6me manifere k sa mkre, qui lui en demandait la raison.
22/| CONSIOfiRATIONS MEDICO-LfiGAtES
Le 14 aoiit, il arriva le soir chez sa tante, il y passa la nuit.
Le somnieil fut tout-a-fait mil; il paila beaucoup; il r6cita un
grand nonibre de fois ses priercs; ses idces paraissaient bien
troublSes, son esprit 6tait plus derange que jamais. 11 demaada
plusieursfois a sa tante si elle n’avait paspeur delui. Le matin
il sortit, n’ayant voulu se soumetlre a aucun soin ni 6couter le
conseil qu’on lui donnait de rester dans la maison. Dansl’aprds-
midi de ce meme jour (-15 aout 1844), il alia b la campagne de
son pere, on se trouvaient dans le moment sa mfere et sa soeur.
A peine enire dans la maisoii d’habitalion, il demanda a manger ;
il prit, a ddfaut d’autre chose , quelques poires qui 6taient dans
un panicr, et se mil ii se promener avec calme, sans proferer
ni paroles ni menaces. Quelques instants s’dcoulferent; tout-a-
coup on entendit un cri: c’etait celui de sa raCre, qu’il venait de
frapper mortellcmcnt. Sa soeur, tournant les yeux de ce cote,
le vit arm6 d’une etsmcfo (instrument araloire) et frappant b
coups redoublds sa pauvre mere expirante. Elle sortit immfi-
diatement de la maison pour appeler du secours, raais il n’4-
tail plus temps; la victime 6lait gisante sur le sol; le meuririer
6tait sorti et s’en allait a travers champs.
Il erra loute la nuit dans les campagnes voisines; le lende-
main, sc trouvant dans le terroir d’Aubayrre, il apercut des
gendarmes qui etaient a sa recherche^ mais, loin de prendre la
fuite, il vint au-devant d’eux, leur annoncant que c’etait lui qui
6tait rassassin de sa more. Les gendarmes qui le saisirent ont
declare que, dans le moment de I’arrestation , il paraissait avoir
I’esprit d6rang6, tant ses idecs avaient peu de suite, tant ses pa
roles Staled t par intcrvalles incoherentes.
2° Examen direct de I'inculpe. Le premier examen a eu lieu
en presence et dans le cabinet de M. le jugc d’instruction, qui
avait desire assisler, it cette entrevue. Etienne s’ost presenti b
nous dans un etat de calme parfait; e’est un jeune homme d’une
taille elev6e, d’line constitution moyenne et d’une physionomie
un peu sombre, plutbt slupide qu’inlelligente. M. le jiige I’ayant
SCR QUELQUES CAS 1)E FOLIE HOMICIDE. 225
queslionn^ siir plusieiirs particularites de .sa vie, ses reponses
ont toiijours el6 Ires lucides et ires precises; il nous a parle de
sa carriere militaire, dc son pays cl de sa famille, sans laisser
6cbapper la moindre trace ded^sordrc intellectuel.
Interrogc sur la nialadie dont il se plaignait I’liiver dernier, il
nous rcpond qu’il ctait rctllemenl nialadc b cello cpoque, qu’il
n’avait plus la force de travailler et que sa tele n’etait plus a lui.
11 nous donne cnsuitc quelques details sur la iiianiere dont il a
tu6 sa mere; il nous assure qu’il n'en avail pas forme Ic projet
avant d’aller h la carapagne; qu’il ne sail pourquoi il a fait cela;
qu’il fallait qu’il n’edt pas la tgte a lui dans ce moment. Il nous
donnait ccs details sans la moindre emotion , en souriant en quel-
que sorlc, el nc paraissant nullcnicnt inquiet dcs consequences
qui ponvaient on resultcr.
Ce premier interrogaloire nous laissa dans Ic doute; nous
sorlimes du palais, sans savoir si nous avions affaire a un cri-
minel on h un aliene; mais nous ftimes frapp6s de I’etat d’indif-
ftirence, d’insensibililfi morale de I’bomme qui etait soumis h
noire observation, itait-ce I’insensibilite du crirainel bal)ilu6
h verscr !e sang ? Etait-ce unc insensibilite maladive, Ic r6sultat
d’unc aberration intellectuelle? G’est ce que des exaniens plus
prolonges ponvaieul seuls decider.
Nous sommes alles plusieurs fois, a cet cffel, examiner I’in-
culpe dans la prison ou il etait renferme. On nous a appris qu’il
vivait assez isole; qu’il comranniquait pen avec ses camarades;
qu’il 6tait toiijours serieux et comme preoccupd. 11 s’est toujours
pr6scnt6 a nous avec un calme parfaii; il nous a loujours rccon-
nus, I’un de nous plus parliculierement, qui cst ualif du m6mc
pays que lui. Nousavons conslammci.t obteiiu la meine precision
dans ses reponses, et, loutes les fois que nous I’avons inlerrogd
sur le crime dont ilesl accuse, nous avons remarque, taut
dans sa pbysionomie que dans ses expressions, ce defaul de
sensibilit6 qui n’est gu6re que I’apanage d’une sorte d’abrulis-
scnicnl. 11 ne nous a jamais manifesle un grand regret d’avoir
226 CONSIlJliRA'riONS MfiDICO-LEGALES
tu6 sa mfcre; c’est un 6v6iiement quo Ton dirait, pour ainsi
dire, efface de son esprit ct qui n’a laisse en lui aucune impres¬
sion facheuse. Plusieurs fois il nous a dit qu’il ue pensait pRS
que sa mere fut morte , qu’il pouvait ne pas lui avoir fait tout
le mal que I’on croyait, qu’il serait bien possible qu’elle fut
pleine de vie..., etc.
Nous n’avons jamais trouvd chez cet homme une grande di¬
vagation dans les id6es : cependant, un jour, presse par nos
questions, il nous a dit qu’on avail eu tort, h son retour de
I’armSe, de ne pas lui apprendre tout ce qu’on savait sur sou
compte; que s’il avail su lire et ecrire, il ne se trouverait pas
dansce moment en prison ; qu’il aurait pu avoir une autre des-
tiuee..., etc.
Nous chercbames a le pousser dans cetle voie; mais nous
n’oblinmes que des paroles vagues, des allegations confuses
auxquelles il paraissait avoir foi, et qu’il semblait ne pouvoir
formuler plus clairement, tant elles devaieni etre mal determi-
nees dans son cerveau. D’autres fois, il nous a dit qii’on etait
injuste a son egard; que ses parents lui avaient cache beaucoup
dechoses; qu’on se inefiait de lui..., etc. Mais ces accusa¬
tions , quelques questions quo nous lui ayons faites, sont tou-
jours.restees aussi vagues, aussi confuses que ce qu’il nous ra-
contait sur sa destinee. Tel es't le resultat des divers examens
auxqucls I’incuipe a 6te sounds.
Pourvus maintenant de nos 61ements de conviction , il nous
reste h r&oudre le probleme qui nous a dte pose; a determiner,
autrenient dit, I’elat des faculies intellectuelles de I’inculp^.
Nous devons a cet effet le considerer sous deux points de vue:
Get homme etait-il alifine quand il a tue sa mdre? L’est-il en¬
core au moment ou nous I’examinons ?
Premiere question. Les diverses circonstances relatdes plus
haul concourent li dtahlir que le jcune Etienne dtait eu proie It
un ddrangement inlellectuei bien longtemps avanlla perpetra¬
tion de I’assassiuat dont il est accuse.
sun QUEUQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 227
Sails pouvoir aflirmer si son arrestation pour son d61it de
chasse a 6te la cause unique de I’ali^nation mentale qui est plus
tard survenue, nous'pensons qu’il est rationnel de rattacher h
cette.circonslance le point de depart de sa inaladie. Les causes
morales tie perturbent pas toujours le cerveau d’un homme
d’line maniere instantanee; elles agissent quelquefois sourde-
ment, ct ne maiiifesteiit leur effet qu’aprfes un temps plus ou
moins long; c’est ce qui nous senible avoir eu lieu dans le cas
qui nous occupe.
L’incubalion de cette maladie nous parait avoir et6 longue,
ainsi que semble le prouver I’apparition tardive des premiers
symplomes, leur marche irrfigulifire et leur caiacl^re longtemps
inal determine. Nul doule que les souffrances qu’il accusait des
le mois de fiivrier dernier, ce malaise, cette lassitude et cette
impossibility de travailler, n’aient yte les prodromes de la folie
qui allait ydater. Plusieurs dfilires d6butent de la spite, et il
faut sou vent a cette periode une experience consommee, pour
trouver dans ces symptdmes obscurs et fugitifs des indices d’a-
Uenation mentale.
Plus tard la maladie se caracterisa mieux : il survint de I’in-
somiiie; les habitudes du malade parurent cliangees; ou le vit
se livrer it des divagations de plusieurs genres. La sefene qui eut
lieu pendant la nuit dans le grenier ou il etait couche nous d6-
moutre qu’il etait en proie ii des hallucinations. Cette crainte
iraaginaire des gendarmes nous fait voir toute I’influence fa-
cheuse que la cause morale precitee a du exercer sur son cer¬
veau. Personne alors dans sa famille ne doutait plus qu’il fut
aliene; rieii ne le prouve mieux que les dymarches faites aupres
du m6decin et les precautions prises pour le surveiller.
L’absence de toute halne, de tout motif d’intdret, dloigne,
a uotre avis, toute idee de culpability. Nous ne sayons pourquoi
|1 a tue sa mere ; nous ignorons a quel mobile, a quelle impul¬
sion il a obei. Mais n’avait-il pas dit lui-meme ii ses parents
qu’il fallait pour sa propre conservation qu’il tuat le chat et les
228 CONSlDliRATCONS MfiDlCO-LliGALES
poulels de la maisou ? Ne serait-ce pas eii consequence de ces
fausses idees, resultant peut-etre d’une hallucination, qu’il
serait deveiiu parricide? Nous croyons, comme ill’assure, qu’il
n’avait pas forme le projet d’assassiner sa mere quand il s’est
rendu it la campagne; cette idee aura 6tc subite , instanlan6e,
el, une arnie se trouvant sous sa main, il a du se laisser en-
irainer immddiatement a I’iinpulsion secrete et nialadivc qui
venait de naitre en lui et qui le dominait entitl ement. On I’a vu,
il est vrai, prendre lout de suite la fuite a travers champs;
mais son cerveau ttait trop malade pour calculer des inoyens
assures d’evasion; il s’est enfui, comme le font beaucoup d’a-
litnes; il a erre toute la nuit, sans s’filoigner beaucoup de son
pays, et le lendemain, apercevant des gendarmes, il s’est rendu
a cux sans emotion, avec une insensibilitt apparente qu’il n’au-
rait pas eue s’il avail eu conscience de toute la criminalile de
Taction qu’il av.ait commise,
Des considerations auxquelles nous venons de nous livrer
nous concluons done : 1® qu’Etienne etait en proie h une alie¬
nation coramencante quand il a cesse de Iravailler dans le cou-
rant de Thiver dernier: 2“ quo ce deiire a eu une marche lenle
el irregulitre , ayant presente plusieurs alternatives de remis¬
sion et d’exacerbalion; 3' que des hallucinations ont eu lieu ,
sans pouvoir afErmer au juste lour nature ni les sens qui en ont
ete le siege; U" que son esprit etait doinint par de fausses idees,
sur sa naissance, stir son nieritc et sur son avenir; 5° que ces
fausses idees, resultant d'un derangement jntellectuel, ont du
etre la cause, le mobile de ses actions; 6” qu’il a lue sa mere,
conformement aux idees deiirantesquilc pr6occupaient; 7“qu’il
ne jouissait pas dans ce moment de son libre arbitre, ayant obei
fatalement et inslantanement b Timpulsion nialadive qui le pous -
sail a verser le sang.
Seconde question. Etienne est-il encore aliene au moment ou
nous Texaminons? Il no parait pas Telre au premier abord, car
il est caline et atleiitif; ses idees sunt generalcmeut assez nettes;
229
SUU QUliLQUliS CAS DE FOUE HOMICIDE,
sa mcmoire est bonne, ct ses responses sont ordinaireraent Ires
prdcises. Mais nous avons vu qu’il 6tait toiijoui s sombre el pen
sociable; qu’il restait constaramenl concentrfi en lui-m6mc;
que sa physionomie avail quelque chose de slupidc , assez cn
rapport avec I’insensibilitc morale que nous avons reniarqude.
Cette insensibility, cetle absence de toule affeclion, de tout
regret pour ainsi dire, de lout sentiment penible au souvenir do
la niort de sa mCre; ce rirc niais et stupide avec lequel il en
parle , sont autant de prcuves qui tcndraient h ytablir, mfimc
cn I’absence d’aulres signes, que I’inculpe ne jouit pas en ce
moment do loute I’inlegriiy do ses facultiis intellecluclles.
Mais en prolongeant nos interrogatoires, nous avons pu nous
assurer, en effet, quo son esprit n’elait pas encore tr6s sain :
ainsi ses divagations sur sa naissance ne sont pas dissipees,
commc nous I’avons vu; il conserve sur ce point des id6es va-
gues et erronyes; il pense toujours, ainsi qu’il nous I’a dit,
qu’on a yty injuste & son ygard. Ccs accusations vagues et con¬
fuses sont le propro de beaucoup d’alienys qui souticnnent avoir
un grand nombre d’enuemis, sans jamais pouvoir rien formuler
ni faire connailre ceux qui leur out fait du mal.
Cette insensibility donl nous avons parle ne serail-elle qu’ap-
parenle? Serait-elle le fail d’un grand degre de dymoralisation
oil d’nne sorte de calcul, d’une simulation habile? Nous ne le
pensons pas. La conduile de I’accuse n’a jamais eiy deryglee ni
imraorale; c’est la premiere fois qu’il comparaiten justice, et
rien n’annonce en lui I’liomme liabiluy au crime. 11 n’a pas
cherchy ^ tuer sa mere dans un endroit cache, dans un moment
ou, ytant seul avec elle, personne n’aurait yty lemoin de son ac¬
tion; c’esl au contraire au milieu du jour et en prysence de sa
soeur. Les idyes dyraisonnables qu’il a manifestees devant
nous ne sont point dissimuiyes, car elles sont semblables a
cellos donl il eiait pryoccupe longtcmps avant la perpelratibn
de I’assassinat, et elles ont ce caraclere vague et confns quo
Ton remarque chcz beaucoup d’aliynys. Du resle, ce n’est
'230 CONSIDERATIONS MfiDICO-LEGALES
pas une Me si partielle et si isolee que simulent les criminels
de cette conditioa sociale; ceux qui sont dans ce cas rient,
sautent et dansent; ils divagueiit sur toutc chose; ils font
des folies, suivant Texpression vulgaire, car ce n’est qu’h ce
litre que les gens de cette classe croient pouvoir passer poor
fous. En dernier lieu , il serait bien difficile, it uotre avis, de
simuler ce rire stupide, cette insensibilite morale emprcinte
sur ses traits et dans ses paroles, toiitos les fois qu’on lui
parle de sa mere, morte sous la violence de ses coups. Nous
concluons done en dernifire analyse : 1” que I’inculpd ne jouit
pas encore de toute I’inltgrite de ses facultfo intellectuelles,
quoiqu’il paraisse moins malade qu’autrefois et que sa raison
soit en apparence conserv6e; 2“ que des idfies fausses, duliran-
tes, le preoccupent toujours; 3" que son moral est on proie h
une sorte d’abrutissenient qui 61oigne de lui tout sentiment af-
fectueux; U" qu’il ne jouit pas encore de son libre arbitre et
qu’il serait dangereux de le rendre a la liberte; 5° qu’il doit en
consequence etre renferrae dans un asile d’alienes, et que, dut-il
un jour rentrer dans le plein exercice de ses facultds raentales,
ainsi qu’on pent en prevoirla possibilite, sa sequestration dans
I’inleret de la securite publique doit etre permanente et perpe-
tuelle, vu que la science ne possede encore aucun signe certain
qui puisse nous donner I’assurance que la guerison de la folic
soit, dans ces sortes de cas, durable et radicale.
Fait a Marseille, le 15 decembre 1844.
Signe : Rousset et Aubanel.
L’accuse u’a pas comparu devant les assises; I’instructioii s’est
trouvee assez eclairee, el un arret de non-lieu de la Chambre des
mises en accusation est survenue, avons-nous dit plus haut, en
sa faveur. Il nous a 6te envoyfi immfidialement dans I’asile public,
ou nous I’avons encore au moment ou nous ficrivons ces lignes.
Les details consigiies dans ce rapport ne penneltalent pas le
moindre doule sur I’ctat d’alicnation meutalc de cet homme. Je
SUR QUELQUES CAS DE FOLtE HOMICIDE. 231
regarderai commesuperfliidem’arreterde nouveau surles traits
priucipaux de son histoire et de signaler les preuves incontesta-
bles qu’elle renferuie de son trouble iiUellectuel. Un seul point
dans ce fait rdste douteux, c'est celui de savoir ii quelle nature
d'kl^es il a obei cn assassinant sa mere. Regardait-il ce meurtre
comme necessaire? Obeissail-il h une voix interieure qui le lui
ordonnait, et croyait-ilpar la sauver ses jours? Ou bien I’a-t-il
tu6e sans premeditation, pouss6 subitement par une voix instinc¬
tive dont il ne se rendait lui-meme pas compte? Nous ne le sa-
vons point, I’examendirectdel’individu ne nous ayant pas permis
de resoudre ceUe question medico-psychologique. Cependant
nous serions porte h croire que I’idee-du meurtre a ete instan-
tanee, qu’il n’y a pas eu premeditation; car il n’avait jamais
eu li se plaindre de sa mfere , el rien ne pouvait faire penser
que cette malheureuse dut Stre I’objet d’uue si terrible prefe¬
rence. 11 est singulier de voir les alienes homicides s’en prendre
principalement a leurs parents, aux personnes, eu un mot, qu’ils
cherissaienl le plus tendremeni.
Nous avons dans I’asile un jeune paysan de Chateau-Renard
qui est un exemple remarquable de monomanie homicide in¬
stinctive. Ce jeune paysan, que nous nomraerons Pauleau, dpnt
un des freres est aussi aliene, n’avait jamais donne le moindre
signe de derangementintellecluel; il eiaitsage, laborieux; il pa-
raissait affectionner ses parents, sa mere surtout, et sa conduile
etait parfaitement i-eguliere. Dans I’ete de 18A3, a I’epoque des
moissons, tons lescultivatcurs de la ferine de son pere semet-
tent un jour li diner a la merne table. Le repas se prolonge
quelque peu; on le voit manger comme d’habitude, et rien en
lui ne denote le moiiulre trouble. Le repas fini, tout le monde
quilte la table; il n’y reste que Pauleau et sa mere, assise b quel-
ques pas de lui. Quelques instants s’ecoulent; on entend des cris
effroyables, on accourt, et I’onlrouve I'individu furieux, frap-
pantsa mere a grands coups decouteau. Cette pauvre femme enait
deja e^piranle; elle avail repu quatorzeou quinze blessures tres
232 CONSlDfiRATXONS M£D1C0-L6GALES
graves. Le voyant rouge, furieux, hors de lui-m6uie , on n’osa
pas s’eraparer de sa persoime; on le vit sorlir presque imme-
dialement et scdiriger vers sa chambre, ou il se concha, comme
une persoime qui aurait jouitd’un calme parfait. Les gendarmes,
qui arrivfirent deux ou trois licures aprfe, le trouvercnt pro-
fondfiment endormi. 11 se leva et Ics suivit sans inquietude, sans
aucune diffictille. Renvoye devanl ies assises d'Aix, il ful ac-
quilt6, comme n’ayant pasjoui de sonlibre arbitre au moment de
la perpetration du crime dont il etail accuse. Depuis qu’ilest avec
nous, nous avons constate en lui une grande insen.sibilit6 morale,
une indifference profonde sur sa situation ; parfois do I’cinpor-
tement, avec rougeur de la face, yeux egares et menafants; raais,
quelqucs questions que nous lui ayons failes, nous n’avons ja¬
mais pu savoir le motif qui I’avail pousse ii tuer sa mere; il n’a
jamais manifeste le moindre regret. G’est un evenenient qui n’a
laissd, comme chez liltienne , aucune impression triste sur son
esprit. G’est done une impulsion aveugle , instantanee , autre-
ment dit une monomanie instinctive qui a rendu cet individu
parricide.
En lisant I’observation d’liltienne, on regrette qu’il n’ait pas
did renfermd, des les premiers temps de sa maladie, dans une
maison d’alidnds. Gemeurtre, en effet, n’aurait pas eu lieu; les
secours de I’art lui auraient dte appliquds de bonne heure ; la
gudrison serait peut etre survenue, et il aurait did possible de
rendre un jour a la famille eta la socidtd cet homme condamnd
aujourd’hui a une sdqueslration perpdtuelle. Ses parents avaient
bien formd le projei de I’envoyer dans un a.silc; inais deux mo¬
tifs, m’a-t-on assure plus tard, enretarddrentl’exdcution, d’une
part la repugnance trds ddplacde que Ton conserve gdndrale-
ment d’en venir a cette mesure, d’une autre part la longueur
des ddmarches a faire, et la crainte , que la pauvretd rend bien
Idgitime, d’dtre oblige de payer une partiedc la pension. Gela nous
anidne lout naturellement a examiner, ainsi que nous I’avons
promis, la question du placement des abends dans les asiles.
SUR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 233
h° PLACEMENT DES ALlENliS DANS LES ASILES.
La loi de 1838 a distingue deux sortes de placements: le pla¬
cement d’office , iiour les alienes dangereux; le placement vo-
lontaire, pour ceux qui sont inoffensifs: I’un provoqud et or-
donnd par I’autorite, I’aulrc autorisd sur la demande des parents.
Les admissions ne sont point limit6es h I’egard des fous dange¬
reux; il y a n6cessite immediate de faire renfermer les iudividus
qui troublent I’ordre public ou compromettent parleurs extra¬
vagances la surete despersonnes. Tout alidne qui se trouve dans
ce cas est recu par ordre de I’autoritd communale, sans aucune
consideration sur sa position sociale et fmanciere. Mais il n’en
est pas de m6me des placements volonlaires a I’dgard des alidnds
indigents qui sont dans I’impuissance de payer la tolalite de la
pension. 11 y a pour I’admission de ccux-la des limites qui peu-
vent varier dans chaquc ddpartement; le conseil gen6ral est
appele cliaque annee ii l egler le nombie des admissions de ce
genre, et, le chiffre determine ayant cte atteint, il faut que des
places deviennent vacantes poor que Ton fasse droit h de nou-
velles demandes. M. le ministrederinterieur, dans sa circulaire
du \k aofll I8O/1, a parfaitement dempntre que le legislaleur
avait voulu etendre les bicnfaits de la loi aux alienes indigents
molTensifs. et il a recommande a MJj. les prefets de ne pas in-
serer dans le reglemcnt a intcrvenir a cet ellel, des conditions
qui rendraieut las admissions trap difftciies, ou qui, en les
soumetlant d de trop longs retards, leur ferait perdre leurplus
grand avantage.
Telles sont les rbgles gdnfirales prescrites par la legislation
pour le placement des alienes dangereux et inoffensifs; nous al-
lons voir si, dans rapplication, ces regies sont parfaitemeut sui-
vies, si ces priucipcs servont toujours de guide, s’il no se pre¬
sente pas une foule de cas ou les intentions do la loi ne sont, je
dirai plus, ne peuvent pas 6tre remplies. Examinons pour cela
les trois questions suivanies : Est-il toujours facile de distinguer
234 noNsiDihiATiONS m^dioo-l6gales
I’alidne dangereux de celui qui ne Test pas? Le noinbre des
placements d’individus indigeiUs autoris6 par le conseil gene¬
ral n’est-il pas souvcnt trop restreint? Les conditions ne sont-
ellespas souvent trop difficilesei les demarches trop loiiguespour
obtenir les placements d’office et volontaires ?
Premiere question. Ce n’est pas toujours chose facile de de¬
terminer si un aliend est on non dangereux. II est permis de dire,
dans le cas de turbulence et de menaces, que tel individu pent
troubler i’ordre public ou comprometlre la surete de la socieiS ;
mais je n’oserai affirmer qu’un individu, quelque iuoffensif qu’il
paraisse, ne sera jamais dangereux; car s’il ne Test point aujonr-
d’hui, il pent I’etre demain , tout homme qui a perdu la raison
pouvant a la rigueur etre consider6 comme pret h le devenir.
Les placements d’urgence ne sont ordonnesgeneralement qu’ii
regard d’une seule classe d’alienes : ceux atleints d’une manie
aigue, poussanl des cris et des vociferations, ou cherchant e
frapper dans la violence de leurs acc6s. Ces alienes, en effet,
peuvent faire du mal; le spectacle de leur extravagance n’est
pas tolerable; il est bon, dansl’interet dela morale et de la s6-
curite publique , de les priver immediatement de la liberte. Le
malade y trouve du reste son avantage, tons les releves ayant
prouve d’une maniere ires concluaiite que les gu6rlsons sont
d’autant plus rapides que I’isolement a suivi de plus pres le de¬
but de raffectiou.
Wais ces alienes furieux, comme on lesappelle vulgairement,
sont-ils les seu’ls qui soient dangereux? Nous ne le pensons point;
nous dirons meme qu’ils sont moins a craindre que beaucoup
d’autres, par la raison que leur agitation 6veille I’attention des
personnes qui les entourent,et que, des precautions etaut prises,
il est en quelque sorte possible de se garer de leur violence et de
leur impetuosite. Les alienes les plus dangereux, h mon avis,
sont ordinairement, comme nous I’avons dit plus haul, ceux qui
font le moins de bruit, ceux qui, sous une apparence plus ou
moins complete de raison, restent constamment plonges dans
23S
sun queLques cas de foeie homtcide.
des iclfies tristes et exclusives, etqui mMitent dans le silence Ics
sinistres projets d’une imagination dilirante. Biscarral 6tait dans
ce cas: personne, pour ainsi dire, jusqu’au moment de la per¬
petration de son crime, iie I’avait cru fou, ni n’avait connu ses
pt-ojets de vengeance. Pierre etait considdre comme alidnd par '
sa femme et par les quelqiies personnes qui habitaient dans la
mSme maison, mais il n’avait jamais fait d’extravagance dans
les rues au point d’6veiller I’attention de la police. Le parricide
dont on a lu I’histoire, quoiqu’il parut avoir I’esprit ddrangd,
n’avait jamais 6t6 cru capable d’une action si horrible. Pkisieurs
alienes homicides que nous avons dans I’asile se trouvent dans
le mSme cas. Nous pourrions multiplier les exemples, et faire
voir que les fails de ce genre que les annales crirainelles nous
relatent chaque jour sont remarquables gdneralement par le
calrae de ralidnd etson allure d’homme raisonnable.
Tous les individus alteinlsd’un ddlire lypemaniaque devraient
done rentrer dans la classe des placements d’office, et cela pour
deux motifs: d’une part, parce que, a un moment donne, les si¬
nistres iddesdont ils sont sans cesse prdoccupespeuvent les porter
it verser le sang ; d’une autre part, pareeque, dansun sentiment
de ddsespoir, ils cherchent souvent k attenler k leur vie. S’il est
ndeessaire de garantir la socidtd des violences de I’homicide, ce
serait une mesure pleine de moralite de prdvenir les attentats
sur soi-meme, le suicide, qui, k notre avis, nous sommes heu-
reux de le proclamer, ne reconnait presque jamais d’autre cause
qu’un ddrangement intellectuel. Plusieurs autres individus de¬
vraient dtre aussi privds de leur libertd : certains alidnds inof-
fensifs, les idiots, les imbdeiles mdme, non qu’ils soient dange-
reux par des menaces et un dtat de fureur, mais parce que, ne
jouissant pas de leur libre arbitre , ils peuvent commetlredes
actions condamnables, se livrer, par exeraple, k des attentats k la
pudeur, ou mettre le feu dans la maison qu’ils habitent.
II y a , comme on voit, plus d’alidnds dangereux qu’on ne
cr'oit; mais il est difficile souvent de ddcider la chose d priori;
236 iiONSlDERATIONS MfeDICO-LEGALES
dedclcrmiiicr meme, k un premier exainen, si lei ou tel indi-
vidu est ou non iuoflensif. Ge n’est cjue par one etude attentive
et une observation prolongee qu’il est possible de se prononcer
sur ce point en pleine connaissance de cause, sans pouvoirnean
raoius affniner, rigoureuseinent parlant, aiiisi quenous I’avons
dit, que lout alidue, quel qu’il soil, ne se livrera jamais a des ac¬
tions crimiuelles.
La question de ropporlunil6 d’une s6queslralion d’urgence
n’filant done pas sans difficult^, n’y a-t-il pas de quoi trembler
de penser que les commissaires de police ou mfiine que de
simples agents soientjuges de celte question, soient seuls ap-
pel6s, pourainsi dire, a decider de la necessity des placements?
Ges messieurs peuvent bien s’assurer si I'individu dont on re¬
clame I’admission est ou n’est pas agil6; mais peuvent-ils appre-
cier les delires tranquilles, dont un grand nombre, avons-nous
dit, devraient rentrer dans la classe des admissions d’officej?
Pierre elait un lioinme dangereux, lout le monde en convien-
dra, el cependant il a fallu des demarches longues et r6it6r6es
pour pouvoir le [dacer dans l asilepublic! Quelle responsabilit6
envers la socifile de laisser si longlcmps an milieu d’elle une per-
sonne aussi malade, aussi delirante ! Je pourrais citer plusieurs
fails ou I’opporlunile de la sequestration a etd pareillement
Ires mal apprcciee; je me borije a celui-ci:
Une femme est prise , en 1843 , d’un acces de manic, avec
agitation, turbulence excessive et menaces envers les personnes.
Elle appartenait a une Jamille denude de toute ressource. On
fait inimediatement des demarches pourl’envoyer dans I’asile;
mais le commissaire de police resle sourd aux plainles des pa¬
rents et des voisins. II se borne k.les inviter de vouloir bien
adresser une demande au prefet. Plus d’un raois s’dcoule sans
solution. L’agilaiion eiant devenue excessive, et toutle monde
craignant les violences auxquelles elle se livrait, on la garrotte
avec des liens. L’ordre du placement arrive enfin; mais la ma¬
lade nous est amenee dans un diat d’ext^nnation, poriant it
SUR QUELQUiiS CAS DE FOLIE HOMICIDE. 237
chaque poignet de profondes blessures que les liens avaient
occasioiinees. La gangrfene s’y 6lait declarfie, et un phlegmon
(irysipOlateux 6tant survenu sur I’un des bras ainsi contusionne,
celte pauvre femme succomba quelques jours apres son admis¬
sion. II y avail certainement id urgence de placement; eu tem-
porisant, on a forc6 les personnes qui soignaient la malade ii
employer son dgard des moyens violenls, et Ton a et6 cause
involonlairement de la mort de cette pauvre raalheureuse, dont
I’affectioii menlale en elle-meine prfeentait, it n’en pas douter,
des chances de gu6rison. La loi si bumaine qui rdgit les alien6s
n’a pu se proposer un pared resultat.
Cette loi semble, en effet, avoir par6 h cet inconvenient, eii
exigeaiit une attestation d’un medecin, attestation dans laquelle
on doit faire egnnaitre I’etat du malade et signaler s’il y a ur¬
gence ii ce que le placement ait lieu iinmfidiatement. Mais les
autorites se m6fient gfineralement de la facilite avec laquelle
ces certificatssont d61ivres, et Ton ne tient pas toujours compte
des faits qui s’y trouvent consignes: e’est un tort; car les me-
decins, mieux que les commissaires de police, que I’on charge
de ce soin, peuvent decider si I’iudividu est ou non dangereux;
®’il est nficessaire de le soumettre sans retard a I’isolement, aux
moyens de traitement, en un mot, que Ton ne rencontre que
dans un dtablissement special. On rfipond a cela qu’il faut poser
des boriies dans l’int6ret de la liberte individuelle, et qu’il est
bon de ne pas suivre toujours les avis des medecins, dont les at¬
testations en ce genre ne sont souvent qu’un acte de pure com¬
plaisance. Je ne pense pas qu’il existe des confreres assez peu
delicatspourse preter h des intentions si coupables; maisla legis¬
lation n’a-t-elle pas pourvu a ce casde sequestration arbitraire,
en souinettanL le medecin^de I’asile a declarer, sur sa propre res-
pousabilite, dans les vingt-quatre heures, et quinze jours apres,
si I’individu admisest ou non alidne, s’il est ou non dangereux,
s’il y a necessite de maintenir sou placement ? Cela pourvoit h
lout. L’autorile a la sous sa main un homme special, respon-
ANNAL. MED.-PSVCil. T. VII. MarS ISIC. G. JC
238 CONSTDERATIONS MfilXICO-LltGALES
sable de ses aclionset garantdela liberteindividuelle, comine do
la sficuritd publique. Pour ina part, dcpuis cinq ansqueje suis
medecin de I’asile dc Marseille, j’ai deraande la sortie immediate
d’une vingtaine au moiiis d’individus qui avaient et6 admis
comme atteints de folie et qui iie I'fitaient point. 11 faut croire
que dans cc cas il n’y avail pas eu intention mauvaise dc la part
de medecins qui avaient certilie, mais erreur involontaire, ou
mieux acte de complaisance dicte, dans iin but d’humanit6,
par le dfisir de donner asile et secours a un malheureux in¬
capable de gagner sa vie.
Les commissaires de police seraient peut-elre moins sev6res
a regard des demandes qu’ils rccoivent, si on ne leur recom-
mandait pas si souveut la plus grande ciiconspeclion, si les
instructions qu’oii leur donne ne leur reprochaicnt pas si fre-
quemment d’etre trop faciles pour les admissions. Ils sont pour
ainsi dire forces, il faut I’avouer, de garder la plus grande re¬
serve , et ce n’est que dans des cas bieii determines qu’ils se
ddcident a reclamer aupresde I’autorite competenie le placement
d’office d’un aliene. Je comprends les motifs qui dictent ces
instructions. Loin de moi de jeter le moindre blame sur les
determinations de I’autorite suiterieurc relatives a cet objet.
Je sais que-les intentions de radministration sont exceilentes
et qii’ellc est la premiere a d6plorer les obligations auxquelles
elle est soumise en pareil cas, obligations qui se resument, a
direvrai, en une question pureraent financifere, Je sens les
embarras de cette nature et les difficultes de les surmonter.
Loin de moi, je le rfipete, de vouloir incriminer qui que cc
soil; nous reviendrons du reste tout-a-l’heure sur ce sujet, et
nous verrons si tout cela ne provient point d’un vice de la
legislation sous le rapport financier.
Seconds question .— Le nombre des alienes indigents ayant
droit aux secours n’est-il pas trop restreint? Nous repondons
qu’il est trop restreint, par cela seul qu’il iraplique une limite,
liuiite plus ou moins bornee suivant les departemenls en raison
sun QUB1,QUES CAS I>E FOLIE HOMICIDE. 239
de la dilTfirencede leurs ressonrcesfmanci^res. Nous nedontons
point de la sollicitude des conseils generaiix a I’egard de ces
niallieurenx; nous n’ignorons point qu’ils savent consuller les
besoins de leurs pays dans kurs decisions destinies it rfigler
cette question de cbarite.; mais ils ont lant d’aulres besoins a
satisfaire et les revenus de Jeur budget sent tellement absorb^s,
qu’ils sent obliges eux-rnemes de ceder a des considerations
puremeiu financieres, et de s’imposer des Jiniites qu’ils ne
pourraient franebir souvent sans embarras. Lii git loute la
difficulie.
Les communes de pen d’importance, rMuites it des revenus
Ir^s minimes, sont dans nne situation plus dilficile eu general
que les dfipartemenis, relativenient b cet objet. II cst vrai que
les instructions ininisterielles, prevoyant d’avance les embarras
qui pourraient on rfeuUer, ont en soin d’inviter WM. les pr6-
fels de restreindro b une tres petite proportion, et mOnie d'an-
nulcr tout-ii-fait le concours que la loi exige de ees communes
pour la pension des abenes qui y ont teur domicile.
Mais ce eoncoors, qnelqne restreint qu’i) soil, pese encore
assez lourdement sur le budget mnnicipal, el ies maires des
petites localites, mauvais apjireciatenrs queiqnefois des besoins
les plus urgents, r^ardent malbeurenseroent cette depense
eoinine secondaire el bien inopportune. Aiissi, pour eviter cette
charge, les voil-on generalcment peu [wrtesb reelamer I’admr^
sion des alienw de leurs communes, el ties pen empress^ de
fake droit aux demandcs dece genre qni tear amvent,-it fant
que I’urgeiice s’e» fasse Mensenlir j^omr qn’ils mettent qrieFque
activity dans t’ex^culioo dies fortwalilfe que cette meswre ne-
cessile.
11 r^sulte de cet etat de eboses que certains ali6iks vestent
peiKlant de longuesannees livres, aeux-memes, servant de risfee
aux eufants, et nerecevant pas a temps les secours qui auraient
pu les ramenera la raison.. Ces ra^roes: individus, vivant au nri-
[leacVuttei s,oci6t6 ctoat ils, ne eonuaissent pas les devoirs, pew-
2h0 CONSIDEBATIONS MlilDlCO-LfiGALES
veiu finir par le suicide, clevenir liomicides, ou comnietlre des
attentats a la pudeur, et, quand les ecarls auxquels ils se sent
livr6s sont parvenus h eveiller rattentioii publique, ils arriveut
dans les asiles, abrutis, incurables, doniiu6s park vice ou par
deniauvais penchants, et partant, destines toule leur vie a Stre
line cause incessante de soins et de sacriQces pour nos etablis-
sements charitables. Nous pourrions citer plusieurs accidents
facheux provenaut du peu d’empressement que metteut, en
gfiueral, les aduiinistrateurs des petites communes dans le pla¬
cement des malades iudigents. On m’a raconte qu’un maire
d’une petite ville des Bouches-du-Rlione avait autrefois I’liabi-
tude de faire conduire a Marseille les alieiks qu’il voulait faire
sequestrer; on lesabaiidonnait ainsi an milieu d’une rue, pour
que la police put les recueillir. Leur identity n’dlant point re-
connue, ilpeusait, de cette maniere, ectiapper a I’obligation de
coniribuer ii la depense que leur sejour dans I’asile aurait occa-
sionnee ii la commune.
Il n’y a qu’un seul remede a cette situation, e’est de donner
a la legislation qui regit les placements toute I’exleusion possible.
Pour nous, abstraction faite dela question linanciere, dont nous
sentons toute rimportance, nous voudrious que les admissions
ne fussent point limitees; que Ton put recevoir, en un mot, dans
les maisons d’ali6nes tout individu indigent, ou non, dontl’alie-
nation mentale aurait ete constatee, et qui se presenterait au
directeur muni des pieces justificatives exigees par la loi. Nous
ne voudrious point de limite pour deux motifs: premierement,
parce que toute fixation, quelque large qu’elle soil, reste jires-
que toujonrs au-dessous des besoins; secondement, parce qu’il
pent y avoir abus, mauvaise appreciation, toutes les fois que,
clant force de se restreiudre, ou est tenu de choisir entre plu¬
sieurs demaudes de placement, le choix pouvant alors tomber,
volontaircment ou par erreur, sur celiii qui, en ayant le moins
besoin, pourrait a la rigueur se passer de ce secours. Les asiles,
suivant inoi, devraieni etre ouverts aux alknes, comrae le sont
SUR QUELQUES GAS DE FOtlE HOMICIDE. 241
les hOpilanx aux malades ordinairos, c’est-a-dire sans entraves
ni llmitos. J’ajouterai qiie les alienes ont pins de droit que ces
dernicrs aux secours de la charite publique, par cette triple
raison, qn’ils peuvent etre dangereux a la sociStS , que les soins
dont ils ont besoin ne se rencontrent que dans les fitablisse-
raents sp6ciaux, etque les families indigentes sent prcsque ton-
jours dans I’iinpuissance de les garder dans leur sein.
Nous connais.sons les dangers qui rdsnltent quelquefois de
laisser errer au milieu de la soci6t6 des individus que la raison
a abandonnes. Bien des malheurs pourraient 6trc dvitfis, avons-
nous dit, excmple Etienne, notre parricide, si les admissions
etaient toujours sollicitees et obtenues dfes I’origine de la ma-
ladie (1). L’anlorite, loin d'enlraver, devrait engager les fa-
(1) Les journauT de Marseille du 10 mai ISiS, 6poque oil je venais
de rddiger ce passage, rapporlenl deux fails qui \icnnent a I’appui de
ce que j’avanco ci-dcssus. Le premier est un jcune ouvrier forgeron
qui s’est suicide cn sc jetant par une fenelrc. II parait qu’il donnait
depuis quelque temps des signes d’alienation mcnlalc, ct que les rail¬
leries inccssantes auxquellcs il 6lait cn butte de la part dc scs camarades
n’ont pas tte etrangorcs a I’aggravation de son mal ct a la determina¬
tion qui I'a qiorte ii sc ddlruirc. — Le second fait est cclui d’une fenime
folle qui parcourail les vieux qunrtiers dc la villc. Une foiile d’cnfanls
la poursuivaient, riant .de sa mise , de scs extravagances, ct I’cxcitant
dc millc manicres. Cclle-ci, exaspdrec ct hors d’elle-meme , se tourne
brusquement centre eux, ct, du baton dont clle 6tait armdo, elle at-
teint a la tete un tout jenne enfant que pnrtait un autre plus agg. Lc
coup a ete terrible, le jeune enfant est restfi siir le coup! La populace
s’est alors ameutfie centre cette malheureuse; on I'aurail echarpdc toute
vivanic, si la police n’dtait heurcusement intervenue.
Un des journalistes qui rapporlent ccs deux fails invite la police, a
cette occasion , a veiilcr a ce que les enfants du peuple, les gamins des
rues,nesemettentpas ainsia lapoursuilo des pauvres creaturesprivdes
de raison. Je ne pense pas que I’on parvienne jamais a rendre les enfants
plus sages qu’ils ne sent sous ce rapport, et qu’on puissc les empecher
dc sc livrcr a des plaisantcrics de cette cspece. i.es liommes fails, les
gens raisonnables, n’ont pas toujours la rctenue nficcssairc en parcil
cas! Le mieux serait, il me scmble , dc vciller a ce qu’aucun fou ne
242 CONSIDERATIONS MfiDICO-LEGALliS
niillesarecoui ir de bonne heure a celte niesure, et quelquefois,
sur ieur refus, en prendre elle -ineme I’iniliative. Le nieurtre de
Biscarraln’aurait pas eu lieu , si le magistral aiipr^s duquel ce-
lui-ci alia se plaindre d’avoir dos ennemis, avail cru convenable,
comme il en aurait eu le droit, de I’eiivoyer iminediatement
dans une maison de sant6. On sail genfiralemenl de nos jours
que I’isolement est n6cessaire a la cure de la folie; cc n’est pas
ici le moment de d^monirer que dans les asiles , mieux quo
partout ailleurs, I’ali^nEse irouve dans do bonnes conditions de
gufirison. II y a impuissance, avons-nous dit, a ce que les per-
sonnes indigentes gardent ces sortes de inalades dans leur mai¬
son, Je compreuds qu’aides par des secours de bienfaisance, et
en s’imposant les plus grandes privations, les families malheu-
reusespuissent, ala rigucur, pendant un certain temps, donner
leurs soins a un des leurs, atteiut d’une majadie ordinaire; car
cette maladie pent ne pas demander une surveillance inces-
sante et permettre aux parents de s’absenter quelques heures ,
ou mfime de continuer au dehors le travail qui les fait vivre, un
ami, un voisin, ayant souvent I’obligeance de veiller dans la
journee aux besoins les plus pressants du malade. En est-il de
memea I’Egard de I’aliene? Non certainement; tout le monde
salt d’abord que les deux choses nc sont pas comparables.
piit parcourir libiemciit ni les rues d’uiie ville ni la campagne, oii ecs
exemples d’unc cntierc liberie se rencoulrcnt surloiit friiquemraent.
Du rcslc , les feuillcs quotidiennes racoiitent souvent des fails analo-
gnes. II n’est pas de jour, pour ainsi dire, qu’on ne. trouve dans
Paris des cas de suicide survenus par suite d un derangcinent intcl-
lecluel. I.e seul tnoycn de prevenir cos funcstes tonlativcs , dont la
reproduction est si commune de nos jours, c’csl de considerer comme
fou , et Ton sc tromperait rarement, tout homme qui manireste du pen¬
chant au suicide, et dc le fairc renrermer, cn consdquenee. comme
tcl, le plus promptement possible, dans une maison dc sant6 , mi les
soins qui lui scraient prodiguds pourraient le ramener au sentiment de
scs devoirs. On evilerait de celte maniere a bcaucoup de families bien
des mallieurs, bien des desolations!
SUR QUELQUES CAS 1)E FOLIE HOMICIDE. 263
L’alifine, s’il est agil6, exige une surveillance Ires active et de
tons les instants; la vue des parents exaspere souvent le dfilire
an lieu de le calmer; il faut, au contraire, pour le doininer et
inaitriser ses violences, des gardiens habitu6s, robustes et Stran¬
gers il la famille. S’il n’est pas agitS, la surveillance pent Stre
molns active, mais elle doit rester neanmoins incessante; car
comment laisser livrS ii lui-mSme, seul dans une maison, un
homme quo la raison ne guide plus? II nc faut plus penser d’a-
voir rccours dans ce cas ii I’obligeance des amis et des voisins.
Tout le monde redoute la prSsence des alienSs, et ce sentiment
de peur, ISgilime quclquefois, n’est pas pres de se dissiper. Les
locataires out gSneralement une telle borreur de ce voisinage ,
qu’ils vont souvent eux-m6mes adresser des plaintes ?i I’auto-
ritS, ou forceut le propriStaire h congSdier la malbeureuse fa¬
mille a laquelle appartient I’aliSne. J’ai vu de pauvresgens, ad-
mirables d’abnSgation et de dSvouement, cbasses ainsi ii cbaque
renouvellement de terme de leur babitation , etforcSs par'ce
senl motif ii rSclamer im placement. 11 y a done impossibilite,
je le repete, pour toute famille indigente rfiduite ii vivre de son
travail journalier de donner des soins convenables ii on aliene,
m6me lorsque celui-ci est calme et inoffensif. 11 n’y a pas im-
moralitS dans ce cas a se separer du malade; e’est' un bien
pour lui, e’est urie n6cessite pour les parents. Les families ricbes
et pnissantes ne finissent-elles pas elles-mfimes presque tou-
jours par en venir ii ce moyen, le seul qiii puisse leur offrir le
repos et la s6curite ?
II existe une maladie affreuse, une infirmite bpouvantable ,
qui, par les liaisons intimes qu’ellepr6senteavec la folie,de-
vrait donner acces legalement dans nos asiles aux malhcureux
qui en sont frappes; je veux parlor de I’epilepsie, que Ton ne
peut sdparer cornplbtement de I’histoire dcl’alidnation mentale,
parce que toutes deux sc compliquent souvent mutucllement,
I’une pouvant servir d’origine ii I’autre ou en constitiier la tcr-
ininaison. L’usage a, en quelque sorte, dlabli ce droit. II n’est
2liU CONSIDfiP.ATIONS MfiDICO-iJGALES
pas dc niaisou d’alienes, en effet, qiii ne renferme un certain
nombre d’cpileptiques, ct tons les plans fournis pour la con¬
struction dc CCS 6difices indiquent une division spcciale, destiiice
a Ics recevoir. Ce droit, du reste, est incontestable pour les cpi-
leptiqucs ali6n6s, ceux qui sont constamnicnt fous, ou qui Ic
devienncnt h des intervalles plus ou moins eloignes, a la suite
de quelques acces plus violents. Mais la loi, restant muette sur
ce point, n’autorise pas a recevoir I’^pilepsie simple, les indivi-
dus, autiTinent dit, dont les acces ne soutaccorapagnes d’ancun
derangement intellectuel; M. le prefet dc Marseille et iM. le di-
recteurde I’asiie ontordonne quclquefois, etils le devaient aux
termes de la loi, la sortie de personnes quc nous avions declarees
6tre simplenient epileptiques dans nos rapports de quinzainc.
En I’fitat, que doivent done devenir ces malheureux, la socidte
les repoussant, pour ainsi dire, de sonsein, par I’horreur que
lui inspire le spectacle de cette affreuse raaladie; aucun autre
etablissement charitable nepouvant raisonnablement leur don-
ner asile, puisque les hospices d'alidnes eux-m6mcs n’en veulent
point ? Ge serait done un acte d’humanitd quc Ton prit des me-
sures pour que Ton put recevoir, a litre de placements volon-
taircs, tousles 6pileptiques, indigents ou non, quisolliciteraient
cette favour; e’est, du reste, ce qui se pratique depuis long-
temps k Paris, ou cxiste a cet effet un quartier distinct, pour
les homipes a Bicfitre, pour les femmes a la Salpetriere. ]l est
rationnel, je le rfipete, de rapprocherl’epilepsie de la folie, a
cause des nombreux points de coniact que ces deux affections
prdsentententre elles. On purgerait de cette maniere la societe
de CCS malheureux que Ton voit souvent, surtout dans les vil¬
lages, reduits a la mcndicite, et dont les attaques sont I’objet
pour tout le monde d’une repulsion et d’un degout insurmon-
tables. Ccsmalades, en definitive, ne seraient pas pour les asilcs
un grand surcroit de depense; car, 6tant valides en genfiral et
soignes convenablemcnt, on pourrait finir par les utiliser fruc-
tueusement, en les habituaiit dc bonne heure a divers travaux.
SUR QUEf.QHES CAS DE FOLIK HOMICIDE. 245
Jlais si nous facililoiis ainsi Ics admissions, me dira-t-on,
nous allonsdonner aux families un moyen trfis aise^ eiiquelque
soi le, d’attenter ii la liberie individuelle; nous allons faire de
nos asilcs des depots de mendicite,_et nos maisons ne pourront
plus suffirc a recevoir la population qui aiHuera de toutes pans.
Du reste, quelle c^rge nouvelle.pour les departements et les
communes, dfija ecrasCs par les depenses de cette nature!
La libertb individuelle n’aurait ricn li craindre en cela; la
loi qui r^git les alien6s a pare sullisamment aux dangers qu’elle
poiirrait courir, en creant dans les asiles un pouvoir respon-
sable , charg6, comme nous avons vu, d’ficlairer I’autorit^ sur
I’fiiat mental des individus admis. Le legislateur a eu raison
d’exiger, pour cliaque placement, un certificat prealable du
medecin qui a pu constalcr le premier I’elat d’alienation men-
tale; mais elle a surtout sagemenl agi on (itablissant un second
examen plus efilcace, celui d’un medecin special, representant
de I’autorite ct responsable de sa declaration. Ce controle ga-
rantit snfBsaniment, a mon avis, la liberte individuelle; et,
quoi qu’en ait dit, de nos jours, un c61ebre romancier, nos
maisons d’ali6n6s ne renferment plus aujourd’hui des deten¬
tions arbitraires; ce ne sont plus des bastilles ou Ton puisse
s6questrer impuni5ment ii tout jamais, par une sorte de lettre de
cachet, des individus sains d’esprit, dont on aurait voiilu se
debarrasser en les faisant passer pour fous. Nous ne voulons
pas non plus que les asiles deviennent des depots de mendicite.
On a raison de repousser de leur sein tous les individus que
I’age ou les infirmites ont rendus impotents et qu’une mallieu-
reuse tendance amene souvent dans nos hospices. Les niede-
cins d’alieiies doivent veiller a ce que cola n’ait pas lieu; mais
leur controle est une garaniie suffisante centre cette tendance
blamable que nous combattons; tendance, cependant, il faut le
dire, qui trouve sa justification dans rabsence, dans plusieiirs
localites, d’etablissements destines a recevoir les mendiants et
les indigents incapables de iravaillcr.
2/|6 CONSJDfiRATIONS MEDICO-LfiGALES
Nos maisons d’aliendsseraientalors insufiisantes, nousdit-on,
il faudrait songer a ies agrandir, si les admissions devenaient
plus faciles. Jc comprends celte objection sous le point de vue
financier; mais elle n’est point serieusc, charitablement parlant,
car lout secours doit 6tro proportionn6 au besoin qu’il est ap-
pel6 k soulager; et le jour oil Ton reconnaltrait I’utilitfi d’6-
tendre a un plus grand nombre d’insensfe les soins de la bien-
faisance publique, on s’occuperait tout de suite de I’agrandis-
sement des maisons consacrees au traitement de la folie. Le
nombre des alifinfis qui out demand6 des secours s’est multi-
pile considfirablement dans ces dernieres anmics, dans les pays
od les asiles anciens ont etc arafiliores et od de nouveaux fita-
blissements de ce genre ontet6 erdfis. Fallait-il pourcela rester
dans les vieilles orni6res et renoncer h jamais ii soulager cette
grande infortune? Du reste , cct accroissement de population
que I’on redoute tant n’est probablement qu’apparent. II est
incontestable que les guerisons seraient plus promptes et plus
nombreuses si le mal 6tait attaquS dfes le principe de son d6-
vcloppement. Tel ali6n6 qui, entrant h une p(5riode avancee de
sa maladie, est destin6 a ne plus sorlir de I’asile , aurait pu
guerir et retourner dans la societ6 pour ne plus la quitter, si de
bonne heure il avail fitfi sourais a une thfirapeutique efficace.
Dansle cas ou la guerison n’aura'it point lieu, il y aurait tou-
jours avantage pour les eiablissemenls a ce que les secours de
I’art suivissent de pr6s le debut de la folie; car, si I’on ne gu6rit
point, on pent ameliorer et rendre propre a des occupations
utiles et profitables tel individu qui plus tard n’aurait jamais
pu 6lre utilis6, parce qu’en restant dans le monde il y serait
devenu plus malade, ou qu’il y aurait contract^ des vices et
des habitudes d’oisivete, qu’il est bien difficile de combatlre
quand le mal dure depuis longtemps. Ainsi les asiles auraient
plutot ’d gagner qu’h perdre a ce que les plus grandcs facilit^s
fussent accordfies li I’adraission des ali^nfis. Il y aurait en outre
un double avantage, celui dc I’individu, qui y trouverait souvent
SUR QUliLQtJKS CAS DR FOLIE HOMICIDE. 247
unegu6risoii plus rapidc; cciui de la morale publiquc, qui au-
rait moins ii souffrir des ecai ts resultant de la trop grande
libertfi dont jouissenl quclquefois ces sortes de malades.
La Idgislation qui nous rdgit a eu I’intenlion certaineinent de
parer 4 toutes les souffranccs, d’dtendre h tons ceux qui pour-
raient en avoir besoin Ics sccours de la bienfaisance publique;
inais le sysldine financier qu’elle a adoptd s’oppose dans I'ap-
plication, cotnine nous I’avons vu, h ce que les principes
qu’elle a posds produiscnt tout Ic bien qu’oii devrait en atten-
dre. Jesens coinbieii les questions d’argent sont iinperieuses,
difficiles et cinbarrassantcs; il ne m’appartient pas d’en cher-
clier ici la solution , eu dgard au sujet qui nous occupe ; mais
j’ai-voulu faire sentir que cet etat dc choscs etait passible de
beaucoup d’inconvdnients dans certaines localitds, et' qu'il
restait encore unc grande lacinie a reraplir, celle de rendre les
admissions dans les asiles aussi faciles, je le rdpdte, qu’elles le
sont dans les hOpitaux pour les malades ordinaires. Le mode
financier qui rdgit la pension des alienes indigenis est le seul
obstacle a surinonter pour arriver & ce but. Sans vouloir indi-
quer le moyen de remddier a ce mal, il me semble qu’il y
aurait eu avantage de rendre la depense des individus indigents
exclusiveinent departementale ou communale; on aurait 6vit6,
dans I’un comme dans I’autre cas, les conflits facheux et intermi-
nablesqui sont survenus il cette occasion entre les commtines
et les d6partemcnts. Dans le premier cas, on aurait cree a I’adrai-
nistration departementale les ressources qui lui manquent pour
cetobjet; dans le second cas, qui serait prfiKrable, it mon
avis, car I’ali6n6 appartient plus a la commune qu’au dfiparte-
ment, on aurait pu cr6er tin fonds commun, auquel aurait con-
couru d’une manibre fixe et obligatoire chaque municipality,
en raison de sa population active et de ses propres revenus, et
non en raison dll nombre de ses alienes, qui, it un moment donne
pour les petites communes, jtourrait absorber toutes les res-
sourccs fmancibres du budget municipal. Les maires des lietitcs
248
CONSlDfillATlOiNS MliDICO-LfiGAI-ES
Jocaliles ii’auraient plus alors iiiterei, k repousser les clemaudes
de placement qni leur arrivent. Cc mode est celui qui regit,
je crois, la depcnse dcs enfaiits trouv6s; c’est celui qui vient
d’etre proposd en Belgique, dans un rapport d’une commission
speciale, appelee a reorganise!’ lesetablissemenis d’ali6n6s dans
ce pays.
Troisieme question. — Les lenteiirs qui accompagnent les
admissions ne sont-elles pas eu gfineral trop grandes? avons-
nous dit. II n’y a aucune Icntcur pour les placements des
indiVidus dont les families s’obligent ii payer la totality de la
pension; les formalites se reduisent alors a la presentation de
quelques pieces justificatives, ct ledirecleur de I’asile, pourvu,
pour ce cas seulement, de pleins pouvoirs, autorise cn quel¬
ques moments la reception des malades. II n’y aurait aussi au¬
cune lenteur.si I’onvoulait, pour les placements d’office, la loi,
quand il y a urgence, ayant meme dispense I’autorit^ de re -
courir au certificat du mMecin, regardc comme indispen¬
sable dans tons les autres cas. Wais ces placements d’office ne
s’obstiennent pas gdnCraleraent sans peine ni retard; les com-
missairesde police, nes’empressent pas toujours, avons-nous dit,
d’accueillir les demandes qu’ils recoivent; il y a souvent une
enquete prealable, et plusieurs jours, un mois meme, s’ecou-
lent quelquefois avant que I’adniission ait et6 obtenue. Les
difficultes sont encore bien plus grandes pour le placement vo-
lontaire des alienes indigenls. Les parents, dans I’ignorance de
ce qu’ils ont a falre, perdenL d’abord beaucoup de temps pour
savoir ii quoi s’en tenir a ce snjet; puis ils adressent une pe¬
tition au prfifet, qui examine la reclamation. Mais avant d’y
fairc droit, on fait proceder ii une enquete ayant pour but de
constaterlesmoyenspficuniaircsde la famille. Les commissaircs
de police sont charges de ce soin, ct ce n’est ordinairement
qu’apres la receirtion du rapport d’enquele quo I’arrete d’auto-
risation, s’il y a lieu , est adresse au directeur ;dc I’etablisse-
ment. Il resulte inevilablement de toutes ces formalites, quclque
SUR QUJJLQOES OAS nR FOLlE HOMICIDE, 249
activity que Ton mettc a les reiiiplir, des lenieurs excessives,
dficourageantes et souvent prfijudiciables, tant a I’alienu qu’a
la s6curit6 publique. SI Ton se rappelle ce que nous avons dit
plus haul siir la difficulte de disliiiguer dans bien de cas
I’alifine dangereux de celui qui cst inoffensif, sur les graves
inconvenients que nous avons indiqu6s, comme pouvant r6-
suller d’une erreur de ce genre, sur I’impos.sibilitS oil se trou-
vent les families indigentes de soigner de tels malades dans
leur raaison, el sur les avantages de plusieurs series que pro¬
cure une sequestration prficoce; si Ton se rappelle, dis-je, les
considerations dans lesquelles nous sommes entr6 sous ces
divers points devue, on ne sera pas 6tonneque nous attachions
taut d’iinportance a cette question , et que nous deplorions I’fitat
de choses qui occasionne ces lenteurs administratives. G’est
toujours, nous le repfitous, la question financibre qui est I’ori-
gine de ce mal.
Ces lenteurs n’auraient jamais lieu si le nombre des place¬
ments volontaires des individus indigents n’fitait pas limite; si
ces placements se faisaient,en un mot, comine ceux des per-
sonnes payant la totalite de la pension. Nous ne blamons point
I’enquete ordonnee dans.lc but de s’assurer de la position so-
ciale des families qui.reclament une admission gratuite. La loi
a eu raison d’6tablir (art. 27) que les depenses serontk la charge
des personnes placees, et, ii d6faut, a la charge de ceux auxquels
il pent etre demand^ des aliments. Il y a de rimmoralitd de la
part des parents aisfe de se soustraire a cette obligation, et il
cst juste que I’autorit^ superieure prenne toules les precautions
necessaires pour soumettre h ce devoir tons ceux qui se trouveut
dans ce cas. Mais nous voudrions que cette euquele he se fit,
comme dans les placements d’office, qu’apres radmission de
I’individu. 11 nous semble qu’il serait toujours facile a I’aulorite
de s’assurcr, aprhs comme avanl I’admission, de la posuion so-
ciale de la famille, et de vaincrc, avec les armes que la loi a
250 CONSIDfiUATIONS JlfiDICO-tEGAUiS
Blises cntre ses maius, la mauvaise voloiilti des ]iarcnts (1).
La se bonicnt Ics considerations quo nous avons cru devoir
emeltre sur les plar.enieuts des alienes dans les asiles. Ces con¬
siderations, basees sur des faits ct sur I’experiGnce , nous ont
6te suggerfics, non pas sculement par ce quo nous avons pu
voir dans la locality que nous habitons, mais par ce qui se passe,
au dire dequelques uns dc mes collogues, dans plnsieurs aulres
points de la Trance, et par la disposition de qurlques articles
de la loi sur les aliSnes, dont rexecution pratique n’est souvent
pas sans difficultes. Les voeux que nous venous do former trou-
veront de I’echo, il fauL I’esperer, auprfes des personnes qui
se vQuent au soiilagement de cotie grande inforlune, aupri'S do
rhotnine eminent place a si bon droit a la tele do.notro spe-
cialite, qui cn a recu et en recevra encore des services conside¬
rables, par la juste influence que sa position et sa baulo intelli-
(1) Je suis heureux de me trouver sousce point de vtie en conlbrmilfi
d’opinion avec le doctcur Falrct, si rccommandable par ses Iravaux el
son enseignement. Ce mfidecin, dans sa notice sur l’6lablisseinenl d’a-
lienOs d’llienau (duchO de Cadet, fait reinarqncr que Ics slatuls qui
rfigissent les ali6n6s de ce pays cherclient a hitor aulant que possible
I’cntree des maladcs curablcs dans cet etablissemenl: aussi, !• Ics fur-
malitOs s’accomplisscnl promplement; les aiitorilOs administratives
doivent intervenir aupres des families pour Icur faire sentir les avaii-
lages d’unc proniplc separation ; 3" on ne precede au reglcmenl de ia
pension qu’apres I’admission de I’individu; V le medecin-direclenr
peut recevoir en cas d’urgencc, sauf a faire rem|ilir Ics foinialitOs dans
le plus bref dfilai; 5“ une prime, consistant.en uric faveur sur la pen¬
sion, cst accordOcaux aliOnis peu fortunes qui entrent dans les premier^
six mois de I’invasion de Icur folie; C" les aliemis curables sent lou-
jours admis dans ritablisscment d’lllenau; les incurables ne le lonl
qu’a la condition d’etre dangereux ou indigents. — En lisant la notice
de M. Falret, on voit 'que I’organisation des maisons d’alidnes d’Allc-
magne est plus avancOe que chez nous sous une foule de rapports. II
nous reste donca imiler ce pays en tout ce qui parail utile et praticable,
(Voir le num6ro de mai 1845 des Umiaks midico-ijsyclio.logiquea.)
251
SUR QUERQUllS CAS DE FOLIE HOMICIDE,
gence exercent naturelleinent sor le gouveriieuient dans les
questions de cetie nature., L autoi ile superieure, qui de nos
jours a lain fait pour lesalienes, vpudra tot ou lard comblerles
lacunes que nous avons signalees, et reparer par la le inal qui
pout resulter d’un tel 6tat de choses.
Les conclusions que nous devons tirer de notre travail sont
celles-ci :
1“ La doctrine des nionomanics homicides est gdueralcnient
biou appr6ci6e de nos jours: cependant il existe des iribunaux
qui refusent encore d’adraetlrc la realite de certaines vari6l6s
de cette forme d’alienatioii nientale.
2". Les medecins sont les meilleurs apprdciateurs de I’etat
mental d’un inculpe, parce que eux seuls coiinaissent la valeur
des symptomes et des signes qui prouvent I’exislcnce de la folie.
3“ Les tribunaux devraient toujours avoir recours aux lu-
mieres des medecins , quand il existe le raoindre soupcon sur
I’fitat des facultes meutales d’un inculpe.
li° En negligeant en pareil cas cette exploration scientifique,
les magistrals s’exposent a commetlre des errcurs judiciaircs.
5" Ces erreurs sont d6plorables pour deux motifs : d’abord
parce quo la condamnation atteiiU un innocent; en second lieu,
parce que , en jetanl un ali^ne dans une prison , on le prive des
secours de I’art qui auraient pu le rendre a la santc,
6° Le medecin-legiste appele a examiner un accusfi ne doit
jamais perdre de vue les deux grands intirets de riiumanite
et de la. society, qu’il pourrait compromettre par une fausso
dficlaration et un jugement errone.
7“ Il doit done se garder de loute exageraliou, et ne jamais
s’ecartcr, dans ses conclusions, des fails qui resultentde I’etudc
consciencieuse de I’inculpesoumis a son. observation.
8“ Cette etude doit porter & la fois sur I’individu et sur ses
antecedents. Il faut done que le medecin connaisse I’histoire
complete de I’inculpe, pour pouvoir bien apprecier son etat
M2 CONSIDERATIONS MEDICO-lEgALES
mental et pour n’etre pas expose a enlrainer la justice a erreiir.
9° II doit en consequence, dans les expertises de cette na¬
ture, demander communication des pieces de la procedure; c’est
a la fois uu droit et un devoir qu’il exerce en pareil cas.
10° Cette communication lui etant refusee, il devrait se
borner h declarer qu’en I’etat il lui est impossible de se pro-
noncer sur les questions qui lui out ete posEes.
11° La conscience du crime, la tranquilliie d’esprit, la pre¬
cision dans les reponses, un raisonnement juste sur beaucoup
de choses, la premeditation , une apparence, en un mot, com¬
plete de raison, n’excluent point la folie partielle, la monomanie
homicide jouissautsouvent, au contraire, de tous ces privileges.
12° Les fous homicides doivent etre absous coinme on absout
aujourd’hui les sorciers et les possedes du demon; mais I’interet
de la societe reclame que cos aliencs soient a tout jamais prives
de leur liberte, parce quo la guerison, si elle arrive, peut nc
pas etre .durable.
13° Chaque maison d’alicnes devrait avoir un quartier de
sflrete pour recevoir les fous homicides. Il serait inieux, a mon
avis, deles placer dans une maison centrale, intermediaire,
pour son organisation et ses dispositions interieures, outre la
prison et I’asile.
14“ En retat de la Wgislatiou , un aliene homicide ne peut
If'galemont etre raaintenu en sequestration, si le medecin con¬
state sa guerison. Il serait done a desirer qu’on ctablii par
mesure legislative quo dans ce cas la detention devra etre per-
petuelle.
15° Les formalites pour obtenir le placement d’un alien6
non agite sout g6neralement trop longues et elles sent souvent
decourageantes; il n’est m6me pas toujours bien facile de faire
eutrer immediatement un aliene furieux.
16° Le placement des alienes dans les asiles devrait etre
aussi facile quo I’entree d’un inalade ordinaire dans un hopital
civil,
SUR QUERQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 253
17° Tous les individus, indigents ou non , devraienl 6lre
regus sur la simple presentation des irois pieces exig^es par la
loi: deniande de la faniille, cerlificat d’un medecin, et papiers
constatant I’identite.
18° Ces placements seraient considfirds commc volontaires;
leur nombre ne devrait pas etre limite. Il ne devrait y avoir
de placement d’office que ceux ordonnes par I’autorite 5 I’insu
ou niSme malgre la volont6 des parents de I’individu.
19° II est d’une bonne moralitd de faire contribuer aulant
que possible la famille au paiement de la pension du malade;
mais cette recherche pouvant retarder le placement , on ne
devrait y proc6der qu’apres radmission dc I’aliene.
20° La distinction des alienes dangereux de ceux qui sont
inoffensifs est souvcnt tres difficile. Les plus dangereux ne sont
pas ceux qui sont les plus turbulouts. Les commissaires de
police et les maires des pelites localites sont en general de
mauvais apprteiateurs de ropportunilfi de ces placements.
21° Les maires des petites villes negligent souvent de faire
renfermer un aliene indigent, a cause de la part contributivc
que la loi impose h leur commune pour le paiement de la
pension.
22° La sficurite publique est souvcnt compromise et la mo¬
rale publique offensee par les alienes qui restent errants dans
les rues ou dans la campagne.
23" II y aurait moins de cas d’homicide et de suicide, cl plus
de guerisons, si les alienfis elaient renfcrni6s et soignes conve-
nablement dfis le principe de leur maladie.
24° II serait done necessaire de faciliter les admissions, par
ce seul fait que de la promptitude des soins depend souvent la
gugrison.
25° Les alienes qui ne gufirissent point sont loujours ame-
liords par le fait d’une sequestration prompte. Les asiles y
trouvent du moins I’avantage de pouvoir les utiliser it des occu¬
pations profitables.
I. Mnrs IStC. 7.
DE EA MbNOMANin HOMICIDE
23/1
26“ La 1‘^sponsabilite attachee aux d6claraiions que le m6-
deciii de I’asile delivre eii execution de la loi suffit pour ga-
fadlir la liberty individuelle et pour empdcher que nos maisons
d’alienes ne deviennent des depots de mendicity. La loi, du
reste, en ordonnant & certains magistrals des visiles p6riodi-
ques, a 6tabli de nouvelles garanties contre les detentions ar-
bitraires.
27“ Les Spileptiques indigents devraient toe rcfus Idgale-
nient dans les maisons d’alienSs, ainsi que I’usage I’a 6tabli;
car oft les placer si on ne les recoil point lii oft existe la inaladie
qui pr6sente lant de liaisons avec I’epilepsie?
28“ La legislation actuelle devrait: I® declarer qu’il n’y aura
plus desormais de Dxalion , plus de limites dans le nombre des
placements volontaires indigents; 2“ crder un mode financier
quelconque qui ne put en aucune rhaniere, comme cela se
voit aujoiird’liui, enlraver ni retarder le placement des alien6s.
DE L4 MOiXOMKIE HOMICIDE
ET DE L’HOMICIDE CHEZ LES ALlliNfiS,
PAK M. lit: D' PBESSAT,
Rapport fait sur Ic MCmoire envoyC pour le prix des Annates midico-
p.iycliotogiques cn r6ponse a celte question : Determiner .les carac-
teres distirictifs de i’hotnicidc chez les alienes et de la monomanic
homicide. Faire un expose critique des principaux cas de monomanie
homicide qui ont ete I’objet de poursuites judiciaires. Rdpondre a
cette question : La monomanie homicide est-elle dans tous les cas
passible des peiries legales?
« L’existence des folies homicides n’est plus de nos jours uh
objet de contestation , a dit derniferement tin de nos confreres,
le docteur Aubanel (1); la medecine est parvenue it faire con-
(1) Voy. Annates mi(lico-psychologiques,noyembT(ii6i5.
255
ET DE t'MOMLClbt; CHfii LE3 AtlfciNfe.
naitre pardes fails aussi multiplies que conclUants quecerlaines
lesions intellectuelleS poUvaient porWr I’hommeli verser le sang
de ses semblableS. »
En effet, les travaUx d’Esquirol, de Marc, de tous les mede^
cins qui se sontoccupes d’alienation mentale, out prouve I’exiS*
tence de la monomanie homicide, et ont etabli qu’elle ptesente
deux formes bien dislinCtes: dansl’une, le monomaniaque, mfl
par uii motif avoue et deraisohUabie, offre de^ signes suffisauts
du delire partiel de I’intelligence ou des affections;
Dans I’autre, le monomaniaque homicide tie presente auctme
alteration appreciable de I’lntelligence ou des affections: para¬
lyse dans sa volonte , prive de sa liberie morale, il esl entralue
par une puissance irresistible, par uiie impulsion aveiigle, par
une determination irrenechie, sans inteigt, sans motif, sans
egarement, a un acte atroce el contraire aux lois de la nature.
C’est cette derniere forme de la monomanie homicide (toute
semblable a llmpulsion instinctive et irrefiechie qui porie au
suicide, al’incendie, au vol, et donl on a fait autant de mono-
manies speciales) que les Annales medico-psychologiqties ont
propose comme sujet d’6tude en meltant au concours Cette ques**
tion :
Determiner les caractOres distiiictifs de I’homicide chez les
alienes et de la monomanie homicide.
Faire un expose critique des priucipaux cas de monomanie
homicide qui ont ete I’objet de poursuites judiciaires.
Repondre 5 cette question: La monomanie homicide esl-elle
dans tons les cas passible des peines legales ?
Un seul memoire a ete envoye.
Dfes le debut, I’auteur, loin de chercher 5 determiner les ca-
racteres distinctlfs de I’homicide chez les alienes et de la mono¬
manie homicide , commence son travail par une confusion
etrange:
« L’homicide chez les alienes, dit-il, est le plus ordinaire-
meni le resultat de cette variete de la folie qu’on norame muni-
256 DE LA MONOMAME HOMICIDE
raisonnante des hopitaux, manie sans delire, fureur maniaque.
Dans ces sortes de cas, I’alteration des fonctions de I’entende-
ment est pen ou point apparente, la succession des id6es assez
naturelle, la conversation souvent sensde; mais il y a perversion
de la volonle, et par inlervallcs impulsion avcugle h des actes
d’une fureur sanguinaire dans laquelle lesinalades frappent, dC-
chirent et sont d’une Krocild extreme. Le caractdre de I’ho-
micide chez les alidnds est done de n’avoir lieu que pendant des
aceds raarquds par une fureur aveugle, irrefldchic, involontaire,
sans motif, sans but, sans direction. En dehors des paroxysmes,
c’est-ii-dirc lorsque I’esprit est calme et la raison k peu pres
saine, lemalade ne commetlrait pas un meurtre; ilaurait hor-
reur d’un pareil acte et ne se croirait pas capable de Teffectuer. »
Il est dvident pour tout le monde que cette ddfinition est jus-
tement cede que Pinel et Foddrd ont donnde de I’affeclion men-
tale ddnommde plus tard monomanie homicide, et qu’elle ne
peut etre nullement rapportde a rhomicide chez les alidnds.
L’auteur croit que I’homicide chez les alidnds n’est jamais
quele rdsultatde la fureur maniaque, d’une impulsion aveugle,
d’un paroxysme furieux auquel succede le relour a la raison, le
regret de l’action commise. Mais tel n’est pas I’homiclde chez des
alidnds; des observations trds nombreuses et d’une aulhenticitd
absoluc ddmontrent que :
Les alidads soitj: pousses au meurtre par les hallucinations, les
illusions: par la persuasion qu’on les attaque, qu’on les pour-
suit, qu’on eu veut a leurs jours, qu'ils se vengent de leurs
ennemis, de leurs persecuteurs; ilstuentparzdlefanatique, par
rcssenlimcnt, par jalousie, par haine, par vengeance. Quelques
uns mdditent, raisonnent cl agissent consdqucminent a leurs
conceptions cldlirantes; d’aulres, ayant conscience du mal qu’ils
commeltent, sont soigneux de prendre des prdcautions pour as¬
surer leurs coups et meine pour on ddrober les preuves; mais
lousne laisonneut pas lour mauvaisc action, beaucoup sont en-
trainds par une impulsion instinctive, par une sorte de rage
ET DE L’HOMICIDE CHEZ LES AlXfiNfiS. 257
destructive et meurtrifere; on observe mSme des idiots qui,
dans I’ignorance du malcomine du bien , tucnt par imitation.
Tous ces cas se diiKrencient parfaitemcnt de la monomanie
homicide et n’ont de commun avec elle que la perpetration du
meuitre.
La ddfinition que I’auteur doune comme propre h la mono-
nianie homicide n’est que Ic complement de ce qu’il a dit pre-
cedemment, quoiqu’il .semble trouver entre ces deux tableaux
une grande dissemblance:
a Pour ce qui est, au contraire, de la monomanie homicide,
les auteurs qui s’en sont occupes pretendent que les accfes de
fureur manquent le plus souvent dans cette affection. Suivant
eux, les personnes dont elle empoisonnc la vie sont simplement
tourment6es par le d^sir de tuer, de repandre le sang. Plusieurs
d’entre elles onl conscience de leur etat, luttent centre leur fu-
neste penchant et parviennent a le surmonter. Chez un tres
' grand nombre, I’envie deverserle sang est siforte, siirrCsistible,
que I’impulsion et I’acte se confondent, et que e’est sans rai-
sonnement, sans interfit, memesans precaution aucune, qu’elles
commeltent un homicide. Ces monomanes, toujours d’aprfisles
auteurs, ne font rien pour 6viler les consequences de leur crime;
une fois qu’ils rout comrais, les uns contcmplent avec calme et
satisfaction leur victime, les autres vont au-devant des investi¬
gations de la justice, ou bien dissiraulent momentandment, et
font ensuite les aveux les plus circonstancids, en ddplorant leur
fatale action. »
Si cette ddfmition, puisde dans les ouvrages spdeiaux, ainsi
que I’auteur le fait remarquer a dessein, reprdsente assez bien
la monomanie homicide et en resume les symptomes priucipaux,
il n’en est pas moins certain que, dds le debut du travail, les
elements de la question proposee n’ont point did compris; car
dans cettepremidre partie ils’agiss,iitdeddmontrcrquerhomme
alidnd est souvent coupable d’homicide, de rappeler les formes
d’aliduation men tale et les diffdrenles circonstauces qui, privant
258
DE lA. MONOMANIE HOMICIDE
I’homme de sa liberty morale, peuvent I’entrainer au meurtrej
telles sont :
La maiiie, la d(5mence, soil aigues, soil chroniques; lafureur
maniaque, qui peut se dfivelopper chez un ali6n6, de niSme que
chez un individu sain d’esprit auparavant; les monomauies avec
hallucinations; I’imbdcillitd; I’idiolie; le troubleintellectuel dd-
termind
Par les affections nerveuses, I’hyst^rie, I’^pilepsie, la cata-
lepsie, etc.;
Par I’dtat extatique, le somnambulisme, le tnagndtisme;
Par les rSves, les hallucinations dans le sorameil;
Par I’dtat de menstruation, de gestation, de fifevre;
Par les agents exterieurs: le froid, la chaleur, les exhalaisons
mephitiques, les vapeurs deldtferes, les boissons enivrantes, le
vin, I’alcool, I’opium, le hachisch, etc., etc.
Toutes ces causes d’homicide ont dt6 compldtement mecon-
nues et omises par I’auteur, qui consequemment n’a pu deter¬
miner aucun caractfere distinctif entre I’homicide chez les alid-
n6s et la monomanie homicide.
Gomme rdponse li la deuxiSme partie de la question, proba-
blement, sont presentdes vingt observations, la plupart extraites
des ouvrages de Marc et d’Esquirol, et qui, r6unies sous le litre
de monomanie homicide, continuent la confusion etablie par
I’auteur, en cela qu’elles relatent des cas d’homicide chez les
alienes, et k peine deux ou trois exemples de monomanie homi^
cide, ainsi queleprouvela citation suivante :
« Ces faits, dit-il page 11, malheureusement ne sont pas les
seuls de ce genre que la science possede, et j’aurais pu en citer
un beaucoup plus grand nombre; mais, outre que je les ai choisis
de manlfere qu’ils pussent nous offrir des exemples de chacune
des nuances diverses que, d’aprfis les auteurs, la monomanie
homicide est susceptible de presenter, et d’abord j’en tirerai
cette consequence qu’ils peuvent etre divis^s en trois series :
>1 Les faits de la premibie serie, quelle que soit la maniere dont
ET DE 1,’HOMICIDE CHEl EES ALIENES. 25§
oa jes envisage, ne peuvent etre coasid6r6s que comme des cas
de (blip; les sujets de ces observations btaient alteiiits d’accb^
in^rqobs par une fureur aveugle, irrbflbchie, involontairp, san^
motif, sans but, sans direction, Chez eiix, c’etait moins I’envie
de rbpandre du sang qu’une impulsion desordonnbe, irrbsis^
tible, qui les aurait portbs aussi bieii it briser un meuble qu’a
tuer un individu. Une pierre, uu baton, un poignard, tout leur
a 6t6 indiffbrent; ils n’avaient la faculty ni de conpeyoif un
dessein, ni de choisir les moyens dele mettre a execution. Les
fails de ce genre sont des exemples de la folie raisonnante des
hopitaux, de la manie sans delire de Pjnel, de la fureur ma-r
niaque de Fodbrb, pas autre chose; le doute en pareille occur¬
rence ne saurait etre permis.
» Les observations de la scconde serie prouvent qu’ou a
compris sous le titrede luonomanie homicide des cas oil le desir
de verser le sang a 6te provoqud par une passion violente.
!l]ais, dans aucuu temps et sous aucuhe jurisprudence, on u’a
regard^ les actes qui emanent de cet ordre de causes comme
apcomplis sans conscience et sans liberty morale. Rien ne donne
Ip droit tie placer de serablaMes faits parmi les folies partielles.
» II n’y aurait done, parmi les observations consignees dans
ce travail, que cedes de la troisieme serie qui pussent revendi-r
qtjer le titre de monomanie homicide. Or, comme dans ces obr
servations le crime a ete commis avec sang - froid, prudence ,
reflexion, qu’il parait inconciliable avec les antecedents des ac¬
cuses , etdepourvu d’uninteret quelconque a le commetlre, on
s’accor^e generaleraent it penser qu’il a ete le resultat d’une
inexorable fatalite.
» La ntonomanie homicide, par consequent, constituerait une
|olje dont le sigue pathognomonique serait un desir irresistible
de verser du sang ou de tuer par un moyen quelconque, desir
qui lui-meme aurait pour caractere propre de ne se manifester
que par les actes, ou , si Ton aime mieux, de commencer avec
le crime et de cesser aussilot qu’jl a ete commis.
260 Dli LA. MONOMANIE HOMICIDE
» Restea savoir mainlenant si Ton est eii droil d’admeltre une
folie si bizarre et si peu en harmonie avec le sens qu’on attache
ordinairement & ce mot. Y a-t-il rfiellement des monomanes
qui jouissent detoute lalucidite deleur esprit avant et aprfis le
crime, et qui ne sontpriv6sde leur raison, on nepeuvent 6tre
presumes tels, que pendant la perpetration de ce dernier? Pour
nion compte je crois qu’il n’en exisle pas. »
■ Ainsil’auteurmet en question cc que le programme du prix
pose en principe. D6daignanl tous lestravaux qui ontedaire ce
sujet important de medecine legale, il ramene la discussion
sur ce qui a ete demontre comme verite incontestable, sur ce
qui a force de loi dans la science. 11 resle du iiombre de ceux
qui ne veulent point regarder comme fous les individus alleints
de celte variel6 d’alienalion meniale :
« Tout le monde n’est pas encore convert! ii la doctrine des
folies homicides, dit M. Aubanel {loc. cit.)\ il est meme des m6-
decins qui, partageant encore celte maniSre de voir, se rendent
complices de telles erreurs; mais ces m6decins sont races heu-
reusement, etceiix quise trouvent dans cc cas sont des homraes
qui, manquant d’instruction pratique et n’ayant jamais vu d’a-
lidnes, n’ont pas 6t6 habitu6s de bonne heure & I’observation di-
recte de nos aberrations menlales, lesquelles exigent quelque-
fois, pour 6tre rcconnues, une grande habilet6 el une experience
consomniee. »
Examinons comment I’auteur pretend soutenir son opinion, et
balancer I’autoritdet les travaux des medecins alienistes qui ont
admis, prouve, I’existence de la monomanie homicide.
« On sera, dit-il, certainenient de mon avis si I’on r^flechit
que les observations de la troisifeme s6rie oh les actes paraissent
incohciliables avec les antecedents des accuses et depourvus
d’uninteret quelconque k les coramettre, offrent la plus grande
analogie avec les observations de la seconde s6rie dans lesquelles
le crime provenail incontestablemenl d’une passion violente :
on doit neccssairemenl induire de leur similitude avec celles de
261
ET DE L’HOJUCIDE CHEZ LEb ALlfiWfiS.
la troisieme s6rie que, daiisi ccs dei aieres, le crime avail aussi
un mobile, un but, qui trouvaient leur source dans une passion.
Or, la consequence qui decoule de cetlc conformit6d’origine et
de uatui'e, c’est que les passions et I’espSce do monomanie qui
nousoccupe constituent des etats absolument identiques, et ne
devraient pas 6tre s6pares. »
Suitun long parallele entre les passions et la monomanie, du-
quel ilrfisulte cette conclusion : qu’il existe entre dies une ideii-
tiie parfaitede definition, de siege, d’origine, demarche, d’in-
teret; qu’elles peuvent 6tre egalement modifiees, maitris6es;
que la volont6 nc saurait etre seule pervertie ou abolie, comme
on le suppose dans le systeme de I’irresistibiliie; qu’il n’esl
peut-Stre pas un cas qui fournisse une preuve positive de cette
espece de fatalite qui porlerait inevitablement les monomanes
ii des actes coupables, et auquel on ne puisse assignee un motif
plausible a la perpretrationdu crime; que I’etat mental presente
comme une monomanie, comme une folie exclusive, n’esti par
consequent, qu’une passion.
Toute cette longue argumentation se resume k presenter les
passions comme motifs determinant le monomane h I’homicide,
et a conclure qu’il y a culpabilite, parce qu’on trouve au
meurtre motifs et quelqUefois premeditation.
Mais, enadmettant memo qu’on puisse rattacher a quelques
cas semblables des motifs plus ou moins plauslbles, ne sait-on
pas que I’aliene se determine par des motifs de meme que
I’homme saind’esprit? qu’il a souvent conscience deses actions?
qu’il est. susceptible des memes desirs, des mfimes volontes, des
mfimes dissimulation et perseverance dans I’execution de ses
projets? qu’il conserve les passions violentcs, la jalousie, la
haine et tons les mauvais penchants inherenls hla nature hu-
maine, auxquels il resistc avec d’autant moins de force qu’il a
moins de raison ?
« La plupart des actions des alienes, dit M. Lcuret, sont
failcs par une volonle d’bommes, par une volun te passionnee,
262 DE LA MOPjOMANIE HOMICIDE
4 vec des motifs, un but, la prevision des consequences; il y a
le plus souvent chez eux volonte de comraettre I’^cte qu’jls
executent. II faut, pour penser le contraire, n’avoir jamais mis le
pied dans une maison d’alien6s. »
Ainsi n’invoquez pas les passions pour expliquer la mono-
manie homicide; car, en accordant meme que la passion pousse
a I’horaicide, a I’incendie, au vol, il sera facile de demontrer
qu’elle pent se presenter dans un cerveau malade coinme dans
un cerveau sain; que le motif qui fait agir pent etre faux, ex¬
travagant , deraisonnable, nullement en rapport avec I’action.
Par consequent, ce n’est ni la passion ni le, motif qui doivent
determiner la culpabilite, c’est le desordre intellectuel preexis-
taul ou accompagnant, c’est I’absence de liberte morale.
Yous ne comprenez pas, dites-vous, une semblable mono-
manie ! vous ne comprenez pas la lesion de la volonte 1 Esquirol
vous repond :« Comprenez-vous mieux les maladies qui out
» pour caractere la perversion de I’intelligence ou celle de la
» sensibilite morale? »Ici done nous n’avons pas a cpmprendre,
e expliquer; notre role se borne li conslaler, et tous les me-
decins alienistes ont constate I’existence d’une semblable mo-
nomanie.
Les vingt observations citees par I’anleur doivent etre con-
siderees comme k reponse a la deuxieme partie de la question,
altendu qpe dans le m6moire on ne trouve nul autre releve, nul
autre expose critique des cas de monomanie homicide qui ont ete
I’objet de poursuites judiciaires. Cependant il eut ete impor¬
tant de baser un diagnostic difierentiel d’apres les jugements
memes des tribunaux, d’en etablir la discussion, de relever les
erreurs commises, et meme de parler de k simulation de la
folie ou de k monomanje ii I’abri de kquelle le criminel pent
tenter d’echapper a k justice humaine. Gar une idee fixe, un
delire exclusif entraine presque tonjoursdes symptomes quine
doivent point echapper au medecin ; et les auteurs ont indiqu6
les signes qui, caracterisaflt k monpmanie homicide, fopt dis-
ET DE L’HOMICIDE CHEZ LES ALlfiNliS. 263
tinguer les ujonomaniaques des criminels, au moins dans le plus
grand nombre des cas.
Quant h la tioisieme parlie, savoir, si la raonoinanie homicide
est, dans tous les cas, passible des peines I6gales, I’auteur a
bien compris que c’6laitia plus importante de toutes, comme
intfiressant a la fois la magistrature, la m6decine legale et la mo¬
rale publique : aussi c’est it elle qu’il a donn61e plus de deve-
loppement.
Ne voulant voir dans la monomanie homicide qu’une passion,
un crime att6nud, une culpability dfiguisee, il invoque centre
elle la s^vyrity du juge et rapplication de la loi:
« Vainement, dit-il, persisterait-on ii dire qu’on condamne
un malade eii envoyant&l’ychafaud un crimiuel de cetteespece;
de pareils monomanes doivent 6tre punis, parce qu’ils n’ont
d’autre mobile que celui qui pousse I’homine qui est en proie &
la fureur de la vengeance, de la jalousie, de la colfere; leurs
actes ont une raison , un but qui, pour n’etre pas toujours
apercu, n’en est pas moins ryel.
» On n’est pas mSme en droit de s’ytayer de ce que les pas¬
sions auxquelles nous assimilons la folie qui ne se manifeste
que par les actes, en viennent quelquefois au point d’exclure le
jugement et la liberty morale. S’il est incontestable, en effet,
que les passions peuvent causer la perte inomentanye de la
raison, il Test egalemcnt qu’une bonne'yducation, de bons
exemples, la crainte salutaire des lois et de I’opinion, parvien-
nent le plus souvent k les modifier, y les ryprjmer; et c’est
prycisyment pour cela que le legislateur a voulu que les actes
criminels qui en ymanent fussent passibles d’un chatiment. Eh
bien, ce que la loi veut dans ce cas, elle doit le vouloir pour
la monomanie homicide, car elle n’est qu’une passion, car elle
nait et se developpe comme elles. Le monomane, on ne saurait
trop le redire, n’est pas plus irrysistiblemeut porty an crime
que I’homme passionny; il n’est pas plus indifferent surlout Ji
la crainte d’une punition, Que notre jurisprudence se prononce
264 LA MONOMANIE HOMIOIDE
sur la folie qui ne s’accompagne d’aucun desordre de I’intelli-
gence et ne se maiiifesle que par les actes; qu’elle declare une
fois pour toutes qu’elle la rejette, et qu’elle ne veutpas qu’on
s’enqui6re alors si la volonte a ele doininee ou non, et Ton ne
verra plus sur les bancs des cours d’assises de semblables ac¬
cuses.
» L’honiine est un etreessenticllement d’imitalion : la nature
a chez lui la plus grande tendance a repCter les actes dont la
vuc I’a profondement impressionnd; mais quelque prononc6e,
quelquc irresistible que paraisse cette tendance, il est presque
toujours possible de la surraonter. Une multitude d’exemples
prouvent qu’ou peut agir forteinent sur I’imagination de
rhonime et enrayer ses funestes penchants. Qu’on ne se laisse
done point aller a cette idee, que le desir de repandre le sang ne
saurait elre inaitrise. II le sera certainement, si Ton prend
le parti d’inspirer une terreur salutaire ii ces Stres faibles ou
mechants, pervers ou passionnes, que I’esperance de I’impu-
nite encourage, et qui n’auraient plus de frein si le systeme de
la inonomanie venait a pr6valoir devant les tribunaux.
» D’aprfes moi, par consequent, la monoinanie homicide de-
vrait, dans tons les cas, 6tre passible des peines l^gales; et le
meilleur moyen de ineltre un icrme ii la reproduction inces-
sante des fails de ce genre, serait de recourir a une repression
sfivfire. I)
Apres s’etre fileve avec force contre la tendance a donner a
la folie une extension qu’ellc ne comporte pas, et 4 comprendre
dans son cadre des delits el des crimes que la loi doit punir,
I’auleur lermine son memoire par des considerations sur ce
qu’il y aurait h faire pour arr6tcr la demoralisation generale;
s’opposer la perpetration de certains crimes, et remedier aux
causes qui, en dehors des troubles reels ou supposes de I’intel-
ligence, sent susceptiblcs de les produire. Parmi ces causes, il
cite en premiereligno: lepauperisme, I’absence de foi religieuse;
le rclachcmenl des liens de famille ct de i’autorilu palernelle;
ET DE L’HOMICIDE CHEK EES AMfiNliS. 265
la reprfiscntation conlinuellc dc tous les crimes, soil dans les
livres, soil sur les tliealres; Texaltalion des criminels; la pu-
blicite des procedures, elc., etc.
Toutes ces considerations sont parfaitemeut justes et tres bien
d6velopp6es; mais comme dies ne sc rattaclient a la question
propos6e que d’une inaniere secondaire, il nous semble con-
venable de revenir an sujct principal.
En redamant la s6verit6 dela justice, I’auteur n’a cu en vue
que le chatinienl d’un crime, et quelque bonnes que soient les
raisons dont il s’appuie, dies ne se rapportcnt pas a la question
demand6e. En effet, il ne s’agissait pas de prouver qu’un cri-
minel doit etre puni, il s’agissait d’examiner ce que la societe
doit faire d’un aliene qui devicnt criniind, qui commet un vol,
un iiicendie, un meurtre.
La loi, en appliquant la peine, veut moins punir le crime
que garantir la society, pr6venir larecidive et arrdter I’influence
contagieuse de I’imitation. On a malheureusement constate
qu’apres chaque crime epouvantable de ce genre qui est venu
conslerner la societd, un grand nombre d’esprits faiblcs et ti-
mores out dte si vivement impressionn6s par Ic funeste penchant
de I’imitation, qu’ils ont pu se croire en proie it la meme mo-
nomanie, et ont pretcndu en ressentir les symptomes et I’im-
pulsion irresistible. Il est done important d’arreter cettc fu¬
neste contagion de I’excmple. La monomanie homicide est de
toutes les affections mentales la plus redoutable, la plusdange-
reuse; semblable aux delits par abus de confiance, die se cache
sous les apparences les plus calmes et souvent meme les plus
bienreillantes; die frappe au milieu de la conGance, de la sd-
curite. 11 semble que plus la loi sdvirait en semblables circon-
stances, mieux ello en empficherait la rdcidive et I’imitation ,
mieux die garantirait la socidte.
Mais les mesures, les punitions, excellentes pour imprimer
une terreur salutaire, pour conteuir les intelligences encore
susceptibles d’appreciation, de raisonneraent, de pouvoir sur
266 DE LA MONOJIANIE HOMICIDE
elles-m^ines, onl-elles jamais contenu le monoraane suicide, in-
cendiaire, voleur, homicide? Sans prdtendre donner de solu-
lution a celte question difficile, nous ferons remarquer que la
plupart des alidnes savent quand ils font nial; ils appr6cienl le
chatiment applique a telle ou telle inauvaise action; les idiots
mSme et les imbeciles sent, comme les animaux, susceptibles
d’une sorte d’education qui les maintient dans une conduite
normale, qui les fait veiller sur eux-mSmes. N’est-ce pas par
la douche, par I’intimidatibn qu’on a pu obtenir de quelques
maniaques, de quelquCs inonoinaniaques qu’ils renoncassent pen¬
dant plus ou moins de temps a leurs actes cxtCavagants, a leurs
iddes delirantes? Quelques uns nidme n’ont-ils pasgudri, ne
sont-ils pasrevenusa la raison par une dtude constante sur eux-
mdmes et une appreciation forcee de la vdritd? Dans tons les
dtablissements d’alidnds, les actes de mdchancetd sent punis
d’uiie manidre quelconque , et d’ordinaire ils sont modifids,
eiiipdclids, et lie se renouvellent qu’a des intervalles dloignds.
Ainsi, qUoique considdrant la question sous un autre point
de vue que I’auteur du mdmoire, nous arrivons a la mdme con¬
clusion: qu’ilest ndcessaire que la monomanle homicide ait une
rdpreSsion. Si I’alidne meurtrier dchappeaux peines Idgales par
suite de la perte de la raison et de la libertd morale, quelles
garanties la socidtd devra-t-elle prendre centre lui ? quelle sera
la peine infligde, la fldtrissure, la sdquestration a perpdtuitd ? Il
est dvident que ces dtres dangereux et funestes doivent dire re-
tranchds de la socidtd et renfermds dans des dtablissements spd-
ciaux. Wais Un jour ils peuvent presenter tous les caracteres de
la raison, tous les symptomes d’une gudrlson solide; alors leur
sera-t-il pennis de recouvrer la libertd, de reprendre leur
place dans le raonde, exposd de nouveau a leur fureur ? N’a-t-on
pas a craindre la rdcidive, ainsi qu’on en a ddja vu plusieurs
exemples ? G’est dans I’apprdciation de cas semblables qu’il est
important de distinguef I’homicide chez les alidnds de la mono-
manie homicide. L’alidnd qui, dans le cours d’une alfeclion ai-
ET DE l’hOMICIDE CHEZ LES ALIENfiS. 267
gue ou passag^re , eii proie Si un paroxysrae furieux , commet
un meurtre, pourra-l-il etre assimil6 au monomaniaque chez
lequel il n’exisle qu’un d61ire partiel, exclusif, n’entravant pas
les fonclions de I’intelligence sur tout autre sujet, dfilire carac-
terisS par I’inipulsion irresistible de verser le sang de ses sem-
blables ? Bien qu’il y ait cllfiz toUs deux absence de libre arbitre
pendant la perpetration du crime, le m6deciu et le magistral de-
vront etablir une grande difference entre ces deux meurtriers,
donl I’un est sous I’influence dela lievre etd'un deiire general,
I’autre sous la domination d’une idee fixe; dont I’un, revenant
plus ou nioins proniptement e une raison parfaile, ne laisse au-
cune crainte pour I’avcnir; dont I’autre, vicie depuis long-
tenaps dans son organisation, s’est fait une seconde natdre de ce
funesle penchant, et ue pourrajamais s’en delivrer compiete-
ment, jamais gu6rir, jamais offrir la moindre securite.
G'etait done pour eveiller ratlention des medecins, la sClli-
citude des magistrals qui sont appeles h juger des fails sem*
blables, que les Amales medico-psyckologiques avaient mis au
concours un sujet aussi important.
Dans I’analyse de ce memoire envoye pour repondre a la
question proposee, on a lache de montfer dans quelles erreurs
I’auteur avail pu lomber, quelles omissions il avail faites, com¬
ment enfm il u’avait pas compietement satisfait aux conditions
du programme.
Par ces considerations, la totalite du prix ii’a pas etc decer-
nee; mais le comile des Annules a accorde comme recompense
du travail une m6daille d’or de 200 francs.
Etablissemenls d’alieiies.
ASILE PIBLIC D’ALIEIVES
D’AUXERRE,
QUARTIER DES PAISIBLES ET DES MfiLANCOLIQUES.
Dans un M^moire sur la reconstruction projel^e cle I’asile
public d’aliends d’Auxerre, dont il a etc rendu compte dans les
Annales medico-psychologiques, nous avons pose en principe
qu’ilfallait remplir trois indications principales en construisant
un ^tablisseinent de ce genre: 1° unite de service; 2° classement
infithodique; 3“ agr6ment. Noift nous proposons do faire con-
naitre successivement les buit divisions (1) destiniies aux alifines
au fur et a mesure qu’ils seront appel6s a les habiter. Le quar-
tier des paisibles et'des melancoliques leur elaut livr4, c’est de
lui qu’il sera question dans cette note.
11 se compose d’un batiraent avec galeries, d’un preau, d’une
cloture.
Les melancoliques coucbent au rez-de-chauss6e, les paisibles
au premier etage. L’interet de ces deux categories de malades
nous a determine a les confondre pendant lojour, h leur iinpo-
ser une vie commune. Les raisons suivantes motivent cette
(I) Une premiere pour les atienfis agites, une dcuxicme pour les
semi-paisibics, une Iroisiemc pour les paisibles et les mOlancoliqiies,
une quairieme pour les diimenls paralyliques, une cinqui^me pour les
convalescents. Les 6pilcptiques aliiSn6s sent sdpards des alidnes ordi-
naircs, de manicre d n’avoir entre cux aucune communication de vue
ou de contact, lls occupenl Ics trois autres quarlicrs, et sent classds sui-
vanl qu’il sont agitds, paisibles ou dements paralytiques.
ASILE PDRLIC D’ALlfiNltS D’aUXERRE, 269
uiesurc : la tendance coiistante du lypenianiaque est de convertir
en senlimenls penibles, douloureux, en idees sorabres et tristes
toutes les sensations qu’il eprouve. Une des conditions princi-
pales du traitement consiste done a infinager sa sensibility, h ne
rymouvoir que par des images riantes, par des sensations donees
et agreables. Or, 1’extravagance, I’agilation de certains alienes,
sont on ne pent moins propres ii produire ce rfisultat: aussi avons-
nous toujours observe que la plupart des infilancoliques places
dans de telles situations prenaient pour des persecutions ou une
ironie barbare ce d61ire gai ou bruyaut de la folie qu’ils evitaient
avec empressenient, tandis que le commerce de certains aliyuds
paisibles , dont le delire est souvent inlcrrompu par des iiiter-
valles lucides, dont plusieurs sont prSts h recouvrer la raison,
parlait i» leurs affections engourdies ou perverties , et fr^quem-
inent y faisait naitre le calme, I’esperance, des souvenirs pf6-
cieux it r6veiller. En outre, les paisibles eux-inflmes craigneut
le bruit, la loquacity, par suite d’une sensibility encore trop
avivye; et il n’est point rare que leur ame, qui s’ouvre aux pre¬
miers rayons des sentiments affectueux et tendres, sympatliise
aux raalheurs des lypymaniaques et recherchent leur compagnie.
Plusieurs mydecins pensent, il est vrai, que le syjour des
myiaucolitiues au milieu d’aliynys peu tranquilles doit leur
etre salutaire. Les extravagances, les excenlricitys do ces der-
niers sembleraient effectivement au premier aper^u operer sur
leur esprit une diversion favorable; mais, comrae nous I’avons
dit, I’cxpyrience jointe a I’ctude ryoychie de ces deux genres
de folie prouve le contraire.
’ Le batiment, yievy par un socle a O'”, 60 au-dessus du sol
pour eviter I’humidity du rez-de-chaussye, a sa facade princi-
pale au levant. Il a hors oeuvre 38'"i50 de longueur, 9 mytres
de largeur, 9'",20 de hauteur. Les murs out O'”, 50 d’ypaisseur:
ce qui suffit it la solidity de redifice, s’oppose aux variations
trop brusques de la terapyrature des salles. lls sont hourdys de
MKD.-PSYCH. T. VII. Mnr.l IStG. 8. )S
270 ASII.F, PUIU.tC D'AUfiNliS p’auxeree.
manifere J) ne pouyoir servir de receptacle apx insectes esseij-
tiellement npisibles au repos des alien^s.
On compte dans le batiment trois dortoirs de seize lits chacun,
dont deux au premier 6tage pour les paisiblcs , un au rez-de-
chaussfiepour les inelancoliques. Deux sous-surveillantes cou-
chent cliacune dans une salle de I’^tage superieur avec les ma-
lades. Une surveillante babile le dortoir du rez-de-cbauss6e.
Le quartier conUent done 1|5 malades.
Une veilleuse suspendue au centre des dortoirs rfipand dans
leur interieur une pSle clarte. Il devient facile, li I’aide de cette
lueur et a cause du petit uombre de lits sans rideaux plac6s dans
chaque salle, d’y exercer une surveillance active, tine discipline
douce et fernie, et de rendre tous les matins h la sup6rieure, qui,
le transmet au niedecin, un compte exact sur la situation des
malades pendant la nuit. Les dortoirs ont dans oeuvre 3^,80
de )>autcur, 8 mfetres de largeur, 16"',ti0 de longueur; eg qui
dpnne 429f'i-,75e-, dont il faut retraneber 2'"-,75e' popr I’es-
pace occupe par les raeubles; restent 24 metres cubes.
Les lits en fer, solides, quoique peu massifs, pesent 40 kilogr.
Jls ont O'”,84 de largeur, 2 metres de longueur. Ils sent places
au droit des irumeaux, quj ont int^rieurement 2'";75, en
sorte qu’ils sont espaces de l'",7. Get arrangement des lits sops-
trait les malades a I’action directe de I’air exterieur qui s’in-
froduitpar les fissures des fenetres, en facilite I’ouverture, et
procure aux alienes un espace convenable. Ils sent posfis sur un
parquet de 2”',50 de largeur, faisant une saillie de 0'",10 au-des-
sus du carrelage qui occupe le milieu de la salle dans I’intervalle
de 3 metres. L’air circule librement sous ces parquets, distants
du sol de 0"',80. Cette disposition architectonique nous senible
trbs favorable: 1“ elle preserve les ali6n6s, a I’^poque du lever
ou du coucher, du refroidissement des extr^mitds inf6rieures,
qui augmente ou favorise les congestions cer6brales, supprinie
spuvent des s4cr4tions pips ou moins imporlantes et nuit au succSs
ASltE pUBLtC vD’^tlj'SISEB B’aPXEBBE. 271
du traiteineut. parrelage, sur leqHel passent les iiialades qui
se rendenl a leur lit, assourdit le son, qui eQt et6 plus 6clatant
sur im parquet. 3° L’espace libre et le couraiit d’air etablis sous
les parquets eqlevept rhuipidilp.
Les bales, de 1 mfitre 2p ceniipietres de largeur, sur 2 metres
40 centimetres de jiauteur, sont closes dans les deux tiers infe-
rieurs par une fenetre a deux yantaux, et dans leur tiers sup6-
rieur par uneimposte divisee, h I’aide d’un meneau, en deux
parties qui s’ouvcent indcpendap^pient Tune de I’autre. On peut
ainsi ventiler toutes les parties des sallps, en chasser b yolonte
les gaz qui, par leur pesanteur specifique, en occupent les di-
verses zones, ,et uipdjfief' I’intensite, le vplume ou la direction
des courants.
Les croisijlons des fenfitrps sont ep fer point comme le bois.
On ne remarque aux baies ni parreaux pi grillages, ce qui
61oigne de I’esprit des abbn^s toute id6e de prison , et, sous la
fonpe des croisees ordinaires, dfssimule une reclusion bien
r^elle, conforradraentiice principe, suaviter in modo , fortiter
in re. Il faut, en effet, que raliep6 se sente au pouvoir du me-
decin, majs que tout, dans cette force dopiipatrice, contre
jaquelle se briserait une yaine resistance j lui rappelle la bonl6,
la douceur, rintelligeuce.
Les fen6lres h vitrOs infranchissables, de O'", 31 de hauteur sur
O'",”! de largeur, sont fermees a I’aide de crfiinones en fer et
d’une serrure sans saillie. .le dois faire observer que lour mode
de fermeture differe beaucoup de celui de Charenton. Il sufUt,
dans ce dernier 6tablissement, digne sous certains rapports
des plus grands 61oges, de lever ou de baisser la tige de la cre-
mone pour ouvrir ou fermer la bale. Des lors, I’alidn^ peut se
prteipiter, s’evader, ou snspendre au grillage, s’il en exisle,
un-lacet pour ex6cuter des projets de suicide, tandis que la
serrure confectjonuee a Auxerre repnit tputes les garauti^
imagiuables de surete.
JLes imposites s’ouvrent avec pne longue tige en boi.s, srpidc
272 ASTLE public D’ALlliNfiS d’auxeriie.
h son extrfimitfi d’un crochet en fer qui saisit une boucle du
loqueteau.
Les appuis des baies se trouvent h 1"',6 au-dessus des sous-
pieds; ils ne d^passent point les vantaux, et n’offreiU ainsi aucun
support aux ali6n6s qui voudraient monter jusqu’aux impostes.
On remarque, en face des lits sur le mur, des planchettcs ou
les ali6nds arrangent leurs vSteinents avec un ordre et une pro-
pretfi faciles h conslater.
Pour prfivenir la suspension d’un lacet, on a scell6 dans la
pierre, li leur partie laterale, une plaque triangulaire en zinc
clou^e sur la plancbe.
Du vestibule au rez-de-chauss6e, on arrive au premier dtage
par un escalier droit de in’.bO de largeur, en pierre dc taille,
dont les vingt-deux marches, refouillfies, de O'",33 de foulfie,
de 0"',18 d’(516vation , sont encastrdes dans deux inurs de sou-
tfinement et interrompues par un palier qui forme repos. Les
angles des marches sont arrondis. Cette disposition cnl6ve
aux malades I’occasion de se prdcipiter, permet aux gens de ser¬
vice d’emportcr avec commodity un aliene qui deviendrait mo-
mentanenienl agit6, diminue les chances d’accident en cas de
chute, enfin assourdit completcment le bruit que peuvent faire
certaines personnes qui, dans un but utile, moment ou descen-
dent les escaliers, les excitations de roui'e devantfitre soigneu-
sement eloigndcs d’un asile d’aliends. Le mur de I’escalier sc
termine au grenier par une rampe en pierre; ses arStes sont
chanfreinees; il ne pent 6tre escaladd.
Du palier central A au rez-de-chauss6e, on pdnfetre it droite
par une porte de 1 mfetre de largeur sur 2"',20 de hauteur dans
le dortoir B des mfdancoliques; k gauche, par une porte de
mPme dimension, dansun ouvroir C de 8 metros de largeur et
de longueur, consacrfi aux travaux d’aiguille. Sur les murs on y
lit quelques maximes propres k calmer, encourager, moraliser
les alidnds, k eveiller dans leurs cmiirs de douces espdrances,
k leur rappeler des souvenirs heureux, enfin a leilr faire prendre
ASILE PUBLIC D’ALlENfiS U’AUXERRE. 273
sur eux-mSmes I’empire qu’ils doivent avoir et que la folie d6-
truit (1).
On pent passer do cette salle dans le refectoire D, d’egale di¬
mension , oil se voient cinq tables de 1 metre de largeur sur
3"', 30 de longueur, desliniies chacune k dix malades. 11s out
done leur coudee franche; car la gfine ou la contrariete deter¬
mine souvent des querelles, des rixes, accroit I’iiitensite du
delire, qu’il faut calmer pour obtenir la guerison. L'n intervalle
de 1"‘,23 existe entre ces tables, permet aux surveillanles d’en-
lever avec commodite une malade qui voudrait se soustraire a
la regie ou qui troublerait la paix du repas. Les gardiennes
mangent sur uue table separee, eii meme temps que les alienees,
auxquelles elles donnent Texemple du bon ordre, de la disci¬
pline et des maniercs. Elies out un regime analogue a celui des
malades de la deruiere classe, a rexception du vin, de meme
qualite, dont la ration est plus forte. Cette mesure est, aux
yeux du medecin et des families, une parfaite garautie sur I’a-
bondance, la bonne qualite de I’alimentation , et a ceux de
Tadministration une certitude de I’ordre qui regne daiis I’asile.
La vaisselle est en etain.
Le refectoire n’est habite que pendant le repas. Une porte E
s’ouvre sur le cote de la galerie le plus rapproche du batiment
central d’adminislratlon. Cette ouverture facilite les communi¬
cations avec les services g6ueraux , qui se font a couvert, au
moycn de 1’entree priucipale F, qui relie toutes les parties de
I’asile entre elles.
Les combles sont disposes de maniere it pouvoir, au prin-
(t) Voici quelqucs unes de ces raaximes. Aimez-vous les uns les
autres; soycz patients, soycz obeissanls, soycz inodcres dans vos pa¬
roles, soyez renechis dans vos actions, soycz laborieux, aimez I’ordre,
ouvrez vos coeurs a I’espfirance, aycz confiance dans la justice ct dans
la bienveiUance du medecin, pensez a vos parents, a vos amis j ct dans
le rercctoirc, soycz sobres, soycz propres, soycz complaisants, soyez
bomietes.
iiu Asitk ktisLic fa’AUfiriis b’iuxEtitik;
tefflps, ^ I’automiie, y placer temporairetiieht les iHMa'des, IbrS-
qu’on blanchit ou rbpare les salles du premier etage ou du rei-
de-chaussbe.
La ventilation etle chauffage du batiment a peli de fraiS
ayant 6te I’objet d’une btude attentive et serieuse , nous entre-
robs, h cet bgard, dans quelques dbveloppeblents qui proliable-
ment intbresseront le lecteur. Les idfies qui out servi de base a
riotre application out etfi puis^es dans pUisieurs articles, publics
sur la matiere dans les Annales d'hygiene et particulidrement
dans un savant inbmoire du docteur Pmimet, d’Orlbahs. En
void le resume :
A. 11 est nbcessaire de fournir, par malade et par heure,
pour les besoins de I’inspiration, un mfitre ciibe d’air ainiosphe-
rique pur pour un homme, et 0"' c-,566 pour uiie fehime, I’air
etant a 16° centigrades.
B. Chaque malade expire par heure, un homme, 0"’-c-,22;
une femme 0“‘-,12 d’acide carbonique , ce gaz btant k 16°.
G. II faut, par malade et par heure, pour neutraliser les eflets
de I’acide carbonique, en rfiduisant k la proportion de 2 pour
1,000 I’acide carbonique exhald par I’expiralion, pour un
hdmrae, 11 mktres cubes; pour One femme, 6 ihktres cubes,
250 litres d’air almospherique pur k 16 ’.
La respiration se compose de deux moilvements alternatifs
d^hspiration et d’expiration.
Le bdmbre de respirations varie, sUivant certains auteurs,
de lA k 26 , ce qui donne une moyenne de 19.
Dans I’etat de maladie on revalue k 25.
D. A retat sain, il penetre dans le poumon, pendant chaque
irispiratioh, terme doyen, 0“‘-,569, 29 d’air atinospherique,
ei, d’aprSs Thompson, 0'‘^-,66, ce qui porte k 23 mdres cubes,
760 litres, I’air idcessaire aux poumons pendant vingt-quatre
heures. Soit, pour faciliter le calcul, 2^ metres cubes.
Quand on dit 2A metres cubes, il est bien enteridu qU’on veut
parler d’un air tiks pur qui n’aura servi qu’une fois k I’acte
ASH.E PUBLIC, D’ALlfiNliS D’AUXEUBE. 275
physiologique de la respiration ■, par cons6quent sans melange
dvee Tail' expire; car ce dernier est priv6 d’une grande partie
de ton oxigSne, et, an bout de deux ou trois expirations, il ne
cdtitient plus que i U pOur 100 de ce gaz, ce qui le rend impropre
ii entretcnir la vie chez les aniinaux 5 sang rouge. Ce motif a
d6terrain6 T6non , dans son ouvrage sur les liOpitaux, a de-
inahder en vingt-quatre heures 52 metres cubes d’air pur pour
les inalades ( 7 toises) et 48 metres cubes pouf les convalescents
(6 toises 1/2).
E. Pour determiner dans quelle proportion I’air atmospheri-
qiie estvicie par I’acide carboniqUe proveltant de la respiration j
il fiiut savoir qu’un homme, d’apr6s les experiences de,MM. An-
dral et Gavarret, brflle, terme moyen , ll8i'.,03 de carbone en
ulie heure; ce qui donne naissance dans ce laps de temps a
22 litres d’acide carbonique it 16".
F. Pour determiner dans quelle quantite d’air ambiant at-
lliospherique pur I’acide carbonique expire doit etre m61ang6 *
pbUr lie pas Stre malfaisant, je me suis servi des donnees sui-
vantes:
M. F. Leblanc, dans un memoire sur VAir confine, fixe le
rapport de 5 pour 1,000 comuie derniere liinite qu’il tie faut
pas de.passer; ihais il en fait I’application it des homnies sains ,
pendant cinq heures seuleraent. Pour les malades, particuliere-
nient poUr ceux atteints d’affections pulmonaires, M. Pdumet
etablit le rapport de 3 pour 1,000. Il faudrait done, dans utle
telle occurrence, 11 metres cubes d’air pur pour 22 litres d’a-
cide carbonique produits en vingt-quatre heures.
Les femmes exhalent en une heure 12‘‘'-,05 d’acide carbonique
a 16“, et en un jOur 302 litres. Il faut dOnc, pour les neuttaliser,
6 mbtres cubes, 250 litres par heure, pour un jour 151 mOtres
cubes.
G. Evaporation pulmmaire. Ici comma pour la respiration,
m6mes dissideuces d’opinions, dont les deux extremes donnent
pour moyeniie 31 grammes d’eau pat heUre.
276 ASILli PUDLIC O’ALlliNliS d’auxerke.
Mainlenant, voyons combien il faudra d’air sec h 16° pour
dissoudre par heure les 31 grammes d’eau produits de celle
transpiration: 1 metre cube d’air dissout jusqu’a saturation
complete 14 grammes d’eau; mais I’air du calorifere puisfi
4 Text^rieur en contient environ 4 grammes dans l’6tat ordi¬
naire ; il n’en dissoudra done plus que 10, Cons4qucmment, il
faut 3 metres cubes, 100 litres, pour les 31 grammes d’eau
fournis en une heure, et pour 754 produits en un jour, 75 mbt.
cubes, 400 litres.
H. La transpiration cutan6c, cause des plus puissaules de
I’insalubrite do rair,souvent supprimee ou ruisselant en goutte-
lettes sur la peau, parce que I’air est impr6gn6 d’humidiie,
exsude, terme moyen, en une heure, 60 grammes d’eau ; il
faudra done 6 metres cubes d’air a 16“ pour la tenir en sus¬
pension.
I. Enfm les surfaces liquides et mouillecs existant dans une
sallc produisent autant d’eau que la respiration et la transpira¬
tion r6unies, et veulent comme elles 9 metres cubes, 100 litres,
d’air pur k 16“ par heure.
J. Eclairage. Ghaquebec consume par heure, terme moyen,
10 grammes d’huile, ce qui fait 120 grammes en une nuit de
douze heures; et comme 1 kilog. d’huile a besoin, pour briiler,
de 10 metres cubes d’air atmospherique k 0“, plus 6 p. 0/0 pour
la dilatation, 600 litres, en tout 10 metres cubes, 600 litres,
d’air a 16“, les 120 grammes d’huile, ou chaque bee , exige-
ront 1 mfctre cube, 200 litres, d’air a 16", plus 72 litres pour la
dilatation k 6p. 0/0 : en tout un metre cube, 272 litres, d’air
k lO" pour une nuit, et 106 litres pour une heure.
La ventilation devra done fournir, aliu d’alimenler I’dclai-
rage par heure et par bee k I’huile, 106 litres d’air.
Un beckl’huile verse dans la salle, par heure, 15 litres d’a-
cide carbonique et 7 grammes d’eau environ. Pour r6duire k la
proportion de 2 p. 1000 les 182 litres d’acide carbonique pro-
vcnanl de I’eclairage d’un beck I’liuile pendant douze heures de
277
ASlJLli PUBLIC U’ALlIiKfiS p’AUXliRKE.
la iluit, pour 6vaporer ces 7 grammes d’eau , la venlilatioii de-
vra fouriiir 91 mfetres cubes d’air pour le ni@me laps de temps,
et 7 metres cubes, 500 litres, par heure. La ventilation devra
done introduire dans la salle, par heure et par bee h I'huilc,
7 metres cubes, 500 litres, d’air atmospli6rique pur a 16°.
En additionnant tous ces chiffres :
11 mfetres cubes pour neutraliser les effels de I’acide carbonique
expird par un homme;
0 mttres cubes, 100 litres, pour dvaporer les liquides provenant
de la respiration;
6 mfelres cubes pour les liquides exhalds par les surfaces
cutandes;
9 mttres cubes, 100 Hires, pour ceux rdsultant de I’dvaporation
des vases de nuit, expectorations , linge mouilld;
7 mttres cubes, 500 litres, pour neutraliser les effels de I’acide
carbonique, dvaporer I’eau, qui provienneni d’un bee
d’dclairage a riuiile,
on s’eleve au total de 36 metres cubes, 700 litres, d’air par in-
dividu et par heure. Mais si Ton refldchit que les 18 metres
cubes, 200 litres, d’air, tenant en suspension les liquides pro-
veuant de la respiration, de la transpiration, des vases de nuit,
expectorations, peuvent neutraliser les 22 litres d’acide carbo¬
nique exhaldsdans I’expiration, plus les 15 litres produits par
I’eclairage, on voit qu’une bonne ventilation exigera, par heure
ctpar individu, un renouvellement d’air pur ii 16° centigrades
de 18 mttres cubes, 500 litres, suit : 20 metres cubes, en
comptant les gaz dtlettres exhales par la peau, comme le dt-
montrent les experiences d’Edwards sur la vie. Pour subvenir
aux conditions de ce renouvellement, la capacitt de nos dortoirs
a tte calculde de maniere a fournir a chaque malade 24 mttres
cubes d’air atmospherique; et comme il serait trop coflteux
pour I’administration de les chauffer pendant la nuit, nous
278 ASItE PlifeLIC D’ALlfiNES D’AUXERRE.
avons Stabli, au niveau du plancher, dans une encoighure des
dortoirs, une ouverture (a) de O'",20 de hauteur sur 0"’,35 de
largeur, aboutissanl k la cheminee construite dans le hiur db
bStiinent, au moyen d’un conduit eh platre pratiqiid sous le
carrelage des paliers. Un tuyau en tole, qui porte au dehOrS
pendant ies saisons froides la fumde du calorifdre, parcourt cette
cheminde {b) dans toute sa longueur (1 ; ii dchaulTe les couches
atinosphdriques qui lui sont extdrieures, fait appel a I’air vicid
qui stagne dans les regions infdrieures des dortoirs. L’air pur
extdrieur s’introduit dans la salle al’aided’une ouverture (e) de
O'",15 de dianidtre silude au niveau du carrelage , au-dessous de
I’appui des fendires , cotd des pignons. Elle est fermee k volontd
par une vanne mobile, et pourempecher les courants de re-
froidir les extremitds infdrieures des malades, la surveillante
a la prdcaution d’ouvrir la vanne apres leur coucher et de la
fermer avant leur lever.
Lorsqu’on veut augraenter I’appel de I’air contenu dans les
dortoirs, on ferme pendant la null le registre {a) placd dans
la salle de rdhnion.
tour dchaulTer , vehtiler eh niSme temps la sallfe de rduhion
et le refecloire, on a construit un calorifere dans la cave creiisde
sSdus la partie centrale du batiment. Il a sa prise d’air extdrieu-
rement: 1" au moyen des courauts qui rdgnent sous les par¬
quets, et d’une ouverture de 0'”,25 de longueur stir O'",15 de
largeur perede sous la galerie. L’air puise au dibors offre done
toutes les conditions de purete desirables, et se trouve en quan-
titd sulBsante pour alimenter les salles de rdunion et le refefc-
toire. II s’dchauffe aux paroisdu calorifdreetde ses accessoires,
(1) II cst essentiel de fairc observer que la base de la cheminde est
close par un petit mur en briques qui ne donne passage qu’au tuyau
de fumdc du caloritfere; cette combinaison est indispensable a I’asplra-
tibii de fair conteiiU dans les sailes.
ASlLli; PUBLIC D’aHenEs fa’AUxEMiE. 279
ci^qiii Satisfait aux exigeticeaderhygifine fetdo I’ficonotoie, tou-
jburs Ji cdncilier lorsqu’il s’agit d’6dififer un fitablisserdfettt pu¬
blic.
Afrivd dans les deux pieces a I’dtat de plus grande puPetd,
de chaleur, il s’dleve an plafond, et chaque couche successive
refoule les premieres de haul en bas. Cedes qui coniienncut
I’acide carbonique, les miasmes sitiies dans la partie infdrieure
de la salle, soiit entrainees par la cheminde d’appel (a), de sorto
que I’airse meut contiiiuellement et se renouvelle avec d’autant
plus de rapidild que le caloriffere est plus aclif, par conse¬
quent que la temperature exterieure est plus froide, le chauf-
fage de I’appareil elant en raison directe du froid. II rdsulte
aussi de cetle vitesse du renouvellement que la temperature de
la salle est a trSs peu pres la menie dans toutes ses hauteurs :
condition trSs importante.
Dans les saisons froides, pendant la nuit, les paroisdu tuyau
en t61e , qui portent la fumee du caloriffere, dchauiFees par le
feu de I’appareil, sufKsent pour determiner un couraht d’air-
conveiiable dans les dortoirs. Pendant I’etd, on embrase un peii
de coke dans une cheminee qui correspond au tuyau ; de cette
inanifere le courant s’diablit avec facilite et enlfeve prompteuient
Pair altere.
Lors des saisons chatides, lorsque le temps est calme, on
laisse ouvei'teS les bouches du caloPifere (rf) ainsi que les fe-
ii6tres. L’air echauffe par les malades s’elbve au plafond, sort
par les imposles , est remplac6 par Pair frais d'e la cave puisd k
Pextdrieur, qui chasse devaullui les miasmes contenus dans les
salles, bu donne lien k de nouvelles combinaisoiiS gazeUSes,
selon la Ibi de Dalton.
Maintenant il s’agit de savoir ; 1" quelle est la quantity d’air
que doit apporter par heure le calorifere dans la salle de reunion
ou le rdfectoire; 2“ quel doit etre le degre de temperature de
Pair fourni par le calorif6re; 3“ quelle sera la consoriimatibilde
houillbnecessitee poUr I’appareil.
280 ASILE PUBLIC U’ALltNliS D’AUXBUBE.
Pour repondre a la premiere question , il faut conuailre le
maximum de malades conteiiu dans la salle de reunion; le
uombre de US une fois diiabli, en le mullipliant par 20 metres
cubes, on a le chiffre de 960 metres cubes, qui repr6sente
celui des cubes d’air qui leur est necessaire. Or, dans un rap¬
port lu par le docteur Behier au comitd central pour I’instruc-
lion primaire it Paris , il a ete constat6 que dans I’ficole de la rue
Neitve-Coqucnard, contenant 230 mfitres cubes d’air, un calo-
rifere d’une dimension un peu inferieurc a celui do I’asile dont
la cloche a O'",60 de diametre, a donn6 une ventilation de 978
metres cubes, 36 litres par heure, la lerap6rature etant it 15°
centigrades. 11 fallait done demander ce volume it I’appareil pour
obtenir le renouvellement voulu par I’hygiene.
Pour resoudre la seconde question, il faut s’assurer it quel
degre du thermomelre les particules organiques suspendues dans
un air vicic se brulaut au contact des surfaces de chauffe occa-
sionnent une odeur speciale , et encore a quel degr6 Pair prive
d’humidile necessaire determine un sentiment p§uible de ma¬
laise , d’oppression et de cephalalgie. A cet egard, I’expericnce
a demontre que I’itir fourni par le calorifere pouvait s’^lever
jusqu’it 50 degres centigrades. On devra done 6viter avec le
plus grand soin de depasser cette limite.
Reste la troisieme question ,■ dont voici la solution.
Le renouvellement de Pair produit par la ventilation doit fitre
de 20 metres cubes par heure et parindividu, total 960 metres
cubes pour 48 malades. La formation de I’eau par la combinai-
son de 0,67 grammes d’hydrogfene et d’oxigeue dansl’acte res-
piratoire, procure, selon Dumas, par heure et parindividu,
23 unites de chaleur (1). La formation de I’acide carbonique
(I) MM. Dumas et Gu6rard cnlciident par unili de chaleur la quan¬
tity de calorique nficessaire pouryiever d’un degrfi un tjramme d’eau,
tandis que M. Peclet, dans son Traity de la chaleur, appelle unity dc
chaleur la quantity du calorique nyecssairc pour yicvcr d’un degrd un
ASILE PUBI.IO D’AUftNKS D’AUXF.nRK. 281
par la combustion de 10 grammes de carbonne produit 79
unitesdechaleur. En somme, environ 102.
D’un autre c6t6, les 91 grammes de liquide fourni par les
perspirations cutan6es, pulmonaires, plus les 91 grammes pro-
venant de I’eau contenue dans la salle, total 182 grammes,
exigent, pour etre iransformes en vapeur, environ 113 unites
de chaleur.
Ces deux actes du ddveloppement et de I’absorption de la
chaleur se neutralisent done a peu de cbose prfes.
Pour que 20 metres cubes d'air ii 0 degr6 passent a 15“ cen-
tigrades, il faut consomraer, d’aprfes M. Gu6rard, 100 unites
do chaleur. 100 X hS, nombre de maladcs contenu dans la
salle = 4,800 unites de chaleur.
Mais pour maintenir la salle ii ce degr6 de temperature , il
faut evaluer les perles de chaleur dues au refroidissement par les
parois de la salle. La difference de temperature exterieure el
interieure etaiit de 0“ a 15”, ce refroidissement sera, par
metre carr6 ou par heure, d'envirou 22 unites pour des murs
en brique de C^SO d’epaissnur, de 25 pour des murs en moel-
lon d’6gale largeur, de 30 pour des carreaux de vitre.
On voit done que les metres cubes 115,3G des murs et des
portes de I’ouvroir ou du r6fectoire, sans lenir compte du plar
fond et du plancher infericur, enieveraienl par beure 2,884
unites de chaleur, et les metres cubes 6,24 de vitres en sous-
trairaient 187 = 3,071, qui,avec les4,800, eieveraienta 7,871
par heure le nombre d’unites de cbaleur n6cessaires ii 48 ma-
lades places dans leur salle. Or, 2 kilog. de houille produisent
environ, dans 1 heure, 7,871 unites de chaleur; done il faut
pendant les 12 heures du jour environ 24 kilog. de houille.
Tel est le mode de chaullage, de ventilation qui nous a paru
kilogramme d'eau. Nous coiirormcrons acetic donndc tous nos calculs,
afln dc faciliter I’intclligence. Nous r6duisons done a 23 unites les
23,460 indiijuees par M. Dumas.
282 ASILE PUBLIC D’ALlfeNfiS D’AUXEBRE.
le plus simple, le plus economique et le plus propre a satisfaire
aux conditions hygieniques rigoureusemeul iraposfies par le tra^
tetnent des ali6n6s.
Galeries, A Test du batiment on a construit une galerie cou-
verte, G, de 3 nifetres de largeur hors oeuvre, qui sert de pro¬
menades aux abends. Les opinions 6mises sur ce systfeme de
galeries etanl Ires divergentes , il lie sera pas inutile d’en faire
ressortir les avantages: 1° elles assainissent les rez-de-cliauss6e,
en 61oignent les eaux pluviales, et Ton salt quelle pernicieuse
influence exerce I’humiditfi sur la santfi alteree des ali6n6s. Le
scorbut, les catarrhes, les diarrhees, en sent les suites ordi-
naires. 2° Par nn auveiit de O'",80 de saillie, elles nieltent les
malades a I’abri de la pluie, d’une insolation trop forte; et lors-
que leur poitrail se trouve au niveau des linteaux des fenetres,
elles permettent au soleil levant de penetrer dans les rez-der
.chauss6e. 3° Elles adoucissenl la elarl6 du jour dans le rez-de-
chfiuss^e, oil se trouvent souvent les malades, diminuant ainsi
la trop grande excitation occasibnnee par une tnop vive lu-
mifere. A" Lepr aspect simple et gracieux egaie les alienes, re¬
live leurs sentiments. 5“ Regnant a Test et h I’ouest, elles
prfiservent de rhumidile les pieds des tnurs des bStiments,
permettent, dans les saisons chaudes et pendant les temps ora-
geux etpluvieux, d’ouvrirles impostes au couchant, les fengtres
au levant, afln d’obtenir une ventilation salutaire.
Voilii, certes, d’assez bonnes raisons pour en j ustifier l einploi.
Un mur de 0"',70 de hauteur forme balcon devant le bati¬
ment. II est iiiterrompu h sa partie centrale par un escalier de
A metres de largeur, composA de quatre marches d’uue foulee
trAs facile. Le sol de la galerie, exhaussA de O'",60 au-dessus
des prAaux, est pavA en dalles, rejointoyees avec du cimcnt
rpmaiti de Vassy. 'll est encadrA par line plinthe de mArae sub¬
stance de 0,22 de hauteur, par consequent peut supporter le
lavage sans qu’il en resulte d’inconvAnient pour la salubritA des
salles. Deux portes, H , H', pratiquAes aux extrAmitAs de cptte
ASir.E EUBLIO D.’ALIEMiS p’AUXERaE. 283
galerie, la font communiqner avec celle des services gdneraux
et fos jardins.
Dans toute I’Stendue du balcon, dans une largeur de 20
metres, existe un prdau. Une couche d’argile impermeable, en
forme d’entpnnoir, de O'",i0 d’dpaisseur, a dtd posde k 0"',30
de prqfondeur. Elle est recouverte par du sable; son centre, 16-
gdrement ddprime, aboptit au bassin I, destind a recueillir les
eaux qui s’dchappent en gerbes d’line fontaine jaillissante, pu-
verte on fermde a volontd, selon les besoins de la saison. Par
cette heiireuse disposition, les eaux ne sdjournent jainais k la
superficje du sol > qui est constamment sec, sc rendent, par
infiltration et I’intermddiaire du bassin prdcitd, au systjetpe
d’dgout gdndral, qui les verse dans deux grands rdservoirs peu
profonds, situds de chaque cold de I’asile, au milieu de terrains
a cultiver.
Quatre petites nappes de verdure L se dessinent autour du
jet d’eau , ddmasquent la fapade principale du. batiment, rd-
crdent la yue des malades et portent le calme sur leurs sens,
somnq mollior herbq. Des rosiers simples, des fleurs peu odo-
rantes bordent ces tapis de verdure.
A la distance de 2"\50 des bktiments et desmursde cloture,
au droit des colonnes, apparaissent deux rangdes de tillculs.
Plantds k 3 mdtres d’intervalle, ils recouvrent de leur voute
ombragde, pendant les chaleurs de I’dtd, les alidnds qui se
livrent au plaisir de la promenade.
Ge prdau est clos en avant par un batiment k un dtage, k
droile par un mur de 2 metres de hauteur, au-dessus duquel
s’dldvent de distance en distance de petits pilastres relids entre
eux par des. grillages losangiques en fer galvanisd. Ce mode
d’architecture permet k I’oeil du inddecin-directeur de plonger
dans les dilTdrents prdaux, de surveiller, lorsqu’il le juge con-
venable , les rapports des surveillants avec les malades, et vice
versa, un des points capitaux du traitement de la folie. Ces
pilastres supportent un cold de la toilure des galeries de ser-
284
ASILE PUEl.ir, d’alieni^s d’auxerre.
vice. A gauche, un saut de loup 0, donl I’angle du talus a 30
degrds et Ic niur dc soiitenement 4 mhlres de haulcur, limite le
pr6au. Une liaie vive P (aubfipiue), de O'",60 de largeur sur
l'",20 de hauteur, s’oppose a la descente dcs malades sur le
penchant des terres, coiisoIid6es par du gazon inei6 de fleurs
des champs. Les parlies laterales de ce mur sc lermincnt en
gradins et en ranipes M aux deux batiments prficitfis, h la hau¬
teur de 3 rafetrcs. Ces gradins sent taillfis de facon h recevoir des
vases de fleurs, rosiers en 4td, arbustes verts pendant les
saisons froides. Une haie de 2 m&tres d’epaisseur, situ6e en
de hors des raurs du saut de loup, en defend I’approchc aux
ali6nes qui ont dc la tendance au suicide.
Les latrines, que nous avons decrites dans un nunidn'o des
Annales medico-psijchologiquesii), sent a cheval sur le saut
de loup; elles se ferment elles-raemes.
Tel est le quartier destine aux alifinfo paisibics et m(51ancoli-
ques, dont la construction a coutA 50,500 fr., conform6raent
4 nos indications, aux plans et devis dress6s par I’architecte
habile W. Boivin, it qui I’administration en a confi6 I’exdcution.
Commoditatem , delectationem, frmitatem , tel est le principe
qui nous a dirige dans la conception de cette oeuvre, it laquclle
M. Ferrus a pret6 son concours eclair^.
H. GIRARD.,
- (I) AunaUs midico-psycholoyiques, t. YI, p. 107.
RGVIIE FRAIVCAISE ET ETRANGERE.
JOURNAUX FRANg.AIS.
Hevue m^dioo-l^gale des journaux judiciaires,
lypEmanie.
Aux environs de Troyes ex isle nn doniaine assez considerable,
conmi sonsle nom de Pclii Chateau deSaint-Poiiange. C’estla que,
depuis vingi-cinq ans environ, le sieur 0..., ancien imprimenr,
habile dans une solitude absolne. Son manoir , veritable fort deta-
cbe , esl protege par une triple enceinte de baies , de fosses et de
barriercs. Stir la porte d’enii-ee , on lit avec surprise ceite inscrip¬
tion ; Franc fief de droit nalurel; el si quelque voyageur se pre¬
sente pour visiter cette habitation , sotidain le pont-levis se live, et
une voix forte fait entendre ces mots : ArrSte, ciloyen! respecte
nion domaine. Qui es-tu? que deniandes-tu ? Cette voix , e’est celle
du sieur G..., vieillard de soixanie seize ans, qu’une exaltation
d’idees singulitre sur lout ce qui touche la religion , la politique, la
justice el les rapports sociaux, a rendu raaniaque. FidOleadorateur
du soleil, auquel il va faire ses adorations irois fois par jour de-
vant un autel de gazon eieve de ses propres mains au milieu de sa
propriEtE , il entre en fureur lorsque la cloche du village appelle les
fidelcs au saint sacrifice de lamesse. Le vent souflle-t-il avec vio¬
lence, e’est un vent que le prfitre du village lui envoie pour lui Eire
nuisible. 11 ne mange Jamais de viande, et a en horreur tons v6-
tements tissEsavec la loison d'un animal. A ses cOtEs pend un sabre
prfit a frapperdes ennemis imaginaires. etc.
Le 23 aoftt 18Zi3 , G... est assailli dans sa forleresse par quatre
malfaiteurs, qui, aprEs I’avoir garrottE, lui volferent son argent.
Des agents de I’auiorilE s’Elant prEsentEs chez lui pour demander
des rcnseignemenls, G... ne voulut pas les laisser pEnEtrer dans
son habitation, dEclarant qu’il ne ferait connallrc que par la voie
d’un journal ce qui lui Etait arrivE. II Ecrivit, en effet, au journal
de I’Aiibe, une lettre circonsianciEe qui fut lue A I’audience. — Les
accusEs furent tons condamnEs.
La dEposiiion Ecritc de G.. a coniribuE pour beaur.oup a la con-
damnation des malfaileurs.
T. VII. Mars I SAC.
286 REYUK FRANCAISE ET ETRANGfeRE.
Dans une foule de circonstances, le idmoignage d’un ali^nddoit
eirc pris eii sdrieuse considdralion. II me paralt hors de doule
qii’un individu dont le ddlire esl netlement circonscrit, un mono-
maniaque comme il s’en rencontre ions les jours dans nos hospices,
pent rendre nn compte fiddle , impariial, exact defaits parliculiers
Venus 4 sa connaissance. pourvu que ces fails se trouvent en dehors
de ses convictions ddlirantcs. Toutefois , je me hate d’ajouler
qu’une parcille apprdcialion ne saurait 6tre convenablemcnt faite
que par des mddecins d’alidnds ; eux seuls seroht eii dial de ddter-
miner avec quelque certitude quelle pari rcvient au ddlire, quelle
autre part 4 I’dtal normal.
EMPORTEMENT HOMICIDE CHEZ UN
X... avail passd quelque leraps dans une maison de sanld. Rendu
4 la libertd, il exergait sa folie d’une maniere toute pacilique, en
dcrivant d’inierminables el d’inddchiffrables leilres qu’il glissait
sous les portes de ses voisins. Cependant, ayant eu un jour quel-
ques contraridlds avec un cordonnier, il le lua d’un coup de fusil
en plein jour.
—11 paralt que , durant son i.solement, X... avail donnd des mar¬
ques d'une violence nalurelle. Dfeslors, comment n’diait-on pas en
garde conlre le relour de ses emportemenis ? Comment mdcon-
naltre le caractdre irrascible, vindicalif qui est le pariage de la
plupart des lypdmaniaques, au point de laisscr 4 sa porlde une
arme aussi redoutable qu’un fusil? Assurdment, nous sommes loin
de vouloir qu’on renferme tous les alidnds ; nous savons qu’il en est
un grand nombre qui sonl compldtement inolfensifs; mais il en est
aussi dont il faut se ddfier, malgrd les plus spdcieuses apparences
de iranquillitd et de douceur. Ija nalure des Iddes dominanles des
hallucinations, des impulsions maladives, les antdcddents du ma-
lade surlout, et nidme le caractdre spdcial des prddispositions hd-
rddilaires qui pdsent sur lui, ne doivent jamai-s etre perdus de vue.
Le fait suivant confirme d’une manifere bien raalheureuse les rd-
flexions que nous venons de faire.
MANIE HOJtICmE.
Krangois J..., gargon, agd de trente ans, vivait paisiblement
avec son pere el sa mdre , depuis environ irois ans qu’il dtait re-
venu du .service miliiaire.
A jjlusieurs reprises, ddj4, il avail donnd des signes non dqui-
voques d’alidnation mentale; mais jusqu’alors ce jeune homme, de
287
JOURlS’ADX FttANC.AIS.
moeiirs fort douces, n’avait fait paraltre aticune marque de mfichan-
celd : cependant, un matin, comme il se Irouvait A la maison seul
avec sa mfere , ayant etd pris tout-A-coup d’lin accAs de fureur^ il
saisit une hache dont il lui assAna cinq on six coups sur la tAte.
Muni de cette mAme hache, il s’Alanqa ensuite dans la campagne
pour y chercher son pfcre , avec I’lntenlion liien raanifestAe de le
tuer ; ne I’ayant.pas irouvA, il fit tomher son fer parricide sur uh
jeune homme de la commune, auquel il lit an bras nne blessure
assez grave, et renversa ensuile une femme d’un coup qu’il Ini
porta A la tCte, mais qui, heoreusement, ne fut pas dangereux.
11 revlnt ensuite A la maison oh son pAreAtait de reiour; il vou-
lut pAnAtrer chez lui; mais , tronvantles portesfermAes, il enfonqa
la fenAtre d’un coup de hache, puis il se reiira dans le jardin atie-
nant A ia maison, menagaiit et lerrifiantde son regard plusdevingt
homines accourus avec toute sorte d’armes pour I’arrAtef. Ce tie
flit qn’au bout de deux heures qu’on parvint A le saisir et a le dAs-
armer.
SUICIDE.
Le suicide doit-il Atre re'gaidA, dans tous les cas, comme le
rAsultat d’une aliAnation menfal'e, soil durable, Aoit passagAre ?
Sans vouloir ici trancher cette difficile qiiAsiion , disons, An thAse
gAnArale, qu’instinctivement oil penche d’autant phis vers I’affir-
malive que Ton a fait de la folie uiie Alude plus approfondie, ^ue
Ton a acquis plus d’expArience , el qu’enlin on a vu pltis d’aliAiiAS.
A mon sens, on s’est trAs fort fourvoyA dans cette question, qui,
apres tout, n'est qu’nne question do fails, et qui ne pout Aire Irail-
chAe que par des fails et non par des raisonnemcnls dpriori, par
des inductions hasaidAes, comme On essaic de le laire gAnArale-
raent. Il ne s’agit pas, cn effet, de savoif si tels ou tcls qui se sont
tuAs avaient ou non des raisons plus ou moins legitimes pour le
faire; il s’agit de savoir si, au moment oh I’actc a AtA accompli,
I’individu jouissait encore de sa pleine liberlA morale , de son libre
arbitre, c’est-A-dire s’il Atait encore et loujours libre de u’exAcuter
pas comme d’exAcuter I’acie qui avail fait anlArieuremenl I’objet
de ses rAflexions. Ne prenons pas le change : ce ne son! pas les mo¬
tifs de I’acte qui sont en cause , c’est I’acte memo ou pluthll’impul-
sion immAdiale qui I’a dAterminA ; et dAs lors il s’agil de savoir si
cette impulsion n’a pas pris sa source dans.de telles conditions
psychiques qu’elle Itti irresistible.
Or, quand on a devant les yeux les conditions physiques et mo¬
rales, bien plus nombreuses qu’on ne croit gAnAralement, dansles-
288 REVUE FRANgAISE ET fiTRANGfeRE.
qiiellcs des impulsions de ce genre peuvent se diivelopper, qnand on
refldcliit a Texlrfirae facilild avec laquelle se produit cc grand dds-
ordre,<;e bonleverscmentdes faciilles menlalcs, rapide cl inslan-
land comme la pensee, qui csl l oiigine de loiite lesion parliellc
de CCS mdines faciilids , A celtc falidique prddisposilion de certains
individus qui out, pour ainsi dire, lous ies poresdei’esprit ouverls
i la folie; quand on se rappelle qiie Ies conditions morales dans
lesqiielles nait et grandit I’idde dii suicide sont, pour une foule
d'individiis, une cause mddiaie de folie, ies chagrins, la prostra¬
tion morale qui suit Ies grandes catastrophes , le desespoir, el par-
dessus tout I’ennui, ce Icedium vilce qu’engcndrent si souveut ies
trop grandes ddperdiiions de puissance nerveuse, I’dpuisemenl de
la sensihilitd , etc., etc., on ne saurait s’empdcher d’admeltre , ou
du moins de soupqonner foriement, la presence d’une Idsion intcl-
lecluelle, dans ies cas mdme ou cetteldsioii nese rdvtle par aucuu
sympldme extdrienr bien traiichd. II est de fait qu’un indivldu aura
pu, pendant pliisou moins de lemps, conserver an dedans de liii-
m6me I’idde du suicide , y rdfldebir, mtlrir son projet, en peser le
pour et le conlre, sans que ses faculids morales aient reqii la inoindre
alteinte ; ce n’est qii’au moment meme, ou pen d’instantsavant
d’accomplir son projet, que le mal se sera declard, I’aura anaclid
violemment et brusquement a son libre arbitre.
Les quelques rdtlexions qu'on vient de lire nous ont litd inspirdes
par le faitsuivant, que nous trouvons coiisignd dans VEspril pu¬
blic du \li fdvrier :
Une femme, d’une quaranlaine d’aiindcs, venait de sorlir du
Palais-de-Juslice, ou clle avail, dii on, perdu tin procts en pre-
midre instance. Passant sur le Ponl-au-CIiangc , clle escalada lout-
a-coup le parapet, el chercha a se prdcipiler dans la Seine. Un
hoinme qui se trouvaita quelques pas derridreelle, tdmoin de cette
tentative, s’dlanca, et parvint a la saisir par ses vdtemenls au mo¬
ment ou elle se precipitait dans le fleuve. Cette femme, dont le
ddsespoir dlait a son comble , lit lous ses ellofts pour se ddbarras-
ser des mains de I’bomme qui voulait la sauver. Elle fut conduite
immddlatement au poste du Palais-de-Jusiicc, oii clle fut consigiide
en attendant que des mesures de sdretd fussent pri.ses pour sa con¬
servation , gravement compromise «par Vaffaihlissemenl suBii de
sesfacuUismenlales! »
PARRICIDE.
Les archives criminelles constalent qu’un des anefitres du parri¬
cide Dubarry, execute a Tarbcsle 12 fdvrier dernier, nbmmd comme
JOllUNAtlX FRANCAIS.
lui Jean-Marie Dubarry, a (5td cxecutd |?0Mr un crime pareil le 12
Kvrier 1746. (Dehals de fevrier.)
En consignant ce fail dans noire rcviie , nous n’avons assurd-
menl auciine pensde d’arracher le parricide Dnbarry li la fldtris-
sure du jiigemcnl qiii I’n frappii. Nous voiilons seulcmenl, a son
occasion, rappeler combien il seraii a desirer quc I'on pill avoir
sur lous les grands criniinels des rciiseigneinenis exacis relulive-
mcnl a Icurs anldcedcnls proprcs, a ceux dc lours families, ric.
Nous ne sanrions cn doutcr, boaucoup de mysleres scraient dd-
voildsnlors, boaucoup de cboscs incomprdlicnsiblcs seraicnl cxpli-
qudes, el peul-elrc aussi moins de noms iristemeiil fameux figu-
reraienl sur les rcgislres dcs prisons et dcs bagnes 1
HOMICIDE. — EI'ILEPSIE.
Le jeune D. ., Agd dc dix-sepl ans, eraployd A la lilbograpbic du
porl de Toulon , a la suite d’unc querclle avec un de ses caramades,
essaie de le tner .en lui ddchargeani un pislolet dans la figure, puis
il fait plnsieurs icnlalives pour sc suicider. Dcsleltres trouvdes sur
lui dtablissenl d’une manidre pdremploirc que D... avail dgalemcnt
projeld le meurtre de trois aulres ouvriers eroployds dans le meine
atelier que lui. Void Tune de ces letlres qu’il adressait a sa mdre :
« Ma mdre , si jc vous dcris ces deux mots dc Icllre, cel pour
voiis faire savoir loul ce qui s’esl passd dans celte inalinde, cl se ce
qui m’a obligd dc faire ce que j’ai fait. M. Ard..., comme le cbef de
Talelicr, me traiie Irds mal, il fait des rapports faux contre ma
personne; c'esl pour cela que je me suis propose de lui lever la
vie. M. Hip... a eu Tair de parler envers moi, corame s’il m’avait
trouvd a la rue, ct comme je vous ai ddja dit que je n’dlais Tesclave
de personne, pas mdme dc Dieu, et que je suis libre de moi, j’ai
jngd a propos de faire A lui comme au jirdcddent. —15..., comme
le plus coujon de Tatellier, et qui se croit le plus spdrimenid, ct
qui a loujours Tairc de tourner les choses cn ridicule, quise figure
parce qu’il se voit grand et gras, il croil que personne ne pent le
dompler, ces pour cela que j’ai jugd A propos de le mellre au
mdme rang que les autres, si cela m’est possible. Ensuilc, si je me
suis brftid la cervelle , e’est quc vous me Iraities tres mal, quoiqiie
je le mdriiasse un pen.
.Diles A M. S... que s’il passe franc, s’il a passd, ce
n’dtait pas fautc d’envie dc le ddlruire, car dite lui qu’il n’est pas
dignede vivre ; e’est moi qui la lui dit. Parce qu'il est contre-maitre,
290 REVUE ERAN(;A1SE ET ETRANGtRE.
il se figure d’etre general. et que c’est un grade que personae ne
peut alteindre.
» Ma mfere, nprfes la morl pas de rancune. Je voiis fais ma con¬
fession ; je pense que voiis me pardonnerez, je m’excuse envers
vous, avoir fail; car s’il y a un Dieu, comrne Ton dit, je pense
qu’il me pardonne, parce qne je m’en accuse. D. «
Ainsiqu’il enesiconvenu dans le cours des ddbals, D... n'avait
jamais eu i se plaindre des individus dont il avail rdsolu la morl.
—11 eiait meme intimement lid avec celui d’enire eux auquel il
avail tire un coup de pistolet.
Oil done cherclicr le molif qui a pousse le jeune D... & com-
metire lant de meurires i la fois , puis a se donner lui-mSme la
morl ? D... avait-il ddjl donne des preiives de folie. ? Non , il pas-
sail dans sa famille et parmi ses camarades pour une mauvaise
tele, Yoil& tout. Pendant ies debais, ses rdponscs onl did on ne
peut plus rdgulieres et n’ont rdvdld aucun trouble intellcciuel.
D... dtait epileptique.
J. MOREAU (de Tours),
XLXrVVE DES JO'URNAITX DE MEDECXNE.
DE L’ISOLEMENT CONSIDdRfi COMMB MOYEN DE TRAITEMENT DANS LBS
MALADIES MENTALES ; par M. C. LACHAISE.
En quoi consisle I’isolement dans le iraitement de la folie et
comment agit-il coutre elle? Dans quels cas irouve-t-il plus parli-
culidrement son application ? Quelles sont les limites au-dela des-
quelles son emploi cesse d’etre avantageux? Telles sont les ques¬
tions que M. Lachaise s’est proposd de rdsoudre, dans je but suriout
de prouver que les partisans de I’emprisonnemen t cellulaire ne sont
point en droit, pour ddmontrer les avanlages de cetie mesure, de
s’etayer de ceux qu’on retire de Tisolement dans le traitement de
la folie.
Les principes dmis par M. Lachaise different pen de ceux qui
onl die poses par nos maitres, Pinelet Esquirol. II conseille I’isole-
ment dans presque tons les cas d’alienation mentale, et n’admet que
de fares exceptions en faveur des ddments etdes idiots, tl pense que
cet isolement agira d’autant plus favorablcment sur la marche de
la maladie, que celled se sera ddclaree plus brusquemeiit, revdtira
une forme plus aigue, el aura delate au milieu de causes plus apprd-
ciables et plus faciles i dloigncr.
Conlrairement a I’opinion de quelques mdclepins alidnistes,
JOUKNAUX FRAWgAlS. 291
AJ. Lachaise n’approuve point un isolemenl trop absolu et trop pro-
long6; il ne veut pas qu’uii malade aprfes sa gudrison soil bi us-
quement jetd au milieu de sa famille el de ses amis, aprfes en avoir
•Std sdpard pendant iin long espace de temps; il pi-fifire qu’il soit
graduellcment mis en rapport avec les personnes au milieu des-
quellesil est oblige de vivre, avec cedes surtout dont la vue nelui
rappellera aucun souvenir p6nible. Il crolt, enfin , que risolement
doit en gendral fitre de courte durde dans |e mdnie lieu , parce que
lesmalades s’babituent facilenient aux personnes, aux objets, h la
localitd avec lesquels ilssont en rapport, et sont bientdl par cela
infime privds d’un des premiers avaniages de I’isoleraent, qui est de
subslituer de nouvelles impressions aux anciennes. (Gazelle des
hdpilauoc, U septembre 18d5.)
Ai'Ot'LExiE NERVEUSE. (Observation recueillie dans le service de
M. Leuret.)
Que Ton donne le nom d’apoplexie nerveuse i une maiadie qui,
tout en presentant les sympl&nies d’une veritable apoplexie, n’est
due il aucune Idsion cdrdbrale appreciable , tout le monde est d’ac-
cord sur ce point; mais nous ne voyons rien dans cette observation
qui autorise il formuler aiiisi le diagnostic. 11 s’agit, en effet, d’un
malade atteintdepuis cinq ans d’une monomanie ambitleuse, et qui,
dfcs les premiers mois de 18Zi5, dprouva plusieurs fois des pertes
s'ubites de connaissance, aprds lesquelies il restait quatre on Citid
jours au plus un Idger einbarras de la langue. Plus tard un accident
de'mfime nature, mais beaucoup plus grave, laissa aprfes lui une
paralysie gdnerale, mais incomplete, qui durait encore quand le ma-
iade enlra a I’iiospice. Il prdsentait alors les sympldmes suivants ;
parole embarrassde et lente, inouvements dilTiciles et incertains,
marche chancelahle. Ces symptdmes, joints au trouble de I’inlelli-
gence, firent formuler le diagnostic : demence et paralysie.
Dans la nuit du 19 au 20 octobre, il se ddclara un tel ensemble
de'-symplOnies, quel’on crut ii une hdmorrhagie cdrdbrale, qti’on
pratiqua une forte saignde et que Ton fit appliquer de larges sina-
pismes. .
Lelendemain 20, ddcubitus dorsal, rdsolution compifete de tons
les membres, face Idgdrement colorde et sans mouvements con-
vulsifs, abaissementdela paupidre supdrieure, point de ddviation
des Idvres, paralysie compltte de la sensibilitd et dii mouvement.
M. Leuret prescrivii une nouvelle saignde, une potion dthdrde
et I’application immddiate de vdsicaloires i I’eau bouijlanle; le
malade mourul a uiie lieurc.
292 BEVUE FRANgAlSE ET fiTRANGtRE.
A I’aiitopsie, on irouva un pen de sdrosiitf dans la cavitd de
rarachno'ide et quelciues vtJsicules hydatiformes snr le l)ord libre
des plexus choroldes. Le cerveau ne pr^sentait rien d’anormal dans
son volume et sa consistance; seulement les deux hemispheres
adheraienl d leur parCie anlerieure par suite d’une inflamma¬
tion ancienne de la sereuse. II est a regretler qiie Ton ait d^crit
avecaussi peude details cctte dcrniere liision , que nous legardons
comme la plus impoi'tanle, quand 11 s’agit de la paralysie gdndrale
des alidnds, doiit elle conslilue pour ainsi dire le caractfere anato-
mique, et 11 nous semble que les quelques accidents intei miltcnts
qui sont vcnus la compliquer, comme cela se volt si souvcnt,
n’eussent point dd modifier le premier diagnostic , et fnire prdfdrcr
au terme propre le mot si vague et si mal ddfini A'apoplexie
ncrreuse. ( Gazelle des hdpilaux, 30 ociobre 18^5.)
DES FORMES DE LA FOLiE, par M. JoussET, interne des liOpitaux.
En mddecine, comme dans une branche quelconque des sciences
naturellcs, une classification impliquc ndccssaircmcnt I’idde d’d-
tudes longues et patientcs , de connaissances profondes et dtenducs.
La folie tie fait point exception a cette rdgle. On ne Tapprend point
en un jour, et e’est peut-dtre rune des maladies dont I’dtude est
la plus difficile, surtout au point de vue pratique. Le travail deM. Jons-
set ne doit done dtre regardd que comme un essai; mais on doit
au moins lui savoir grd d’avoir eu le courage d’enlreprendre ce
qii'aucun mddccin alidniste n’a point encore oser abordcr, la clas-
silicatiou des formes de I’alidnation mentale. M. Jousset nous per-
mettra cependant de luiadresser un reproebe, e’est d’avoir donnd
de la folie une ddlinition qui n’en est pas une, puisqu’elle peut s’ap-
pliquer .sans modification auciine a toute autre maludie; en second
lie I, d’avoir choisipour principale base de sa classification un ca-
raetdre aussi difficile A saisir au debut d’une maladie et aussi pru
utile pour le diagnostic quele plus ou moins de gravitd qu’ellepeut
olfrir, et enfin de n’a voir point asscz pris en considdralion im S)m-
pt6me bien plus important, selon nous , quaud il s’agit d’une clas¬
sification des formes de la folie, nous voulons dire I’alidnation
d’esprit, le ddlire.
(Archices de medecine, aottt et septembre 18/i5.)
riSflexions critiques, sur un jugement en interdiction, de la
di5mencf, et de l’imbecillit^ , par le docleur Max. Duuand-
I'ARDEL.
On a souvent reprochd aux mddecins alidnistes de ddclarcr trop
facilement alidads des individus qui avaient commis des acles
JOURKAUX FUANr.AlS.
293
criminels; lie poiin-ail-oii point reproclier anx magislrats de de¬
clarer Irop facilcincnt inlcrdils, sons pretexte d’alidnalion, des
individus qiii se sent l endiis coupables de qnelques mefails sans
importance aucune? C’est ce que M. Durand a parfaitement dd-
monird, pour un cas de ce genre qni s’esl prdsenid dans Ic mois
de jiiiii dernier. 11 n’y a qu’A lire, en elTet, Ics coiielnsions du tri¬
bunal pour se bien convaiiicrc : 1“ qu’ancun mddecin n’a did con-
sulld dans cclie allaire , on du moins n'a did appeld a forninler son
opinion ; 2" qnel’dtat actuel de I’individu inierdil, non plus qne ses
anideddents, ne pcrmellait point, coinmc on I’a fait, de le ddclarer
inibielU; 3° que cerlaines circonstanccs ddinonti cnl an coniraire
qii’il joiiissaii ct qu’il jouit encore d’une ceriaine intelligence.
Le tribunal n’dtait done point on droit dans ce cas de prononcer
I’inlerdiclion. (Annales d'hyqiene, octobre 1845.)
/CAS DE PELLAGRE OBSERvd A l’IIOPITAL DE LA CHARIld.
bepnis la publication du livre de M. TIidophile Roussel stir la
pellagre, un inidrdt nouveau doit necessairemeni s'allacher a toiis
les cas de cette nature qui peuvent se prdsenter dans la pratique
civile ou dans les liOpilaux. iNoiis croyons done utile de dire quel-
ques mots de celiii qu’on vient d’observer a la Charitd. L’dryllidme
des mains , Icur aspect raboteux , comme celni d’une palte d’oie ,
la Idsion de la moelie, se iraduisant par des dotdeurs vertdbrales ,
la douleur et la faiblesse dans les membres, les infdrieurs surtoiit;
les douleurs acrodyniques, les Idsions de riniellect et I’air stupide,
inaltenlif, la diminution du sens de la vue ; enfln , les Id.-ions des
voies digestives, la diarrlide continuelle, les douleurs abdominales:
telle a dtd du reste la sdric des synipi6mcs observds diet la nialade
CD question , el qui ont fait reconnaitre ebez ellc I’alfeciion ddcrile
de nos jonrsfsous le nom de pellagre. Ajonions cependant, sous le
rapport de I’dtiologie, que cette femme ii’avait jamais mangd de
mats. Cette circonslancc inlirmait singulidrcmcnt Ics rdsullats
obtenus par M. Roussel; aussi ce mddecin , pour cette raison etpour
d’aulres encore, n’a-t-il point hdsitd a dire, conlre I’opinion du
chef du service, M. Rayer, et de M. Brierrc de Boismont, qui a
beaucoup dtudid celle maladic, que ce n’dlaii point une pellagre,
mais bien une parapligie rhumalismale , accompagnde de vomis-
sements et compliqude d’une druption a la peau. Nous laissons le
Iccieur juge entre ces assertions contradictoires. {Journal des
connaissanccs medico-chirurgicales , novembre 1845.)
294
REVUE FHANgAlSE ET fiTRAPIGtRE.
EPILEPSIE AVEC ACCES QUOTIDIENS , GUERIE PAR LE NITRATE
d’argent.
L’6pilepsie est une maladie contre laquellc on a prdconisd sans
succfes presqiie ions les nii;dicamenls. II fant dire cepeiidant qu’il
en est quelques uns dont I’.idministiaiioii a parfois , sinon ddicr-
mind one gudrison cotnpldte, an moins prodiiil une cerlaineamd-
lioi-ation. Tel est I’azoiaie d’argent, que M. Ilayer eniploie de prd-
fdrence contre cetle maladie , el qui lui a si bien rdiissi dans le cas
suivant, que nous rapportons lextuellement:
Le n” 11, salle Saint-Vincent (service de M. Rayer 4 la Cliarild;,
a dtd pccupd pendant une pariie de I’annee 1845 par une jeund
femme de vingtans, maigre et d’lme constitution faible , dpilcpli-
que depuis rsge de quinze ans. Les accds revenaienl tons les jours,
quelquefois mdme elle en avail deux ou trois dans une seulejour-
nde. Aprts avoir subi divers iraitements dans plusieurs hdpitaux de
Paris, sans le moins succds, elle est entrde 5 I’lidpital an com¬
mencement du mois dcr mai dernier, se trouvanl a cctte dpoque
enceinte de sept mois. Aprts avoir fait constater chez elle la rdalild
d’une dpilepsie quolidienne, M. Rayer lui a fait prendre t I’intd-
rietir du nilraie d’argent, d’abord a la dose de 3 cenlig., puis a
celle de 5 cenlig. par jour. Le niirate d’argent dtait pulvdrisd, puis
rdduit en une pilule it Taide d’un pen de gomme. Aprts quelques
jours de I’emploi de cet agent, les accts out ddja perdu de leur
force cl de leur frequence. Au bout d’un mois de traitenient, ils
out compldtement disparu. Vers I’approclie du terme de la gros-
sesse, on a dloigud d’abord les prises du mddicament, puis on les
acessdestout-ii-fait pour y revenir de temps en temps. L’accouche-
ment s’est lermind hcureuscment, et il est venu un enfant vivant,
maisqui est iiiort au bout de quinze jours. Les accts d’dpilepsie se
sout reprodnits a de fares intcrvalles aprts les couches; mais le
retour au nitrate d’argent a paru en avoir raison, et I’on n’en a
plus vu jusqu’au 8 octobre, jour de la sortie de la malade, pendant
les quatre ou cinq mois que son sejour s’est encore prolonge. II y
avait^tjqnc, quand elleestsortie, quatre mois que la gutrison pouvait
passer pour compltte. Cette femme a pris en lout une cinquantaine
de pilules de niirate d’argent. Ce mddicament n’a point produit chez
elle la coloraUon qu’on lui a plusieurs reprochd d occasiottner chez
les divers individus qui en out fait un usage prolongd. {Journal
des cpmaissances medico-chirurgicales, yAnviav 1846.)
L. LUINIER.
SOCIETES SAVANTES.
Acatl^mie ties (Sciences de Paris*
Stances du 1" et du 22 d^cernbre 18i5.
NERFS DES MEMBRANES S^REUSES.
Nous avoiis dit quelques mots dans un de nos derniers numdros
d’lm travail de M. Bourgery sur les nerfs des membranes siireiises,
— M. Papennbeim a dcrit a celie occasion A I’Acaddmie pour faire
observer quel’existence des nerfs danUes membranes s^reuses 6tait
un fait d^jA connii. M. Ramack, de Berlin , a dficril des nerfs dans
le pdritoine; M. Papennbeim lui-mfime et M. Valkmann en ont vu
dans I’arachnoi'de. Mais ce mfidecin prdiend qii’il n’est point vrai
de dire que ces nerfs existent en grande quantite , et que M. Bour-
gery.a dte induit en erreur par le proctide qu’il a employe pour les
diimontrer.
{A. Bourgery adressa pen de temps aprAs A I’AcadAmie une petite
nofe en rdponse a M. Papennbeim, et dit qu’il ne connaissait point
les U^aux des micrograpbes allemands. Quant A ce qui est de la
quaniitede ces nerfs, il se propose de dAmontrer plus tard la vAritA
de ses assertions.
Acadcmie royale de Medecine de Paris.
seance du 13 octobre.
CONSIDERATIONS THEORIQUES SDR e’ALiEnATION MENTALE.
M. ColUneau fait en son nom et aux noms de MM. Ferrus et
Faliet un rapport sur un mdmoire de M. Delasiauve ayant pour
titre : Considerations theoriques sur I"alienation men tale.
Quelle est la nature de la folie ? telle est la question que M. De¬
lasiauve se propose d’examiner dans ce meinoire. II fait d’abord
observer que le mot folie est un terme abstrait qui s’applique A un
grand nombre d’affections ou de formes qUi bien souvent n’ontdfi
commun entre elles que le trouble ou Palteration de I’intelligence.
Aussi, aprAs avoir Acarte de la discussion I’ldiotie, la dAmence et
le dAlire des maladies aigues, qui correspondent A des arrAts de dA-
veloppement ou A des modifications sensibles de I’organe encAphali-
que, ne s’arrAte-t-il qu’aux affections men tales dont les symptdmes
se manifestent sans paraltre influer sur la santA gAnArale, et ne
s’accompagnent que de lA.sions physiques contestables et contestAs.
Trois AlAments, dit I’auteur, sont nAcessaires A I'accomplisse-
ment des fonctlons en gAnAral: des organes, une vie a ces organes.
296 REVUE FRANgAISE EX ETRANGiiRE.
des agenis qui donnent I’irapidsion aux organes vivants. Qu’un de
ces ei^menis vienne a faillir ou 5 s’alierer, les fonctions elles-m6mes
manquent ou sont Iroublecs dans leiir exercice. II rdsulte de ceci
une consequence, c’cst qne le principe des maladies n’esl pas tou-
jours le mSme, ct qne si paifois il i &ide dans les organes, il pent
aussi se irouver en dehors d’eiix , soil dans les agents qni les siinni-
lent, ou dans ceje ne sais quoi qui f.dt les organes des parlies
vivantes. Aussi c’cst tantOl dans la tnaliire edrdbrale ct tanl6t cn
dehors d'clle quo doit se rcncontrer roriginc des modificutions de
riiitclligence : absence de stiinnlanls, action nulle; ddviation des
slimnlants, action vicieuse; destrnclion du cerveau, cessation de
la fonclion ; alteration de cet organe, ddsordre dans son exercice.
Comment maintenant, dans chaenn de ces faits soumis a notre
observation , ddterminer le sidge du principe de la maladie? C’est
lit, selon moi, le point dilBcultueux, Ic vdritable noeiid de la
question.
Quant aux dispositions particuliercs, apres avoir rcconnu que
dans i’ordre purement physique ct organiqne le cerveau ne rdglt les
autres systfemes qu’aprds avoir regu le sang qui le nourrit et I'avo-
rise son exercice, M. Delasianve fait observer que, dans I’ordre
intellectuel et moral, cet organe semble avoir parfois en Ini-mftme
la source de son activitd, et que, d’un autre c6td, il est mis en
rapport avec tout I’organisme par les agents nerveux ordinaircs, et
avec le monde extdrieur par des organes sensitifs spdeiaux; que de
ces rapports divers rdsultent des impressions qui le modifient, im¬
pressions qu’il dlabore et d’ou naissent par suite les ddsirs, la vo-
lontd, les passions et les actes; que,dans ce dernier cas, le cerveau,
pour la formation de la pensde,, obdit a un ordre d’agehts distinct
ct spdeial, a des agenis moraux, qui se composent d’iddes et de
souvenirs.
Quelle pourrait done dtre sur le cerveau, poursuit M. le rappor¬
teur, Taction matdrielle de ces agents qui n’ont rien de materiel
en cux-mdmes ? De quelle manidredesiddes basdes sur la mdmoire,
et qui se manifestent par la joie, la baine ou la colere, peuvent-
elles exciter des mouvements dansla substanceedrdbrale homogdne,
qui, jusqii’i prdsent, malgrd nos investigations les plus subtiles,
n’a prdsenld que des modifications de couleur ou de consistance et
des traces librillaires inapprdciables? S’op6re-t il un dbranlement,
un ddplacement des moldcules cdrdhrales? Quel est ce ddplacement
et quel mobile le produit ?
. L’dtat des iddes, dit plus loin Tauleur, ne change pas d’une
manidre sensible les conditions physiques de Torgane cdrdbral; il
SOCIETES SAVANTES.
297
en rdsullc quc dans Ics affections menlalcs, non sculemenl Ics
cliangenii nts materiels, s’il cn exisle, peiivenl n'etre qiie de sim¬
ples varialions d’arrangcmcnt moicculairc, siisccptibics crtfcliappce
aux investigations de I’analomiste, mais cncoec que ces chaiige-
menls mol^culaires nc sont pas absolnmeiu indispensables ii invo-
quer.
En riisiim^, Ics opinions de M. Dclasiaiive peuvent fiti’c forinnl^cs
dans Ics propositions suivantes, savoir : que I’elat moibidc pent
avoir sa cause dans I’oi’gane lui-mfeme-, dans ses aildralions de tex¬
ture, dans sa vilalili ct dans les agents qui le font mouvoir, qui
d^leruiiuetil ces foiiclions normales, et que, ies id^es 6lant Ic
stimulant naturel pour le cerveau, leur exaltation ou Icur alteration
pcut troubler primiiivcment les fonctions de cet organe sans Idser
sensibleinent sa texture, de mSme que des ciiangements, des rao-
diiications, des alterations de tissus ou de vitalite peuvent deter¬
miner des affections mentales par defaut de rapports el d’equilibre:
mais tonjours avec cette condition, loute d’observation etde prati¬
que, que, dans tons les cas, les etats morbides presentent des
caractfcres divers et relatifs aux causes qui ies onl fait naiire«,%
La Commission , dit cii terminant M. le rapporteur, a cru devoir
s’abslcnir de toutc discussion sur les parties systematitiues de ce
travail. Kite propose, pour conclusions , le depdt du memoire de
M. Dclasiauvc dans les archives, son insertion par extrails dansle
Bulleiin et des remerciements i I’auteur.
M. Rochoux considfere la ihdotic de M. Delasiauve comme
entiferement contradictoire aux fails , et combat la distinction que
I’autcur et le rapporieur chcrchent a fairc prevaloir eutre I’esprit
el la matitre, les fails physi(|ucs et les fails moraux, qui ne .sont
qu’iine seule et meme chose. 1‘uisque le cerveau , dans I'etat sain,
produil la santd, c’esi it nne alteration du cerveau qu’il faul atlri-
buer ralienalion sans qu'on saclie comment.
Aprfcs quelqucs courles observations de MM. Collineau el Caslel,
les conclusions du rapport sont mises aux voix et adopldes.
Seance du 2 decembre.
DU TRAtTEMKNT MORAL DE LA FOLIE.
M. Leuret lit un travail intitule : Des indicaiions d suivre dans
le Irailemenl moral de la folk.
Ce memoire , dont nous donnerons une analyse dansle prochain
numero ties Annalcs, cst renvoye it I’examen d’line commission
composec de MM. Pariset, Londc et Gerdy.
298 REVUE FRAN^AISE ET fiTRANGfeRE.
Societ*^ de IVIedecine pratique.
Stance du 5 juillei 1845.
DE LA PARALYSIE GfiN^RALE DES ALlfiN^S.
M. Belhomme pst prie de donnev une idee des malieres conle-
nues dansle mtooire doni il a fait hommage i la Socidl5 , et ayant
pour litre ; Nouvelles recherches d'anatomie pathologique sur le
cerveau des alienis a/fectes do paralysie gincrale.
Ce mfidecin, apr6s avoir discutd les opinions des auteurs sur
cette maladie, se rdsume en disant:
1“ Que ces auteurs ont adtnis une affeclion cdrdbrale dans la dd -
mence compliqu6e de paralysie gendrale;
2“ Qu’ils ont signald des alterations superficielles , mais qu’ils
n’ont point dit, comine il cherche b le demontrer par des observa¬
tions pathologiqiies, que rinflammatioii s’dlend pour ainsi dire
couches par couches jusqu’au centre cdrebral, et qu’ils n’ont
point expliqueia mort par la lesion successive des parties centrales
encephaliques, presidant aux fonctions les plus essentielles de
la vife.
M. Duhamel demande 5 M. Belhomme si la paralysie generale
ne se rencontre que chez les alienes, et cite deux de ses amis Sges
de cinquaiitc a cinquante-cinq ans, tous deux attaques d’aneina-
ladie qui semble devoir, se terminer par une paralysie gCnerale, et
chez lesquels on n’observe cependanl aucun sigiie d’alienation.
Le premier a 6td pris successivement d’insomnie, de perte de
m^moii e, a iprouvd des maux de tete, mais n’a jamais dfirai-
sonn^. Ce n’est que depuis liuit jours que les mouvements ont
cesse d’etre parfaitemeni libres; il a (ltd obligd de suspendre son
service d’huissier, parcc qu’il oubliait en chemin ce qu’il avail 5
faire. Aujourd’hui encore il jouit de ses facultes intellectuelles:
cepeudant il ressent de I’oppression , et ne peut avaler les liquides
qu’avec beaucoup de diilicuhe.
Chez le second, malade depuis uu mois, la paralysie s’est mon-
tr6e d’abord, I’intelligence est intacte; on remarque seulement
une diminution de la mtooire.
M. Belhomme r^pond que la perte de m^moire est un commen¬
cement de d^mence. 11 ne nie point que la paralysie g^ndrale ne
puisse devancer cette maladie, mais il croit qu’i une ceriaine pd-
riode elle survient n'dcessairement. Quand il y a folie, la surface du
cerveau est Idsde; cet organe lui-mdme subit une diminution de
volume, et la bolte osseuse dprouve souvent un retrail. Lorsqu’ii y
a paralysie gdndrale, la Idslon est plus profonde et atleint les parlies
centrales. _
BIBLIOGRAPHIE.
DE QUELQDES POINTS DE L’HISTOIRE
PARALYSIE GEnERALE DES ALIENES.
THESE PRESKMTEE KTiSOUTENUE
VXR M. X.EGAI. EASAUX,
Pendant son s(5joiir a la maison royalc de Cliarenton, M. Legal
Lasalle a dSduit des fails nombreux de paralysie gdn^rale soumis a
son observation, des considdrations fort iniporianles au point de
vue de Tdtiologie, dii diagnostic, de I’anatoniie patliologiquc et du
traitement de cette inaladie.
« La paralysie gdn^rale des alidnes parait rcsulter d’une modifica¬
tion qui s’opdre dans la corislitution organique de la substance grise
et de la substance blanche cdrebrales. Cette modification, pen
connue dans sa nature in lime, se rdvfele a nous par un ensemble de
caractferes anatomiques constants.
1) Les progrfes lents mais assurds de la Idsion organique finissent
par ddtermiucr Tabolition presque absolue de toutes les fonctions
cdrebrales, simultandmenttroubldes dfes le ddbut de la maladie.
» La puissance des causes qui ddterminent la paralysie gdndrale
rdsulte plutOt de ieur combinaison entre elles et de la durde de letir
action que de leur dnergie propre.
» Les excds alcooliques, les excds vdndriens, les prddisposilions
hdrdditaires, agissaut avec le concours d’nn petit nombre de causes
d’un autre ordre , mais qui sc rapportent presque toutes a des dd-
penses exagdrdes d’activitd cdrdbrale, ou bien a un changenient
brusque dans les habitudes fonctionnelles du centre nerveux : telles
sont les sources ou il faut puiser les dldmenls de I’dtiologie de la
paralysie gdndrale des alidnds chez les neuf dixidmes au moins des
malades. »
Pour M. Lasalle, les exeds alcooliques et vdndriens ne sont que
des causes prddisposantes; I’habitude invdtdrde des exeds alcooli¬
ques, en I’absence de toute autre cause concomitante, donne bien
rarement lieu a la paralysie gdndrale des alidnds: cependant lorsque
Tliabilude est rdeente , ils jouenl le role de causes ddlerminantes.
Les exeds vdndriens, surtout dun Sge avaned , ont sur Tenedphale
une influence plus directeinent pernicieuse que les exeds alcooliques.
L’existence des prddispositions hdrdditaires aurait did constalde
chez plus de la moitid des malades observes par M. Lasalle.
300
BlBMOfilUPHIE.
I.es causes qiii s’ajonleni le plus habituellement anx pr^c^dentos,
pour produiic la paralysie gdndiale, se reiiconlrent dans les pro¬
fessions iiidiislriellcs qui prdsenlenl si souvcnl de frequents cxem-
ples de consomption de I’activite intelleelueile et morale, ofi Ton
reinar(|iic dcs cliaiigcments brusques survenant dans les habitudes
fonctionnelles de I’encdphale, tel que le passage d’une vie active ii
line vie sddentaire, et vice versci.
L’insolatlon, rcxposition prolongde 4 line trts Basse tempdra-
turc , ia suppression des flux dtablis depuis longtemps, les chutes,
les coups sur la tStc, etc., peuvent ddterminer la paralysie gdndiale
des alidnds.
M. Lasalle comhat I’opinion de Broussnis , qui regarde la para¬
lysie gdndrale coinme dtant le plus ordinairement la terminaison de
la folie qui ddgdnere en ddmence ; pour liii, I’alidnation incntale
ne constituc qu’une predisposition ties incertainc ii la paralysie
gdndrale dans I’dtat de sdquestration ; mais dans I’diat de libertd,
I’alidnd s’cxposant aux causes que nous avoiis analysdcs, pourra
devenir paralytique.
Telles sont les considdrations dtiologiques quo I’auteur a ddduitcs
des fails qu’il a observds; elles nous ont paru s’dioigner un peu des
iddes gdiidralement admises; c’cst 4 ce litre que nous avons cm
devoir les exposer le plus longuement possible, laissant le soin de
la critique a ceux qui sont 4 mdmc de vdrifier par un grand nombre
de fails les propositions formuldes par M. Lasalle.
Nous passerons sous silence les ddlails qui se rapportent aux
syraptbnies, 4 I’anatomic palhologiquc de la paralysie gdndrale.
Cette partie de Thisloire de cette maladie a dtd dtudide avec tant
de soil! qu’il est bleu difficile de trouver des faits nouveaux: cepen-
dant ii serait a ddsirer que I’atlention de I’anatomo-paihologiste
ffllsurtoul lixde sur les rapports de la lesion fonctiounelle avec le
sidge de la lesion organique.
M. Lasalle termine ses recherches par des considdrations hygid-
niquesqui tendent a ddinonlrer I’inexactilude du terrae moyen de
ladurdedeia paralysie gdndrale, tel qn’il est fixd par les auteurs.
Les statistiques se font d’apres des documents puisds dans des mai-
sous d'alidnds oil la durde de la paralysie est abrdgde par suite des
conditions dans lesqucllcs sontplacds les malades. Les modifications
apportdes depuis plusicurs anodes 4 i’iiygidne des asiles publics doi-
vent avoir unc influence hcureusc sur la santd gdndrale despara-
lytlques. Depuis Pinel et Esquirol, les mddecins d’alidnds ont lou-
joiirs eu pour but I’amdlioration des conditions hygidiiiques des
dtablissemcnis qui leur sont confids, -J- j. MACQDET.
BIBLIOGRAPHIE.
301
Onvragcs et Mdmoires & analyser.
1* Uapports sill- I’asile des ali^nSs de Fains, pour les ann4es 1843
el 1844, par M. Kenaudin.
2“ Slate of the New-York hospital, and Bloomingdale asylum, for
the year 1843.
3" lleports of the Pensylvania hospilal for the Insane, for the
years 1841, 1842 and 1843.
4° Twenty-seventh annual report for the state of the asylum for
the relief of persons deprived of the use of their reason , near
Frankford.
5" It^fiexions sur I’emploi des dvacualions sanguines dans le
traitemcnt des maladies mentales.par M. Sauvet.
6" D6ontologie mddicale, par M. Max. Simon.
7“ Voyage inddical da ns i’Afriquesepte.ntrionaie, par M. Furnari.
8“ Du hachisch et de I’alidnation menlale, par M. Moreau.
9° Analysis of the urine of insane patients, by Alex. Suther¬
land and Edw. Uigby. ... .
10” Twenty-fifth annual report of the directors of the Dundee
Royal asylum for Lunatics.
11° Nouveau projet de loi surle rdgime des aliduds en Belgique.
12” Rapport sur I’asile public des aiidnds des Basses-Pyrdndcs ,
par M. Cazenave, pour 1844.
13” Annual reports of the managers of tlie slate (New-York) Lu¬
natic asylum, for the years 1843 and 1844.
14° The nineteenth and the twentieth annual reports of the of¬
ficers of the retreat for the insane at Hartford , 1843 and 1844.
15° Report of the Pensylvania hospital for the insane, for the
year 1844.
16" Twenty-fourth annual report of Bloomingdale asylum for the
insane, for tlie year 1844.
17° Notice sur le service mddical de I’asile public d’alidnds de Ste-
phansfeld, pendant les amides 1842,1843 el 1844, par M. J. Roederer.
18°. Manuel de physiologie, par Muller.
19°. Quatridme mdmoire sur la localisation des fonclions cdrd-
brales et de la folie, par M. Belhommc.
20° Tlie Pathology of mental diseases, par M. John Webster.
21° Reports of the trustees, steward and treasurer and super¬
intendent of the insane hospilal of the Maine, for 1844.
22° Twelfth annual report of the trustess of the state lunatic
hospilal at Worcester, for 1844.
23° Fifth and sixth annual reports of the Ohio lunatic asylum,
for 1843 and 1844.
psvcH, T. VII. Mars iRifi.
BIOGRAPHIE.
NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
DU D'^ FODERE,
Far •U. SUCROS (de Sixt),
C’est k Sainl-Jean-de-Maiirienne, Ic 8 janvier 1764 , qiie naquit
le savant pralicien FranQois-Emmanue] FoddriS.
La fiimille de Fodei-d diait une de ces humbles families de la
Savoie, qui n’ont pas d’autre appui que la Providence. Le pfere de
cet enfant dtait mort quand la mfere le mil an monde ; mais la ten-
dresse dnergique de celte mdre ddvoude n’eii devint que plus vive
et plus ardente. Rien ne fut ndgligd pour rdducation de ce prdcieux
enfant, et tout d’abord il se montra studieux , sdrieux , plein de ce
«feie actif et intelligent qui annonce de grandes clioses. Cet orphelin
avait en lui-mdme ce gdnie heureux que signalent prcsque toutes
les biographies des hommes jiistement cdlfebres. II esi certain, en
effet, que nos talents, nos dispdsilions naturelles ne sont pas entid-
rement Toeuvre du temps et des circonstances. Kdcessairement les
hommes qui se dislinguent par des qualitds extraordinaires ont dfl
dtre douds d’une organisation heureuse et forte, et il est vrai de
dire que les rdsultats de cette organisation primitive ont comraencd
4 se manifesler dans I’enfance.
GrSce 4 celte intelligence fdcondde par le travail, le jeune Foddrd
obtint tons les succds qui se pouvaient attendre d'un 4ge si jeune ;
ses progrds rapides lui mdritdrent la protection et I'amitid du che¬
valier de Saint-Rdal, intendant de la Maurienne. M. de Saint-Rdal
sembla pressenlir, dans la facilitd prdcoce de I’enfant, les grandes
qualitds qui devaient illustrer plus tard rhomme arrivd 41’llge mdr.
Aprfes avoir termind ses premiferes dtudes, et ddj4 poussd par une
vocation ddcidde pour la mddecine, son protecteur lui lit obtenir
une place gratuite an colldge des Provinces, dans I’universitd de
litOGBAPHIE.
303
Turin. Dans celle academie savante qui se soiivienl d’Aifieri et de
Lagrange, le jeune homme se signala par la vivacity de ceite intel¬
ligence qui ne se reposait ni la nnit ni le jour. 11 poussa m6nie son
ardeur pour la science jusqu’a braver, dans une circonstance que
nous allons ciler, des prSjugds qui pouvaient alors lui snsciier des
ennemis nombreux etpuissants, troubler sa tranqnillitd prdsente
et compromettre son avenir.
Hdlas 1 il n’est personne qui n’ait entendu parler de cette d^gofl-
tante maladic qui nous montre I’espfece humaine sous I’aspect le
plus triste et le plus repoussant: je veux parler du crMinisriie. Le
jenne medecin porla son altention sur ce mal, sans nom et sans
forme. Mais pour retrouver le mens divinior, le souille divin sous
celle chair inerle, il fallait diudicr cette Sme enfouie dans les mystferes
m6mes de I’organisation. Celle etude etail d’autant plus cntouide
de dilliculi(;s et de dangers que, dans ce teraps-li encore, la dissec¬
tion des cadavres humains dlait regnrdde corame une profanation.
La passion de la science I’emporta, chez Foddrd, sur la crainte des
persddutions; il fit diiterrer un corps de crdlin, et, par une au-
topsie patienle, il arriva ii des observations imporlantes. Tel fut le
thfeme habile de son premier oiivrage , et ce grand travail osl restd
le travail le plus complei dont les crdfins oht dt6 le pr^texte jusqu’a
ce jour.
Il avail did requ docieur & la facultd de Turin , h rage de vingt-
iroisans, le 12 avril 1787, c’est-a-dire environ nn an avant la
publication de son traitd du goitre et du cretinisme. La manidre
brillante dont il avail ennquis tons ses grades au college des Pro¬
vinces, sa conduite sludieuse et regulitre avaienl attird sur ce jeune
homme la bienveillante altention du roi Viclor-Auiddde Ilf. Ce
sage monarque, pour favoriser im zele qui s’annoiiQait par depa-
reilsddbuts, accorda au jeune mddecin une pension qui lui permit
d’aller compldler pendant irois ans des dtudes si bien commencdcs.
Foddrd viiit a Paris; il frdquenla les cours des facultds et la visile
deshdpitaux. Il employait lejourS dcouter les leqons publlques, 4
observer les fails imporianls de I’art medical; il employait une
partie de .ses nuits 4 mdditer, 4 consigner, par dcrlt, les leijons des
raaltres, les observations du disciple; vie patieiite, utile, labo-
rieu.se, la vie d’un vdritable enfant de la Savoie; et lorsqu’eufin il
se put dire 4 lui-mSme que I’dcole raddicale de Paris n’avait plus
lien 4 lui apprendre, il parlit pour I’Angleterre, et il poursuivit ,’
dans les hOpilaux de Londres, le cours de ses observations et de
ses dtudes. 11 revint enfin dans sa pairie, en 1790. Dds celle dpoque,
il s’dtait ddj4 spdcialement occupd d’une branche importante de la-
304 BIOGRAPHIE.
science: je veiix pailer de la nnidecine Idgale, donton pent le re-
garder, a juslc lilrp,couime Ic fondaleiir. C’est mSme aiixconnais-
sances fitendiies qu’il avail acquises sur cede malifere qu’il dul sa
nomination de mcdecin-jure du ducin! d’Aosle. II oblint plus
tard la m6me place an Fort-de-Bard.
Mais le docleur Foddre ne derail pas consacrer a la Savoie ses
talents el ses services pendant sa vie eiiliAre. La ndpublique fran-
caise, dans cette ardeiir qui n’etait pas pres de .s’dleindre, enva-
hissait les Blais voisins de la France , menagant ddJ4 les contrdes
lointaines. La Savoie fut rdnnie a la France en 1792. Foddrd, un
des mddecins atlaclids a I’armde francaise , eul sa part de la gloire
et des dangers de la guerre d’italie. 11 s’dlait accoutuinii 4 observer,
a rdfldchir, el en tout lien il portait avec lui cette vive passion de
voir, de comprendre, de savoir. Citons, pour exempie, le md-
moire qu’il publia en Fan VIII, sur les maladies qui avaienl le plus
frdquemment atleint les troupes dans le Mantouan.
Aprfes la campagne d’lialie, il suivit 4 Marseille le corps de
troupes commandd par le gendral Carteaux, et il devint I’liOte d’un
confrfere, dojen de I’ancien colldge de mddecine, mddecin de
l’H6tel-Dieu, praticien distingue , qui ne tarda pas a reconnailre ce
indiile eminent. Bref, ce savant mddecin , nommd Moulari, prit
Foddrd en amilid, el liiut par lui accorder la main de sa lllle ainde,
compagne assurdmenl bien digne de cet excellciil homme, par
I’didvation du caraclcrc cl par les nobles qualilds du coeur. C’est 4
sa femme quo Foddrd adressait plus lard ces paroles toucliantcs ,
dans la dedicace d’un ouvrage publid en 1821 sous le litre de
Voyage mix A Ipes marilimes :«Ton ame dlevde a souvent soutenu
» mon courage. Tii n’ignorais pas que les sentiments gendreux, que
» la science sans bassesse, la vertu sans intrigues, la vdritd sans
» mensonges, ont presque loujours conduit 4 1a pauvreld, objet
» d’ell'roi pour nos contemporains, el la pauvretd ne t’a pas
» cffraydel.... «
Le mariage de Foddrd avail dtd cdldbrd le 7 fdvrier 1793. Le
gdndral Bernadolle ct Joseph Bonaparte, qui alors ne revaient pas
les honneurs du trdne, dpousaient, presque en mfime temps, les
deux soenrs Clary, de cette heureuse maison Clary qui a donnd une
reine a I’Espagne, ,4 Naples, 4 la Suede; ces deux reines diaient
les cousines germaines de madauie Foddrd. 11 est singulier que
cette grande parentd n’ait pas did plus profitable au bon docteur,
car lorsque le mardclial Bernadolle se fut assis sur le IrOne de
Sufede, quand Joseph Bonaparte eut montd sur le trdne d’Espagne,
Foddrd, cousin de deux rois, resta tout simplement le bon docleur
BIOGRAPH IE.
305
Fod6r61 C’est qu’en effet le vrai mtinte est peu habile S se pro-
duire, soitqu’il igaore, soil qu’il d^daigne les moycns par lesquels
on pent se pousser dans le monde ; il ne sail point faire sa conr aiix
riches et aux puissanls, et les riches cl les piiissaiiis, tropocciip4s
de leurs ambitions on de leurs plaisirs, ne se ineltent guei e en peine
d’aller aii-devaiit du m^rite. Le roi d’Espagne et le roi do Sufede, an
sommcl de la fortune , oublitrent coinpldtemenl Icur parent, qui,
de sop cdt6, ne fit aticiin effort, aucune dtiinarchc , pour se rap-
peler a leiir souvenir. L’amour do la science, les devoirs de sa pro¬
fession , rddiicalion de ses enfants, I’absorbaient tout enlier : le
temps lui paraissait irop prdcieux pour en employer une parlic a
des sollicitations humillantes. Personne assiirdment n’efit dtd plus
digne de parvenir auk dignitds et aux honnenrs, grace a ces
alliances avec cette puissante famille de Bonaparte, dont les moin-
dres rayons faisaient une fortune ; mais personne n’dtail moins ca¬
pable quo Fodiird de mettre A profit, dans un inldrdt purement
personnel, les avanlages que pouvaient lui olfrir la rdpulatioh, le
talent, les circonstances.
Peu de temps aprfes son manage, il fut envoyd a I’armde des
Alpes, el, sa mission achevde, il re.vint a Marseille, oil il oblint la
place de mddecin de I’hospice A'Humanile et de I’hospice des
Alidnds. On le vit alors ouvrir des cours publics d’anatomie et de
physiologie, tant c’dtait la un esprit actif et passionnd pour son art.
Nous avons dit que Foddrd, frappd du rdle quo la mddedne est
appelde a jouer dans les questions judiciaires, avail porte toute son
altenlion sur cette partie si importante de la science. Il n’avait
trouvd que ddsordre et confusion dans la Idgislation criminelle;
des lois exposdes a miile interprdlations diverscs pouvaient, dans
une foule de circonstances, dire menagantes pour I’innocent, pro-
tectrices pour le coupable. 11 s’agissait de porter la lumidre au
milieu de ce chaos, et d’dtablir des rfegles certaines, autant du
moins quo le comporte la faiblesse de I’esprit humain , pour con-
stater le crime, sans dire exposd a confondre un fait purement
accidentel, avec le rdsultat d’une action coupable et prdmdditde.
Au commencement de fan Ill, ce savant mallre avail ddja com-
posd sur cette matidre un ouvrage dont il adressa le manuscrit au
comitd de f insiruction publique de la Convention. Soil que le co-
mild n’efft point compris fimportance de ce travail, soil qu’on n’eflt
pas eu le temps de I’examiner, on ne fit aucune reponse a fau-
teur. Mais 11 dlalt trop pdndtrd de futilitd de son livre pour se
ddeourager facilement; aussi bicn le voilu qui, faunde suivante,
soumetce grand travail a I’Instilut de France. Devant ces uouveaux
306 BiOGHAPHlK.
juges, Fod(5rd fut plus heureiix; une commission fut chargee de
I’examiner et d’en rendre compte : elle s’en occupa sails doute
avee conscience, mais avec cette reserve mSlde de preventions
dans laqnelle les corps savants se relranchcnt, pour peu que Ton
s’dloigne des idees acceptees ; ce rapport de I’lnstitut, mgie de
blame, male de louanges , temoigne d’une bonne volonte timide
qui ne vent ricn hasarder et qni se hate lentement.
Foderd retoucha son ouvrage; il en etendit le plan; il y mit
plus d’ordre , plus de methode ; enfin il le livra a I’impression dans
les derniers jours de ;1799. Le Traite de Medecine legale et d’Hy-
giene publique restera comme le plus beau monument de la gloire
de Foderd, et comme son titre incontestable a la reconnaissance de
la postiirita. A celte hetire solennelle oil la France atait entree dans
le travail de ses lois, admirable enfantement qui devait produire
le Code fsapolion, ce recueil de documents prdcieux ne pouvait
paraitre plus a propos.
La composition de ce grand ouvrage et celle de tant d’autres
livres que Foddrd a publics ne renipecbaicnt pas de se livrer avec
la ni6me ardeur ii I'exercice de sa profession et aux travaux de
I’enseignement. Nomm6 professeur de physique et de chimie a
I’ficole cenlrale de Nice, il y remplit les devoirs du professoral,
sans nagliger la pratique mddicale, jusqu’au moment oh cette
dcole fut supprimde. De IS il passa a la preraidre dcole secondaire,
dont il fut le dii'ecteur, et en mdme temps le professeur en pbilo-
sopbie.
Mddecin de rhdpital civil et militaire, il ouvril des cours d’ana-
tomie et de physiologie. On eut dit que son activite n’avait point
de homes , tant ses dtudes et ses travaux dtaient multiplids, tant
son immense instruction, la vigueur de son esprit et son amour
pour les devoirs qui lui diaient imposds, le rendaient capable de
suiiire a tout.
Arrive 1803; le docteur Foddrd fut cbargd par le gouvernement
impdrial de dresser la statistique des Alpes maritimes, entreprlse
remplie de pdrils, dans les valldes profondes, sur les sommets
escarpds d’un pays presque sauvage.
Pour accomplir cette tdche ausifere, il fallut non seulement du
courage, de la pfrsdvdrance, une grande sagacild, mais encore des
moyens raatdriels, des ressources ,pdcunialres qu’on n'avait pas
soiigd il lui fournir. Maisqu’importe? la mission est belle, elle est
utile; mdme au pdril de sa fortune, Foddrd saura la remplir.
Certes, en dddiant ii I’honorable compagne de sa vie le fruit de ses
longues et savantes recberches, Foddrd avail bien raison de dire
niOGBAPHIE. 307
quele pur amour de la science, lem^rite modeste, n’ont souvent
d'aulre recompense que la pauvrete.
Un an plus tard, 11 fut nomrae merabre du jury d’instruction
publique, dujury medical du departement des Alpes maritimes;
I’an de gloire 180/i le trouva medecin de riiblel-Dieu et de I’hospice
des Alienes, et presque en mfime temps secretaire de la Societe
medicale de Marseille. Le roi d’Espagne, Charles IV, fut tralne A
Marseille par la volonte de I’empereur Napoleon; le faible Bourbon
d’Espagne etait malade, et 11 appela le docteur Fodere. Fodere
vint, il calma I’esprit, il conser^a le corps; et le roi Charles IV,
qui partail pour Rome, voulut I’emmener.avec lui. Fodere fut sans
douie touche de cetle proposition; mais comment se resoudre A
s’eioigner d’line ville ou il vivait heureux, entoure de sa femme et
de ses enfanls? Cependant le prince Ferdinand, celul meme qui,
apres la niort de Charles IV, s’assil sur le trdne d’Espagne sous le
nom de Ferdinand Vlt, etait detenu, en France, au chateau de
Valenqay, avec don Carlos, son fr^re , et don Antonio, son oncle ,
pendant que I’Espagne etait remplie de I’invasioii.
Le prince d’Espagne demanda, comme une faveur, au gouvcrne-
ment fraufais, I’autorisation d’appeler auprfes de sa personne le
savant medecin Fodere; qui avait rendu a la sante le roi d’Espagne.
Cette demande fut renouvelde plusieurs fois, et d’une maniere
pressante, et pouriant le gouvernement imperial attendit prfes de
cinq aus avant de permetire d Foderd I’entree decette prison de
Valenqay. Bien plus, d peine le savant docteur s’etait mis en route,
lorsqu’il requl un contre-ordre de la part de I’Empereur. Vers ce.
teinps-la il fut nomme medecin de I’hospice de Trevoux. Une annde
s’ecoula encore avant qu’on lui permit de se rendre auprits du
Bourbon pri.sonnier. A la fin pourtant, on le laissa parlir pour Ce
chateau de Valengay, ou il fut accuellli avec des transports de joie
par les illustres captifs. Il einploya tout son devouement et tout
son zfele a adoucir I’amertume de cette captivite mal deguisde; les
princes captifs recompensfirent par leor amitie tant de z61e et de
devouement. Mais le chateau, environne d’espions, etait un sejour
plein de tristesse pour Foddre; naturellement bon et loyal; il ne
pouvait, sans chagrin et sans indignation , se soumettre a la sur¬
veillance dont il etait I’objet. Triste condition, en ellet 1 ne pouvoir
faire un seul pas sans remarquer autour de soi des regards inquiets
qui dpient Jusqu’a vos moindres gestes, ou bien se voir soumis a
des interrogatoires odieuxl Le docteur Foddi-e ne put pas tenir
longtemps a ce rdgime d’espionnage, et il abandonna cette capti¬
vite , qu’il ne pouvait ni secourir ni soulager. Ce qui n’dtonnera
308 BIOGRAPHIE.
personne, c’est que le prince Ferdinand (Ferdinand VII) monl4
sur le trdne d’Espagne apr6s 181Ii, ne parut pas conserver le
moindre souvenir de Thomme habile qiii, pendant deux amides,
lui avail consacrd ses soins, ses talents , je dirai mdme sa libertd,
Mais les princes sont presque ausslingrats que ies autres honimes;
cela vient peut-6lre de ieurs continueiles prdoccupalions. Ferdi¬
nand VII, roi d’Espagne, ne songea pas h payer ies delles de I’em-
pereur Napoidon ; et d’aiileurs, durant ce rfegne agonisant, quand
toules les passions sont agildes , comment se souvenir du docteur
Foddrd, surtout lorsque ceUii-ci mettait si peu d’empressement &
se rappeler lui-mdme au souvenir des hommes qui pouvaient, qui
devaientle servir? Don Carlos fut moins oublieux que I’aulrc captif
de Valcncay, le prince Ferdinand VII. Lorsque le docteur Carron
du Villards, mon digne maitre et nion ami, fut prdsentd au roi
d’Espagne, don Carlos s’empressa de s’informer, avec une bien-
veillante attention, du docteur Foddrd , et il manifesta des regrets
sineferes en apprenant que son cdldbre mddecin n’existait plus.
Foddrd, cdltbrepar ses Iravaux, dtait ddji sur le ddclin de I’dge,
enlSli, lorsqu’il apprit qu’une chairc de raddecine Idgale, va-
cante a la faculte de Strasbourg, allait etre mise au concours. II
rdsolut il I’instant mdme de sc prdseuter au nombre des concur¬
rents. L’enseignement faisait partie du gdnie de cet habile liommc;
il aimait S propager ses iddes, sa science, son travail, son zfele
ardent pour toutes les grandes ddcouvertes, et comme cette chaire
vacanle de Strasbourg avail surtout pour objel I’enseignemcnt d’une
branchc mddicale dont lui, Foddrd, dtait pour ainsi dire le erda-
teur, il rdsolut de pousser cette lulte jusqu’i la victoire. Aussitdt
le voili qui se met en route; ni I’hiver qui s’avance, ni la famille
qui redemande son chef, ni les embarras de chaque jour, ct bien
plus les armenients de I’Europe qui viennent d’envahir la France
un instant domptde, rien ne pent retenir le docteur Foddrd. Il
part, il arrive; les dpreuves du concours dtaient diiTiciles , ct parmi
les concurrents se trouvaient des hommes d’un mdrite reconnu.
L’un d’entre eux meme, le docteur Lobstcin, joignait & un rare
talent I’avantage, irds important dans cette circonslance, d’dlre
nd en Alsace et de s’y dire ddjii fait une brillante rdputation. Le
docteur Lobslein avait d’aiileurs pour ses partisans ddvouds les
priheipaux membres de la religion rdformde, qui dtaient tout puis-
sants dans ces contrdes. Mais Foddrd , dans les dpreuves du con¬
cours, I’emportasi dvidemment sur celui de ses concurrents qui
paraissait rdnnir en sa favour le pins de cliances, que les juges ne
purent s’empdeher de le proclamer vainqueur 4 runanimild. II
BIOGRAPHIE.
309
ful ensuite, et coup sur coup, pidsidenl do jui-y cn miSdccinc,'
vice-pcdsident du ccuseil de salubi itd publique , mddecin du colldge
royal, prdsident de la Socldld de mddecinc, belles-leltres et d'agri-
culture de Strasbourg. Enfin , renseignement rclatif aux maladies
dpiddraiques ayant dtd interrompu en 1819 par la retraite du tilu-
laire , cctte chaire fut confide a Foddrd.
Depuis son arrlvde i Strasbourg jusqu’i sa mort, les vingl
anndes qui s’dcoulent sont consacrdes, sans interruption, ii des
travaux immcnses, toujours entrcprls et exdcutds dans I’intdrdt
public. La lisle des ouvrages publids par Foddrd (on la trouvera a
la fin de cet Essai, coniine la plus splendide pdroraison d’liu dis-
coiirs a la louange de ce savant homine) pourra seulc donner line
idde, Irfcs incomplfcte d’aillciirs, des travaux de cc savant mallrc,
car il ne s’agit dans cctte page de cette vie laborieuse que des nid-
dilalions du cabinet et non pas de la pratique mdine de Part md-
dical, cc travail de tons les jours.
Un grand nombre de socidlds savantes, franijaises oti dtrangdres,
se montrferent jalouses de compter Foddrd au nombre de leurs
mcmbres. Des sonverains dtrangers lui ecrivaicnt dans les termes
les pins lionorables.
En 1825 parut un Essai historique et moral sur la pauvreli
des nations. Cette fois, ce n’est plus seulemcnt le mddecin qui
consacre son habiletd au soulagcment des maux de I’individu, c'esl
le pliilosophe religieux et dclaird, c’est le savant dconomiste qui
porle son attention sur Phuraanitd tout entifere , et qui clierchc des
moyens elDicaces pour faire disparaitre ,i la fois les accablanles
mistres qui pdsent sur les naiions. Cc nouveau livre de Foddrd
oblint le suffrage de IMcaddmic des sciences, el le suffrage, non
moins prdcieux, du pape Leon XII, qui adressa a Pauteur une
lettre de fdlicitaiions.
A peine si, dans cette vie remplie de toutes les nobles dludes, le
docteur Foddrd a connu le repos. Ilabiluellcmcnt il se coucliait a
deux lieures aprfes mlniiil; Pdld corame Pliiver, il sc Icvait avec
Icjour. La pratique de son art, les visiles aux malades , les fonc-
tions de Penseignement remplissalent toute sa journde. Le temps
dont il avail besoiu pour conlinuer ses nombreuses recherclies et
pour composer ses oeuvres, il le ddrobait au sommeil. Les vacances
n’dtaient pour lui qu’un .simple cliangcment dans Pordre on dans
la nature des travaux. Il ne savait se reposer qii’en passant d’une
occupation utile, imporlante, 5 une autre occupation qui, souvont,
Pdtait encore davantage.
Dans ses voyages, comme dans le cours de ses visiles, rlen de ce
iGRAPHIE.
qui peul int^resser la science n’dchappail a ses observations. Fo-
d^rS possddait A un trfes haut degid le talent d’interroger pour
s’dclairer de mille lumiferes, talent beaucoup plus rare qu’ou ne
pense, et qui lui servait pour appreudre les faits qu’il n’avait pas
observes parlui-mfime. 11 visita souvent, comme un simple curieux
qui ne dit pas son nom, les prisons, les bOpilaux, les maisons
d’alidnfis, les d(ip6ls de mendicity. 11 attaqua les abus sans mtina-
gement, et, sur ses instances pressantes, de grandes amiiiiora-
tions furent tent^es. Dans I’hospice des Enfanls-Trouvds d’Arras,
I’administration reconnaissante fit placer le portrait de Foder6 en
regard du portrait de saint Vincent-de-Paul. — G’est le plus ton-
chant de tons les honneurs qui lui ont dtd rendns.
Dans les derniers temps de sa vie, il ne pouvait plus ni lire ni
dcrire, tant ses yeux dtaient affaiblis, et pourtant il ne suspendit
point ie cours de ses travaux ; sa Diie ainde dcrivait sous sa dicl^e,
et ses autres enfants, dignes fils d’un pfere excellent (I’alnd cst
miidecin cantonal dans le d^partement du Ilaut-Rhin, et I’autre
exerce la medecine & Paris), lui faisaient la lecture. Pendant les
six derniers mois, il comprit, a des signes qui ue pouvaient pas le
tromper, que sa fin dtait proche; il conserva son courage devant
la mort qui s’avanqail. 11 conserva aussi iusqu’ii la fin I’activitd et
la vigiienr de cet esprit que rien ne pouvait abattre. Le jour m6me
ou il rendlt le dernier soupir, il avail encore dictd deux pages ci sa
fllle. 11 mourut i Strasbourg, le k fevrier 1835.
LISTE DES OUTRAGES DE FODERE.
Traile du Goitre el du Crelinisme, precede d’un discours sur
I’influence de fair humide sur I’enlendemetU humain. Turin ,
1791, Paris, 1800.
Opuscules de medecine pMlosophique et decMmic. Turin, 1789.
Memoire sur une affection de la louche el des gencioes, endemique
dl’armee des Alpes. Embrun, an III (1795), in-8''.
Analyse des eaux Ihermales el miner ales du Plan-de-Saly t
sousMonlleon. Embrun, an III (1795), iu-8°.
Essai sur la Phthisie pulmonaire relativemenl au choix d
donner au regime tonique ou reldchant. Marseille, an IV
( 1796 .
Les Lois iclairees par les sciences physiques, ou Traile de
Midecine legale el d'Hygiene puUique. Paris, an VII (1798),
3 vol. iu-S"; 2' edition , Bourg, 1812,3 vol. in-8°; 3' Edition,
BIOGRAPHIE. 311
Paris, 1815, sous ce litre : Traili de Medecine legale el d’Hy-
giene publique, 6 vol. in-8° avec le portrait de I’auteur.
Memoire de Medecine pratique Sur le cliwat el les mdladiiei des
montagnards, sur la cause frequcnle des diarrhees chroni-
ques des jeunes soldals, sur I’epidemie de Nice. Paris, 1800,
in-8”.
Essai de Physiologic positive , appliquee specialement d la mi-
decinepratique. Avignon, 1806, 3 vol. in-8".
De Apoplexia disquisitio Iheorica-pracUca. Avignon, 1808, in-8“.
Recherches experimenlales sur les succedanes du quinquina et
sur les proprieles de Varseniale de soxide. Marseille, 1810,
in-8”.
De Infanlicidio. Strasbourg, 181A , in-A".
Manuel du Garde-Malade. Strasbourg, 1816 , in-12 ; 2' Edition ,
Paris, 1827, in-18.
Train du Delire applique d la medecine, a la morale et d la
Ugislalion. Paris, 1817, 2 vol. in-8°.
Voyage aux Alpes marilimes , ou Histoire nalurelle , agraire ,
civile el medicate du comte de Nice el pays limilrophes , enrichi
de notes, de comparaisons avec d’autres contries. Paris,
1822,2 vol. in-S".
Lepons stir les ipidemies et I’Hygiene publigue , failes d la
Faeulte de Medecine de Strasbourg. Strasbourg. 1822-182A,
A vol. in-8“.
Essai hislorique et moral sur lapauvrete des nations, la popu¬
lation, la mendicite, les hdpitaux et les enfanls trouves,
Paris, 1825, in-S-.
Memoire sur la Pelile-Terole vraie ou fausse et sur la Vaccine.
Strasbourg, 1826, in-8”.
Essai theorique et pratique de Pneumatologie humaine, ou
Recherches sur la nature, les causes et le traitement des
flaluosites et de diverses vesanies. Strasbourg, 1829, 10-8°.
Recherches historiques el critiques sur le Cholera-morbus. 1831.
Divers Memoires el Articles dans des rccueils scientifiques et
dans le grand Diclionnaire des sciences midicales.
MANUSCRITS ENCORE INfiDITS.
Train des maladies nerveuses. 2 vol.
Philosophie sociale, ou du Principe de vie de I’homme en socUti,
A vol.
Repertoire d’observations inedites.
ClIl'TE SUIi LA TETE; SVAIPtOmES d'a-
I.IENATION MENTAI.E; PABOLE CON-
WOIS SANS PABALYSIE Nl CONVIiL-
SIONS. — AbCES EKKVSTE VOl.Uilll-
KEUX SIEGEANT DAKS LE LOBE AN-
TEBIEUB ; BAJIOLLISSEHENT DE LA
SUBSTANCE CEBEDRAI.E ABIBIANTE.
La femme Havart, 4gee de qua-
raiitc-huit ans, bien coiislilu6e, d’un
caraclere igal, cst alTcclec d’uii liry-
sipile de la face dans le couraiit de
I’annee I83S. A la suite de cello mala-
die, elle pi-6scnte des symptdines de
congestion cdicbiale ou de ramol-
lissemcnt tols qu’clourdisscmcnls ,
fourthil lemcnls des membies. Un mois
apres, elle fait une chute sur la parlic
postfricure de la tele, ct cnlre 4 la Pi-
li4.. On s’apei'coit alors d’unc altdra-
lion de I'inlelligence. Quinze jours
apres sa chute , elle perd une fille de
dix-neuf ans, et elle cn confoit Ic plus
vif chagrin. Le ddsordre mental aug-
menlant, elle est dirig4e de la Pili6
sur la Salpelriere, au commencement
denovembre 1838. Le bulletin con-
cernant cette maladc porlait qu’elle
dlait atleinic de lypdmanie , scnis U-
11 mcnlionnait, en outre, unc certaiiic
oppression cl quclqucs douleurs dans
I’cslomac etdans les reins. ^
Elle ue fail qu’un court siijour a
I’hospicc; mais elle y rcntic une se-
conde fois, le H janvier 1839. Plac6e
dans le service de M. Pariset, dont
j’filais alors I’intcrne, elle cst sournise
a mon observation el nc me parait pas
presenter de troubles inlellcclucls
bien marques : seulcmcnt, elle cst fort
Irisle et pleure du matin au soir.
Pendant les six premiers jours, elle
n’ojfre aucuiie trace d'embarras dans
la parole , ni de parahjsie. Elle se leve
des Ic matin , recherche les endroils
solitaires de la division, pour y plcu-
rer a sou aisc, et ne regagne son dor-
toirqu’a I’bcurc du couchcr.
Le 20 janvier, In malade est au lit
au moment de la visile, contre son
habitude, ct nous constatons chez elle
beaucoup de dyspnfie, de I’anxiitS ,
un pouls frequent et petit. La respi¬
ration s’enicnd bien dans rotcnduc
des deux poumons. Les baltements du
coeur sont priScipites, tumultneux,
d’un timbre sourd. 11 n’existc pas de
bruits anormaux, pas de convulsions
ni de paralysie. — La malade suc-
combe le lendemain, et I’autopsic est
faite le 22 janvier.
Membranes du cerveau saines, con-
sislance du lissu chrObrai assez
Hemisphere gauche sain.
L’h4misphere droitpr4senlc au-dc-
vant du lobe anlericur une plaque
circulaire de la largeur d’une piece
de trois francs, a laqnelle adhere as-
Sez forlement la dure-radre au moycn
de filaments ccllulcux. En inci.sant le
cerveau dans cc point, on tombe au
milieu d’un foyer purulent. Le pus
est envcioppd dans un kystc de la
grosseur d’un oeuf de pigeon , qn’on
separc aisernent des parties voisines,
car le lissu cdrcbral ambiant cst ra-
molli dans I’elcndue de 15 millime¬
tres environ. Cekyste a une forme ir-
regulierement spherique, et scs parois,
d’un lissu fibro-carlilagineux, olTrcnt
unedpaisscurde 3 millimetres. Sa ca-
vite cst tapissde par une membrane
rougcalre ct villeuse. Le pus, dont on
pent dvalucr la quanlild a 20 gram¬
mes, est jaune-verddtrCi cremeux, ct
RfiPERTOIRE.
pr4sente lout-a-fait I’aspecl dii pus
iouabic des abc6s chauils. Cekysie,
siluii a une cgalc distance dc la come
anteiicurc dc rheinisplii'ie el de la
parlie anliricure du \cntricule late¬
ral , occiipe unc grande portion du
lobe aiitirieur. II ne parait pas com-
muniqucr avcc I’inldricur du vcn-
triculc, clpourtanlon remarquc une
ou deux goullelelles de pus dans la
rainure qul limile anl^rieurcincnl le
corps strie.
Hypertrophic considirable duven-
tricule gauche, sans alteration des
valvules el oriliccs.
Je ne rn’arreterai pas a falrc rcinar-
quer cotnbien, clicz cettc maladc, les
Ifeions du lobe antiricur s’accor-
dent pen avec la persislance des fonc-
tions que lui a attribu6es M. Bouil-
laud; mals j’appellerai raltenlion sur
dilKrents autrcs points, qui ne me
paraisscnl pas moms curieux.
lei, en cIVcL, on n’a observe, pour
tout symptdme d'une Ires grave le¬
sion .qu’une alteration de I’intelli-
gencc. Nous n’avons pas assisle au
d6but de la maladic; mais si les de¬
tails relates par le inari dc cette femme
sont exacts, elle n’aurait prescnle,
pendant son sejour a la Pitid, ni pa-
ralysie ni convulsions..!! esl certain
encore, si I’on s’en rapportc au bulle¬
tin pris a la premiere entree a la Sal-
pelrlere i c'est-a dlre peu de temps
apres la chute sur la tele), qu'clic ne
pr^sentait alors aucun trouble de la
sensibilile ni du mouvemenl. Enlin,
un fait plus posilif encore, puisqu’il
nous a 6te donnd d’en etre lemoin
nous-meme,est Vabsence de tome trace
au moment de la scconde entree.
Cc dernier fait pout, jusqu’a un
certain point, s’expliquer, car I’abces
avail alors probablcmcnt quatre ou
cinq mois de date, ct Ton salt que le
pus r6uni en foyer se comporle sou-
vent comme un corps lilranger.
M. Eallcmand, qui a si bien ddcrit
revolution dc ces abccs enkystes ,1
313
pense que la rapidite plus ou moins
prande des alTectlons cdrebrales in-
flue plus sur I’ensemble des phdno-
menes observes que la nature meme
dc ces affeclinns, el il est dc fait
qu’unc inllammation aiguB du cer.
veau off re, pour les symplOmes. moins
d’analogie avec une inllammation
chronique dc cot organe qu’avec unc
apoplexle, par cxemple. II n’csl done
pas etonnant qu’un abccs enkyste ne
pr6senle aucun des phenomencs des
abccs rScents, et qu’il rcste plus ou
moins longlemps cache dans les pro-
fondeurs dc renc6phale, sans plus
traliir sa presence qu’une lumeur
hydatique, tubcrculeuse ou aufl'e.
Jc dois mcnlionner enlin la termi-
naison insolitc de la maladic. Qu’ar-
rive-t-il, le plus habituellcmcnt, dans
les cas do ce genre? Des kystes, dont
les debuts ont ete signalds par des
syrnpldmes speciaui plus ou moins
graves, reslent cnsuite a I’etat latent
pendant un laps de temps variable;
puis une nouvelle inflammation aigug
se devcioppe dans la substance cerC-
brale voisinc, inflammation revetant
les caractercs ordinaires et entrainant
les maladcs au tombeau , si I’art ne
parvienta Iriompher une secondc fois
des accidents inilammatoires. Ici les
choscS ne sc sont pas passfies tout-a-
fait dc la memo maniere: nous avons
bien renconire I’ancicn kyste cnlourd
de lissu ramolli; mais rien , dans les
phfenomcncs qui ont pr6c6d6 la mort,
ne pouvait nous faire croire d I’exis-
tcnce d'une pareillc lesion. Nous n’a¬
vons observe ni convulsions ni para-
lysie. Celle seconde encdphalite con¬
secutive , si rapidement mortellc, ne
s’est doiic annoncec par aucun des
symptdmes ordinaires, ph6nomene
negalif Ires remarquable , qui avail
etc deja note pendant le cours de la
premiere enceplialilc , lerminec par
un abces. Comment, dans Petal actucl
dc la science, expliquer toutes ces
anomalies? . . .
Vtr A. Pehrira (d’Orleans).
314
REPERTOIRE.
KCt.AMPSIR PARTiKLLK.
Le H Janvier 1846, entie a I'Ertpital
Neckcrune femme dgce de vinglelun
ans el demi, d’unc conslitulion ro-
buste, d’un lempcramcnl saiiguin pro¬
nonce. Celle femme, d’une sanle ha-
bitucllemenl Ires bonne, accoucbde a
ferine , il y a six mois, d’un enfanl
qu’elle a allailc jusqu’au jour dc son
enli'6e a Tbupilal, n’avail jamais
bprouve le moindrc accidcnl ner-
veux , lorsque , deux mois environ
avant d’accoucher, eile ful prise lout-
a-coup, pendanf le jour cl sans cause
appr6ciable , d’une yiolenle convul¬
sion. Celle convulsion, qui n’occupa
que le cOle gauche, ne s’accompagna
pas de perle dc connaissance el ful
suivie pendanl une heure dc paraly-
sie incomplile.
L’accouchement ful normal, el la
malade clail dans les meilleures con-
di lions de sanl6, lorsque deux mois
apres sa couche une nouvelle alla-
que revinl pendanl la null. Trois se-
maines plus lard , nouvelle. convul¬
sion , encore suivie de paralysie pen¬
danl une heure, el loujours du c(il6
gauche; puis les acces se rapprochent:
ils reviennent lous les hull jours, cl
bienldl Ipus les jours. EnGn , h parlir
du 28 dficembre dernier, les acces se
rfipelenl de manibre a ne pas laisser'
plus de deux a Irois minules d’inler-
yalle. Depuis ce momenl, le bras el la
jamhe gauches sonl resliis paralyses.
I.a malade ^prouve une sensalion
non doulourcuse qu’elle compare h
quelque chose qui coulerail dans sa
jainbc; puis la convulsion commence
d’aijord dans le pied el,va en remon-
tanl dans le Ironc, ie bras el meme
la face. Quelquefois la convulsion , au
lieu d’elre ascendanle, esl desccn-
(jante. Quelquefois, aus&i, I'cclampsie
restc bornee aux muscles du cdlii gau¬
che du visage, l/altaque , dans lous
les cas, a eiaclement la forme d’un
acces d’bpilepsie : d’abord roideur el
dislorsion, puis secousses, puis rbso-
luiion; mais, au milieu de lous ces
accidenls, qui n’occupenl jamais que
le c6l6 gauche du corps, la malade
conserve loujours el compl6lemcnl sa
connaissiince. I.a vue, Todorat, Tonic,
sonl conscrviis des deux edits; la sen-
sibilitt esl inlacte, mtmc du colt pa-
ralyst, el la sanlt gontrale esl reslte
invariablemcnt bonne.
Apres d’inuliles Icntalives, la com¬
pression de la carolide, la ligature
des membres, faites pour arrtler el
prtvenir les acces, la malade prend
succcssivemcnt pendanl trois jours
5, 10 cl 15 centigrammes d'exlrail al-
cooliquc do belladone. Apres ces Irois
jours de traitemenl il y a un peu de
sommeil, el les convulsions, que, jus-
qu’alors, rien n'avail pu modifier,
semblcnl s’arrelcr pendant quelques
heures. I.e bras cl la jambe rtcupe-
rcnl alors une partie de leurs mouve-
mcnls.
M. Trousseau adminislre alors 1.5
milligrammes de strychnine (19 jan-
vier', et Ic Icndemain les convulsions
deviennent plus violentes cl surtout
exccssivement doulourcnscs.
I.e 20,2 cenligrammes de strych¬
nine sonl donnts a la malade; mais
les convulsions deviennen t si frtqiien-
tes et si horribiemenl doulourenses,
qu’on craint une vtrilable intoxication
par la strychnine , el qu’on esl forct
d’en suspendre Temploi.
On applique, le21,dcrriere Toreillc
un vtsicaloire arnmoniacal qu'on
saupoudre avec 25 milligrammes de
sulfale de morphine, et la malade
prend a Tinltrieur 15 centigrammes
d’extrait de belladone.
22. II s'csl produil un peu dc som¬
nolence. Les acets ontett moins dou¬
loureux et moins frtquenls, particu-
lieremcnt celte null. La malade rc-
mue un peu la jambe gauche; mais le
bras reste compltlement paralyst.
On conlinne la morphine sur le vt-.
sicatoire, et a Tinltrieur les 15 cenli¬
grammes d’exlrail do belladone.
23. La malade n’a cu depuis hier
nfiPKRTOlRE.
315
qiic deux allaqucs, cl a distance assez
rapprochfte. L’unc n’a occupd que la (
jambc gauche, I’autre a la fois le bras <
cl la jambe.
Meme Iraiternent.
24. Pas de nouvellcs allaqucs. Lc
mouvement revient dans lc bras el la
jaitibc. De temps en temps la malade
dprouvc comrne un IriSmlssemcnt qui
parcourt le cfltfi gauche, sans convul¬
sions. D aillcurs. la saiitb genbralc cst
Ires bonne.
Morphine: 0,026 sur un vdsicatoire
ammoniacal.
Belladone: 0,15 a rinl6rieur.
26. Pas de nouvellcs attaqucs.
iVIouvemenls Men plus btendus du
cdle paralyses. Quelques freSmisse-
menls dans le bras seulemenl.
Memo trailement.
26. Pas de nouvellcs attaques. Le
mouvement revient trfes bien dans les
membres. Encore quelques freSmisse-
ments dans la main gauche.
On suspend la morphine ct la bel¬
ladone.
27. l.a belladone est redonnte ce
matin a la meme dose de 16 centi¬
grammes. La malade n’a pas eu de
nouvellcs attaques.
A partir de cc moment, clle rcste
deux jours sans prendre de la bella-
donej puis elle en prend le troisieme
jour, a la memo dose de 15 centi¬
grammes.
Elle sc repose ensuile Irois jours,
et lc medicament est redonnd le qua-
trieme ; quatre jours, et il eslrcdonne
le cinquieme; cinq jours, et il estre-
dorinb le sixicmc; six jours, et il est
redound lc seplieme; et ainsi de suite,
en suivant la meme progression.
Aujourd’hui 26 fdvrier, la malade
n'a cu ni attaques convulsiyes ni frd-
missemcnls. La scnsibilite est aussi
vive il gauche qii'a droile, la mptilild
aussi ddvcloppde. La sanld gdiieralc
est tres satisfaisante.
Nous exposons sans commentaires
cette observation, dgalemcnt intdres-
sante au point de vue et de la patho-
gdnie, ct de la Ihdrapeutique de ces
rcmarquables accidents. Elle radrite,
a ce double litre, unc discussion qui
nc saurait trouver place dans cette
pai lie du journal.
M. Due LOS.
VARIETES.
STATISTIQUF. DES ALIENKS KN ANCI.ETEBRK.
Dans les premiers inois dc I’annie 1845, un rapporl a 616 pr6scnt6 au
paricmentsur la statistiqiic dcs ali6n6s cn Angletcrre.avcc de Ires grands
d6tails sur Icur dislribulion dans le royaume, les d6pcnscs qu’exige
leur entreticn , cic. D’apres ce rapport, le nombre des ali6n6s d’Anglc-
lerre ii la fin de 1814 s’61cvait a 14,153, sur lesquels 7,271 indigenls
(3,181 hommes cl 4,090 remmes), et 0,882 idiots (.3,271 boinmeset 3,011
femmes). Sur ee nombre de 14,153, 3,574 elaienl rciirerm6.s dans les
asiles de comt6s, 2,5.59 dans les 6lablissemenls auloris6s, 4,080 dans
les maisons de travail; 3,9 iO 61aicnl plac6s isol6menl.
Sous le rapport de I’Age il y en avail:
Au-dcssous de 5 ans. 0
I)e5al0. 40
Del0a20. 818
De 20 a 30. 2,828
De 30 a 40. 3,117
De 40 a 50. 3,047
De 60 a GO.2,272
DeG0a 70. 1,430
Au-dessus de 70.. . 590
I/cntrctien dcchacundeces malades a co(ll6, terme moyen, 7 s. 3 1/2d.
par semaine dans les asiles de comte ; 8 s. 8 3/4 d. dans les 6tablisse-
ments autoris6s, cl 2 s. 7 d. cn dehors de ccs 6labiisscmcnls.
Dans le pays de Galles , il y avail 379 alienes et 820 idiots, cn lout
1199, dont 37 dans des asiles de comt6 . 55 dans les 6tablissemcnls au-
tnris6.s, 91 dans les maisons dc travail, cl ics aulres dans lours families
ou ailleurs. — Leur entreticn a coute , lerme moyen ,7 s. 9 1/2 d. dans
les asiles decomt6 ; 8 s. 4 3/4 d. dans Ics 6tablissenicnls autoris6s, et
2 s. 2 3/4 d. partout ailleurs.
Ainsi, au Dv janvier 1845, il y avail done en Anglcterre ct dans Ic
pays dc Galles reunis 7,050 ali6n6s cl 7,072 idiots, cn tout 15,352, sur
lesquels 3,011 6laient rcnrerm6s dans les asiles dc comt6, 3,014 dans les
6tablisscmehts auloris6s, 4,171 dans les maisons de travail; enfln
4,950 6taicnt dans Icurs families.
— Deux de nos collaboralcurs, M. Parchappe, m6decin en chef dc
I’asile des ari6n6s de la Seinc-Inf6ricure, et M. Girard, dirccteur-m6decin
cn chefde I'asilc des ali6n6s d'Auxerre , viennent d’etre noram6s mem-
bres corrcspondanls de rAcad6mie royalc de m6decine de Paris.
Paris. — linprimerie dc PiOUrgoonr ct Martinet, rue Jacob, 30.
m\m MBDlCO-PSYCflOLOGIOUES.
jrOVRIHAEi
de rAnatomie, de la Physiologia at da la Palbologia
Dn
SYSTEME NERVEUX.
G^neralites raedico-psychologiques.
DE LIMITATION
CONSIDl^HfiE DANS SES RAPPORTS
LA PlllLOSOPlllE, LA MORALE ET LA MEDECIl,
PAR P. JOLLY,
Discours lu a la seance annuelle de I’Acaddmie de rnddecinc,
Ic 25 noYcmbre 1845.
Messieurs, la science de I’hoinrae n’a pas seulement pour objet
la d6termination de ses formes et de son organisation matfirielle;
elle a aussi des fails qui sont inaccessibles h nos sens et ii nos
instruments d’invesligation , des lois que n’expliquent iii la tex¬
ture physique ni le jeu mecanique de nos organes, des pro-
blemcs donl la solution n’apppartient qu’aux dfiduclions logiques
de I'observalion morale ou iulellectuelle.
Consid6rdc sous cc point de vue, rimilation ou i'actiuii de
reproduire certains acles organiques, en conformiti d'un type
MKD.-PSYOii. T. vn. Mai 1840. I. 21
ASNAl.
318 Pli l’iMIT^TIOK CONSIDliUCE DANS SES RAPPORTS
doiine, I’imitaiion , clis-je, est peul-6tre le fait le plus digne des
inddilations du philosophe.ct du medecin. Pour en comprendre
toute rirapoiTaiice, il faut [’observer aux cliverses fipoques de la
vie, dans I’individu et dans la fainille, dans I’ordre moral et
social, dans les sciences et les arts, dans les conditions de santo
et de maladie. Tel est aussi le plan que nous nous proposons de
suivre dans I’etude de cette mysterieusc faculty (1).
(1) Quellcs que spienl les cirepnstances dans Icsquellespp pbserve I’i-
mitatipn . spn eicrcicc imijlique n6cessairemenl un type; et ce type n’a
pas sculcment pour objel les acles rnatiriels de I’organisine, mais aussi
les acles scnsitifs. afreelifs cl inlellcctifs. En un mot, partout oii se
trouve un type comme cause, etunc action qui le feproduit comme
effet, 11 y a imitalinn.
L’iinitalion suppose d’ailleurs, comme conditions dgalcmenl iiidis-
pensables a son cxcrcice, une conformity d’yiy.mcnts organiques, une
apliluile de determinations sponlanees , pt un consensus d’aclions vi-
lales entre les individus et les cspeces analogues ; de la les insiincis cl
les sympaihica , dont les actes peuvent acquyrir tons les caractcres de
Chabiiude, par le seul fait de leur r6p6tition.
Ainsi done, insiincl, sympalhie , imitation , habitude, repryscnlent au-
tanl de fails physiologiques qui peuvent se sucefider daiis un ordre de
filiation plus ou moins facile a saisir , mais qu’il n’est permis de con-
fondre ni en logique ni en morale.
E’instinct, e’est la loi d’impulsion des actes organiques ; la sympatliie,
c'estla condition rydproque de sensibility physique ou morale eptre les
organes oules individus; rimitalion, e’est le fait de la reproduction de
tous les actes ou types physiologiques ; I’habitude, e’est la consequence
naturelle de cette reproduction.
I,’instinct cst dans la vie meme des organes, la sympathle dans le sen¬
timent seul, I’imitation dans le sentiment et le monvement, I’hahilude
dans tous les actes organiques.
Cette simple appryciation de termes suffira sans doutepour ytablirla
valcur logique des fails que nous avons groupys autour des diffiircnts
chefs d’imilation.
Ellc rypondra aussi a Tobjection des personnes qui ont pu trouver
des fails d'imagination plutfit que des cxemples d’imitation dans ceux
que nous avons cites. Nous croyons, on effet, n'avoir pariy que do fails
pouvant sc raltaclier a un type quelconque. Or, I’imagination propre-
AVEC IK PHILOSOPHIE , LA MORALE ET LA MEDECINE. 319
Et d’abord, rimitation entre comine loi primitive dans la na¬
ture de I’homnie et des animaux. Elio semble fairepartie ndces-
saii'e, inseparable, de leur existence. Son premier type est done
tout fait; il est dans la nature meme, il est dans I’oeuvre de la
creation; et ses premiers actes sont peut-gtre ddja dans les pro-
duits de la conception, dans les varietes de configuration des
espbccs, dans les ressemblances des families, dans les lois
pbysiologiques de I’lidredite. Quoi.qu’il en soit, mise en action
et dirigde dans I’enfance par le seul instinct, I’imitation ne
s’exerce alors que pour i-epondre a nos premiers besoins, ou
pour nous conformer aux actes extdrieurs de la vie. Elle seule
nous donne alors les premiers secrets du langage d’action; 'elle
seule aussi prdside & la premiere Education de la parole; et
comment en serait-il autrement de I’exercice d’une fonction si
coroplexe, dont la seule dtude thdorique depasserait toute une
vie de calculs et de combinaisons; ou il s’agit de decomposer,
pour les soumettre ii autant de mouvements musculaires, les
milliers de sons que represente I’articulation de la voix ? Mais
chaque jour I’imitation acquiert de nouveaux types; chaque
jour elle etend sa sphere d’activite dans des rapports qui se mul-
tiplient avec les progres de I’age et les relations sociales, en
sorte qu’elle n’est plus seulement une facultg primordiale de
menl dite n’a pas de type, et elle n’en a pas besoin. Loin de 14, cite con-
5oit par elle seule des types; elle imagine par elle-meme des plans, des
projels, des fails, des actes, des idees, des sentiments, auxquels elle
donne une existence rdelle.
De plus, rimitation, quelle que soil sa source, instinctive ou in¬
tellective, ii’est jamais pour les individus qu’un moyen de relation,
qu’un lien sympathique , qu’un instrument d’education ou de perfecti-
bilitd. L’imagination, au contraire, est une puissance virtuelle, poss4-
dant par clle-mdme lous les attributs de I’individualild. L’imitation nc
s’exerce que sur Ic pass6 ou sur des fails accomplis ; I’imaginalion cm-
brasse dgalenaent le pass6, ic present et I’avcnir. Elle a aussi pour elle
les espaces, les mondes, I'univers, les abstractions, I’dtcrnitd,
320r I)E I,’IM1TATI0N CONSlDERfiE DAKS SE3 RAPPORTS
I’organlsme , mais I’un des grands moyens d’educalion, de ci¬
vilisation et de perfectibilite hutnaine.
C’est dire aussi qu’il cst une imitation passive ou instinctive,
et une imitation active ou intellective; Tune qui nous est com¬
mune avec les animaux, et qui s’accomplit h notre insu, li
toules les fipoques et dans toutes les conditions de la vie mat6-
rielle ou sensitive; I’aulre, qui est du domaine de I’esprit,
s’exerpant avec intelligence et reflexion , cherchant h copier, h
traduire, a s’appropricr tout ce qui lui plait dans les traits do¬
minants des individus et des soci6tes : ce qui fait deja que la
facultd imitative pent etre un ecueil redoutable pour I’enfance
comme pour les organisations mobiles et impressionnables, pour
les caraetdres faibles, souples el disposes h subir toutes les em-
preinles d’un contact habituel; de mdme qu’elle pent constituer
un art, une methode d’dducation papable de transmeltre a qui-
conque la recoit tous les bienfaits de I’instructlon, toutes les
rfigles de conduite sociale et de devoir.
L’homme , en effet, se moule pour ainsi dire sous toutes les
impressions physiques et morales qu’il recoit des personnes et
des objets qui I’entourent; et une fois faconnd a ces impressions,
elles le dominent, elles le maitrisent avec toute la force de I’ha-
bitude; de telle sorle qu’il faut que I’intervention de la raison
et de la voloute I’arrache a toute la puissance de cette seconde
nature, si elle le porte a des actes que condamnent la morale
et la socidtd.
C’est I’imitation qui, en presence de la rditdration incessante
des mdmes actes, dlablit dans la famille , enlre proches parents,
entre amis intimes ou personnes sympalhiques, une similitude
plus ou moins frappante de traits, de gestes, de demarches,
d’expression et de moeurs. G’est elle qui institue les opinions,
les pr6jug6s , les coutumes, aussi bien que la physionomie phy¬
sique et morale des sociel^s et des peoples. C’esl par elle aussi
que les peoples s’unissent d’intcution et de mouvement dans la
AVEG LA PHILOSOPHIE, LA MORALE EX LA MfiOECINE. 321
marche progressive de la civilisation; que les gouvernements se
fondent, que les nations s’etablissenl dans I’exercice des lois
civiles, morales et religieuses; et ce serail en vain que Ton
ccrirait les lois dans les codes, les moeurs et les religions sur des
tables de marbre, si I’exemple ou la tradition ne les gravait
dans le coeur des hommes.
En cela , I’histoire politique d’une nation n’est bien souvent
que I’histoire philosophique de limitation. Et pour n’en citer
qu’un seul cxemple bien frappant, tel homme apparait victo-
rieux et tout charg6 de trophies au milieu d’un peuple qu’il
trouve livr6 ii I’anarcbie , dechirfi par les factions, et ddja tout
rassasifi de son inddpendance et de ses libertes. Tons les regards
se dirigeut vers lui, et sont pour ainsi dire fascinfis de I’ficlat de
sa gloire et du prestige de ses conquetes. Bientot chacun veut
I’iniiter, et on I’imite dans sa tenue, dans ses mouvements, dans
ses gestes , dans sa demarche, dans sa coiffure, dans ses vfite-
ments; on voudrait m@me I’imiter dans sa taille; mais on I’imite
surtoutdans son esprit guerrier, dans ses vertus militaires, dans
le triomphe de ses victoires; et c’est ainsi que se fonde en peu
d’anuees le plus puissant empire des temps modernes; et c’est
ainsi que, dans la marche successive des temps et des sifecles,
riiumanile tout entiere se fond pour ainsi dire dans un raeme
moule , I’individu dans la famille , la famille dans la socidte, la
societ6 dans la constitution des nations. De la, hatons-iious de
le dire, cettc grave lecon pour les families et les societes qui ne
comprendraient pas toute la puissance de I’imitation dans la
conduite de la vie et la pratique du devoir; de la aussi cet aver-
tissement non moins grave pour les gouvernements et les nations
qui oublieraient que les exemples precedent toujours d’en bant,
et peuvent repandre avec la meme facilite sur les generations
qui s’elevent sous leurs yeux tous les fruits do I’ordre et de la
vertu, tous les poisons de I’anarchie et du vice.
L’iraitation embrasse egalement dans sa puissance les arts et
les lettres; car c’est par elle que sont reproduits tous les chefs-
322- DE L’lMiTATION CO^SID£REE DANS SES RAPPORTS
d’oeuvre du gfinie, toutes les conquetes de I’espril humain; que
chaque sifecle, chaque pays, chaque regne, imprime k ses
monuments Pii caracmre special, un cachet d’fipoque, une sorte
d’dcole que I’on aime a fetrouver et a suivre coinparativement
dans le ciseau du sculpteUr, dans le burin du gravcur, dans ie
pinceau du peintre, dans le genie du poete. Mais cctle imitation
a aussi ses dcueils qu’il faut craindre dans un esprit qui s’as-
servit k son modkle , quel qu’il soil, comme elle a d’immenses
aVantages pour ceux qui savent distinguer et mettre en relief
toutes les beaut6s d‘un sujet: car pour ceux-ci, I’imitation ne
s’exerce plus seulement dans la splifire d’une servile dfipendance
ou d’un coupable plagiat; elle sail s’affranchir du role de copiste
ou de compilateur, et s’41ever au-dessus de ses modules. C’est
ainsi que Boerhaave, Par6, Bichat, laissent loin d’eux les ha-
biles maltres qu’ils s’6taient plu k imiter; que Rubens s’affran-
chit tout-k-coup de I’ficole de PerUgino, apres I’avoir fid^lement
suivie; que Corneille et Bacine surpassent, tout en les imitant,
Sophocle et Euripide; que Moliere nous fait oublier Aristophane
et Terence , ses premiers modules.
ll n’appartient pourtant pas k chacurt d’imiter tel modMe qu’il
se propose, moins encore de I’atteindre au degre de sup6riorite
oh il se place k I’figard des intelligences vulgaires. Sous ce rap¬
port , il faut bien le dire, il est dans les sciences, les arts et les
lettres des modules inimitables. IMais comme tout a ete prdvu
aussi dans I’admirable plan du mohde intellectuel, il est des
modeles pour toutes les aptitudes d’csprit, et les academies
elles-memes nous en offrent I’exemple. Lk , en effet, chacun
apporte kvcc son tribut commun, et sous des formes plus oU
moins brillantes de style et de langage, la tournure de son es¬
prit, la direction spficiale de ses id6es, le cachet particulier de
son talent. Lk, dis-je, il est de beaux modules en tons genres,
des modeles d’eloquence et de g6nie que I’on ne pent espdrer
d’iraiter, et qu’il faut se contenter d’admirer; mais aussi des
modules de zele, d’ardeur, de patience et de d^vouement pour
AVEC LA PHILOSOPniE, LA MORALE ET LA mRdECINE. S2J
la science; des modeles auxquels tous peuvent prdtendre, fit
qili, qitoique plus modestes, ne sent ccpendant ni sans attrait
pour les hommes d’6tude , ni satis fruit pour les academies.
Ce que je viens de dire s’applique principalement, comme on
le voit, a cette imitation que j’ai appelde active ou intellective.
Miiis il est une aiilre imitation qui a sa source dans les lois
iiistinctives de Torganisme, seS manifestations dans les actes
physiologiques et pathologiques, et qui, li ce litre seul, nidrite
au plus haut degrd toute rattentioil du mddecin.
En gdndral, les instincts d'imitation sont d'autant plus impe-
rleux qii’On les observe dans un age tnoins avance , ou Chez les
sujets qui n’ont point encore subi les elfels du contact social ni
les dpreuves de la civilisation. Boerhaave raconte avec beiiucOup
de details I’histoire curieuse d’un jeune homnle qui, Se trouvant
dans de sCmblables conditions, copiail fiddleinent, rdpdlait in-
Volontairetnent, et exdCutalt automaiiquemcnt, pour ainsi dire,
tous les rnouvements, les gestes, les attitudes, les chants, les
ris et les pleurs; en un mot, tons les actes qui se passaient au-
lour de lul, faisarit ainsi tour a tour de la geomdtrie, de la
statiqUe, de la mdeSnique, de I’harmonie, du sentiment meme,
comme il eut fait sans doute de crimiilellcs actions, si eiles lui
eussent dtd inspirdes par I’exemple. Tels, hdlas! ces enfaiitsdu
people qUe l*on voit abandonnds il leUrs instincts d’imitation ,
que I’incUrie des pareiits toldre, que I’excmple mdme eficOurage
dans le mdpris des lois et des devoirs, dans les actes de cruatitd
et de inutilation qu’ils exercent sur les aniraaux, et qui, une
fois entrds dans cette ddplorablc carriere, y grandissent, s'y
affermissent par I’habitude, et n’en sortent trop souvent que
pour entrer dans la voie du crime.
Pour se faii’e une juste idee des elfets de cette imitation, il
faut encore les observer dans les actes les plus habituels de la
vie commune, dans le plus simple exercice des sens et des mou-
vemeiltS; car C’esl par Ik surtout que s'dtablissent les rapports
synipathiqUes d’imitation. Tout le monde le Sait, tin visage qui
324 DE L’ISIITATION CONSIDEUEE OASS SES r.APPORTS
sourit nous fait sourirc , et nos yeux sc remplisscnt de lames b
la vue d’une pcrsonne cn plcurs; et personne n’igiiore que,
sous I’empire meine de la conlrainte, les eclats du rire comme
Ics sanglots de la douleur se propagent aussi rapidement que la
pensec a toutc une societe, a toute une classc d’ecoliors, on dit
memo a tout un regiment. Et voyez encore cet effet reinarquable
de I’imitation dans la foule qui se presse autour des jongleurs
et des mimes de profession : loutcs les figures des spcclateurs
ont pris en m6me temps une physionomie uniformc, toute mo-
del6e et comme empreinte sur celle qui les attire.
La peinturc, la sculpture, I’art dramatique, font passer dans
Tame, comme sur le visage de celui qui les admire, tous les
sentiments qu’elles expriment. On se conforme, sans le vouloir,
.sans le savoir, a la tenue exterieure, au ton , aux manibres, h
la physionomie m^me des personnes avec lesquelles on vit en
faniillc ou dans un contact habitucl, et ii est pcu d’hommes qui
ne conservent pas, comme fruit de cette imitation, quelques
traits dominants d’une premiere education, du caractere do
famille ou de societe qui les ieur ont imprimds. G’est ainsi, dit¬
on , que tous les disciples de Democrite et d’H^raclite prdsen-
taient une physionomie commune au caractbre physique et
moral de ieur maitre; et c’est ainsi que, hien comprise et
bien dirigee par I’habilete d’un precepteur, mise cn exercice
et offerte en example par la sollicitude des parents, I’imitation
peut doter la famille des plus precieux avanlages de I’education.
Et ce qu’il faut bien dire .encore, c’est que cette imitation peut
se survivre b clle-memc, et sc trausmettre , comme on le voit
dans certaines conditions sociales, dans ces castes nobiliaires oiTt
Ton retrouvc toujours ce caractere indelebile de famille, ce type
d’education primitive qui les distingue , meme aprfis toutes les
dprcuves qu’elles ont subics, memo aprfes toutes les rdvolutions
qu’ellcs ont travers^es.
Pour I’orcille comme pour les yeux, les elTcts de I’imitation
sont tenement uaturcls, qu’il ne depend plus de celui qui inter-
AVEC LA PHILOSOPHIE, LA MOPALE ET LA MtOECIKE. 325
vient clans un entrelien quelconque de ne pas le continuer sur
le meme ton. On parle habituellement dans le son de voix des
personnes avec lesqiiclles on vit, comine on peint dans sa pro-
pre conleur ou dans celle des individus qui vous sont sympathi-
qnes. G’cst encore ii la meme puissance d’imilation qu’il faut
rapporter les idiomcs, les locutions spdciales et tous les vices
de prouoncialion qui sc perpfituent dans les families, comme
dans cerlaines villes ou certaines provinces.
On sait d’ailleurs quc la po6sie s’inspire imitativement a la
lecture des beaux vers , que r^loquencc emeut tout un auditoire
des mgmes sentiments qu’elle exprime, que Tadmiration que
Ton rcsseut en priisencc d’un grand oratcur a plus d’unc fois
enfantd des prodiges d’eloquencc.
Mais e’est surtout dans I’exercice de I’liarraonie que I’imila-
tion nous montre ses plus admirables effels. Tellepersoune qui,
dans I’elude de la musique, s’everlue inulilcment h composer
des sons et des accords, et qui no pent souvent y parvenir,
meme avec I’aide du plus babile mailre, surraonte comme
d’inspiration toutes les difficultes d’uu morceau d’harmonie par
le seul fait de rimitation. Nous connaissons un violoncellislc qui
excelle dans I’exficution d’un solo, et qui nous a avoue n’avoir
jamais su r^soudre les difficultes de la musique que par imita¬
tion. Singulier elTet d’une faculty, ou I’bomme possdde en lui-
memc plus d’art musical qu’il n’en saurait trouver dans tous les
artistes du monde! Strange pbenomene de I’organisrae, ou tout
debappe ii I'intelligence bumaine , ob tout est mystfere ct pro-
dige, depuis le sentiment qui confoit I’barmonie, jiisqu’li la fa-
culte qui la transmet, jusqu’a la merveillcuse coordination de
tous les actes qui concourent a son execution! Et que I’orgueil
de I’bomme ne se flatte pas pour lui seul d’uu pareil privilege ,
car tous les animauxen sontdouesau mSme degrd. Tous, dans
les cris ou les cbanls qui leur sont propres, s’imitenl, se r6pe-
tent au premier signal donn6 , et toujours sur le mfime ton.
On sail aussi combien est entraiuant le pouvoir iiuitatif d’un
326 DE L’IMITATION CONSII)ER6e dans SES RA1>P0RTS
chant national, cl’un chant gneri ier, d’un simple refrain cle bal¬
lade. On a mfime vu la loi d’iinitation harmonique acquerlr
assez de force pom* maitriser tons les efforts de la raison et de
la Yolol)t6. Tel est le curieux exemple observe par Zimmerihann
dans tin convent d’Allemagnc, oii I’une des religieuses s’etant
inise S imiter le miaulemenl du chat, toutesles soeursrepfitferent
ensemble le m@nie chant, jusqn’ii ce que Tinterventioli de la
force publique put mettre nil terme h ce singulier concert.
Les sens du goflt et de I’odorai ne sent point exempts des
effets de riraitation. Vous donnez envie de boire et de manger
a celui qui assiste a voire repas , et telle personne ne sait gofltet
la saveur d’uli mets qui lui est offert qu’en presence de cortvives
qui lui donnent Texemple de I’appetit. II ne serait mAme pas
difficile de prouver que beaucoup d’aliments et d’assaisOUne-
mettts ne sont venus accroitre la somme de nos besoins, de nos
richesses et de nos superfluitAs culinaires, qu’aprAs aVoir subi
la loi d’imitation ou le caprice de la mode, qui n’est elle-merne
qu’un effet d’imitation. Pour juger du pouvoir de cette faculte
Sur le sens de 1‘odorat, il devrait 6galeraeht suffice de signaler
ce besoin remarquable, et pour ainsi dire contagieUx , de par-
fums, a la seule vue de ceux qui on font usage , de montrer
sUl’tout CCS legions de fUmeurs grossissant cliaque jour dans
tomes les classes de la societe, et menapant d’envahir bientot
I’universalite des populations.
Rien encore de plus imitatif que I’action musculaire ou le
mouvement: et 1^ aussi les fails et les exeraples nous frappent de
toules parts. Vous avez vu souvent, et a I’exemple d’un seul,
des animaux domesliqiies accourir ou fuir, des corapagnies d’oi-
seaUx prendre leurs ebals ou leur vol, des troupeaux de chevres
ou de moutons sauter et bondir. Et voyez cet enfant qui marche
& peine ; il obfiit dejS a tous les mouvements qu'il observe; il
court s’il voit courir, il saute en mesure s’ilvoit danser ou s'il
entend le son d’Une musique dansantc. Vous cheminez du mSme
pas en coUipagnie de plusieurs personnes, et si Tune d’elles
AVEC LA PHlLdSOPHlE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. 327
glisse oil trdbuche, Vous vous contractez pour ainsi dire avec ses
muscles comme pour I’empecher do tomber. De mfime, si vous
apferceveZ quelqu’un au bord d’Un abitnO, dans I’imininence
d’Un danger quelconque, vous preiiez vous-meme I’attitude que
I’instiiict d’itnitation vous inspire pour parcr a ce danger, lit
n’est-ce pas aussi par un effet d’imitaiion que des milliers de
soldats obfiissent si merveilleuseoient, et par une sorte de pou-
voir tnagique , & toutes les evolutions que leur imprirtie le signal
imitatif du comtaandement; que des balaillons ann6s courent
du mSnie pas au combat, a la victoire, ii la mort; que des
masses populaires, entrainees par I’exemple, se pressent ^gale-
ment au secours ou au meurtre de leurs semblables; que des
martyrs de la religion et de la politique vont au-devant des sup-
plices et des tortures, comme d’autrcs se sentent portfis au spec¬
tacle et au mouvement d’une ronde joyeuse ?
Mais ce qui est aussi digne de remarque, c’est I'efFet de I’imi-
tation sur le travail et le repos, sur la veille et le sommeil, Sur
toutes les actions physiques et morales de I’hornme. Dans les
ateliers d’art et d’industrie, dans les grandes reunions d’ouvriers,
oft tout se passe en vertu de I’exemple , vous ne vOyez que des
travailleurs ou des oisifs, suivant I’inipulsion donnee par un chef.
De merae , toute la nature veille a I’aspect dU mouvement et da
I’action du jour, tandis que tout sommedle dans le calme du si¬
lence ou de I’obscuritii, et le sommeil de la nuit n’est lui-m6me
qu’une imitation du sommeil de la nature entiftre. On s’endort
en presence d’une personne endormie; en s’endort au ddbit
monotone d’un chant, d’un discours, d’un sermon; et malheur
a I’orateur qui oublie que I’art d'animer un aUditoire est tout
entier dans la peinture imitative des faits qu’il expose, des pas¬
sions qu’il exprime ou des sentiments qui I’animeiit. Mais aussi,
d6fiez-vous de I’exaltatioll sympathique que peut faire naitrc une
Eloquence exagfiree, car c'est par elle que toutes les passions
peuvent s’dveiller et se transmettre; que 1’effervescence politi¬
que peut, en un din d’oeil, sd propager dans toute une nation;
328 DE L’lMITATION CONSIDljREE DANS SES RAPPORIS
que dcs populations entiercs s’arnieut, s’insurgent et boulever-
scut dcs empires.
Si done I’imitation peut ainsi modifier la constitution primi¬
tive de I’horamc, dfinaturer ses penchants, ses besoins indivi-
duels, ou meme changer sa destinfie sociale, il est facile de
concevoir qu’elle puisse, dans la r6it6ration incessante des
mSmes actes, imprimer a son organisation des dispositions phy-
siologiques plus ou moiits favorables ii certains etats inorbides;
qu’elle puisse meme fairc eclater subitement telle maladie qui
s’offre acluellement a son excrcice. Sous ce rapport, I’imitation
est, comme on I’a dit, unc veritable contagion ; une contagion
qui a son principe dans rexemple meme , comme la variole a
son contage dans Ic virus qui la transmet; et de mfime qu’il
existc dans rintimile de notre organisation des germes de ma¬
ladies qui n’atlendcnt pour se developper quo la plus 16gere
cause , de meme il est eii nous des passions qui sommeillent
dans 1’excrcice de la raison , et qui peuvents’6veiller par le seul
effet de rimitation. C’est encore dire qu’il est des individus et
des objets qu’il fact fuir, des r6cits et des actions qu’il faut
craindre; car, dans la fragilite humaine, on ne peut pr6voir les
consequences des impressions fortes ou insolites sur certaines
organisations qui les recoivent; et en cela, I’expression de con¬
tagion morale n’estpas seulcment une vaine image, elle traduit
un fait physiologique de la plus haute importance dans I’etiologie
d’un grand nombre de maladies. La vue, comme I’a dit Buffon,
est le toucher des astres, ou , comme I’a dit Voltaire, le toucher
de I’univers. Elle touche, en effet, la personne qu’elle observe
j usque dans son organisation la plus profonde et la plus intime;
elle touche le cerveau mgine de fepileptique sur lequel s’arrfite
toute son attention an moment de I’attaque; elle peifoit ainsi
ses impressions a'ctuellcs et ses souffrances; elle subit ainsi la
loi physiologique et toutes les consequences palhologiques d’une
veritable contagion. De Ih , sans doute, celte fatigue musculaire,
ce brisement du corps que ressent la personne qui assiste h
AVEC LA PHILOSOPHIE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. 329
I’acte convulsif; de la aussi ces altaques de norfs si frequentes
qui 6clatcnt en presence de la m6me affection; de lit, enfin, ces
Hiille formes de maladies nerveuses qui naissent, se dfiveloppeut
et se multiplient sous la seule influence de I’imitation. Et faut-
il eif citer des exemples ?
L’histoire si connue des 6pidemies convulsives de Loudun ,
de Saint-M^dard, de Harlem , ou la maladie se propageait avec
la rapidity de I’eclair sur des centaines de personnes j celle plus
r6cente de Saint-Roch , ou plus de soixante jeiines fdles, appe¬
llees h Icur premiere communion, furent .itteintes pendant I’of-
fice et en moins d’une demi-heure de violentes convulsions
dues au seul effet de I’imitation ; les exemples de hoquet et de
b^gaienient rapportds par D6sormeaux ; les cas de coqueluche,
de vomissement, d’hysterie et d’epilepsie racont(5s par Sauvages
et Van-Swieten; et enfin cette epidfimie toute recente d’extase
observee dans une partie de la Norwege, par suite des predica¬
tions exagerfies des fanaliqucs apotres du metliodisme, sont
autant de teinoignages bien propres a confirmer cette verite.
Hes medecins et autres personnes attachdes h des 6lablisse-
ments d’alifinfis, out dft a cette meme influence des hallucina¬
tions des sens et toutes les formes d’affectious mentales qu’ils
6taient appelds a observer. Et combien d’hypochondries ne
sont que la consequence de la socifite intiinc de personnes ha-
bituellement tristes et moroses! Et combien de monomanies
suicides qui se sont transmises par imitation, depuis I’exemple
si connu des Giles de Milet, qui se pendaient ou s’etranglaient
sous les yeux memes de leurs gardiens, et I’exemple non moins
c6l6bre des femmes de Lyon , qui trouvaient egalement moyeii
d’dchapper a toute surveillance pour se noyer par centaines dans
le Rhone! et combien enfin de monomanies homicides, de
crimes de tous genres ont et6 inspires par le recit des actes cri-
minels, par la puhlicile donnee aux drames des assises! Trisle
et d6plorabie vi5rit6 qu’il 'faut bien reconnaitre ! I’idde d’iiuita-
tion pout naiire b la seule pens(5e du fait qui I’inspire, et qui-
330 DE I/IMITATION CONSlDfiRfiE DANS SfiS RAPPORTS
conque penfitre dans la conscience de I’liotnine le plus pur se
confond d’epouvante en presence de toules les mauvaises pen-
sdes qiii sont venues I’obseder, de tous les crimes qu’il aurait
pu commettre, s’il n’eut invoque tous les secours de sa raison
et de sa vertu.
Craignez done les effets de I’iraitation sur ces esprits faibles
que I’exemple seul pent entrainer dans le torrent des passions,
aussi bien que dans le d^veloppement des maladies qui en sont
un si frequent r^sultat.
Craignez-les chez les enfants, dont I’organisation est si flexible,
si docile li toutes les influences exl6rieures, dont le caractfere
se plait si facileraent ii suivre tous les penchants vicieux, ii co¬
pier fidelement tous les acles physiques et moraux , mflme les
actes morbides qui s’offrent a leur imitation !
Craignez-les aussi chez les femmes, dont la sensibility est si
active, si mobile, si avide d’irapressions; dont Tame s’ouvre si
yolontiers k toutes les scenes , a tous les drames que lui pHre le
thyitre de la vie !
La douleur physique meme se communique par imitation ,
et elle se rfiv^le k celui qui la pergoit ainsi, avec tous les carac-
tferes varies qu’elle peut affecter dans I’indivklu qui la Iransqiet.
0 La vue des angoisses d’aullruy m’angoisse matyriellement,»
dit le spirituel auteur des Essais; et vous avez lu cette lettre ofl
madamc de S^vigne ecrit a madame de Grignan, sa fille : « De-
>1 puis que vous toussez, ma chyre enfant, j’ai mal a votre
» poitrine. » Et ne croyez pas qu’il s’agit ici d’une sympathie
purement morale, due a la seule preoccupation d’une tendresse
maternelle; car rien n’est mieux constate que les toux d’imita-
tion, et le seigneur de Montaigne le savait bien aussi quand il
disait: « Un tousseur continuel irrite raon poulmon et mon go-
zier; il ra’eurhume et me fait tousser. » Non seulement on
frissonne en prdsence d’un frisson Kbrile, ou mSme au seul as¬
pect d’un marbre, mais on peut eprouver tous les-stades d’une
fibvre d’accys par pur eHet d’imitation, et nous en avons vu tout
AVEC I-A. PH[[.OSpPHIE, LA MOPALK ET LA. MpOECIKC. 331
r^ceninieiU mi exemple remarquable. Nous avons vu aussi
uiie mere qui ne pouvait so’itenir le regard de sa fillc alleinte
d’opluhalmie, sans eprouver elle-meuie ce genre d’affection;
et ne connaissez-vous pas ce singulier fait cit6 par Maleliranche
d’unejeune seryante qui, timoin d’une saignee de pied que
Ton praliquait a son maitre, fut saisie, au moment mgme de
la piqure, d’une douleur si vive it la saphene, qu’elle fut
pbligee do garder le lit pendant plusieurs jours? Et void venir
nn autre historien egalement digne de foi, Thomas Bartholin,
qui raconte qu’un mari etail en proie ii de violcntes coliques
toutes ies fois que sa femme 6prouvait les donleurs de I’enfan-
tement.
De lels fails, qu’il serait facile de multiplier, ne sont ni plus
myst6rieux ni moins croyables que mille autres qui se passept
journellement sous nos yeux; que ce violent agacement dq
depls que Ton ressent en voyant manger des fruits acides; que
le besoin presque iuvipcible de bdllement ou d’dlernument en
presence d’une personne qui bailie ou qui eternue; que
I’exemple si frequent des individus qui vomissent & la vue dq
vomissement; que tel besoin subit et pressant qui nait au bruit
de I’excrdion qu’il provoque, ou mdne que tel autre besoin
qu’eprouvent certaines personnes a la seule pensSe d’un purgalif.
Que si I’organisme pent subir taut de modifications physiolo-
giques et palhologiques par la seule influence de I’imitation, il
n’est plus douleux que Ton ne puisse invoquer avec avaulage
I’exercice de cette faculty dans le traitement moral d’un grand
nombre de maladies; car, ici encore, les fails se touclient par
lous les liens qui unissenl la physiologie a la palhologie, I’hy-
gidie a la thfirapeulique, et qui les rendent pour ainsi dire tri-
butaires des memes lois.
La plus simple observation prouve , en elfet, que la santd,
comme la maladie, peut s’acquerir par imitation. Mais unepre¬
miere condition semble pourtaut necessnire ii I’cffet iherapeu-
tique de cctle puissance; e’est un certain degrd de syinpathie
332 DE t’lMlTATION CONSIDfiRflE DANS SES RAPPORTS
entre la personae qui se propose de I’exercer et celle qui est
appelee a la subir; car, si la sympathie n’est pas I’iiiiitation ellc-
m6me, elle en est du nioins la principale condition morale; et
s’il en fant entre la mfere et la fille, entre le maitre et le dis¬
ciple , entre le chef d’une arm6e et le soldat, il en fant aussi, il
en fant surtout entre le m6clecin et le malade. Est-il besoin
d’ajouter que Ton. ne pourrait esperer de transmettre par voie
d’imitalioii ce que Ton ne possederait pas soi-meme? Sous ce
rapport, la sant6 mSme du mfidecin, le caractere de sa physiO'-
nomie habiluelle, la tenue acluelle de son esprit, de son lan-
gage, ne sont jamais compMtement indifferents dans reffel moral
de ses soins et de ses couseils. G’cst ainsi que I’aspecl d’une fi¬
gure fraiclie et joyeusc, respirant it la fois la sante, la con-
fiance , a suffi bien souvent pour porter le calme dans un corps
souffrant, I’espfirance et la joie dans une ame inquifite.
Il est pen de maladies ou le medecin ne puisse invoquer avec
quelque avanlage I’exercice de I’imitation; mais c’est principa-
lement dans les maladies nerveuses que I’art peut mettre a
profit toute la puissance therapeulique de cette faculty.
Nous avons di5jh dit dans quelles circonslances et ii quel point
I’imitation peut influcncer les sensations exlerieures; ajoutons
ici qu’elle peut merae aller au-devant des sensations int6rieures
et des besoins naturels de I’organisme, quand, parexemple,
tous les ressorts de la vie sont plus ou moins frappes d’asthenie,
on manquent du stimulant ndeessaire a leur action. Nous avons
vu un malade affect^ de paralysie de vessie devenue refractaire &
toute espfecede traiteraent, et qui fonclionnaii merveilleusement
h I’instigationdu bruit imitatifdel’excrfition simulee. 11 suffisait
pour cela d’onvrir le robinet d’une fontaine placde dans une
piece voisine, de recevoir dans un vase le jet continu du liquide
qui en sortait, et de produirc ainsi un bruit analogue ii celui de
I’excrfition naturclle. Ce moyen, inspire par rcxcmple que
nous donnent certains animaux et mis en pratique avec la plus
intclligcntcsolliciiude. ne nianquait jamais son effet,
AVEC lA PHILOSOPHIE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. 333
Beaucoup de maladies convulsives peuvent etre egalement
combattues par I’interventiou adroilement nidnagee de la puis¬
sance imitative; et si vous avez du craindre pour certaines per-
sonnes les dangercux effets d’un contact frequent avec celles
qui seraient atteintes, ou d’hyst6rie, ou de catalepsie, ou de
choree, ou d!6pilepsie , vous pouvez espdrer d’opposer effica-
cement ii ces diverses affections dcs actes imitalifs sageraent
concus et habilement dirigfis dans un sens toujours contraire &
leur predisposition ou ii leur effet.
II en est de mSine de quelques anomalies musculaires con-
nues sous Ic nom de tics, od I’imitation peut gtre aussi d’une effi-
cacite remarquable; car si, comme nous I’avonsdil ailleurs, la
volonte est dans ce cas le premier de tons les remedes, elle a
souvent besoin de I'exemple pour se soutenir et demeurer in¬
flexible. Ainsi done, rfegle gfinerale et bien iraportante k cet
egard, ne mettez eu contact habituel les persounes qui ont con-
tracte des mouvements desordonnes ou des contractions inso-
lites des paupieres, des yeux, des levres ou de toute autre
partie du corps, qu’avec celles qni sauront leur offrir un
exemple continuel de bonne tenue, de maintien decent, de
regularity constante dans les attitudes et les actions muscu¬
laires. La danse, I’escrime, I’equitaiion , la callisthenie et tons
les exercices d’imitation peuvent Stre alors d’un effet jirycieux,
en siibstituant des poses el des attitudes rygulieres a des habi^
tudes musculaires plus ou moins vicieuses. Ici encore le service
militaire a quelquefois opyre des prodiges. Nous avons vu,
comme beaucoup d’autres ont pu voir, de jeunes soldats se
dyfaire i’apidement, k Tarmfie, de tics habituels qu’ils de-
vaient k dcs dispositions naturelles oU k des vices d’^ducalion
physique que rien u’avail pu maitriser.
Que s’il s’agissait de bygaiement, comptez aussi sur cette
gyranastique vocale dyja si heureusement appliquee aux diire-
rcnls vices de la parole, et qui est ygalement toute d’exemple ou
d’imilation, Ne mettez en relation intime les personnes qui se-
ASNU,. MED.-r.SVCil. T. YU. Mill 18tC. ?. 3J
S3/l CK t’lMITATION CONSlDfiRfiE DA^S SES RAPPORTS
raient alteintes d’une tcllc affection qu’avec celles qui, dans
leur conversation habituelle, savent s’imposer une continuelle
accentuation de la voix, une articulation toujours mesur^e,
toujours nette et precise, de manifere ii leur donner sans cesse
rexemple de prononciation que vous proposezli leur imitation.
Et parlerai-je aussi des pr6cieuses ressources dont riinilalion
a su profiter pour I’^ducation des sourds-niuets; de cet art au-
quel s’attache la noble et sainte mission de rapprocher de la
famillc et de la soci6t6 ces etres si malbeureux et si digues d’in-
t6r@t, que leur infirmitd seule exclut tout k lafois du foyer do-
mestique et des affections de famille, des droits civils et de tous
les bienfaitsde I’dducaiion? Pour concevoir toute la puissance
de I'imitation ci I’dgard dessourds-muets, il faut encore se rap-
peler que la parole, comme le langage d’action, comme I’expres-
sion muette des gestes et du visage, est le fruit n^cessairc de
cette faculty; que le sens de la vue peut; dans beaucoup de cas,
supplier le .sens de Touie; qu’il peut mfime suivre avec assez
d’intelbgcnce le jeu des levres , des yeux et de la physionomie
entifere, pour porter dans I’esprit tous les raatfiriaux du raison-
nement, c’est-h-dire tons les elements intellectuels de la parole.
0 Pour instruire les sourds-muets, dit le v6n6rable abb6 de
» rfipee, il suffit de faire entrer dans leur esprit par les yeux
» ce qui ne pourrait y entrer par lesoreilles. » SI done, comme
nousl’apprend encore un disciple 6claire de son 6coIe (W. Dubois),
vous voulez obtenir de la mimique tout ce qu’il est perrnis d’en
espfirer, ne vous bornez pas au seul langage des mouvements
et des gestes; adressez-vous aussi aux instruments de la parole,
prenez de bonuebeure rhabitude de parler le langage oral, meme
i I’enfant priv6 de Pouie; e’est le moyeu d’6tablir plus sUrement
avec lui un commerce, une intelligence de rapports, une
conversation qui, quoique tacite, lui offrira ebaque jour plus
d’attraits. Si vous ne lui parlez a haute voix, faites du moins que
le mouvement de vos levres represente un langage articul6 et
que ses regards soient conslamment fix6s sur votre physiono-
AVEC LA PHILOSOPHIE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. S35
mie pour cn suivre et eh reproduire tous les mouvomems. Vous
captiverez d’autant plus facilement son attention que vous
joindrez au jeu continuel des Ifivres la representation fidele de
I’objet dont vous I’occupez. Bientot, n’en doutez pas, I’enfant
se fainiliarisera avec cette forme de langage, et 11 vous suffirait
alors de lui inspirer le sentiment de la voix , de I’initier a la
connaissance des, sons, si d6jh il ne I’a intuitivement acquise,
pour le faire entrer dans I’^ducation de la parole. Mais ici com¬
mence une nouvelle tache qui appariient encore tout entiere It
I’imitation; tSche grande et belle, bien difficile sans doute,
mais non impossible, comme on I’a cru si longtemps avant les
heureux essais tentes dans plusieurs 6tablissements spficiaux de
I’Allemagne; et grace a de nobles efforts qui se poursuivent de-
puis quelque temps en France, grace au z61e infatigable de
MM. Vaisse, Laurent, Rabet, Vallade, etc., bientot nousn’au-
rons plus rien & envier h ceux qui nous ont pr6c6d4s dans cette
nouvelle carrihre.
On salt aussi combien la faculty imitative acquiert de force et
de ddveloppement dans les maladies mentales, et tout ce qu’il
est perrais d’en esp6rer dans I’etude de leur diagnostic et de
leur traitement. R6duites pour ainsi dire ft la vie mat§rielle
dans I’idiotisme, toutes les facultes cer6brales se rfiduisent alors
dans I’exercice des sens externes, et c’est a I’imitation surtout
que la mfidecine morale doit les seules ressources qu’elle pos-
s6de centre ce genre d’affection; c’est a I’artde concevoir et de
combiner des actes imitatifs ft la portee des idiots, de les ajuster
pour ainsi dire aux instruments incomplets de leur intelligence,
que I’orthophrfinie s’est adressee dans ces derniers temps pour
essayer d’enlever aussi cette classe de malheureux ii leur 6tat
d’isolement et d’abjection; et c’est d’elle seule qu’elle pouvait
obtenir les succ6s qui, dans quelques cas, ont paru r4pondre h
ses g6n6reux efforts et k sa noble philanthropie.
Dalis la d§mence, oh I’ali^nation mentale a pass6 par tons
ses degr6s • oft les malades sont devenus incapables d’ipsSisine
336 I)E L’IMITATION CONSIDliRfiE OANS SES RAPPORTS
ou de spontan6it6 d’action; ou ils peuvent tout au plus oheir
aux actes qu’une sollicitude particuliere ou une volonld 6tran-
gereleurimprime, I’imitation est encore le seul moyen desus-
ciler et de faire comprendre leurs besoins, d’entretenir ainsi les
faibles, les seuls liens organiques de leur existence.
Mais elle a ete et sera toujours plus heureuse, il faut le dire,
dans les aulres formes de maladies mentales, dans les diverses
inouomanies surtout, ou il a suffi bien souvent, pour rfigulariser
une sensation d6vi6e, r^primer une passion dominante ou une
id(5e exclusive , de solliciter I’exercice de toute autre faculty par
une s6rie d’impressions et d’actes iinitatifs, capables d’opfirer
sur elle une sorte d’antagonisme sensitif, moral et intellecluel.
Bien souvent , en effet, une monoraanie n’est quel’exagera-
tion d’une disposition affective ou intellectuelle qui s’estinsen-
siblement accrue jusqu’au degrfi d’ali6nation; et cela, par le
seul fait de sa suractivitS propre ou de revolution des organes
qui sont specialeraent affectfis son exercice. Or, c’est ii la sol¬
licitude eclairee du medecin a saisir dansl’apprecialion detou-
tes les circonstances individuelles de la maladie, les moyens
d’altenuer et de balancer scs effets; de chercher it la divertir
par des actes imltatifs varies suivant sa cause, sa nature, sa ten¬
dance ou son objet; de faire intervenir au besoin tous les exer-
cices inusculaires ou gymnastiq'ues, tous les elements de la
morale, tous les arts d’imitation, la peinture, la musique, I’art
drauiatique, en un mot tout ce qui pent peiudre et faire naitre
un autre sentiment, une autre .situation de I’esprit; tout ce qui
peut arracher le malade & I’ambition, a la frayeur. It la haine, it
la vengeance, a la soif du sang ou de I’or, it toute passion qui le
subjugue, I’enlfeve ou I’aliene h lui-meme.
En presence des mille formes de maladies mentales, qui peu-
venttraduire autant dedeviations de I’innervation, mille moyens.
aussi peuvent etre opposes; mais ce n’est ni dans les agents,
pliarmacologiques, ni dans un langage de persuasion et de dis¬
suasion qu’il faut les chercher. Le seul principe de Irailement,
AVi;r. LA PHlt.OSOI’HlE, LA MOIIALE ET LA Ml'iDEClKE. 337
le seul remfedc est, coniine on I’a dit, la rfivulsion morale on in-
tcllcctuelle; non cette revulsion qui ne connait quo I’inliniida-
lion et la discipline, qui n’a de foi que dans les menaces et les
correciions; inais celle revulsion qui, ii la faveur dc Texemple,
cveille, stiniule et developpe les instincts d’iraitation; ou plutot
c'csl encore I’imitaiion elle-meme, s’adressant tour a tour ii
routes les puissances de I’organisrae, substituant sans cessc h
des impressions actuelles plus ou moins exagerfies, plus ou
moinsdesordonnfies, des impressions nouvelles, capables de les
mellre en harmonie avec elles-ingines ou avec celles qui les
donnnent.
Comine vous le voyez, messieurs, I’inHuencc de I’imitation
est immense. Ellc s’exerce sur tout; elle regne ct domine par-
tout. Elle tient 6galemenl sous sa d6pendance Thonime phy¬
sique , riiommemoral, rhommesocial, I’homme physiologique,
I’homme pathologique; et aucun n’a le pouvoir de s’en affran-
chir, car elle le modifie', le transforme le plus souvent a son
insu.
C’est done h la mMecine de I’avertir de sa puissance, cl de lui
montrer tout ce qu’il doit craindre ou tout cc qu’il pent espfirer
d’elle.
C’est ii la mddecine dc comprendre la haute et noble mission
que lui impose son alliance intime, son alliance inseparable avec
la philosophie et la morale; e’est ii elle ciifin dc sc pdnelrer de
ce, grand prcceple de I’ficole de Stahl, qu’il faudrait aussi gra¬
ver dans nos acaddmies el dans nos ecoles: que I'etude de noire
artdevrait toujours commence)' par celle ducaiur kumain.
SUR LA FOtlE
Palhologie.
MALADIES MENTALES.
SUR LA POLIE
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE,
e.-F. FTOC-BEIUAZF,
I. Depuis quelques ann6es, la science des maladies mentales
a . fait en France des progrfis incontestables. Les lesions affectives
et les desordres de la volonte sont entres d6finllivement dans
ce groupe de symptSmes qu’on appelle la folie. Apr6s de longs
ddbats, I’existence de la monomanie homicide esl enfin reconnue
par la haute sagesse de la magistrature; et, chaque jour, de mal-
heureux alienfis, auxquels, il y a vingt ans, on n’eut pas dpargnd
I’iufamie du bagne ou de rdchafaud, viennent recevoir dans nos
asiles les solos qu’une loi de bienfaisance assure k tous les ma-
lades.
C’est Ih, sans doiite, une glorieuse et noble conqudte de la
medecine moderne, un service de plus rendu par elle h I’hu-
nianitd.
ftlais, pour conserver ce que nos efforts ont acquis, pour ac-
qucrir encore , gardons-nous de rien exagdrer, et de vouloir
agrandir, sans raison et sans mesure, le champ ddja si vaste des
aljerralions mentales. Pour etre les serviteurs de la science,
soyons toujours les organes de la vdritd, qul lui sert de base;
car la vdritd est ce qui cst, I’erreur est ce qui n’est pas.
Je faisais ces rdllexions en lisant le mdinoire de M. le docteur
Bourdin sur le Suicide considere comme maladie, et un article
DANS tA PRODUCTION DU SUICIDE. 339
sur le m6me sujet par M. Moreau, m6decin des ali6nes de Bi-
cStre, ins6r6 dernierement dans les Annales medico-psycholo-
giqiies.
M. Bourdin afiirme et s’efforce de prouver que le suicide est
toujours une maladie, toujours uu acte d'alidnation mentale, et
que, par consequent, il ne merite ni louange ni blame (1)^
M. Moreau se demande si le suicide doit elre regarde, daus
tons les cas, comme le resultat d’une alienation mentale, soit
durable, soit passagere; et il repond qu’instinctivement on
penche d’aulant plus vers I’affirmative que Ton a fait de la folie
une etude plus approfondie (2).
Deje, dans quelques recherches sur le suicide, publiees il y
a deux ans, j’avais essaye de resoudre celte question, et mes
efforts n'avaient pu me conduire & admeltre une opinion si ab-
solue, si exclusive. Je pensais alors que le suicide est trds sou-
vent le resultat de la folie j je ne pouvais croire qu’il fut toujours
et necessairement un fait d’alienation mentale (3).
Cette opinion, je I’avoue, n’a pas changfi. Elle n’a pas 6t6
modifide, elle a meme ete confirmee par les travaux des auteurs
que je viens de citer.
11. Le caraclfere essentiel du suicide est, a mes yeux, I’lnler-
vention de la volonte, plus ou moins puissante, plus ou moins
6clairee, dans I’actiou de se donner la mort (4).
D’apres M. Bourdin, «Il y a suicide quand le malade a
» conscience de son action, et que cette action est le resultat
i) funeste de la volontd (5). » Ainsi, pour etre suicide, il faut
(1) Da Suicide considM comme maladie , par le docleur C.-T. Bour¬
din, Paris, 1845, p. 9.
(2) Annales midico-psychologiqttes, numdro de mars 1846, t. VII,
p. 287 et 288.
(3) Recherches slalisliques sur le Suicide, appliquies a I’hygieitepubliqite
eiblu midecine Ugqle, parG.-F. Etoc-Demazy, Paris, 1844 , p. 169 et
suivantes.
(4) Recherches slalisliques sur le Suicide, p. 143.
(5) Du Suicide considiri comme maladie, p. 22.
SUH LA fOLlE
d’abord fitre malade, puisil fain agir avec conscience et volonl6.
En faisant entrer dans cette definilion I’idee de nialadie comme
condilion premiferc et fondamentale du suicide, M. Bourdin
suppose demoiUre ce qu’il se propose de prouver, savoir, que le
suicide est toujours une inaladie. J’ai cru d’abord que cette
manifere de raisonner 6tait le simple resultat d’une inadvertance;
car ellc est dtrangere a M. Falret et aux aulres mddecins spe-
eiaux, avec lesquels M. Bourdin declare 6tre d’accord dans la
dSfinition qu’il donue du suicide. J’ai du penser autrement en
voyant que M. Bourdin raisonnait d’apres cette definition, qui
est tout un principe, comme si elle efit eie, de sa part, I’ceuvre
de la reflexion, et I’expression veritable de sa pensfie. Ainsi, il
ne considere pas comme Suicides ces saintes femmes qui se sont
donne la mort pour sauver leur chastet6; ces membres de la
convention nationale qui se sont tues volontairement; et ces
ames tendres, mais passionnees, dit-il, qui, sentant le neant
aulour d’elles, redament ardemment ime autre patrie (1).
Il est clair que ces ames tendres ne sont pas suicides, lant
qu’elles se bornent a redamer une autre patrie. Mais si, passant
des simples voenx a I’action, dies accelArent volontairement
I’arrivee du moment on elles se croient appel^es a jouir de cette
patrie, si dies se tuent dans le but de la'possMer plus lot,
je ne comprends pas commenfdles no seraientpas de veritables
suicides. Je ne vois pas non plus pourquoi M. Bourdin ne recon-
nait pas les caracteres du suicide chez les saintes femmes et cliez
les conventionnels qui se sont donne la mort, si ce n’est parce
que ces personnages n’etaient pas malades; car, pourlui, le
suicide est inseparable de la maladie, de la monomanie. Ils pre-
seniaient, en effet, les aulres caracteres propres au suicide :
ils ne se bornaient pas, comme Regulus et saint Ignace le martyr,
auxquds M. Bourdin les assimile neanmoins, ils ne se bornaient
pas, dis-je, h s’exposer a la mort; ils n’atlendaient pas qu’elle
(1) Ouvrage cite, p. 22 el 23.
DANS LA PROBUCTION DU SUIUDIi. 34,1
yiuL a eux; ils la provoquaient, ils se la douuaient eux-raetncs
avec conscience et volonte.
II existe done des iudividus qui se luent sciemment, volon-
lairernent, et qui ne sont pas malades, qui iie sont pas ali4u6s.
11 en existe d’autres, cela n’est pas douteux, qui se tuent dans
les ineines conditions, cl dont la raison est alldree. Je ne clierche
pas si les premiers sont ou ne sont pas suicides: e’est ih une
question de mots; je me borne & constater une dilTfirence que
I’oii remarque entre les homines qui attentent h leur yie, diff6-
rence essentieile, car elle est fondde sur I’^tat de leurs facultds
mentales. J’observerai seulement que si le suicide, dans le sens
ordinaire de ce mot, 6tait toujours un acte de folie, une veri¬
table monomanie, comme le veut M. Bourdin , il faudrait ad-
mettre, — ce qu’a Dieu ne plaise, — que sainte Domniue et
sainte Peiagie, qui se sont tu^es volonlaireraent, etaient de yd-
ritables monomanes.
D’apres M. Bourdin , ces morts volontaires prdsentent les ap-
parcnces du suicide, mais eUes ne sont pas de vdritablcs sui¬
cides (1). II me semble assez dilScile de distinguer ces appa-
rences de la rdalite. ividemment, personne ne pent regarder
comme suicides les hommes qui s’exposent ii la mort sans agir
dans I’intention de la provoquer; je les dcarte done de cette
discussion. Mais il ne me parait pas exact de ne comprendre
parmi les suicides, comme le fait M. Bourdin, que les iudi¬
vidus qui agissent dans i’intention formelle et exclusive de se
donner la mort (2).
Les suicides en general, et particulierement ceux que je ne
puis regarder comme ali6nes, agissent bien dans I’intention for¬
melle de se tuer; mais, deleur part, cette intention n’est pas
exclusive. La mort pour eux est un moyen; elle n’est pas un but.
Lcur but le plus ordinaire est d’echapper aux douleurs qu’ils
croient ne pouvoir 6viter qu’en renoncant ii la vie; quelquefois
(1) Ouvrage cite, p. 22.
(2) Ouvrage cite, p. 23.
342 SUR LA FOLIE
ils ont eii vue la satisfaction d’un d6sir avec laqueile leur exis¬
tence lie pent plus se concilier; et coniine le suicide est 4 leurs
yeux le seul moyen qui leur reste pour atteiiidre ce but, ils
ont recours au suicide. Je ne sais, mais il me semble qu’on doit
ranger dans cette catdgorie sainte PSlagie, qui se pr6cipila d’un
toit pour se derober aux violences d’un juge d’Antiochc; saiinte
Domnine, sainte Berenice et sainte Prosdoce, qui se noyfirenl
pour sauver leur lionneur et leur foi (1).
Ceux, aucontraire, quiagissentdansI’intentionexclusivede
se donner la mort, se tUent pour se tuer, pour ne plus vivre;
c’est la tout leur motif. Ils appartiennent 6videmment a la classe
des alienes; mais ils ne sont ni plus ni moins suicides que les
premiers; car ce qui fait qu’on est suicide, ce n’est pas le but
qu’oii se propose , c’est le moyen qu’on emploie pour atteindre
ce but.
La distinction que M. Bourdin etablit enlre les faits de suicide
veritable et certains actes qu’il considfire comme en pr6sentant
seulement les apparences, 6tait nficessaire, dit-il, pour pr^ciser
exactement les limites dans lesquelles le suicide se trouve con-
tenu, et pour §liminer de ses cadres pathologiques les faits qui
lui sont 6trangers (2). Ainsi, M. Bourdin, dont le memoire a
pouf objet unique de prouver que le suicide est toujours une
maladie, toujours une monomanie , refuse d’abord de regarder
comme des suicides les faits de mort volontaire qu’il ne peut
faire entrer dans les cadres pathologiques du suicide; piiis, aprfes
avoir proc6de a cette 6limination , il se croit autoris6 it conduce
que le suicide est toujours une veritable monomanie!...
iVIais si les saintes femmes qui se sont noydes pour sauver leur
honneur, si les conventionnels qui se sont tu6s pour d6rober
leur t6te 4 I’fichafaud ne sont pas des suicides, que sont-ils
done?
(1) Les vies des Saints, t. 11, p. 107, ett. Ill, p. 70, in-folio, Pari»,
1701.
(2) Ouvrage cit6, p. 23.
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 3/lS
Assurfiment, tous ceux qui abandonnent ainsi la vie ne doi-
vent pas @tre confbndus. Ils different enlre eux principalement
par les motifs qui les out dirigfis; les uns mfiritent le bllme ,
d’autres la piti6, d’autres peuvent fitre excuses : « Bxcusantur...
» Razias et plures qui honorantur ut maiTyres, licet mortem
» sibi intulerint, quia praesumuntur itii cgisse ex divinS inspi-
» ratione, vel ex errore invincibili (1). » Mais ces differences
qui les distinguent reposent surle degre de responsabilite qu’en-
traine leur action , sur sa moralite, et non sur rexisteUce de
cette action, qui est toujours la meme au point de vue physlo-
logique, et doit toujours Stre designee par le mSme nom , dfes
qu’elle presente r6unis les deux caracteres propres au suicide i
savoir : la mort ou la tentative de mort, avec conscience et
volonte.
Chose singuliere! M. Bourdin ne veut pas ranger au nombre
des suicides les saintes femmes et les conventionnels dont nous
venons de parler, et il regarde comme suicides, et d6s lors
comme ali^n^s, Lucrfece, qui se tue pour ne pas survivre h son
honneur; Vatel, qui se perce de son 6p6e parce que la marfic
est en retard; et il assimile h ce cuisinier tous les soldatsqui ont
mieux aim6 se tuer que se rendre h I’ennemi; et il impriine le
cachet de la folie sur le front de ces habitants de Jerusalem, as-
sieg6e par les Romains, qui se prficipitaient du haut de leurs
remparts, ou se brfilaient dans leurs maisons, pottr ne pas
tomber au pouvoir des vainqueurs. « N’est-ce pas le corable de
» la ddraison , dit-il, de se faire beaucoup de mal, de se don-
» ner la mort pour dviter des maux possibles, sans doute, mais
» non certains (2) ? »
Ainsi, les marins du Vengeur, qui refusdrent d’abaisser leur
pavilion et s’engloutirent dans la mer, eux que depuis cinquante
ans le monde admire, ils ne mdritent ni louange ni blame :
(11 Insiitiuiones theological, par M. J.-B. Bouvier, dvdque du Mans,
1. V, p. 390.
(2) Ouvrage citd, p. 60, 61, 63.
SUK LA FOLIE
34 4
ils ctaieiU arrives au cbuible de la deraisoii, ils etaient fous; et
ail moment supreme ou ils deliberaieiU , ou ils prbKraleiit la
mort aux pontons de I’Angleterre, oil ils clouaient leur pavilion,
h Feni/ett>’n’6tait plus qu’une maison flottanle d’alibnes!...
M. Bourdin, examinant les causes les plus frequentes du sui¬
cide , fait observer qu’elles ont une grande analogie avec celles
de la monomanie. J’avais d6ja fait cette remarque (1). Mais
cette analogie ne nous donne nullement le droit de regarder,
dans tous les cas, le suicide el la folie comme identiques. Com-
bien de fois, en elTet, ne voyons-nous pas des causes sembla-
bles produire des effets bien dilTerents par leur nature! Deux
individus apprennent un malheur, une perte qui les alfecte vive-
ment: Tun se met en colere, I'autre tombe en convulsions.
Chez CCS deux homines, la similitude de la cause entraine-l-elle
done I’identite des resultals? Le premier u’est pas sorti de
I’ftat pliysiologique; I’aulrc est entrb dans le doraaine de la
paihologie.
Apres avoir aflirme que le suicide est toujours une maladie ,
toujours un actc d’alieaation menlale, M. Bourdin ajoute:
« Quelques uns de mes adversaires m’accordent que, dans
I) I’immense majorild des cas, le suicide se rattache ii la folie;
» mais , soil fausse crainte, soil inaltenlion, soil routine, soil
1 ) preoccupation d’esprit, soil conviction sincere, ils ajoutent
1 ) que , dans certains cas, il n’y a pas le moindre trouble cerb-
» bral. Tout cela n’est que thdorie ; car cette opinion n’a pas
» pu s’autoriser, que je sache, d’un seul fait probant et positif.
» A plusieurs reprises et a plusieurs personnes, j’ai demande
» un seul fail conlradicloire , et jusqu’a present on n’a pas pu
» me le fournir. Ne suis-jc pas autorisb h rester dans mon opi-
»mon(2)?»
Il ne me serait peut-etre pas tr&s difficile de satisfaire
(1) Recherclies slatistiqiies sur le Suicide, p. 168.
(2) Ouvrage cite, p. 9.
DANS LA PHODUCTION DU SUICIDE. 345
M. Bourdin. Maisje crains de rapporter des fails que j’ai ob¬
serves ; il pourrait me dire: « Ge ne sont pas les signes du de¬
ft lire qui manquent chez celui qui se suicide, ce sont les ob-
» servateurs qui ne sont pas a portee de tout voir et de bien
ft voir (1). ft Elastique et facile r6ponse, dont il ne in’appar-
tiendrait pas de contester I’application.
Pour offrir a M. Bourdin le fait qu’il a vaiiiement demande ii
plusieurs personnes, il faudrait done trouver un homme bien
connu, bien observe, qui ait tente de se suicider, et dont la
mort ait ete empeebee par des causes independanles de sa vo-
lonte. Si I’opinion de M. Bourdin est conforrae ci la verite, celle
tenlative sera necessairement le resullal de lafolie; elle sera
rndme le prelude certain d’une serie d’actes insenses de la part
de celui qui I’ama elfectuee.
Get homme, je crois I’avoir trouve. Lui-ni6me va vous ra-
conler ce passage de sa vie.
« Je me tronvais dans une de ccs situations nausdabondes qui
suspendent les facultes cdrebrales et rendent la vie un fardeau
trop lourd. Ma mdre venait de m’avouer toule I’horreur de sa
position. Obligde de fuir la guerre que se faisaient les monta-
gnards corses, elle dtait h Mai seille, sans aucun moyen d’exis-
lence, et ii’ayant que ses vertus hdroiques pour ddfendre
I’bonneur de ses lilies centre la misere et les corruptions de tout
genre qui etaient dans les moeurs de cette epoque de chaos
social. La mechante conduite du reprdsentant Aubry m’ayant
prive de mes appoinlements, toutes mes ressourcos dtaient
dpuisdes; il ne me restait qu’un assignat de cent sous. J’dtais
sorti, comme entraind par un instinct vers le suicide, etje lon-
geais les quais en seutant ma faiblesse , raais sans pouvoir la
vaincre. Quelques instants de plus, et je me jelais 4 I’eau,
quand le basard me fit heurter un individu convert des habits
d’un simple manoeuvre, et qui, me rcconnaissant, me sauta au
(1) Ouvrage rili!, j). on.
346 SUB folie
cou en me disant,: «Est-ce bien toi, Napoldon? Quelle joie de
» te revoir! » C’etait Qemasis, men ancien camarade d’artiU
lerie ; il avail eniigre , ct 6lait rentr6 en France d6guis6, pour
voir sa vieilie mere. Il allait repartir:« Qu’as-tu ? me demanda-
» t-il, lu ne m’6coutes pas; tu ne te r6jouis pas de me voir?
M Quel malheur te menace? Tu me representes un fou qui va se
» tuer, » Get appel direct it I’impression qui me dominait
produisit en moi une revolution , et sans rfiflexion je lui dis tout.
flCen’est que cela? me dit-il en ouvrant sa mauvaise veste
» et en dfitachant une ceinture qu’il me mit dans les mains;
» voilii 30,000 francs en or, prends-les et sauve ta m6re. » Sans
pouvoir me I’expliquer encore aujourd’hui, je pris cet or
comme par un mouveraent convulsif, et je courus comme un
fou pour I’expfidier a ma mere. Ce ne fut qu’une fois hors de
Dies mains que je pensai 4 ce que je venais de faire. Je revins &
la hate a I’endroit ou j’avals laiss6 Demasis; mais il n’y 6tait
plus. Plusieurs jours de suite, je sortais des le matin et ne ren-
trais que le soir, parcourant lous les lieux oh j’esp6rais le ren-
contrer. Toutes mes recherches d’alors, comme celles que je
fis h mon avenement au pouvoir, furent inutiles. G'est seule-
ment vers la fin de I’Empire que par hasard je retrouvai De¬
masis (1). *
Lors de cet 6venement Napoleon 6tait-il r4ellementfou?
Napoldon avait alors vingt-quatre ans; il venait d’enlever
Toulon aux Anglais. Tout-h-coup il apprend que sa m6re et ses
soeurs sont dans la misere; lui-meme est prive de ses appointe-
ments; il est sans ressources; il ne pent rien poursa mere, il
ne peut rien pour ses soeurs. Vaincu par le d^sespoir, il va se
luer..., lorsqu’il rencontre par hasard un ami, un ami vdritahle.
Il espere alors, il peui sauver sa mhre, et avec I’esp^rance il
revieni h la vie.
(I) Hisioire de la Captivili de 6'aime-Hilene, par le gfin^ral Monlholon,
ch. XVII, Paris, 1846.
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 347
C’est 14 un exemple dc suicide aigu, d’nn suicide dans le-
quel la d6termiiiation allait 6tre immediatemeht suivie de I’exe-
culion. Est-ce aussi uii acte de folie? Je ne puis le croire, tant
que les passions d^pressives , lesprofondes et subiteS douleurSi
le d6couragement, le ddsespoir, si prompts h s’emparer des
ames vivement impressioniiables, ne seront pas eux-raemes re-
gardes comme des signes de folie. Mon sa\ant et honorable ami
M. le docteur Lelut a dit, dans ses Recherches des analogies de
la Folie el de la Raison; «Le dfisespoir tient h la fois,de la co-
lerc et de la crainte, mais davantage de cc dernier sentiment j
c’est la frayeur de I’avenir, comme la peur est la frayeur du
present... La seule ou du raoin.s la principale dilTerence qu’il y
ait enlre le desespoir de la raison et celui de la folie, c’est que le
premier reconnait une cause reelle, puis6e dans le monde exte-
ricur; tandis que, dans le second , celte cause, qui jadis a pu
avoir ce caractere, I’a desormais perdu , et ne reside plus que
dans les perceptions spontanees et sans objet du maniaque (1). n
Personne , je le pense, ne niera la justesse de la distinction
etablie par M. Leiut, comme personne ne niera la rdalite dela
cause qui avait jet6 dans le desespoir Tame de Napoleon. Ge
desespoir et la determination qu’il avait subitement fait edore
out cesse avec leurs causes, et le calme s’est promptement re*
tabli.
Au moment oil il allait se donner la mort, Napoleon n’avait
done pas franchi les homes de la raison ; il n’etait pas malade ,
il n’etait pas fou.
Pourtant, si je me trompais; s’il etait vrai que son esprit,
au lieu d’etre reste dans les limites du desespoir, les eiit depas-
sees; s’il avait eprouve une aberration morbide passagere; s’il
avait ete foil enfiii, quel moyeii de le savoir, d’en acquerir la
certitude? Ge moyen est bien simple ; M. Bonrdin moUS I’in-
dique : « Il suffit d’examiner left individus qui 6chappent h la
(1) Du Dimoii de Socrale, par F. I.elut, Paris, IS.S6, p. 334 el 336.
3i|8 SCR LA FOLIE
» mort volontaire, pour se convaincre qu’uii suicide quelconque
» est le prelude d’une sfirie d’actes de dfilirc (1).»
Voyonsdonc les actions de Napoleon qui ont suivi cet 6v6iie-
ment, et cherchons a decouvrir la serie des actes inseiises donl
cette tentative de suicide a du etre le precurseur.
Ces actions, c’est la prise d’Oneilie, c’est la journfie du
13 vendfimiaire, c’est Montenotte, Millesimo, Mondovi, Lodi,
Castiglione, Arcole, Rivoli, Mantoue... Est-ce lii cette serie d’ac¬
tes de d^Iire que vous prdsage toujours une tentative de suicide ?
Et en supposant mfime, ce qui est presque inadmissible, que
cette prodigieuse sfirie de conquetes et de triomphos, qui exi-
geaient les plus sublimes combinaisons du g6nie militaire, eut
pu se concilier avec {’existence de la folie dans le cerveau qui
les enfantait, est-il possible de croire que si Napoleon eut pr6-
sente alors quelques indices d’egaremcnt, et meme de singula¬
rity , ces indices eussent echappe ii tous les regards qui sans
cesse entouraient sa personnel Non, assurement; ils auraient
yt6 facile men t saisis; car sa vie etait bien connue, elle n’6tait
pas murye, elle se passait au grand jour; ils auraient ety avide-
ment signaiys, commentys, amplifies mgme , comme le sont or-
dinaireinent les particularites qui concernent la vie des grands
homines.
Quelques annyes aprfis ce.t evyuement, Napoiyon lui-m§me
semble nous indiquer son opinion sur la nature du suicide,
danscetordre dujour qu’iladressait k sa garde, le 12 mail802:
« Le premier Consul ordonne qu’il soil mis & I’ordre du jour
» de la garde :
v Qu’un soldat doit savoir vaincre la douleur ou la myian-
1 ) colie des passions; qu’il y a autant de vrai courage a souffrir
» avec Constance les peines de Fame qu’ci rester fixy sur la mi-
» traille d’une batlerie.
» S’abandonner au chagrin sans i-ysisler, sc tuer pour s’y
(I) Ouvrage ciU , p. 8.
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 349
» soustraire, c’esl abandonner le champ dfe bataillo avant d’a-
» voir vaincu. »
Aiusi, s’abandonner au chagrin sans rdsister, se tuer pour s’y
soustraire, c’est, dans I’esprit de Napolfion, une faiblesse mo¬
rale...
Il ne vient pas meine a sa pensee de voir dans celte faiblesse
une apparence de folie.
Le desespoir qui conduit au suicide, au suicide aigu sur-
tout, agit t) la manifere des passions violcntes, dans lesquelles
I’instinct domine I’inlelligence, et diminue plus ou moins la
puissance de la volont6. Mais s’il est vrai que les passions
soienl des causes frdquentes de folie, il est vrai aussi qu’clles
ne sont pas la folie m6me; elles appartiennent encore h la raison.
11 est quelquefois assez difficile , je I’avoue, de reconnaitre les
caractferes qui les distinguent de la folie. « Entre un hoinine de
g6nie et un fou, il n’y a que I’epaisseur d’une pifcce de six
Hards,» a dit Napoleon; et les passions, bien plus encore que le
g6nie, nous rapprochent de la folie. L’intervalle qui les s6pare
est bien facile h franchir, lorsque d6ja certaines conditions se
trouvent r6unies. Quelque bornd qu’il soit, il existe cependant;
il est 6tabli par la nature. C’est dans cet intervalle que toute
morale repose; ne cherchons pas & le ddlruire.
Ce n’est pas tout. Napoleon, qui, dans I’ardeur do sa jeunesse
et dans la violence de son dfisespoir, nous a donne I’exemple
d’un suicide aigu, a voulu encore se donner la mort dans un
age plus avance. Il avait alors quarante-six ans. Ce second sui¬
cide est un suicide chronique; il avait r(5solu, il avait 6t6
prepare, il fut exdcute avec la maturite, avec la rdflexion pro-
pres il la virilitd.
L’Empereur lui-meme nous fait connaitre les ddtails de cet
dvdnement.
(1 Le 4 avril 1815 , je venais de passer la parade dans la cnur
du Cheval-Blanc, a Fontainebleau, et je rentrais dans inon ca¬
binet avec le prince de Neufcbatel, pour lui donner quelques
ANMAt,. MKD.-PSVCM. T. VII. Mai tSid. .3. 2:1
SUH LA FOLIE
itaO
(lerniers ordres de mouvemeiit avant de monter it cheval pour
porter mon quartier-g(5n6ral a Ch5lcau-Thierry, lorsqu’il me
demanda, avecquelqtie einbarras, une audience pour les ma-
r6chaux. J’ordonnai de les faire enlrer; mais avec eiix leduc
deBassaiio, le due de Vicence el le grand-mar6chal.
<1 ■— e’est par d6vouemein a voire personne et it voire dynas-
tie, balbutia I’un des marechaux , que nous sommes decidfis
a ddchirer le voile qui vous cache encore la terrible vdrite.
■> Tout est perdu si Voire Wajestd hdsite it d^poser la cou-
ronne sur la IGle de son fils; it ce seul prix la paix est possible;
I’armfie est fatigu6e, decouragee, dfisorganisde; la defection est
dans ses rangs. On ne pent pas penser h rentrer dans Paris;
car tout efibrt pour I’essayer ferait r6pandre un sang inutile.»
» Ge decouragemenl subit des chefs conirastait 6trangement
avec I’ardeur inanifest6e par les troupes qui m’entouraient;
car il se bait aux rapports que le due de Vicence m’avail faits
sur la situation de Paris, ^ son retour de la mission qu’il ve-
uait de remplir auprfes de I’empereur Alexandre, dont les der-
nieres paroles avaient 6t6 :
<■ Je lie fais pas de diplomatic avec vous, mais je ne puis pas
» tout vous dire; comprenez-le et ne perdez pas une heure
» pour rendre coinpte a I’empereur Napoleon de notre coiiver-
» salion, de la situation de ses affaires ici, et revenez tout aussi
» vite porteur de son abdication eii favour de son fils. Quant it
)) son sort personnel, je vous donne ma parole d’honneur qu’il
1 ) sera convenablement traite ; mais, je le r6p6te, ne perdez
» pas une heure * ou tout est perdu pour lui, et je n’aurai plus
»le pouvoir de rien faire pour lui ni pour sa dynastic. »
» C’6tait pour nioi un symptome incontestable des progrfis de
la defection,,, la guerre civile serait in6vitable, si je continnais
la guerre...
» .le n’hdsitai pas dans le sacrifice que Ton demandait ii mon
patriolisme; je m’assis it une petite table sur laquelle se trou-
vaienl quelques feiiilles de papier et un encrier; j'6crivis I’acte
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 351
de mon abdication en faveur de mou fils, et je cliargeai le due
de Vicence de le porter h Paris, en Ini adjoignant le prince de
la Moskowa et le due de Raguse, que je ui’fitais accoulumd ,
depuis vingt-cinq ans, a regarder comme un des miens; j’avais
partagfi aveclui, comme -avec un frfere, mon mince revenu
quand j’6lais lieutenant d’artillerie. Cependant, quelques ob¬
servations du due de Bassano, je crois, me firent pr6f6rer le
mardchal Macdonald, qui, d’ailleurs, 6tait present.
» Le sacrifice de ma couronne n’dtait pas le coup le plus sen¬
sible que la fatalitd m’efit rdservd pour cette journde. Gour-
gaud, que j’avais envoyd ii Marmont, revint sans avoir pu rem-
plir sa mission. Marmont avait quittd ses di-apeaux, son corps
d’aruide ne couvrait plus Fontainebleau , et a la nouvelle de sa
ddfection, les allids avaient refusd mon abdication en ddclarant
qu’iis relevaient le tr6ne des Bourbons.
» A ces nouvelles, le ddcouragement rdgna en maitre autonr
de moi; les dvdnements marchaient trop lentement; chacun
contenait avec peine son impatience d’aller chercher une posi¬
tion dansle nouvel ordre de choses qu’allait erder la royautd de
Louis XVIII.
» A toutes mes pensdes pour sauver la patrie d’une contre-rd-
volution, on m’opposait la guerre civile, parce qu’on savait que
me la montrer comme consdquence de la continuation de la
guerre, c’dtait porter un coup mortel it mes rdsolutions... et
lorsque, poussd h bout, je leur dis : « Puisqu’il faut renoncer
& ddfendre la France, sauvons du moins I’ltalie, qu’elle con¬
serve sa nationalitd et soil le refuge des raalKeureux Francais
qu’attendent les vengeances de I’dmigration, »un morne silence
ne me prouva que trop bien que je n’avais plus rien it attendre
des hommes que j’avais dlevds, par mes bienfaits, aux plus
hautes dignitds de I’Empire et de I’armde.
» Epuisd par cette lutte de mon ame toute fran^aise, je ne rd-
sistai pins, et, fiddle ii mon serment, je rendis la couronne, que
je n’avais acceptde que pour la gloire et la prospdritdde la France.
352
SUR LA FOUR
n Depuis la retraite de Russie, je portals sur inoi du poison
suspendu au cou dans un sachet de sole. C'est Ivan qui I’avait
prepare par raon ordre, dans la crainte d’etre enleve par des
cosaques... Ma vie n’appartenait plus a la patrie.... les evene-
inents do ces derniers jours m’en avaicni rendu le niaitre...
Pourquoi tant souffrir ? me dis-je, et qui salt si ma mort nc
placerait pas la couronne sur la tete de mon fils ? La France sc-
rait sauv6e.., Je n’hesilai pas, je sautai ii has de mon lit, et,
delayant le poison dans un peu d'eau, je le bus avec tine sorte
de bonheur... Mais le temps lui avail ole sa valeur. D’atroces
douleurs m’arracherent quelques gemissernents; ils furent en-
tendus, des secours m’arriverent; Dieu ne voulut pas que je
mourusse encore... Sainie-Hel6ne 6tait dans ma destinee (1). »
Je dois supprimer toutes les reflexions qu’inspire cer6cit,
pour ne m’occuper que du fait principal, de la tentative de
suicide efiectufie par I’Empei eur.
Depuis la retraite de Russie, Napoleon porlait sur lui du
poison. Ce poison, il le conserve irois ans avec la volont6 d’6-
chapper par la mort 5 des ev6nements dont il ne serait plus
maitre. Pendant trois annees, la pens6e du suicide est fix6e
dans sa tete. Il se dit, a I’exemple de Condorcet : Si tel mal-
heur arrive, je me tuerai, je suis pret... Dans cette longue p6-
riode, le suicide n’est pas ex6cut6 matdriellement, ilest vrai;
mais il est resolu ; mais il est moraleraent, virtuellement ac¬
compli ; la volont4 a fait ce qu’elle pouvait faire; elle attend les
6venemenls, elle attend des motifs d’action.
L’intelligence qui avail arrfite et qui maintenait ainsi, pendant
trois annees, cette resolntion, 6tait-elle done alienee ? Napoleon
ali6n6 pendant les guerres d’Allemagne, pendant la campagne
de France, h Tile d’Elbe, li Paris, a Waterloo!... En vfirite,
je serais presque honteux de r^pondre li cette question...
(1) Histoire de la Captiviti de Sniiiie-H/Jbne, par le gdniral Monlho-
lon.ch.XVII.
DA^S LA PRODUCTION DU SUIClDli. 353
Puis, lorsque toutesl consomme, lorsque I’Krapcreura tout
perdu, lorsqu’il ne lui reste plus que sa vie et ses douleurs,
que sa vie qui ii’appartieiit plus k la patrie et dont il se croil le
maitre : « Pourquoi tant soulTrir? » se dit-il, et il prend le
poison avec une sorle de bonheur.
Assurfiment, Napol6on 6tait conduit au suicide par un raison-
iiement que la morale ne pent approuver; sa vie ne lui appar-
tenait pas, elle devait encore etre utile, elle devait servir
d’exemple au monde. Mais on considerant son esprit au point
de vue psychologique et mfidical, en analysant ses pensdes, ses
affections, ses penchants, ses actions, avant et pendant cctte
nouvelle tentative de suicide, qui pourrait y trouver la plus 16-
gfere trace de Me?
Et apres cetle journde, pendant Irs angoisses qui Tout suivie,
pendant les six amides de la captivitd de Sainle-Hdlene, ofi
I'Empereur fut abreuvd de loutes les humiliations rdservdes par
la haine k la gloire et k I’ambition ddfues, voyons-nous done
faillir cette grande intelligence? voyons-nous cette serie d’actes
insensds dont le suicide de Fontainebleau aurait du dtre le prd-
curseur? Et cependant, quel homme fut jamais place dans des
conditions plus propres k favoriser le ddveloppement d’une ma-
ladie men tale?
Je crois avoir fourni a M. Bourdin un fait tel que celuiqu’il
desire, et qu’il a vainement cberchd depuis longteinps, e’est-
k-dire un fait probant et positif de suicide exempt de folie. Les
faits de ce genre sont rares, je I’avoue.' Mais enfin, ils existent,
ils sont incontestables; et dds lors, nul n’a le droit de ranger,
sans examen prdalable, au nombre des alidnds, tons les mal-
heureux qui se donnent ou tentent de se donner la mort avec
conscience et volonld.
Ilf. M. le docteur Moreau se demande si le suicide doit dtre
regarde, dans tous les cas,. corame le rdsullat d’une alidnation
mentale, soit durable, soit passagdre; et.il rdpoiul a cette ques¬
tion , « qu’instinctivement on penche d’autant plus vers I’affir-
354 SUR LA FOLIE
» mative, que Ton a fait de la folie une 6tude plus approfondie,
» que Ton a acquis plus d’expdrience, et qu’enfin on a vu plus
» d’ali6n6s (1). »
Personne plus que moi n’apprecie les connaissances et I’ex-:
perience de M. Moreau. Cependant il me semble que, pour bien
connailre le suicide, il ne sufQt pas de faire de la folie une
dtude tr6s approfondie et de voir beaucoup d’alienfis. Nos yeux
fatigues 4 regarder le soleil conservent sou image , et croient le
voir encore lorsqu’il a disparu. La folie ne pourrait-elle pas agir
quelque'fois sur notre esprit coniine le soleil sur nos yeux? Pour
connaitre le suicide ilest bon d’etudier aussi la raison. L’homme
tout entier, d’ailleurs, appartient il la medecine: que ses in-
firraites et ses misferes ne fasscnt pas negliger ses erreurs et ses
faiblesses.
Apr6s avoir etabli ce principe , M. Moreau ajoute : « A mon
I) sens, on s’est tres fort fourvoy6 dans cette question, qui,
1 ) apres tout, n’est qu’une question de faits, et qui ne pent fitre
» trancb^e que par des faits et non par des raisonnements a
« priori , par des inductions hasardees, coinme on essaie de
» le faire gen6ralement. Il ne s’agit pas, en effet, de savoir si
>1 tels outels qui se sent lues avaient ou non des raisons
1 ) ou moins legitimes pour le faire; il s’agit de savoir si, au
» moment ou I’acte a etdaccompli, I’individujouissaitencore de
» sa pleine liberty morale, de son libre arbitre, c’est-a-dire,
» s’il etait encore et toujours libre de n’exdcuter pas comme
» d’ex^culer I’acte qui avail fait anterieurement I’objet de ses
» reflexions. Ne prenons pas le change : ce ne sont pas les mo-
» tifs de I’acte qui soul en cause, c’est I’acte mfime ou plutot
» I’irapulsion immediate qui I’a determine; et d6s lors il s’agit
» de savoir si cette impulsion n’a pas pris sa source dans de
» telles conditions psychiques qu’elle fftt in'esistible (2). »
(t) Ouvrage cit6 , p. 287.
(2) Ouvrage cite, p. 287.
DA.NS r.A PRODUCTION DU SUICIDE. 355
Assur^incnt, les fails ont une grande importance dans la
question de savoir si le suicide est toujours un acte de folie.
Blais ces fails eux-mSmes, pour nous donner tout ce qu’ils ren-
ferment, ont besoin d’etre interprfitfis , d’fitre f6cond6s par des
raisonnements. Nous ne rejelons done ni les fails, ni les rai-
sonnements; nous nous servons des uns el des autres; nous fai-
sons en sorte qu’ils se fortilient mutuellement, et que des rai-^
sonnemenls bien d6duits reposeni toujours sur des fails bien
observes.
Pour apprecier I’dtat mental des individus qui se donnent la
mort, il me semble toujours necessaire de connaitre les motifs
de leur action. Cos motifs ne sauraient etre legitimes a aucun
degr6, sans doute; raais il importe de savoir s’ils ont une exis¬
tence rSelle , s’ils sont cn rapport avec la gravity de I’acte qu’ils
ont determine , ou bien s’ils sont imaginaires et fond6s sur des
conceptions delirantes, sur des aberrations de I’entendement.
Dans toutes les circonstances de la vie, la nature morale d’une
action n’est - elle pas constiluee par les motifs de cetle action ?
et la connaissance de ces motifs n’est - elle pas une condition
indispensable pour apprecier I’etat mental de celui qui a fait
cette action? Lorsqu’uu homicide est commis, nechercbons-
nous pas avec grand soin it constatef les motifs de son auteur,
pour dficouvrir sa nature et savoir s’il conslitue un crime ou s’il
est le rdsultat de la folie? « Le criminel a toujours un motif,"
dit M. Esquirol; le meurtre n’est pour lui qu’un moyen desa-
tisfaire une passion plus ou moins criminelle. Leconlraire a lieu
dans la monomanie homicide (1). » L’existence ou la non-exis¬
tence des motifs el leur appreciation out done une grande im¬
portance dans ce cas. Pourquoi done negligcr leur examen dans
les cas de suicide? En procedant ainsi, ne doit-oa pas craindre
de ne pas connaitre la v6rit6, ou de ne la connaitre que partiel-
lement?
(I) Des maladies meitialet,Paris, 1838, t. It, p. 837..
356 SUR LA rOLlE
M. Moreau se prfioccupe d’une scule chose, savoir : si, au
moment ou I'acle a ete accompli, I’individu jouissait encore de
sa pleine liberie morale.
Je ne connais qu’un seul cas dans lequel rhomme raisonnable
jouisse de sa pleine liberty morale : c’est lorsqu’il ne fait rien.
S’il agit, c’est parce qu’il a des motifs d’action , et chacun de
ces motifs cst une entrave it sa liberty.
« La liberty, comme la raison, dit M. L61ut, est une chose
•>_ r6elle, mais limit^e, incertaine et floltante, suivant une foule
» de motifs divers de determination... L’homme est un 6tre es-
» sentiellement et sponlaneraent actif, mais qui ne se d6-
i> termine h agir que sur des motifs; et une action non mo-
» tiv6e, ou motiv6e seulement surle desir deprouverson libre
» arbilre, ne serait pas une preuve de liberty illimit^e, ou de
» raison tonte-puissante, mais serait tout simplement, comme
» dit Locke, un signe de folie (1). »
Toute action suppose done pr6alabfement un motif. Dans
I’filat de raison, dans la raison norraale et philosopbique, la
gravity des actions est en rapport avec la gravity des motifs; et
plus les motifssont puissants, plus la liberte morale est limitfie.
Or, quelle action est plus grave que le meurtre de soi-ragme,
pour un horame qui peut rapprecicr avec justesse? Ses motifs
doivent 6trc bien puissants, et d6s lorssa liberty doit gtrebien
•limil6e. 11 est done impossible qu’au moment ou cet acte s’ac-
complit, celui qui I’execute jouis.se de sa pleine liberty. Pour
que cette pleine liberte exisliit, il faudrait que les motifs d’ac¬
tion n’existassenl plus; et si alors Ic suicide 6tait commis, il
serait u^cessairement un acte de folie.
L’impulsion qui conduit au suicide, comme celle qui porte
h rhomicide, peut varier dans son intensite; elle varie comme
ia puissance des motifs de determination. II peut m6me arriver
qu’elle approche de I’irresistibilite : elle a ce caraclere lorsque
(I) QiiCil-ce que la pliHnologie? Paris, I83C, p. 2t5 et 218.
DANS LA I'RODtJCTION DU SUICIDE. 357
les liiiiiles dans lesqiicllcs s’exerce la liberty sonl lellement res-
scrrees que I’espacequi lui reste est presquc dfitruitpar la vio¬
lence de ces motifs. Ainsi unhomme tombe subitement dans le
d6sespoir, comme Napoleon , et va se donner la raort; un autre
est vivement offens6, et, dans la violence de sa colere, il tue
son offenseur; un autre, pour sauver son honneur, va livrer sa
vie aux chances d’un duel que le bon sens condamne. Que se
passe-t-11 chez ces trois hommes? Lour libertd morale est forte-
ment diminnee par la grande puissance des motifs d’action; la
volont6 leur fait prdferer ce qu’ils d6sirent dans la violence de
leur passion ; leur action est en rapport avec le motif qui la de¬
termine , et ce motif d’ailleurs est riel, il n’est pas imaginaire.
La raison est trfis limitee alors, car elle setraduit et se mesurc
par le degre de libeitd qui reste pour agir; et cependant elle
existe encore, les bornes qui la s6parent de la folie ne sonl pas
encore franchies.
Il est difficile de savoir si, dans le suicide, la liberte pent 6tre
entierement suspendue, et si I’impulsion peut devenir comple-
tement irresistible. Jene connais aucun fait qui leprouve; et
merne, je I’avoue, je ne comprendrais pas un pareil fait. L’ir-
resistibilite se concilierait difficilement avec la volont6, qui est
contenue dans I’idee do suicide, et doit toujours inlervenir,
maisa des degrds differenis, dans Taction de se donner la mort;
voiia pourquoi nous avoiis dit qu’elle eiait alors plus ou moins
piiissante , plus ou moins dclairee. Sans la volontd, le suicide
ne peut done pas exister, et la volonte exclut Tirresistibiliie. Si
des hommes se tuaient, entrain6s par une impulsion irresis¬
tible , aveugle et non motivee, leur mort, involontaire, ne se-
rait pas un suicide; elle serait cn quelque sorte Teffet d’un ac¬
cident, et cet accident serait lui-mfime leresultat de la folie;
M. Moreau parait considerer toute impulsion irresistible
comme un signe de folie. Je no puis partager celte opinion. Ne
voit-on pas, en effet, celte suspension passagfere de la liberte,
cette irresistibiliie dans certains dials qui, dvidemment, sont
358 SL’R LA. FOLIt
dtrangers a la folie, par exemple dans la pour arriv^e a son plus
haul degre, dans la peur qui, conime nous I’avons vu , est la
frayeur du present? Un homme vivement effray^ par une cause
rdelle fait alors ce qu’il ne desire pas faire; quelquefois mSme il
va se jeter dans le danger qu’il voudrait eviter. Son action n’est
plus en rapport avec le motif qui la d6lerniine. Ce motif coni-
mande en maitre, avec tant de violence et de promptitude que
la liberty morale, resserree dans ses derniferes limites, ne
s’exerce plus; la raison clle-meme, qui se mesure par le degr6
de liberty, se suspend; la volonl6 n’est plus suffisammenl eclai-
r§e, elle ne choisit pas: il y a irresistibility. Le danger passd,
la frayeur se dissipe, et la raison revient h son 6tat ordinaire.
Eh bien! un homme ainsi effrayy est-il un fou, un mono¬
mane? et cependant il a agi irr6sistiblement. Ce n’est pas ainsi
que se prdsente la monomanie , caractfirisde qu’elle est, soil
par une association de certaines id6es fausses, basdes sur un
faux principe, inais rdgulidrement ddduites, soit par une devia¬
tion des sentiments, ou par I’entrainement aveugle des pen¬
chants.
11 existe done, dans le plus haut degrd de la passion, un dtat
passager, dont I’irrdsislibilitd est le caraetdre essentiel, et qui
n’est pas la folie.
Cependant, me dira-t-ou , il y a des cas on celui qui commet
un homicide est entraind par une impulsion irrdsistible, et nous
reconnaissons tous, dans cette irrdsistibilitd mdme, un signe de
monomanie. Oui, sans doule; mais alors I’irrdsistibilitd n’est
pas lide k des motifs d’action. L’impulsion surgit et se ddveloppe
d’elle-nidme, sans la prdexistence d’aucun motif, soit rdel, soit
imaginaire. « Dans ce cas, dit M. Esquirol, I’homicide est
commis sans motif ^ sans intdrdt, le plus souvent sur des per-
sonues chdries (1); » 11 ne suffit done pas qu’une impulsion soit
irrdsistible pour etre un signe de folie, il faut encore qu’elle se
(1) Detmaladits mentales, t. 11, p. 834.
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 359
dfiveloppe sans aucun motif d’action. Dans I’fitat normal, en
effet, une impulsion ne doit pas se manifester sans un motif
prtoistant; lorsque cette condition n’est pas remplie, I’ordre
physiologique est trouble, il y a maladie. C’est a peu pres
comme le d4sordre qui arrive parfois dans les functions des
sens, oil toute perception suppose une impression antfirieure :
si la perception surgit d’elle-m@me, sans motif, sans impreS'
sion pr^alable, il y a maladie, il y a hallucination. Une impul¬
sion non motivfie ne serait-elle pas une esp^ce d’liallucination
instinctive?...
Ce n’est pas la ce qui arrive dans le suicide. L’homme pas-
sionn6 qui se tue a toujours un motif d’aclion, et sa liberty est
d’autant plus limit6e que ce motif a plus d’empire sur son
esprit.
Ainsi, dans I’ordre physiologique comme dans I’etat patho-
logique, nous voyons que les motifs d’action sont toujours en
cause et doivent 6tre pris en consideration. Pour apprecier la
nature morale du suicide, il ne suffit done pas d’etudier I’acte
en lui-meme et I’impulsion immediate dont il est reffetj il faut
aussi rechercher les motifs qui I’ont determine.
Nous voyons, en outre, que la liberte morale ne pent pas
exister dans toute sa plenitude au moment oil cet acte s’accom-
plit, et qii’unc impulsion irresistible n’est pas necessairement
par elle-meme un signe de folie.
IVi M. Moreau avoue «qu’un individu aura pu, pendant plus
» ou moins de temps, conserver au-dedans de lui-rndme I’idde
» du suicide, y reflechir, murir son projet, en peser le pouret
»le centre, sans que ses facuUds morales aient refu la moindre
»atteinte. » Puis il ajoute : « Ce n’est qu’au moment merae
1 ) Du peu d’instants avant d’accomplir son projet, que le mal se
> sera declare, I’aura arrache violemment et brusquement ii
» son libre arbitre. »
Ces reflexions sont inspirees A M. Moreau par le fait suivant,
consigne dans le journal VEsprit public , du 14 f6vrierl8/i6 :
360
StIH LA FOLIE
0 Une femme d’une quarantainc d’annees venait de sortirdu
» I’alais-dc-Justice, ou ellc avail, dit-on, perdu un proces en
» iiremiSre instance. Passant sur le pent au Change, elle esca-
» lada tout-Ji-coup le parapet el chercha h se precipiter dans la
» Seine. Un homme qui se trouvait quelques pas derriere elle,
»tdmoin de cette tentative, s’elanca el parvint a la saisir par
»ses vclemcnts au moment ou elle se prficipitait dans le fleuve.
B Cette femme, donl le desespoir etait a son comble, fit tons ses
» efforts pour se d6barrasser des mains de I’homme qui voulait la
» sauver. Elle fut conduite imm6diatement au poste du Palais-
1 ) de-Juslice, oH elle fut consignee, en attendant qiie des me-
» sures do suret6 fnssent prises' pour sa conservation, grave-
» ment com|)romise par I’affaiblissement SDBIT de ses facultes
* mentales (1)!»
Ce fait est si incomplet, si mal pr6sent6, que je m’elonne de
le voir reproduit dans les Annales medico-psychologiques.
Rien no prouve, enelTet, que cette femme ait muri plus ou
moins longteinps son projet; rien ne prouve que le suicide
n’ait pas ete tente aussitot que r6solu, et dans le desespoir
caus6 par la pcrte du proces. Rien ne prouve que la Me n’ait
pas eclate aprfis la tentative de suicide, et seulement au moment
db cette malheureuse femme etait conduite et consignee au poste
du Palais-de-Justice; ce qui, aprds les Emotions qu’elle venait
d’eprouver, dlait bien de nature, il faut en convenir, a trou-
bler sa raison. Rien ne prouve enfin que ses facultds mentales,
si elles etaient reellement affaiblies, I’aient 6te subitement; el
encore, jo prends ce dernier mot dans le sens vulgaire; car
je ne sais pas si jamais un suicide a ete tente par une intelli¬
gence allaiblie, c’est-a-dire en ddraence.
Eh bien , je suppose que ce fait possdde toules les qualitds
qui lui manqqent pour servir de base aux reflexions de M. Mo¬
reau , dont ropinion d’ailleurs est moins affirmative que celle
(1) Ouvrage cit6, p. 388.
DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 361
de M. Bourdin, que poarra-t-il prouver ? une scule chose, sa-
voir : que I’idde du suicide peut 6tre couservee plus ou moins
longtemps, sans aucun d&ordre mental, par un individu dont
la raison ne s’6gare qu’au moment ou il accomplit son projet.
Mais il y a loin de cette induction, de cette possibilite h celte
proposition gendrale:«Le suicide doit 6tre regardd, dans tons les
cas, comme le rdsultat d’une alidnation mentale, soit durable,
soit passagdre;» et avant qu’il soit permis de la considdrer
comme I’expression de la vdritd, bien des lacunes devront dtre
combldes, bien des fails contradicloires devront cesser d’exister.
Comment d’ailleurs admcllre qu’un homme qui rdfldcliil long-
temps h son projet, qui en apprdcie les motifs, qui en peso le
pouret le centre, et dont la raison ne prdsente alors, vous le
reconnaissez, aucune altdralion, devienne loujours et ndcessai-
rement alidnd au moment ou il exdcute ce projct, au moment oil
il fait ce qu’il a pris le parti de faire ? Mais il est en cela parfaite-
ment d’accord avec lui-meme; il ddduit rdgulierement la con-
sdquence du p^incipe qu’il a dtabli, du principe arrStd par sa
raison non altdrde; et, dans ce moment, il n’esl assurdment pas
plus fou que I’assassin exdcutant le crime qu’il a prdmdditd. Ce
n’est pas Id, en effet, ce qu’on observe dans la monomanie, qui
consiste, comme on sait, dans la ddviation de certains senti¬
ments, dans une association d’iddes extravagantes, rdgulifere-
ment ddduites, ilestvrai, mais ddduites de principes qui sent
manifestement I’oeuvre de la folie.
Est-il possible enfm d’admettre que cette maladie se ddclare
toujours peu d’instanls avant le suicide, dans les cas od elle
n’existait pas auparavant, lorsqu’on voit des hommes qui,
comme Napoldon, survivcnt a leur tentative, et nous permet-
tent de suivre sans interruption la sdrie de leurs pensdes, I’en-
chainement de leurs rai.sonnements et la nature de leurs senti¬
ments, depuis lejourou leur suicide est rdsolujusqu’au-delhdu
moment ou il est cxdculd, et chez lesquels on ne peut saisir au-
^62 SUR LA FOLIE DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE,
cune trace de folk, ni avant, ni pendant, ni apiks I’accomplis-
sement de leur projet?
La persistance de quelques auteurs h regarder !e suicide, dans
tous les cas, comnie nn fait d’alidnation nientale, vient sans
doute de ce qu’ils s’exagSrent, ou plutot de ce qu’ils gfenSrali-
sent trop la puissance du penchant qui nous attache a fa vie. A
Texemple de M. Moreau, peut-6tre consultent-ils un peu leur
instinct pour r^soudre cette question, au lieu de s’adresser ci
I’observation rigoureuse, h la raison pure. En puisant h ces
deux sources de lumifere, ils reconnaitront, je I’espfere, que
I’amour de la vie n’est pas figalement d6velopp6 chez tous les
hommes, et qu’il piksente, comme les autres penchants, des
degrds remarquables dans son activity.
Je crois avoir repondu aux prlncipaux arguments prdsenks
par MM. Bourdin et Moreau pour dfimontrer I’identik con-
stante du suicide et de la folie; je I’ai fait avec une conviction
sincere. Cktait pour nioi le seul moyen de maintenir I'opinion
que j’avais 4mise ailleurs, savoir : que la mort volontaire n’est
pastoujours et ndcessairement un fait d’alifination mentale. Je
n’ai pas besoin d’ajouter qu’en m’6levant centre la doctrine de
ces deux honorables inedecins, je n’ai voulu attaquer que des
principes; je rends homniage a leurs efforts comme it leurs in¬
tentions, et, comme eux, je n’ai qu’un seul but, la connais-
sance de la v6rit§.
25 mars 1846.
DU TBAITEMENT DU URfiTlNlSME.
S63
PATHOLOGIE MENTALE
m BELGIQUE, m ALLEMAGl, M ITALIE ET EN SUISSE.
d'l.eUre(l).
M TRAITEMEMT M CRETI\ISIHE,
QUKLQUES MOTS ENCODE SUB LA PATHOLOGIE MENTALS
EN SDISSE ET EN BELGIQUE.
Bruxelles, l".marsl84C.
A M. le docteur Feri'us.
Monsieur, dans ma dernifere lettre, j’ai essayfi de vous don-
lier une analyse aussi fiddle que possible des idees qui ont dir
rigd M. le docteur Guggenbuhl, iddos qui, du resle, sont
partagdes par tout ce que la Suisse nifidicale reiifermed’hoinnies
dmiuents. J’ai depuis eu occasion de parler de ce que j’avais vn,
sous r.e rapport, a beaucoup de raddecins en pays dtrangers et
je ne puis m’empdcher de vous faire part de I’espdce d’dtoqne-r
ment que ines assertions ont excite chez plusieurs de nos hono-
rables confrdres. II ne in’a pas dtd difficile de voir que le doute,
qui plane encore dans beaucoup d’esprits sur la possibilite de
gudrir le crdtinisnie, vieiit, soit de la manidre dont la question
est posde, soit des notions fausses que Ton a sur cet dtat maladif.
Jecroisdonc utile de revenirsur ce sujet: il est assez important
pour que Ton s’en occupe,
Il rdpugne d’abord a beaucoup de niddecins d’admettre que
I'on puisse gudrir une maladie quise prdsente d leurs yeux avee
un ensemble de symptfimes si hideux , que I’esperance de )a
gudrison leur semble le rdsultat d’une utopie inadmissible au
(1) Voy. les Nuindros de seplcmbre et de novembre Iftt.'!, Janvier
etmni 1840.— (Vol. VI cl Vlt de la collection.)
364 , DO TKAITEMENT DH CR£TINISME,
point de vue scientifique. Ils ont raison sans doute , lorsqu’il
s’agit de cr6linisme confirine ; maisj’ai assrz r^p^tequ’il n’en-
Irera dans I’esprit de personne que M. Guggenbiilil se fasse
fort de guerir les cretins adultes. Lcs rfegles qu’il 6tablit pour
le traitement font assez voir a quelle classe de malades il s’a-
dresse. 11 est done bien n6cessaire d’etablirune distinction tran-
elide entre les diverses formes de cretinisme, si I’on vent se
faire une idee des cas que Ton peut gudrir et de ceux qu’il est
seulemcnt possible d’amdliorer, de ceux enfm qui soiit au-des-
sus des rcssourccs de I’art.
Depuis longtemps ddja, le bon sens populaire savait distin-
guer deux especes de erdtinisme, I’un complet et I’autre in-
complet. Cette distinction reposait sur I’observalion vulgaire j
elleexistait avantl’introduction des classifications plus scienti-
fiques de la pratique nioderne ; mais toujours est-il que cette
simple division rdpondait aux principales exigencesdu traitement.
C’est I’idde qui domine du moins le travail du mddecin charge
de faire son rapport sur ce sujet a la Socidtd helvdlique des
sciences naturelles.
1“ Ilsuffit, est-il dit, de partager les erdtins en deuxgrandes
classes bien distinctes, selon qu’ils nous prdsentent un erdti¬
nisme complet ou incomplet. Il est complet, ajoute le meme
auteur, chez tous les individus ou tout ce qui constitue la na¬
ture humaine au point de vue des facultds de percevoir, sentir,
aimer, vouloir, parler, agir et prendre soin de la vie, est tota-
lement andanti, de facon que Thomme se trouve au-dessous de
la brute.
2° Le erdtinisme est incomplet partout ou, dans la conduite,
la docilitd et I’expression de la physionomie, du regard et du
langage, nous trouvons plus ou moins les dispositions qui con¬
stituent la nature buinaine, bien que toujours notablement au-
dessous du point de culture que I’age des malades, leur position
dans la vie et les soins de I’dducaiion devraient produire.
Laissons maintenant parler d’autres autoritds.
DU TRAITEMENT DU CRfiTINISMK. 3fi5
M. le docteur Gosse, cle Geneve, 6crit a la Soci^te hclv6tique dos
sciences nalurellcs, it la date du 19 juillet 1840 :« Je me suis
beaucoup occupe du inline sujet, et mon experience m’a prouvd
que si le s6jour des inontagnes elevfies, I’exposition au soleil du
matin, sent le plus puissant moyen de detruire la disposition
lymphatique qui accompagne constamment le developperaent du
erfitinisme; si, par consequent, ce sejoiir peut pr6venir la dd-
g6n6rescence physique et morale chez les enfants en bas age,
d’aulre part il serait tout-arfait chlmfirique de penser gu6rir le
erfitinisme chez les individus adultes , dont la constitution a
6prouv4 une alteration aussi profonde. Qu’on cree dans tous les
pays alteints de cette maladie des etablissements sur les mon-
tagnes pour y recevoir les nouveaux-n4s disposes au erdtinisme
ou les enfants en bas age, comme le font les habitants deSion,
rien de plus rationnel et de plus efficace.... Mais qu’on etende
ces precautions a prendre aux cretins confirm6s, je crois que
I’experience lie r6pondra pas a I’attente..»
M. le docteur Lusser ecrit a la Societe, a la date du 18 juil¬
let 18'i0, un rapport en allemand dont je traduis le passage
suivaut:« Je suis persuade, dit ce medecin,quela cause du cre-
tinisme est une des plus desastreuses qui puissent agir sur I’orga-
nisme. Elleestcliraateriqueou atmospherique; elle sedeveloppe
dans les valiees profondes, et son influence se trouve activee non
seulement paries elements d’un air humideetchaudquin’estpas
assez renouvele , mais encore par la pauvrete, la mauvaise npur-
riture et la malproprete. Je suis persuade que, par des etablis¬
sements dans le genre de ceux deM. Guggenbiihl, il serait pos¬
sible non seulement d’ameiiorer le sort de beaucoup d’enfants,
mais d’an-eter cette funeste predisposition chez heaucoup. Quant
h ce qui regarde les cretins proprement dits, ils ne sont gueris-
sables par aucune voie. »
L’auteur entre ensuite dans quelques considerations sur la
classe^des individus que le cretinisme atteint le plus souvent.
G’est parmi les pauvres que cette maladie exerce le plus de ra-
366 nu TBAITEMENT DD CBliTINISME.
vages; les raisons en sont faciles a concevoir. Aussi ne voit-on
pas la possibilite d’extirper le cretinisme d’un pays sans le con-
cours actif du gouvernement.
Le docteur Eblin, de Coire, adresse aussi en allemand plu-
sieurs mfiraoircs h la Soci6t(5. Je remarque des passages fort in-
tfiressaiUs dans la relation d’un voyage fait h pied de Coire &
Mayenfeld , en passant & Marschlins, dans une valine oCi se trou-
vent, h I’orient, les trois villages de Frimmis, Irgis et Zizers, si
connus autrefois par le grand nombre de leurs cretins (1).
Apr6s 6tre entrd dans quelques consid4rations sur les cban-
gements de temperature qui arrivent si fr4queinment dans ces
vall4es, sur la grande dur4e de I’hiver et la nature des vents
r4gnants, I’auteur remarque que les degrfis 61ev4s du cr4tinisrae,
si communs autrefois dans ces pays, ont completement disparu.
Il attribue cette amelioration aux bienfaits de la civilisation qui,
en percent des routes nouvelles , a r4pandu plus d’aisance et
etabli des rapports plus faciles dans des pays sSpares pour ainsi
dire autrefois du monde entier. Ce m'4decin fait preuve de bon
jugement en cltant aussi comme cause de progriis I’amelioration
des 4coles; il remarque avec justesse qu’en dehors des influen¬
ces climateriques que personne ne pent nier, il faut meltreaussi
en ligne de cause le dfifaut d’4ducation tant intellectuelle et
morale que physique. Il regarde I’^ducation comme un puissant
antagoniste de cette maladie. J’ai pnme convaincredu deplorable
milieu dans leqiiel v4g6tent les facultes tant physiques que mo¬
rales des enfants pauvres. 11s sont abandonnes ordinairement
(1) Le village de La Battiaz , pres Marligny, si connu jadis par ses
crfitins, n’en comple plus aujourd’hui. bien quo sa populalion suit Iri-
plfie. Pour se rendre raison de ce chaiigement, il faut se souvenir que
les terres incultes, couverlcs de bois, arrivaient jusqu’aux maisons,
tandis qu’aujourd’hui le sol esld6frich6 et charge de belles et abondantes
moissons. Des habitations mieux construites, bien aer6es, ontprisla
place de cabanes oii la lumi6re pdn^traitapeine, etdont les fenetres ho
s’ouvraicnt jamais. (Docteur Clivaz.)
DU TRAITEMENT DU CRfeTlNISME. 367
dans des habitations infectes, prMes le plus souvent d’air et de
lumiere; pendant que leurs parents sent occnpds de travaux
extei'ieurs, ils se trouvent absolument seuls, n’ayant d’autre
compagnie que celle des animaux domestiques. Lorsque leur
age ne-les force pas a rester emraailloltes, ils sont fortement fixfe
sur des chaises etroites, reduits ii6cessaireinent a I’inimobilitS,
chose si funeste aux enfants. Les parents les laissent dans cet
6tal apres ieur avoir inger6 une alimentation , soil insuflisante,
soit indigeste et nialsaine. G’est ainsi queces malheureuses crea¬
tures ne yivent que d’une vie vegetative oh rien no stimule leurs
sens, rien n’eveille leur intelligence tristement affectee lant par
la inonotonie des actes qui se passent autour d’clles que par la
transition non moins funeste h I’etat contraire amene par I’ivresse
ou I’inconduite des parents, causes funestes de troubles d’inte-
rieur et de desharmonie.
En presence de tels faits, serait-il bien logique de chercher
dans les seules conditions atmospheriques les causes de cette
nialadie ? Pourrait-on expliquer, dit le docteur Eblin, que dans
tel village, souvent dans la meme habitation, il y a des indivi-
dus cretinises, tandis que les autres, respirant le meme air,
buvant la m6me eau, mangeant la mfime nourriture , se deve-
loppent dans des conditions normales.
D’ailleurs, ajoute. encore I’auteur , les types les plus affreux
du crdtinisme se trouvent chez des individus ag6s de plus de
quaranteans. On pent en conclure avec droit que depuislesr§-
volutions qui ont change I’^tat moral et intellectuel de ce pays,
la maladie a perdu son intensitfi; car les conditions atmo-
sph4riques sont a peu prbs les m6mes; j’ajouterai encore une
autre consideration : plusieurs medecins, on Suisse, m’ont as¬
sure que des cas de cretinismeavaientete signals dansdes can¬
tons oh cette affection ne s’etait pas raontree jusqu’a ce jour.
Ges cantons, comme celui d’Aarau, par excmple, se trouvent
dans d’autres conditions climateriques que ceux oh le creti-
nisme est endemique; mais aussi on a observe que la demora-
368 Dll TBAITKMRNT DU CBl^TINISME,
lisation etait plus grande dans ces pays qu’aotrefois; que I’ha-
bitude de I’ivrognerie s’y etaii accrue dans des proportions
effrayanles. Je crois utile, dans I’interfit des fitudes 4tiologiques
de cerlaines affections, de formuler ici une proposition quej’a-
vais r(5serv6e pour I’dlude ginerale des causes des inaladiesmen-
tales, mais qui se trouvc avoir aussi naturelleuient sa place en
cet endroit, c’est qu’wne cause physique etant donnee , il nest
pas possible de si bien I'isoler dans son mode d’influence sur les
facidtes, que Von puisse Vappeler : cause physique exclu¬
sive agissant independnmment de tout element intellectuel et
moral.
J’ai 6te guidfi par le nj6me principe lorsque j’ai cherche h me
rendre compte du dcveloppement plus grand de I’idiotisme con-
genital dans le nord de I’Europe, et je crois 6lre arrive h des re-
sultats qui, tout en cclairant i’etiologie , permettront d’asseoir
le traitement sur une base plus large et plus philosophique.
Pour conlirmer ces assertions, je suis heureux de pouvoir
citer dans cette circonstance une autoritfi bien prdcieuse pour
nous, c’est cellede notre excellent confrere et ami M. le docteur
Buchez. En parlant de I’influence du langage sur le ddveloppe-
nient de nos facultes, ce savant a occasion de parler des cretins,
ct s’appuie sur I’autorite de M. le docteur Cerise, qui a etudid
sur place les diverses phases de cette maladie. « Ce mddecin
» a observdjdit W. Buchcz, que, chez les crdlins, ceux aux-
» quels on s’etait donne la peine d’enseigner avec perseverance
)),la science du langage, ne tombaient pas dans une idiotie pa-
» reille h cede que Ton reraarque chez ceux dont on avail com-
» pldtement ndglige I’enfance. II parait que I’enseignement du
»langage a, chez ces malheureux, qui apportent en naissaiu
» cette disposition fatale, une influence en quelque sorte thdra-
» peulique. II ne contribue pas seulemcnt h developper letir in-
» telligence et leur encdphale, il agit encore d’une maniere
» dgalement avanlageuse sur le resle de rdconomie. » Je ne
puis m’einpecher de citer les conclusions philosophiques que
OU TRAlTEMEiNT UU CRETliNlSMli. 369
tire M. Buchez de ces fails : « Ccs observations, dit-il, quoique
« prises chez des individus dont I’organisnie est imparfait, nous
» donnent neannioins une idee de I’influence que le signe ou
» la parole exerce sur I’encephale. Elies nous nionlrent que la
» puissance intellectuelle, resultant de I’union de I’arae a I’or-
» ganisme nerveux, n’est rien do plus qu’un germe qui, comme
» I’oeuf renferme dans I’ovaire, a besoin d’etre feconde pour
» produire un nouvel etre. Elies nous apprennent enfiii que ,
>> dans la g6n6raiion intellectuelle , c’est I’cnseignement qui est
» charge de I’oeuvre de la fecondatioh (1). » {Essai d'un si/s-
feme complet dephilosophie, t. Ill, chap. Ideologie.)
Au reste, pour 6tre juste, je dois avouer que la plupqrt des
bons praticiens de la Suisse sont convaincus qu’il faut rechercher
les causes du cretinisme dans un assemblage de causes plutot
que dans une cause unique. 11 en est de inSnie de la folie, et
pour Tune et I’aulre de ces affections, le traitement doit n6ces-
(I) Void, du reste, la note communiquee de M. le docteur Cerise, sur
laquclle M. Buchez a fondfi les conclusions precedcnles : nj’ai acquis,
dit M. Cerise, par de nombreuses observalions failcs sur les licux et
dans les circonstances les plus favorables, la preuve que le cretinisme
est d’aulant plus prononce que I’enseigncmcnt parld a 616 plus neglige
des la plus tendre enfance. Bes enfants, toule predisposition originelle
egale d’ailleurs, que des excitations spirituelles ont enloures avec suite
et perseverance, n’atteignent que le premier ou le second dcgrd de I’i-
diolie, c’est-a-dirc celui oii le cretin s’exprime par des signes paries, par
des gestes, par des exclamations qui ont un signe convenlionnel. Dans
CCS cas, I’idiot marche , sent, raisonne, agit; il pent meme gercr ses
affaires. Dans le degre inferieur (le quatricine degrd ], il nc pent ni se
deplacer, ni fairc un signe, ni mouvoirscs paupicrcs; il ne grandit pas,
il vieillit sans puberie et sans adolescence; il ne ■■.ail pas meme manger.
Un grognement semblable a celui du cuchon est a peu pris le seul bruit
qu’il fasse entendre, annontant moins une sensation penible qu’iine
atonic des muscles de la respiration et le rdle bronchique par accumula¬
tion de mucosites; ses cris ne varientjamais: e’est une voyelle trainee
longuement sous ia forme d’un hurlement.
Nulle part il n’y a aulant de sourds-rauels que dans les pays ou
370 DU TRAITEMEKT DU CRETINISME.
sairement 6tre complexe. A propos du cretinisme, il est une cause
signal^e par divers auteurs que je ne dois pas passer sous si¬
lence , c’est le mariage trop precoce, en g6u6ral, et conclu de
plus dans des conditions de parente trop rapprochdes.
Permettez-moi, monsieur, de dire encore un mot & propos
du traitement. G’est en attaquant une h une toutes les causes
qui produisentle cretinisme , dit M. le docteur Clivaz, qu’on
parviendra du moins ii arreter le developpement ultdrieur de la
maladie, s’il n’est pas possible de I’extirper entidrement. In-
troduire la proprete par I’education et la civilisation, abattre
les bois comme I’a ddja conseille Foderd dans le voisinage des
habitations, cultiver les terres , diguer les torrents , dessdcher
les maraisqui, dans les bas-fonds, alimentent les fievres, qui
arretent toute vegetation animale et produisent des engorgements
de tons genres, ces ventres enormes, etc., tous ces conseils se
terminent toujourspar I’indication capitale: Transporter les en~
fants sur les hauteurs pendant plusieurs etes. J’ajouterai: ne
pas manquer de chercher a les ddvelopper par le langage et
par toutes les ressources de la therapeutique morale.
II n’est pas rare, dit M. le docteur Clivaz, de voir des
enfantsqui, en naissant, jouissent d’une brillante santd, chan¬
ger bientot d I’age de un ou deux ans. Ici I’intelligence langult,
I’enfant cherche le repos, ses mouvemenls sont rares et lents,
son regard n’est plus le meme, et bientot le crdtinisme ne peut
etre meconnu. C’est a I’apparition du premier et du plus Idger
syraptome qu’il faut sortir I’enfant de I’atmosphdre qu’il a res-
pirde jusqu’alors. Des bains (1;, des frictions sur la moelle dpi-
regne le cretinisme. A mcs yeux, dans ces pays , c’cst la meme maladie
a divers degrds. Chez ceux qui font des signcs, il y a force stature,
quelque intelligence; chez les autres, il n'y a presque rien d’humain ,
on ne trouve que I’aspect et la degradation la plus repoussante.
(1) La nature semble, en Suisse comme dans nos Pyrenees, avoir
place le mal 4 cOte du remede. Outre I’inlluence incontestable de Pair
sur le sommet des montagnes, ces raemes contrees renferment encore
DU TBAITEMENT DU CRfiTINISME. 371
ni6re, I’exercice dans un air pur, et tous les moyens qui com-
batlent les scrophules, parviendront S raniiner chez I’enfant
r^tincelle de la vie qui s’fiteint. Voili ce qu’une experience de
douzeann6es de pratique dans le Yalais a demontr6 h M. Clivaz.
Le nienie auteur ajoute cette reinarque importante que des en-
fants presentent dejii en naissant les syraptonies de I’etat deplo¬
rable qui les attend , et des prfitresobservateurs assurent avoir
reconnu le cretinisme chez des enfants qu’ils baptisaient. Je
pourrais, pour la confirmation de ce que j’ai avancfi, citer en¬
core une foule d’autres tenioignages et des plus respectables;
raais ce que j’ai dit suffirapour prouver que la possibilit6 de la
gufirison du crelinisme coinmencant ne repose pas sur une
simple utopie.
D’un autre c6t6, il ressortira encore de ces quelques consi¬
derations un autre enscignement; c’est que si I’art ne pent rien
contre le cr6tinisme confirmc, il pent au moins fitablir les
bases d’un traitement prophylactique; et ceci n’est pas un des
moindres services de ce genre que la science a rendus dans ces
derniers temps a rhumanite, service d’autant plus precieux
qu’il est plus honorable encore de pr6venir les maladies que de
les gufirir (1).
une quantity d’caux Ihcrmales que t’on pourrait uliliser dans beaucoup
d’affeclions du systerne lymphatique. Il s’agirait d’en rendre I’emploi
plus facile pour la classe pauvrc.
(1) Il est a tcgrelter que M. le docteur Voisin n’ait pu continuer
I’oeuvre qu'il avail cntreprise cn fondant une maison sp6ciale pour les
enfants prCscntant certaines anomalies de I’intelligenccet des sentiments
qui rendent leur education difficile, sinon impossible , dans les condi¬
tions ordinaircs de la vie. Je m’adresse ici a toutes les personnes qui pnt
die dans I’enseignement, et je leur demanderai si dies n’ont pas toutes
rencontre de ces series d’enfants chez Icsquels leurs efforts pour rdpri-
mer certains penchants , certaines tendances inlellectuelles, venaient
debouer, malgrd I’emploi soil de la douceur ou de la persuasion, soil des
moyens severes de punition. Quelques uns de ces enfantssont sous I’in-
fluence de prddispositions hdrddilaires maladives; d’aulres portent ddja
en eux le germe d’une maladie menlale, qui se ddveloppera plus tard
372
DU THAITEMEM' DU CI\liT]NlSME.
Mon intention 6tait de visiter en Suisse quelques etablisse-
inents d’ali6nes; inais le temps quejepassai fitudier le crdti-
nisme m’absorba compl6teraent. Je vis pr^s de Berne nn eta-
blissement destine aux incurables et qui me sembla assez bien
tenu. On m’engagca ii aller voir un autre fitablissement d’alifinfis
a quelque distance de cette villo, on I’on obtenait des resultats
admirables, dit-on , par un traitement exclusivement religienx;
cette seule annonce m’empScha d’y allcr. Je n'aimel’exageration
en rien , et moins encore dans le traitement des maladies men-
tales que dans toute autre chose. Que les personncs qui ont
ainsi exag6r6 un bon principe soient de bonne foi, je ne veux
pas en douter un moment; mais comme il m’est impossible,
nialgrfi la specialite de son delire, de regarder la folie autrement
qu’une maladie en meme temps physique et morale, je ne vois
paspourquoi son traitement ne rentrcrait pas exclusivement dans
le domaine de la mfidecine. Je sais bien que les tendances con-
traires cherchent ii se faire jour; mais je crois ici I’occasion favo-
si on ne les place dans des conditions spdcialcs on ils rccevronl line
education , tanl physique quo morale, appropriee a Icur Clal. J’ai eu
chez moi, a Paris, a trailer un jeune hornmc de seize ans chez lequel
les premiers symptdmes d’une maladie mentalc hercdilairc s’etaienl deja
declares a sii ou sept ans. Place a dix ans au college Henri IV, aucun de
ses profcsseurs, ni a plus forte raison de scs camarades, nc pouvail
se rendre compte de sa misanthropic toul-ii-fait mniiomamaque. ('.elen¬
fant prescntait quelques facultes remarquables, mais qui ne pouvaienl
se developper dans les conditions d’eiudcs fixecs par le programme du
college. Aussi qu’arriva-t-il? C’esl que, rcbuie paries punilions conli-
nuclies infligees parleprofesscur, qui nc voyait dans son 6latquedel’in-
ddciliie et de la mauvaise volonte, en butte aux moqucries et aux per¬
secutions de scs camarades, on vit .se declarer de bonne heure chez lui
une tendance au suicide, et bicntOt une folie complete. MalgrC une ame¬
lioration tres grande obtenuc par un traitement medical rationnel, j’ai
loujours regarde, ainsi que M. Bouebet, de Nantes, qui avail observe ce
jeune homme, le cas cornmc incurable : tanl il est difficile de reparcr
plus tard le mal cause par une premiere education manqnee, lorsquc
surfout I'enfant se trouve sous I’influcnce dc predispositions heredi-
1)U TlUlTliSllilNT L)U CRETlSISllE. 373
raBle de protester contre lout traitemeiil d’alieiies qui ne repo-
serait pas sur uiie base exclusivemeiit medicale, et qui ne serait
pas dirig6 par des niedeciiis. Je crois niGme, sauf quelques rares
exceptions, quo I’on ne pent Men traiter les alienes que dans
des etablissements speciaux. Desinedecins cepeudant, dansces
derniers temps, out trouve que la colonie de Gheel dlait une
institution admirable , pouvant presque rivaliser avec les meil-
leurs hospices; je ne sais vraiment ce qui a pu mother leur
jugement. J’ai vu Gheel, j’espere y retourner encore; mais
j’y ai cherclie en \ain relement d’un traile.ment (1). J’y ai vu
de malheurcux maiiiaques abandonnes seuls et enchaiiiGs dims
les habitations pendant que leurs maitres etaient h leurs travaux.
J’ai admire comme tout le monde la simplicite patriarcale des
habitants, la bontti instinctive de la plupart ii i’Cgard des alid-
nes qui leur sont confies; mais leur pauvretG d’une part, la
modicltG de la pension de I’autre, font que I’alifinG ne peut
echapper a la perspective d'y etre traitG comme une chose quo
Ton exploite (2). Ceci est si vrai, que ce ne sont pas les Gheelois
seuls qui se livrent a cette Industrie. Dans d’autres parties des
Flandres, des paysans ont iraitG leur exemple et ont des malades
chez eux; ilscherchent ainsi h reparer le raal que leur fait la
(/) Qualre mGdccins out ccpendant file prGposGs dans ccs derniers
temps pour surveiller le traitement des aliinds; mais I’indcmnitG qu’ils
repoivenl est si peu de chose, que je suis honteux de due qu’elle s’GIGve
a la misGrable sommc de IflO florins, je crois. Je veux bien admettre,
pour I’honneur de la corporation, que le zele des mGdccins ne se formule
pas d'apres le taux des honoraircs, des exemplcs journaliers le prouvenl
asscz; mais pourq.ii connait les localilGs de Gheel, oil les distances sont
dnormes, illui sera facile de sc convaincre qu’une parcille mission mfi-
ritait mieux.
(2) On voit dans le rapport de la commission nommee cn 1842 par le
gouverncment beige, pour visiter les ilablissemcnts d’ali6n6s,.que des
nourriciers ont adopld des malades pour la misGrahle somme de 26 fr.
par an. Ces cas sont rares; mais le prix moyen de la pension n’est guere
que de 185 fr., ou 60 cent, par jour d’entretien.
374 DU TRAITEMENT DU CRETINISME.
perte de I’industrie linifire. Je tiens ce fait de M. Giiislain , et
personne ne contestera I’autorite de cet honorable praticien
poor juger de la valeur d’un iraitement quelconque appliqufi a
la gu^rison des maladies mentales. Que de fois ce sujet n’est-il
jias revenu dans nos entretieiis, lorsque nous nous plaislons &
nous rappeler les souvenirs agrfiables de nos voyages en Italie !
Je peux presque vous citer texlueilemeiU les opinions de notre
confrere ; vous savez que ses convictions sont profondes et qu’il
les exprinie avec clialeur.
Deux principales formes de la folie , dil W. Guislain , doivent
surtout attirer I’attenlion du praticien : la forme maniaque et
celle mSlancolique. Une erreur populaire , et qui ne laisse pas
d’etre partagfie par plusieurs mfidecins, consiste h croire que
le maniaque a besoin du grand air, de I’espace , pour s’y livrer
a un besoin imp6rieux de locomotion, puissance qu’il ne semble
plus maitre do diriger. Eh bien, I’experience du professeur de
Gand lui a prouv6 qu’il fallait restreindre cette activity dans un
cercle de plus en plus r6tr6ci, si I’on ne voulait pas voir cette
agitation du maniaque, cette exagdration dans les raouvements
des muscles locomoteurs, constituer sous I’influence de I’habi-
tude un type tout-a-fait incurable que cet auteur a exprirad dans
certains cas sous le nom de folie fantastique. Je ne veux pas ici
attaquer les iddes des partisans du systfeme du
mais entre I’emploi trop frequent de la camisole, de la chambre
noire, de la fixation du malade dans un lit au moyen de liens,
il y a un juste milieu a garder, un systemc medical de coerci-
tion ^ suivre, qui doit se. graduer tant sur la forme de la manie
que sur le degre d’excitabilitd du maniaque.
Dans la mdlancolie maintenant, quelles sont les prcmidrds
indications h remplir 7 Mettre le malade dans un milieu tran-
quille, I’entourer de soins hygidniques, lui faire garder souvent
le lit dans les premiers temps, rdtablir les fonctious de la peau ,
presque toujours froide et ddcolorde, examiner avec soin com¬
ment s’accoraplissent les iraportantes fonctlons de la digestion
DU TRAITEMENT DU CRfiTINISME. 375
et de la circulation. Si le malade appartient ii la classe pauvre,
il aura souvent besoin d’une bonne nourriture. Or, comment
veut-on que ces indications et taut d’autres encore, fonddes sou¬
vent sur des 616ments de diagnostic tr6s difficiles & etabllr, puis-
sent Stre remplies, malgre la meilleure volontd du monde, par
de pauvres nourriciers, comme on les appelle h Ghecl, mal
logSs, mal nourris, manquant souvent eux-mgmes du ndces-
saire, surtout dans des ann6es aussi ddsastreuses que celle-ci ?
Une autre consideration trfes importante et sur laquelle on n’a
pas assez insiste, est cede de la moralitd, qui ne pent trouver
une sauvegarde sure que dans les dtablissements bien dirigfis
et bien tenus.
Un motif puissant qui milite encore en favour de I’dtablis-
sement d’une maison centrale d’alidnds, dit M. le docteur
Kalcker, fondateur d’une excollente maison de santd prds
Bruxelles, c’est que les femmes alidudes sont indistinctement
envoydes ii Gheel, quelle que soit I’espdce de folie dont elles
sont atteiiites, meme les nymphoraaniaques; et combien ne
rdpugne-t-il pas de voir habiter chez ces paysans des femmes
alidndesde tout age, sans surveillance aucune, et exposdes h la
brutalitddes domestiques’lNe sait-on pas d’ailleurs que les ma¬
ladies mentales n’dtouffent pas tous les besoins de la nature, et
que ces malades ne sefont passcrupule de satisfaire ce penchant
lorsqu’elles y sont portdes? Et, dans le cas conlraire, I’aEFaiblis-
sement de I’intelligence ne leur donne pas le pouvoir de se dd-
fendre des agressions d’un autre sexe: aussi combien de femmes
envoydes ^ Gheel deviennent enceintes, dont on cache la gros-
sesse, en prdtextant un dlat de fureur qui ndcessite les chaines
et la loge 1 — (D' Kalcker, Rapport auconseil provincial de
Brabant, 1838.)
Jevousai dit, monsieur, dansma premidre lettre, que lors-
que jevisitai Gheel en 1844, lejour mdme de mon arrivdc le
bourgmestre de I’eudroit venait d’dtre tud par un monomania-
376 DU TRAlTEMENr DU CRfiXlNlSME.
qiie. Les fails de ce genre se sont reproduits plus d’une fois;
les liabitaiUs, comme on le pense bien, liennent a les cacher :
aussi ne sais-je pas trop si je pourrai reussir dans la statistique
que jeme propose d’entreprendre dans ma prochaine visile & la
colonie, du noinbre des guerisons, des dfices el dcs accidents
dc lous genres qui out trouvii naissance an milieu de tels Ele¬
ments. Si une chose doit etonner, c’est que ces accidents ne se
rcnouvellunt pas plus souvent. Je ne crois pas inutile de pre-
venir que le genre de recherches que je compte faire n’aura
d’autre but que I’iniErEt purement scientifiqiie. Je respecte les
opinions des inEdecins qui irouvent cct Elat de choses bien.
Lorsque je constaterai de bons rEsuIlats, je m’empresserai de
les signaler; mais je veux me rEserver une entiEre liberlE de
jugeuientdansrapprEciaiion des fails. Jesuis, d’un autre cotE,
parfaitemeiit d’accord avecM.Moreau (deTours) sur leprincipe
de la colonisation; mais quant a cequi regarde le systEraed’ap-
plication, je ne crois pas que ni la science ni riiumanitE se trou-
vent bien d’en laisser le soin a de pauvres et ignorants habitants
de la campagne.
La colonisation doit se faire sous la protection d’un hospice.
L’hospice doit Eire le point de dEpart de I’irapulsion niEdicale
ct I’aboutissant des efforts individuels. Les rapports qui existent
enlre Bicfitre el la fei me Sainle-Anne donnent, a mon avis, la
meilleure klEe dela maniEre dont le U'avail des aliEnEs pent Eire
utilise, tant dans leur propre interEt que dans celuide I’hospice
qui les a adoptEs et qui leur doit aide el protection. J’ajoute
qu’un hospice est le seul asile ou la santE et le bien-Elre, tant
physiqueque moral, du malade, puissent Eire garantis; car si,
malgrE lafaciiitedu controle et I’influence si puissante de I’opi-
nion publique, il se glisse encore aujourd’hui des abus dans
nos Etablisseraents publics, ces abus ne seront ils pas mille fois
plus It craindre lorsqu’on n’aura d’autre garantie du traitement
que subissent les aliEnes que la probite d’un grand nonibre de
DU TRAITEMENT DU ('.RfiTmiSME. 377
families dans le sein desquelles le controle est bien difficile, sinon
impossible, a exercer (1). Je suis bieu persuade, pour ma part,
el tous les m6decins que j’ai vus sonl de la nieme opinion, que
votre ferme Sainte-Aiine, pres de Bicetre, rfialise ce qu’il y a de
mieux , tant dans I’interfit des malades que de I’hospice auquel
ils appartienuent. Que de fois n’ai-je pas 6le le confident de la
peine qu’dprouvaient les ra6decins dirccleurs de maisons d’alifi-
n6s de ne pouvoir, faule d’espace et de terrain convenabics,
imiter ce que vous avez fait sous ce rapport dans vos fonctions
de raddeciu en chef de I’hospice de Bicfitre!
Aprfes celte longue digression, permettez-moi, monsieur, de
reveniren Suisse. Je n’avais pas oublio la recommandation que
vous m’aviez faite, ainsi que M. Falret, de voir I’hospice des
ali6ncs de Genfeve et de faire la connaissaiice de M. le docleur
Coindet, mfidecin de cet 6tablissement.
Je me Klicite d’avoir pu passer quelques jours a Geneve avec
cet excellent praticien. L’hospice, que vous connaissez, est
situ6iiun quart de lieue de la ville et contient h pen pr6s 80 ma¬
lades des deux sexes. 11s y sont classes non pas prdcisement par
le taux du prix de la pension, mais par le degrd el la forme de
leur maladie. Les jardins privildgies, les lieux de rdunion sont
accessibles non seulement a la classe riche, mais encore h la
classe pauvre: etre privd de ces endroils est aussi, dans quel¬
ques cas, une punition, et pouvoir y etre admis une rdcompense
offerte h plusieurs malades pour prix des efforts qu’ils font dans
la repression de certains penchants et de certaines iddes. Quand
(I) Nous voyons souvent les journaux relenlir des plaintes judiciaires
inlcntdes a des parents pour cause de raauvais iraitemenls, et parfois
meme d’atlenlat a la pudeur exerces sur leurs propres enfants. Ce sont,
dira-t-on , des cas exceptionnels. II est lieureux que cela soit. Mais ces
fails malbeureux se sont rcnouvelds assez souvent pour qu’unc anloritd
intclligente prfefere, quand II s’agira des ali6n6s, les garanlies d’un hos¬
pice bien dirigd et bien tenu a cellos que peuvent donner d’ignorants et
pauvres spdculaleurs.
378 DU TRAITEMENT DU CRI^TINISME.
j’ai parl6 de la classification basee sur la forme de la maladie,
je n’ai pas entendu dire que I’ideedu medecin etait que les ma-
lades affectds du m6me genre de delire fussent ensemble. Hien
ne serait, je crois, si mauvais pour le traitement que de niettre,
par exemple, tous les mfilancoliques dans la meme division. Je
n’entends parler ici que d’une classification pi’atique qui dif-
f6re de la classification scientifique en cequedes malades affect^s
de diverses formes de manie peuvent etre rfiunis dans la m§me
division, lorsque I’expfirience du medccin lui a appris que ces
divers malades, loin'de se nuire, no pouvaient qu’exercer
une influence favorable les uns sur les autres. D’ailleurs, une
visile journalifere apprend bien vite au medecin quels sent les
changements qui doivent 6tre faits lorsqu’iine premiere obser¬
vation n’a pu assez I’ficlairer. G’est ainsi que M. Coindet me fai-
sait observer deux femmes lypemaniaques qui ^laient attirfies
Tune vers I’autre par une sympathie irresistible d’autant plus
singulifere qu’elle ne se manifestait ni par la parole ni par le
geste. Elies ne se cherchaient pas meme des yeux ; raais, sfipa-
rees d’abord dans la mgrae cour, elles finissaient par se re-
trouver, se prenaientpar le bras, et tournalent continuellement
dans le ra6me cercle de promenade, sans ecbanger un seul mot,
et chacune regardant du cote oppose. Si Tune s’arrgtait, I’autre
s’arretait aussi; le mouvement de I’une produisait celul de
I’antre. II eut et6 difficile de dire laquelle des deux donnait I’im-
pulsion a I’autre. Elles ne se regardaicnt pas, ne s’adressaient
jamais la parole; a les voir, on pouvait les prendre pour deux
automates mus par le meme mecanisme. On comprend facile-
ment que le traitement exigeait de s6parer ces deux malades
dont les formes de maladie etaient si identiques.
La maison des alignSs de Genfeve n’a qu’un etage ; une heu-
reuse distribution des localitSs permet d’avoirun centre de sur¬
veillance vers lequel viennent rayonner les corridors el duquel
on peut s’assurer de la raaniere dont se faille service. Les cbam-
bres des malades sent simples, mais excessivement proprgs.
nu TRAITEMENT DU CK^TJNISME. 379
Les barreaux des fenfilres sont en fei- arroudi d’une dimension
assez considerable, et reconverts d’une couche do peinlure;
leur solidite ne necessite pas I’emploi de tringles de fer placees
transversalement. Cette precaution est bonne, comme me le
faisait remarquer M. Goindet, dans les pays ou la propension au
suicide est forte : les malades, de cetle maniere, ne trouvent
pas de points d’appui pour se pendre.
J’ai deja insiste, a propos de la paralysie g6nerale, sur lesidees
de M. Goindet; il n’est pas partisan, dans cette affection, des
moyens derivatifs violenls, comme setons a la nuque, cauteri¬
sations avecle fer rouge, etc.; tons ces moyens irritent le ma-
lade et ne font qu’augmenter ses dispositions a la congestion
cerebrale. Les principaux agents du traitement de M. Goindet
consistent dans unc hygiene douce, dans une alimentation de
facile digestion, les grands bains, de legers purgalifs, et I’eioi-
gnement, autant qu’il est possible de le faire, de toute excita¬
tion morale ou physique.
Quant a ce qui regarde I’influence morale du raedecin sur le
malade, M. Goindet possede , sous ce rapport, certaines quali-
t6s, don pi-ecieux de la nature que I’etude constante et de soi-
mSme et des autres ne fait que perfectionner. J’ai pu me con-
vaincre, dans mes visites i I’hospice , qu’il est impossible do
joindre plus de sev6rit6.a plus de douceur. Les mficontents, les
recalcitrants, qui attendent toujours la venue du mfidecin pour
formuler leurs pretentions d61irantes, s’en allaient calines et con¬
tents aprfes quelques paroles fermes autant que bienveillantes qui
Ieuravaient6t6 adrcss6es; lesagiles eux-memesse Irouvaient sou-
vent desarmfe; les monomaniaques orgueilleux qui 6taient dejJi
venus se briser centre cette volonte ferme n’osaient renouveler
leurs pretentions, ou du moins ne le faisaient que timidement.
Telle est la puissance d’une raison droiteet calme sur les in¬
telligences egarees. Le principe de son action ne pent qu’im-
parfaitement se d6crire dans les livres ; aussi peut-on dire avcc
justesse que I’essence du traitement moral reside dans la per-
380 DU TRAITEMENT DU CRfiTINISME.
sonnalile du m(§decin. Le c6I6bre Heinrotli le sentait bien lors-
qu’il exigeait du incdecin ali£niste Ips qualites reuiiies d’un me-
decin, d’un dducateur et d’un pretre. Ajoutons que si cette
triple qualite n’indiqne pas toujours, vu sadifficultd nidnie, une
formule indispensable a reraplir, elle ddmontre an moins la na-
tnre des tendances qui doivent doininer le vdrilable traiteinent
moral des alidnes.
C’dlail ici la place de vons parler * monsieur, de la statislique
concernant le nombre des alidnds et cretins de la Snisse. Mal-
heureiisement, les documents recueillis sous ce rapport par
M. le conseiller Schneider ne sont pas encore en ma possession,
dependant il est nn point de vne de ce savant que je iie veux pas
passer sous silence, en Ini en laissant toutefois la responsabilitd.
Comparant les diverses denudes qu’il avail sur cette matiere,
le savant autenr s’apercnt que les ddgdndrescences, organiques
surtout, constituant le erdtinisme, semblaient se trouver en
rapport avec la nature des diffdrents terrains sur lesqucls se
trouvaient placdes les localitds. Encore nne fois , i! m’est im¬
possible de disculer ce qne ce point de vue gdologiqne pent avoir
de fondd; je ne fais que citer I’opinion de cel auteur. C’est
ainsi que, parlageant son canton (Berne) en trois districts di-
Visds en trois formations diffdrentes: formation de molasse, for¬
mation jurassique et formation alpine , il trouva dans la pre¬
miere, sur 279,102 habitans, 1,033 erdtins ; 119, sur 73,147,
dans la seconde, et 154, sur 55,673 habitants, dans la troi-
sidme. Je ne donne cet aperfu de M. le conseiller Schneider
que comme une nouvelle preuve de I’ardeur avec laquelle les
savants de toutes les spdcialitds, mddecins, botauistes, gdolo-
gues, etc., ont dtudid la question dans ces derniers temps.
M. le major Amstein a aussi remarque que le erdtinisme rdgnait
enddmiquement dans les endroits dont le sol dtait formd, d’a-
prds le professeur Sluder, par des couches sebisteuses.
Au reste, nous aurons bientot, j’espere, un relevd exact des
erdtins de la Suisse, la commission helvdtique ayant dmis le
DU TRATTEMENT DU CRETINISME. 381
vteu que les nouvellcs etudes sue la mati6rc conimencassent par
une slatistique indiquant le npndn-e des inalades.
La raemc commission a eu le bon esprit d’etablir un certain
nombre de questions auxquelles pourront rfipondre facilement
les mSdecins des diverses localitSs. Les 616ments de ces recher-
ches stalisliques sent dict6s dans le mcme esprit que celui qui a
dirige la statistique de la Weslphalie faite par M. le docteur
Ruer, ct dont j’ai eu occasion de yous parler. Les differentes
recherches it faire se divisent en liuit series principals, renfer-
mant toutes un certain nombre de questions, dont je vous trans-
mets les plus importantes.
Premiere serie. Topographie. Hauteur relative des localitds
au-dessus du niveau de la mer. Logement des habitants. V6te
ments. Nourriture. Cultures principales. Temperature r6gnante.
Quality des eaux. Formation des terrains, etc.
Deuxieme serie. Nombre des habitants de la commune. Idem
des cretins de chaque sexe, leur age. Rapports de la commune
avec celles du voisinage. Manages. Se font-ils fr6quemment
dans les limites de la locality entre parents plus ou moins rap-
prochds, etc. ?
Troisihne serie. Maladies atteignant frfiquemmentles erdtins.
l°Combien sontaffectes de goitres; 2” d’autres engorgements;
3“ de paralysie par.tielle; h" de surdo-mutite ou d’une oreille
dure ; 5“ de difficultfi de parler; 6" d’epilepsie ; 7” de rachi-
tisme; 8°de scrofules; 9"de diverses maladies de la peau,etc,
Quatri'eme serie. Heredite. Gombien du pfere. Idem de la
mfire. Statistique hfireditaire concernanl les ascendants. Com-
bien de ces malades comptent-ils de erdtins parmi leurs frdres,
leurs soeurs, etc. ?
Cinquieme serie. K quel age le cretinisme s’est-il manifeste?
Quelle education physique et intellectuelle ont-ils recuejusqu’&
I’age de cinq ans dans le sein de leur famille?
Sixi'eme serie. Renferme a peu prds les memes questions pour
les cretins b partir de I'age de cinq ans, questions relatives li la
INVAL. MiD.-r-SYCii. T. VII. Mai IStO. 6. 26
382 DU TRAITEMENT DU CRETINISME.
nourriture, I’liygifene, la Mquentation des ^coles, des eglises.
Combien ont recu de mauvais traitements. 6tat moral des pa¬
rents, etc.
Septihne serie. Renferme les renseignements a prendre sur
les divers accidents arrives durant la grossesse (tels que chutes,
coups recus, frayeurs h la vue d’un cretin), sur les soins que
des parents plus intelligents auraient donnes dans le principe a
leurs enfants predisposes au crfitinisme; s’informer si ces soins
ont 6t6 suivis de succ^s, etc.
. Huitwme serie. Est-ce que le cretinisnie, de memoire des
anciens du pays, a toujours existe dans la commune ? Depuis
quand a-t-il (5t6 observd? A-t-il 6t6 import^ par des alliances
contractfies au dehors? Si le cretinisrae est sur son d6clln, a
quelle cause faut-il rattribuer? L’aisance est-elle plus grande?
l’6ducation mieux etendue ? A-t-on dessechfi les marais, defri-
cha les forets ? Les ecoles se sont-elles am61ior(5es ? Un plus
grand nombre d’enfants y cst-il admis ?
Tels sent, monsieur, les principaux desiderata fixes par la
commission; vous voyez qu’ils renferment une foule de recher-
ches a faire. Mais, comme j’ai d6ja eu I’lionneurde vous le faire
observer, une statistique de ce genre, faite avec un bon esprit
d’observation, eclairerait en meme tempsl’6tiologie d’autres af¬
fections et surtout de la folie; elle conduirait infailliblement a
des donmiesplus sures et plus pratiques pour ce qui regarde le
traitement prophylactique. Jlalgre la diversit6 des questions, je
remarque que la commission n’a pas assez insist^ sur les re-
cherches a faire concernantlamoralitedes habitants. C’est ainsi
que I’usage des boissons alcooliques s’est accru partout dans ces
derniers temps, et cela dans des proportions qui en ont double
et tripl6 meme la consomniation dans certaincs localites. J’au-
rais voulu voir quelques questions poRfies sur I’influence de
I’ivrognerie. Je suis parfaitement de I’avis de plusjeurs me-
decins du nord de I’Europe qui croient que le coit pratique
dans ces conditions a des rfisultats trSs funesles sur les gfindra-
DU TRAITEMENT DU URfiTJNISRE. 383
tions h venir. La masturbation est aussi un vice trbs r6pandu
dans certains pays et surtout dans les carapagnes; je ne vois
aucune question relative aces ordresde faits.
En quittant M. le docteur Coindet, ii Geneve, mon intention
etait de visiter I’etablissement d’ali6n6s dont iM. de Muron,
dans sa gdnerosite, a dotd sa ville natale de Neuchatel; mais la
saison , ddja avancee, m’appelait a Ems, et je dus me hater de
gagner les rives du Rhin,
Je revis M. le docteur Roller el rdtablissement d’lllenau. II
me serait difficile, apres I’excellente description que M. Falret
a faite de cet etablisseraeni, d’en dire quelque chose qui ne fut
bien deceit el bien connu : aussi le but de ma visile 6tait-il
moins de recueillir de nouveaux faits scientifiques que de jouir
de quelques instants de repos auprfes de ce savant et excellent
confrere. Je n’ai pas oublifi le hasard heureux auquel j’ai du,
monsieur, votre rencontre, dans ce pays. C’est apres vous avoir
quitte que, d’apres votre conseil, je visitai l’(5tablissement d’E-
berbach , hospice Irop important pour que je ne vous en enlre-
tienne pas avec detail dans ces lettres.
Eberbach est situe dans le duche de Nassau, sur la rive droite
du Rhin. Ce petit pays, si connu des voyageurs, est traverse
par plusieurs chaines de montagnes appartenant au systeme des
monts Taunus. La partie sud de ces montagnes est convene,
comme Vous savez, par les plus fameux vignobles d’Alleraagne.
Les vallees renferment des eaux niinfirales tr6s riches en prin-
cipes medicamentcux, et, parmi celles-ci, les eaux d’Ems, de
Schwalbach et de AViesbaden ont une reputation europeenne.
En gdneral, comme dans les pays montagneux, la temperature
offre de grandes variations, selon I’exposition des versants do
montagnes au nord ou au midi. Les habitants des vallees font
un usage ordinaire des eaux minfirales froides acidulees que Ton
rencontre pour ainsi dire ii chaque pas. J’ai remarquO genOra-
lement chez eux une constitution lymphatique Irfis prononcAe.
Ce pays, comme la plupart des petiles principaut6s d’Ailemagne,
38tl DU TRAITEMl'NT DU f.RlfTINISME
esl adraiiiislre avec beaucoup cl’intelligcnce; on pent se Tier
parfaitement aux renseignemeuts siatistiques, qui sont recueillis
avec une exaclitude reniarquable. Grace a I’obligcance deM. le
directeur de I’diablissement d’Eberbach, SI. Lindpaitncr, de
M. le docteur Basting, medecin aspirant, j’ai pn rfiunir sur le
nonibre des alienes, lenr traitement, rorganisation de la So-
ciet6 de patronage pour les alienes, des details interessants qui
feront le sujet de ina sixifime lettre.
Je termine celle-ci en reparant une omission grave que je
fis dans ma premifire en vous parlant dc la Belgique ; c’esl de
vous donner des dfitails sur qnelqnes dtablissemeuts particii-
liers qui, par leur bonne direction , echappeni aux reproches
que la commission de 1842 adresse assez g4n4raleinent aux
hospices d’ali(5nes de la Belgique, ainsi qu’ii quelques maisons
particulifires ou r^lement du traitement est subordonn6 a I’cs-
prit mercantile (1\
L’elablissemenl le plus important des environs de la capitale
du royaume de Belgique est celui que SI. le docteur Kalcker a
fond6 b Gccles pres Bruxelles. Depuis le rapport de la commis¬
sion de 1842 , cet ciablissement a 6te considerablement aug-
menle, etpeut contenir aujourd’hui facilement une soixantainc
de malades. Des pavilions nouyeaux bieii isoles, entour4s dc
jardins, sont en cc moment construits par SI. le docteur Kal¬
cker, et specialement destines a la classe riche. La raaison, bien
distribute , admirablement situee, est entourte de vastes jar-
dins, ou Ton cherche le plus possible h faire travailler les ma¬
tt) J’espere voir aussi, dans une prochaine excursion, t’ctablissemenl
pour les alienes ties deux sexes fonde a I.i6ge par MM. lesdocteurs Lom¬
bard , Tonibeur, Delavaehcrie el Delheid.
J’aurai aussi a vous parler do I’elablissernent fonde pres de Bruxcltcs
par M. le docteur Cronamclinck, que nous avons connu 4 Paris. A mon
premier passage (juiltet 1844), M. Crommctinck cii eiail a son debut
d'installalion, Depuis cc temps, il a considerablement augmente et
ameiiore son etabtissemcnl.
DU TKAlTliM^;^T DU CBCTIIXISME.
385
lades. M. Kalcker a eprouve, comme tous Ics medecins, la
difficult^ qu’il y a a faire travailler les gens de la classe riche.
La raalheurcuse oisivet(5 dans laquelle ils onl 6te eleves dans le
monde les poursuit, a plus forle raison, dans leur etal inaladif.
On ne peutgu^re leur creer d’aulres occupations que le jeu et
la promenade. Sous ce rapport, Uccles offro de grandes res-
sources, non seulement quant a I’inlerieur de I'etablissement;
inais les environs sont admirablenieut accidentes pour que de
quelque c6l6 qu’on dirige les alifines, ils trouvent de I’oinbrage
etde charraantcs promenades.
Le traitemeut de M. le docteur Kalcker m’a paru tres ration-
nel, en ce qu’il suivait surtout avec sagacile les indications que
lui prCsente le temperament des malades. Il ii’esi pas parti¬
san de la douche, qui lui a semblcplus nuisible encore dans uu
pays ofi Ton rencontre beaucoup de disposition aux congestions
c6r6brales et h la paralysie gen^rale. II ne I’emploie guere que
quand I’aliend refuse de manger. Les memos raisons font qu’il
ne se sert de la camisole de force que dans des cas toul-h-fait
sp6ciauxet en employantles plus grandes prficaulions. M. Kal¬
cker en remplacele plussouYentl’usage par une espfece de man-
chon en cuir qui laisse au inalade toute la liberte possible de
respirer, tout en lui otant celle de se nuire a lui-meiue ou aux
autres.
II esl une autre indication hygienique, en memc temps que
iherapeutique, que je crois devoir signaler, parce qu’elle m’a
sembl6 bien negligee dans les grands 6tablissemeiils; e’est celle
resultant d’un bon systfime de rhauffage. L’experiencc a d6-
montre a M. Kalcker que rien n’est si nuisible aux malades que
les transitions brusques de tempfirature, surtout dans un pays
dont I’atmosphfere est toujours chargfie de tant d’humiditd. II a
cru devoir remplacer le chauffage ordinaire par les cheraindes
ou les podles, dans les chambres a coucher des malades pauvres
surtout, par celui plus uniforme que Ton so procure au moyen
de calorifercs dont la chaleur est cnlrelenue par la vapour d’eau.
386
TRAITEMENT DU CRETINISME.
Ce moyen lui a serable tres hygifinique, surtout pour les
malades affectes cle lesions c(5rebralos et predisposes S la para-
iysie genfirale, pour les alienes agites qui se decouvrent ordi-
nairement la nuit, et par consequent sont soumis, ci toutes les
chances mauvaises causces par les refroidissements et les tran¬
spirations arretfies.
Au reste , M. le docteur Kalcker n’a qu’ft se loner jusqu’ci
present des resultats qu’il a obtenus. L’6tablissement est foiide
depuis 1836, et void , h dater de cette 6poque, le nombre des
malades admis, gneris et morls :
Rcciis. Gneris. Moris.
1836 . . 17 . . 8 . . 1
1837 . . 19 . . 10 . . 3
1838 . . 20 . . 10 . . 1
1839 . . 25 . . 7 . . 5
i8i0 . . 20 . . 9 . . 1
1841 . . 19 . . 8 . . 3
18112 . . 25 . . 12 . .
18113 . . 20 . . 10 . . 5
181ili . . 17 . . 8 . . 6
1845 . . 19 . . 10 . . 4
Totaux. . . 201 . . 92 . . 27
L’arrangement des fenetres est encore un des meilleurs que
j’ai vus. Elies out une forme gothlque et reunissent I’eiegance a
la solidite, car elles sont toutes en fer. Les malades peuvent
ouvrir le chassis sans danger; un balcon empeche que I’aliene
tie se jette par la fenfitre. Il y a dans toutes les chambres et les
corridors des ventilateurs qu’on ouvre et ferine a volontfi.
3’ai vu ici prendre pour les epilepliques, les paralyses, les
mSraes precautions que j’ai eu occasion de vous signaler en vous
decrivant les hospices d’ltalie. Ces malades couchent dans des
lits dont I’entree se relfeve et s’abaisse a volonte. II convient, dit
M. Kalcker, que le contour fait a jour soil bourrele. Quand,
malgre ces precautions, le malade cherche encore a cscalader
cet obstacle, on dispose au-dessus du bois de lit un filet fi-
DU TRAITEMENT DU CR£t1N1SM£. 387
loche avec de fortes cordes, ce qui rend sa sortie tout-k-fait
impossible.
M. Kalcker pr6f6re les lits en bois aiix lits en fer. J’ai eu oc¬
casion d’observer aussi dans quelques hospices, en Allemagne,
la preference donnee a ce dernier mode de couchage, les m6-
decins pr6tcndant, non sans raison je crois, que les lits en bois
conserveiu niieux la chaleur. On revient gcneralernent d’un
prejuge qui a et6 longtemps fatal an Iraitemcnt des ali6nes, et
qui consistait a croire que ces inalades pouvaient plus facileuient
endurer les interaperies des saisons que toute autre espece d’in-
dividus (1).
Je termine ici, monsieur, ce que j’ai a vous dire dans cette
letlre; je remets k la prochaine les details que je vous ai promis,
et vous prie d’en faire part aux lecteurs des AnnaleSj si vous
lesjugez digues de quelque interet.
MOREL.
(Ij Dans I’inleret de la conservation des bitiments, je ne crois pas
inutile de vous faire part d’une note qui m’est communiquee par M. le
docteur Kalcker. II cst parvenu a rerafidier aux inconvenients de I’humi-
dit6 par le moyen suivant. Lorsque les murs nouvellement bStis lont
bien secs, on a I’habitude dans ce pays de les revetir d’une couchc de
peinture; mais on est oblige de la renouveler souvent, a cause de I’aboti-
dance des pluies; cos pluies Dltrcnt a travers les iiiurs, et entretiennent
une grande humidite dans rintdrieur des habitations. M. Kalcker est
parvenu a rendre, pour ainsi dire, ses murs irnpcrmeables au moyen
de la preparation suivante. II faitbouillirjusqu’aebullition et complete
solution : gomme elastiquc, 120 gramm. dans 6 liv. d'huile de lin, avec
addition de litharge, 260 gramm. Pour favoriser la solution de la gomme
eiastique, il la coupe en petits morceaux et la fait bouillir prealablenaent
dans de l ean. Avant de revetir les murs avec la couche de peinture, on
les enduit premierement avec cette preparation.
388
QUliSTJONS
QUESTIONS
DE THERAPEITIQBE llEMALE,
Far le D' CH. LASXGVE.
LA THfiORIE DU TRAITEJIENT MORAL E8T-ELLE POSSIBLE?
C’est un fait rcconiiu par tous les aulcurs queccrlaincs reac¬
tions morales, les emolions vives, les donleurs ou les joics sou-
daines, les sensations imprevucs, ne sont pas sans influence sur
la marche de la folie. De lout temps, on a cite des exemples de
gu6risons dues evidemmenta de simples rdvolulions morales ;
d’autres malades, s’ils n’ont ete gueris, ontdu moins etesou-
ag6s, sausqueramelioration de leur sante physique ou I’em-
ploi d’aucun medicament put expliquer ces changements favo-
rables.
Des observations cntourees de toutcsles garanlics ne permet-
lent aucun doute ; mais, en acceptant ces rfenltats de I’expfi-
rience, il est difficile d’en profiler ct de provoquer artificielle-
ment les effets qu’avait produils ie hasard des circonsiances.
Dans la plupart des cas, la guerison est toute spontanee. Des
impressions inaltendues, des evenements qu’aucunc prevision
n’eut dte capable d’atieindre , out fait ce que la science n’aurait
ni tentdni meme soupcoune. Comment donner des regies a la
diversity des dispositions individuelles ? Comment choisir parmi
ces possibilites incalculables cellos qn’il conviendrait d’appli-
quer it chaque malade ? En supposant mdme qu’on reconnut
I’indication , comment se' procurer les moyens de la remplir?
Ces difficultes sont grandes et decourageantes; il manque, cn
elTet, ala lh6rapeutique medicalc les elements indispensables
dc toute iherapeutique: une matiereinddicale susceptible d’etre
formulee et dcst-maladics suflisamment ddiermiuees pour qu’on
389
UK TllEltAPKUJ'lQUK IIKNTALK.
]eur oppose des medicaincnts calculesa I’avance : aussi beaucoup
de niedecins reculent-ils devant cette impossibilile apparente.
llsse contcntent, en desespoir de cause, de presence aux ina-
lades la maniere de vivre qui d’ordinaire s’accorde le mieux
avec la sante de riiUelligence: une maison retiree , des distrac¬
tions douces, quclqucs voyages agreables , iiiie societe rare et
choisie, des livres d’uiie lecture facile; en un mot, toutes les
conditions d’existcnce on doit se coinplaire un homine calme et
sain d’esprit. Commele milieu ou raliene setrouvait prdeedem-
mentet au sein duquelil a contracte sa maladic n’eu a pas em-
pechd le developpement, il ne peut aider ii !a guerison; on or-
donne alors le deplacement, I’isolement avec des restrictions,
I’eloignement de toutes les causes de troubles.
Ces coDseils sont d’une prudence inattaquable; mais ils ont le
ddfaut grave de substituer I’hygiene a la medecine, la prophy-
laxie an trailement. 11 est trop tard, quand le inal est accompli,
pour se mettre sur ses gardes.
D’autre^, plus hardis, ont essaye d’imiter les guerisons na-
turelles. Convaincus que la plupart de ces guerisons reconuais-
seutpour cause une reaction violente, ils se sont appliques <i
contrarier par une brusque opposition, les tendances de leurs
malades, a les soumeltre, au besoin, a de continuelles vexa¬
tions , it des menaces, it des frayeurs, parfois mdine a de vives
souffrances. Ge systeme, appliqud dans toute sa rigueur, a
compte dessucc6s et des revers. Ses partisans les plus devours
s’en sont relach6s peu it peu, soit que I’experience leur eftt
montre quelles restrictions il convenait d’y mettre, soit qu’ii la
longue notre volonte se fatigue en fatiguant la volpnte des autres.
A ne considererque cos deux fxoles, le traitcraent moral p§-
cherait plutot par excesque par defaut de theories. Le plus haut
degrd des conceptions iheoriques consiste it reunir les merabres
epars, it remplacer les cas particuliers par des lois gtinerales. Or,
ici nous trouvons de prime abord une seule loi dominant ou
plutot annulant toutes les autres; attendro ou intimider.
390 QUESTIONS
Malheureuseraent, avec I’unite, une theorie, pour 6tre
bonne, rgclanie une autre condition , et cette condition, qu’on
appelle la reritfi, estpeut-6tre inoins compicteincnt satisfaite.
Qu’est-il rfeultfi de ccs extremes inconciliables ? une conse¬
quence facile ii prevoir. Les csprits, nioiiis disposes a se jetcr
dans les exagerations, n’ontadrais ni I’un ni I’auire, et, renfcr-
ines dans ce dilemnie, ils en sont sortis cn niant les deux termes.
ISi les revulsions violentes, ont-ils dit, ni la patience et I’expec-
tation ne sont applicables toujours et partout; ces deux tenta-
tives de theorie conduiraient leurs adeptes a de facheux egare-
meiUs: il faut done s"en garder et renoncer h tout systhme. Les
raisons, comine d’ordinaire, sont venues apres les convictions,
et, par un revirement etrange , quoique assez cornmun, les
liommes les plus systematiques ont 6le des premiers h s’inscrire
centre tdute diaboration tbfiorique du traitement moral.
Quand on s’attache h un systeme avec une sufTisanle ardeur,
au bout de peu de temps on s’identifie avec ses donnees au
point d’etre guid6 par elles et de n’en avoir plus conscience. On
pense alors comme on vit, sans se douter qu’on execute une
chose dfilicate et laborieuse. Rien ne semble plus naturel que
de reclame!- centre les systemes; e’est une de ces circonstaiices
oh, pour ne pas voir une paille dans I’oeil de son voisin, il faut
avoir une poutre dans le sien.
Voiia comment les esprits qui repugnent le plus ouvertement
aUx enonciations theoriques sont ordinairement les thfioriciens
les plus exclusifs et les moins faciles a convaincre. Quoi qu’on
fasse, on obeit toujours a des principes; mieux vaut le recon-
naitre et dlscuter ses raisons d’agir, que de se faire un ra6rite
d’avoir agi sans motifs.
Ce serait d’ailleurs une triste nOcessitfi si le mOdecin de fous
n’avait pour guide que le hasard de son imagination. Il est dif¬
ficile de compter sur I’inspiration quand on n’est libre de choi-
slr ni son moment ni son objet, et, quelle quo soit la puissance
d’uneintelligence, dequelqUes ressources qu’ellc dispose, elle
DE THEUAPEUTIQUE MENTALE. 391
n’est jamais & la hauteur de la tache qu’on voudrait imposer a
I’aMnisle.' L’esprit le plus perseverant et le plus actif a ses
heures de decouragement et de faiblesse; il faut alors qu’il s’ap-
puie sur un soutien plus ferme, capable de rdsister k I’indeci-
sion de nos facultfis.
Avec les adversaires des theories therapeutiques, la mede-
cihe lie serait qu’uii art etcesserait d’etre une science. C’est la
une de ces conclusions qu’ou serait force d’accepter si elles
dtaieht vraies, mais qu’on doit ecarter alors meme qu’elles sent
douteuses.
Qu’en rfisulterait-il, en effet? Le mfidecin, abandonnS au
libre jeu de ses instincts, serait forc6 de faire lui-mgine son
education mfidicale. Puisqu’il n’y a pas de regies 6tablies, puis-
que ces rkgles mSme sent dficlarfies introuvables, il n’existe au-
cuh moyen pour lui de s’instruire par I’experience des autres et
par la transmission deieurs idees. Une fois qu’il aura developp6
ses facultes, quand I’instrument sera devenu propre aux grandes
choses auxqutelles il le destine , il aura epuis6 sa vie dans cette
preparation sans fin, et ne laissera pas plus a ses successeurs
qu’il n’arecu de ses devanciers. Est-ce , en v6rite, un moyen
d’assurerles progrSs de la m6declne que de renoncer vplontai-
rementaux traditions, pour recommencer chaque fois un travail
qu’on n’achevera jamais?
Admettez que le medecin soit doufi d’assez de genie pour im¬
proviser cette lente education ou iL pent k peine exploiter ses
propres experiences; ce ne sera pas encore uiie suffisante con¬
cession.
Le plus dangereux de tons les obstacles, c’est, et tout le
monde en convient, un traitement commence sur des indica¬
tions mal comprises. Il en est de I’alienation comme des autres
maladies: raieux vaut arriver tard pr6s d’un malade laisse aux
seules ressources de la nature que d’avoir k reparerdes eireurs.
Dans le traitement moral, le succks depend surtout de la direc¬
tion des premiers efforts; une fausse route prise au debut perd
392 QUESriONS
ou coHipi’onict giMvement I’avcnii’ de la gudrison en conipro-
metlant le medeciii. Comment alors ne pas s’entourer de toiites
les prdcaiilions et gardcr taiU de confiance dans la suretd de son
jugemcnt, quand les fautcs sont a peine rdparables? On ne doit,
jc Ic rdpetc, ddsespdrer d’une thdorie de la ihdrapeutique men-
tale qu’apres I’avoir lentde par tons les moyens; la rdcuser
sysldmatiquement est le fait d’un scepticisme qui conduirait
bicntot a I’inactioii.
Deux fins de non-recevoir out dtd surtout opposcesa la thdo-
ric: I’une est prise de la maladie, I’autre du mddecin. Une
troisieme objection , plus difficile a discuter, mais inoins sou-
vent reproduile, serait empruntee a la mddication, ou plutot
aux mddicamenls dont dispose le traitcment moral.
J’indiquerai les points principaux de cliacun de ces ordres
d’arguraents, autantpour exposer claircmeut les probleinesque
dans f espoir de les resoudre.
Les formes de la folie sont, dit-on , trop inddcises pour que
des cas exactement analogues se reproduisent dans la pratique et
permcttent d’utiles prdvisions.
Si on exige des maladies mentales une idcntitd que lesautres
affections ne prdsentent pas au sein des plus franclies6pid6mies,
il est Evident qu’on ne la trouvera pas. II suffit que la somnie
des resseinblances I’emportc sur cclle des diversites pour qu’on
puisse composer des genres ou des especcs auxquelles s’appli-
queront les mcmes moyens avec des chances de succes. C’est
une classification thfirapeutique qu’il s’agit d’iiistiluer: la me-
thode severe des naturalistes n’a pas ici son emploi.
Or, la vari(5t6 des formes de la folie porte essentiellement sur
deux points: ou les objets de I’alienation ou les sujcts ali6nds
sont trop variables pour etre soumis a un systeme et pour
que le traitemenl puisse etre dirig6 suivant des indications g&
morales.
II est miccssaire, afm d’apprecier la valeur de cct argument,
d’dlablir quclques distinctions. La folie, quant a sun ubjet, est
DE THERAPEUTIQUE JJENTAEE. 393
d6finie ou iiid(5fiiiie: ou le nialade a concentrd son ddlire sur
certaiiies idees qui reviennenl sans cesse ct persistent obstinc-
mentdans son intelligence, ou son alienation consiste plutot
dans des tendances qui sc font jour en toute occasion, quel que
soil, d’ailleurs , lefait qui les rdveille. Lc fou qui se pretend roi
d’Espagne ou gouverneur de telle province determinee appar-
tient cl la premifere catdgorie; celui qui repete tons les mots ci
plusieurs reprises serait un cxemple de la seconde.
Lorsque I’alienation est dcfinie, si nouibreuses que soient
les varidles objectives, on n’aurait droit de rien conclure
centre les analogies llierapeuliques. Nous somraes sans action
sur les 6tres iuiaginaires que se cree un esprit en ddlire ; ce
n’est pas de ce cotd qu’il est civantageux d’attaquer la maladlc.
Vous aurez beau reprdsenter a unc folle qui pleure ses enfants
assassinds sous ses yeux les enfants inemes dont elle dfiplore la
perte; I’expdrience de tous les jours apprend combien e’est
une demonstration inutile. Les gens du monde et les visiteurs
d’hopiiaux qui parlent de la folie ont repandu a ce sujet de fa-
cheux prdjuges. On rUconte avec plaisir, parce qu’elles sont in-
genieuses, des histoires sans noinbre ou rimagination des ma-
lades est spirituelleraent abusde, Tantot e’est uue monlre qu’un
fou pretend avoir avalde et qu’on lui represente parmi ses defe¬
cations , tantot e’est un insecle qu’on arraclie de son cerveau
od il le croyait loge. De I’avis de tousles medecins, ces gudri-
sons sont plus lilteraires que scientifiques, et nous n’avons pas a
en tenir grand compte.
Reslent done les cas moins nombreux ou le trouble intellec-
luel est accuse par des revelations d’un autre genre. A moins
que les premieres manifestations ne soient dejii celles de la dc-
mence qui s’essaie, leur classement n’offre pas de grandes clif-
ficultes. On pourrait se convaincre, on consultant les auteurs,
et do la frequence des formes analogues et surtout de I’analogie
des traitements qui, sans parti pris de systSme, leur ont etc op¬
poses; inaisje renvoic it plus lard ces preuves experimentales.
394 QUESTIONS
Elaiit une fois admis qiie les objets de I’alMnation, que les
conceptions d61irantes ne sont pas le veritable point dc d6part,
ni leur mobilite ni leurs vari6tes capricieuses ne contredisent
la possibilite d’une thfiorie. La question cependant, pour n’etre
plus sur ce terrain, n’en demeure pas moins tout entiere,
peut-6lre nieme devient-elle plus difficile a r&oudre. Les indi-
vidus alien6s n’offrent-ils pas tant de differences personnelles
tlans le jeu des facult6s en action, qu’on tenterail inutilement
desclassifications methodiques? Or, sansconformitede maladies,
il n’existe pas de conformite de medicaments.
Dedeux clioses I’une : le fou conserve h quelque degrfi son
caract6re,ouralienalion a produit une revolution telle, qu’il est
devenu un etre nouveau. Dans la premiere hypothese, il s’agira
simplement de reclierclicr jusqu’ii que} point les temperaments
moraux sont susceptibles d’etre groupes; ce .sera de la peda¬
gogic appliqiiee aux liommcs faits. Dans I’autre cas, les disposi¬
tions qui existaient durant la sante sont remplacees par des in¬
clinations nouyellcs; la philosophic perd ses droits du jour ou la
pathologie peut revendiquer les siens.
Evidemment les habitudes de la sante morale ne peuvent se
continuer sans etre alterees plus ou moins pendant la duree de
la maladie. S’il en etait autrement, le fou ne differerait plus de
rhomme raisonnable.
Parmi les modifications qui donnent naissance aux troubles
de I’intelligence ou qui en proviennent secondairement, les unes
sont generalcs, les autres particulieres.
Du jour oil la folie prepare son invasion, alors meme qu’elle
se declare par des prodromes plutot que par des faits , I’individu
qu’elle menace ajoute a son caraetbre un caractere empruntb.
]1 est place, au point de vue psychologique, dans des condi¬
tions analogues h celles ou se trouvent tons les malades au debut
des autres affections. Quoiqu’ils gardent leur temperament pri-
mitif, et que la marche des accidents reste subordonneo k leur
constitution, les phenombnes morbides out pris, le dessus, un
395
DE THfiRAPEUTIQUE MENTALE.
6l6ment nouveaij dont il faul faire la part s’est introduit dans
Torganisme, Ainsi, dans I’alienaiion, sans tenir compte des
formes difKrentes, apparaissentdfes le priiicipe dessymptomes
cominuns, rdsultat de I’alt^ralion raaladive, et qui sont an
mouveinent des idces ce que la fievre est k la circulationi II
suffit d’etre fou pour que ces symptomes se montrent, coinmeil
suffit d’etre malade pour que le pouls s’acc61ere.
Get etat g6n(5ral est caracterise d’abord par unc tendance :
I’esprit d’isolement. En entrant dans un asile, c’est le premier
fait qui frappe les visileurs; ils voient Ik ce qu’ils ne verraient
nulle part ailleurs, une association sans unite oil chacun vit
pour soi. Les repas sont pris en commun , tous iravaillent en¬
semble , et cependant personne n’a I’air de connaitre son voisin.
Lofsque les raalades de la ferine de Sainte-Anne, et beaucoup
sont convalescents, se rassemblent aux barrieres de Paris pour
se rendre k leur tache, le peuple les considere avec 6tonue-
ment. Comparez, en effet, des groupes d’ouvriers k ces tristes
reunions, voyez dans les ateliers les prisouniers auxquels on
impose le silence, cela ne ressemble en rien aux reunions d’a-
lieues.
II est filrange, et tout le monde en fait la remaj-que, que les
fous, tout en protestaut centre leur reclusion, ne conspirent pas
pours’(5chapperi meme en pleine rampagne. Cen’est pas par sou-
mission, puisque individuellement ils escaladent les murailles,
cherchent k franchir les jtortes par la ruse, et sollicitent leur
sortie, avec des prieres iustantes. C’est qu’ils sont 6lrangers k
leurs compagnons et incapables de s’entendre.
Que celte tendance figoiste s’arrcte k I’indifffirence ou monte
jusqu’k la haine, le seul fait de substituer le desir de I’lsolement,
k I’amour de la societe est un changement dqnt I’inlluence est
grande surlasSrie des affections et des idees. Les dfitentipns
cellulaires out 6t6 proposees conime le plus puissant moyen
d’agir Sur I’esprit des coupables , et rexp6rience a conQrmfi ces.
396 niiKSTiONS
provisions. N’est-ce pas dOja one rOvolution profonde de tons
nos sentiments que de convertir en un besoin ce qui, pour les
aulres homines, est la peine la plus dure ?
En contradiction avec ce premier symptome, I’alienation en-
traine a sa suite une reniarquable propension a communiquer
ses impressions inlimes. II n’est pas tin individu raisonnable qui
se soumit h Ocrire ces longues pages ou les malades racontent
avec mille details les nioindres Ovenements de leur folie. Sauf
les melancoliqucs parvenus au dernier degre, il est plus diffi¬
cile d’imposer le silence que d’obtenir des renseignements. De-
vant les Otrangers, dans la solitude, le jour comrne la nuit, les
fous parlent beaucoup par des mots ou par des gestes; eth dO-
faut d’assistants, ils deviennent a eux-m6mes des auditeurs in-
fatigables. La melancolie profonde echappe a peine h cet entrai-
nement; en se privant de la parole, la plupart se rOservent le •
geste; jamais lour accablement n’est plus sombre, leur physio-
nomie n’est plus abattue, que quand ils se savent observes.
Voilii done, pour citer ces seuls exemples, deux dispositions
qui, isolOment, derangeraient les combinai.sons habituelles de
nos facultOs, qui rOunies y portent une double perturbation.
Elies sont communes a tons les malades et doivent entrer dans
toutes les provisions.
De ce c6t0 du moins la thOorie du traitement ne rencontre
aucune difficultO sOrieuse : les mOmes inclinations requierent
I’einploi des memes moyens, el la pratique de tons les mOdecins
s’accordepour le dOmontrer. Les Otablissements publics sont Ota-
blis dans celte croyance qu’il existe des conditions Ogalement
favorables aux malades qu’on y amenc, quelle que soil la di-
versitO de leur alienation. Par la on reconnait lacitement, ce
que je tiens it Otablir, I’existence de prOdispositions communes
^ tons les fous et la possibiliiO de les modifier indOpendamment
des varielOs individuelles. S'il en est ainsi, la iherapeutique men-
tale trouve une somme d’analogics suffi,santes pour qu’elle ait
DE THfinAPEUTIQUE MEMTALE. 397
le di'oit de poser des rfigles, et de formuler au moins les prfi-
ceples de cette espece de traitenient que j’appellerai le traite-
menl administratif.
La cure iiidivlduelle, cu7'a singulwds, estla plus iniportante
et la plus difficile eu menie temps a r6duire a d’es lois positives.
Je le repete, et il n’est peut-fitre pas inutile d’y insister, il ne
s’agitpas d’etablir des classifications absolucs, inaisde chercher
des indications. Dans un classement naturel on doit se prdoc-
cuper de tons les caracteres , les subordonner les uns aux autres
sans rien omettre. La folie ou les bizarres conceptions abon-
dent ne s’accominode gubre d’une telle rigueur. Lorsque le
but cst seuleraent de rassembler les formes qui se prSlent aux
ni6mes mddications, les exigences et par suite les difficultfissonl
moindres. Nous disposons d’un petit nombre de remedes mo-
raux, et comme les maladies sent distributes d’apres cette seule
mesure, le nombre des classes est en rapport avec celui des mt-
dicaments. De plus, certains phenomtnes secondaires sont inu¬
tiles it considtrer; ce serait introduire dans la mtdecine des
alitnts une facheuse tendance que d’essayer ce qu’pn nomme
ailleurs les traitement des symptomes. L’individu ne pent gtre
decompost, il forme un tout inseparable, et si nombreuses que
soient les expressions de sa folie , elles doivent ttre seuleraent
des indices pour remonter a leur point de dtpart. Il en rtsulte
que les moindres fails ont une valeur, mais seuleraent une va-
leur relative, et qu’ils liennent leur importance de la disposi¬
tion plus gtuerale qu’ils nous rtvelent.
Suivant cette maniere de voir, le mtdecin qui cherche h
gutrir ne s’oublie pas dans les epiphenomenes et ne perd pasde
vue, au milieu des incidents, le but de ses recherches. On rt-
siste difficileraent a I’attrait que prtsentent les observations prt-
tendues exactes, oft tout est consignt sans inductions, sans
mtthode rtfltchie, comme I’a donne le hasard des interrogations
ou des Cvtnements. Cette ponctualite stduisante dtgage I’esprit
de, ses plus peuibles efforts; on se coutente de voir en s’tvitant
• ANXAI.. MriD.-PSVClI. T. Vll. Mni ISIS. fi. 3(1
398 QUESTIONS
Id pciile dd regarder. Plus tard, quand des observations airisi
prises sent rassemblees, la succession des symptomes, ia mul¬
titude des actes incoherents saisil et n’instruit pas; on marche
dans un labyrinthe Sans rien pour vous guider. Quoi de plus
naturel, aprfes avoir parcouru tant de faits, assist^ h tant de
propos, que de ddsesperer d’une coordination systematique I
Autant les observations destinies seulemcilt ii fournir les mate-
riaux sont frdquentes, autant celles qui devraient servir a as-
seoir un traitement sont rares dans la science. Ce n’est qu’en
groupant les symptomes en rapport avec les medications, en
comparant les insuccfis et les rfiussitcs qu’on arrivera a des don-
n6cs prficises, ou qu’on aura le droit de les proclamer impos¬
sibles. A defanl de documents ainsi composes, on estr6duitii
chercheren dehors de I’experience les elements de la discussion.
An point de vue du traitement, non seulcment I’atiene est
une unite, ses idees, ses sentiments, precedent d’un commun
accord; inais la maladie tient b la sante par des liens qu’on ne
pent rompre. S’il est guerissable, il redeviendra ce qu’il etait
avant I’invasion du mal, et passera une seconde fois, mais en
sens Inverse, par le chemin qui I’a conduit h la deraisOn.
Or, quel est le role du medecin ? Lui est-il permis d’enlever
le mal, comme le fait I’instrument du chirurgien? S’il en est
airisi, les indications therapeutiques correspondent aux varietCs
palhologiques , et je comprends les obstacles qui s’eievent; mais
dans le domaine des idfies, on n’extirpe pas it son gr6 celles
qui corapromettent I’intelligence. Le malade a une ressource
centre laquelle nous sommeS impuissants, il rentre pour ainsi
dire soil malet nous laisse sans aucune prise. Dul-il ne pas re-
coui'ir a ce moyeri extreme , le dedire renait h mesure qu’on le
reduit; 'ce n’est pas une production Ctrangere oft se sont accu-
mulCs les principes nuisibles, e’est un effet dont la force sub-
siste. Voulez-vous dCraciner la force elle*meme? vous ne serez
pas plus heureux. L’intelligence ne salt pas se cr6er une facultri
nouvelle qui naisse bu disparaisse sans que les autres soient en
DE THltUAPEDTIQUE MENTALE. S9^
souffrance. L’ali6nation n’est pas uii voile jel<5 sur I’entende-
merit, elle est n6e de rentendenient Iui-m6me. En considdrant ies
conceptions folles corarae des produits accidenlels, on complique
singuliferement une ladie deja si complexe. Quels procedfis
choisir parmi ceux qui se pr6sentent en foule h I’esprit? Il faut
qu’a I’aide de sa propre intelligence le mfidecin d6tache ces
etranges produits d6veloppes an milieu d’une intelligence 6tran-
gfife, qu’il r6agisse seul centre des facultds qui ne sent pas les
siennes et prenne en lui-mfime son unique point d’appui.
ileureusemeiit que sa mission n’exige pas un tel effort. It
trouve dans le malade le principe de la gu6rison. Si troubldes
que soient les fonctions psychologiques, elles ne le sont jamais
assez pour que, sous les desordres apparents, il ne reste pas
quelques traces de I’dtat normal. La mesure des probabilit&fa-
vorables est dans la coraparaison des filaments morbides avec les
dMments non encore alt6r6s; I’intervention du medecin n’a
qu’un but, e’est de diiveloppcr ces germes h demi etoufffs, de
leur rendre la force qu’ils ont perdue, et d’assurer ainsi la gue-
rison. Le principal objet de sou 6tude n’est done pas la mani¬
festation de la folie, mais celle de la raison; il constate les moin-
dres troubles de la sensibility, les plus petits egarements de
rimaginatiOn par rapport ii I’intelligence normale dont il se re¬
presente le type. Pour lui Talifination n’est pas ce qu’il cherche
cl atteindre; il laisse de c6te le malade et s’adresse ii I’homme
De cette facon la diversity de la folie n’est qu’uit obstacle se-
condaire. S’il nous ytait donny d’appryder, indypendamnlent de
I’espece du dysordre, la quantity de son influence , la meillcure
classification thyrapeutique serait celle qui rangerait les aliynes
d’aprfes la somtne de raison persistante. On aurait ainsi des
degrys de raison au lieu d’avoir des clegrys de delire; rien ne
serait changy ii la marche du traitemeut, puisqu’il s’appuierait
toujours sur les facultys saines, les seules sur lesquelles il doive
s‘ytayer.
'<00 QUEST tONS
Je sais cjuecctte table de progression est impossible li dresser;
nous n’avons pas d’etalon sur leqiiel se mesure I’intelligence ou
la sensibiliKi; lesuns on ont plus, les autres moins; nousn’en
savons que ce qu’ils veulent en dficouvrir. A defaut d’une notion
claire, nous cslimons alors vagueinent les faculies resides in-
lactes par cellos qui sont en souffrance. Tonies les divisions, tons
les groupes dlablis n’ont pas d’autre objcl. Le mddecin a besoin
des enseignements que lui fournit la nature pariiculidre du de¬
lire; inais faille de s’dlcver au-dessus des simples observations
paihologiqucs, il se condamne h conslaler et n’apprend pas h
gudrir. Les observateurs scrupuleux,- s’ils ne sont qu’observa-
teurs, reciieillent pour les autres des matdriaux improductifs et
n’avancenl en rien la science du trailement.
La conclusion de tout ceci est quo les mddications morales
doivenl etre institudes suivant les penchants antdrieurs et les
inclinationsprdsentes du malade; que la connaissance des formes
particulidres du ddlire serl uniquement h faire concevoir I’dlat
ou sont rdduiles les dispositions qui exist'aient durant la santd.
Hen rdsulte que la thdorie tbdrapeutique repose sur I’apprdcia-
lion des caracleres plulot que sur les diversitds des conceptions
ddliranies. Les arguments cmpruntdsa ce dernier ordre de con-
siddratiohs ne sauraient infirmcr la possibilite d’une thdorie. 11
est possible d’imposer des regies au traitement; ces prdeeptes
sont cominuns au mddecin et ii I’dducateur; la plus grande diffd-
rence qui les separc tient au mode d’observation, mais ne porte
ni sur les proeddds ni sur les divisions thdoriques.
En posant un scmblable principe, il est cependant ndeessaire
de le reslreindre dans sesjustes limites. G’est une erreur, je le
crois, de rdduire I’etude de la folie a I’examen des bizarres in¬
ventions de I’alidnd; ce serait une erreur dgalement de se Jeter
dans I’autre exlrdmitd, et de ne voir dans le fou qu’un degrd
de rhorame raisonnable. Gelui qui parcourt la sdrie des inter-
mddiaires par lesquels la droite raison passe au ddlire serait
volontiers entraind h cette confusion. Le philosophe doit s’en
»E J HfiKAPEU riQUE MENTALE. 401
preserver; le medecin n’a que faire de se lenir sur ses gardes.
Le fait saillant pourlui, celui qu'il aperfoit au premier abord,
c’est I’alteration des ideesou des sentiments. Quoi qu’il arrive,
il ne pent I’oublicr; sa seule presence dans un asile le lui rap-
pellerait au besoin. II est done sollicite naturellement ii donner
toute son attention aux phciiomfencs pathologiques, et peut-etre
h ndgliger le resle. II 6tablit ainsi un diagnostic savant; mais il
n’est pas conduit au diagnostic iherapeulique, le seul qui, pour
nous, soit en cause. Dans la mfidecine des alienes, comme
dans toute autre, se preoccuper exclusivenient du dfisordre,
e’est marcher droit vers le decouragement et rinaclion, 11 n’y a
de medecins aclifs que ceux qui ont foi dans les ressources incr-
veilleuses de la nature, et esperent de la saute plus qu’ils ne
desesperent de la maladie.
Le second ordred’objeclions quo nous avons a examiner n’est
plus fond6 sur la mobility msaisissable des formes de I’aliena-
tion, sur rimpuissance ou nous somincs de faire rentrer toutes
les vari(5l6s dans des classes d6fmies. Dut-ou admettre la po.ssi-
bilitd d’une classification thfirapeutique, et reunir ainsi des in¬
dications gencrales, les m'C-mes difficultes se reprCscnteront
quand il s’agii'a d’appliqucr la raddicalion. Vous poiivez con-
seiller le choix et I'emploi des moyens; mais tons les m6decins
seront-ils propres a s’en servir'? La diversild de leurs carac-
teres se pr6tera-t-elle h runiforraitedes indications? C’csttou-
jours, comme ou le voit, le meme argument : seuleinenl, au
lieu de s’appliquer aux inalades, il s’applique aux medecins.
Chaque homme nalt avec des qualites d’esprit qui lui sent
personnelles. Les uns seraient incapablcs de mener ii fin les
perturbations od se plaisent les autres; il en est aux mains des-
quels la douceur meme est une arme puissante, tandis que des
natures plus ardentes essaient en vain d’y recoiirir. On doit
done faire la part des individus et ne pas spdculer sur les hommes
comme siir des formules algdbi iques; mais est-ce une raison
pour tout abandonner au caprice el aux vagues inspirations? En
402 QUESTIONS
s’attachaiit h de telles objections, on atlaque h la fois la ihfiorie
et la pratique du Iraitement moral. Le jour ou il sera dfmontre
que le ra6decin n’a d’apiitudes que pour donner aux alienes des
imp.ulsions toujours conformes a son propre caractere, la cause
de la therapeutique morale sera perdue.
Comment croire, en elTet, a I’inlluence des moyens moraux
sur des esprits obstines, quand on n’accorde pas plus de pou-
Yoira la volonle d’un homme raisonnable? Le medecin qui s’en-
gage i dominer les penchants des autres sera le spectateurim-
puissant de ses passions ; jl exigera du fou un effort dont il se
reconnait incapable.
Si les dispositions innees de chaque caractfire sont lellement
irresistibles, la condition des malades confies it nos soiris de-
vient assez malheureiise. Le hasard seul conduira celui que
gudriraient les medications violentes vers le medecin d’une na¬
ture 4nergique et passionnee, et dirigcra celui sur lequel la
bienveillance aurait plus de prise vers un autre mfidecin d’un
caracttre plus facile. Admet-on la verite d’un seul des deux
systemes qui se partagent la science: il fautalors exiger du me¬
decin de singuliferes dpreuves ou plaindre le sort des alien6s
commis aux mains de ses adversaires.
Il n’est ni vrai ni possible que de si 6troites limites soient
posties a Taction raedicale; et quand nieme cette regrettable
impuissance serait prouvee, elle nous imposerait Tobligation
plus pressante de chercher des lois gSmirales; ce serait le seul
moyen d’aider le medecin it mieux faire. Quand les hommes
sont inhabiles h se diriger avec les seules lumifires de leur con¬
science, on leur impose un code ou les circonstances sont pr6-
vues; on substitue la loi dcrite aux indecisions des sentiments.
Plus on insiste sur les diCficulles qui resullent des dispositions
individuelles de Talieniste, plus on confirme Turgence de cette
thdorie.
Les prdceptes no donnent ni Tesprit ni le genie, mais ils pr6-
servent des errcurs; ils font profiter le present (Jos enseigne-
DE THfiRAPEUTXQUE MENTALE. 4,03
uients du pass6; en moderant les tendances exclusives, ils n’pnt
jamais la force d’entraver la spontaneite. Le formulaire le plus
metliodique laisse au rafidecin sa libertfi tout entiere; on est
avec lui habile ou impi'6voyant: seulement, I’imprSvoyance a
moins d’excuses et moins d’occasions.
Un motif a surtout contribu6 a exag6rer les diflicultds qui
proviennent de cette source. Gomme touS ceux qui veulent
exalter un systdme, les partisans des libres allures du traite-
nient ont fait dire a leurs adversaires plus qu’ils ne disaient
rdcllement. La prdtention de doser les medicaments moraux
ii’esl venue it la pensec de personne: on indique des medications
et non des remedes. L’alienation n’a rien sous ce rapport qu’on
ne rctrouve dans la medecine; ses prdvisions sont du meme
ordre et ne comprennent pas les mille dventualites dont le me-
deein est le seuljuge.
La troisidme objection est celle-ci : I’ensemble des moyens
qui constituent la matidre mddicale du traitemeut moral n’est
pas susceptible d’un classement methodique. Les medicaments
n’ont pas de propridtes absolues, et comme tout est relatif aux
circonstances, tout doit etre remis it la volontd du mddecin.
La seule manidre de vdrifier cette proposition est, ce me
semble, de parcourir Tune aprds I’autre les mddications mo¬
rales , de ddfinir leurs limites, leur mode d’action, de, faire, en
■un mot, sur la thdrapeutique mentale un travail que, de tout
temps , on a jugd indispensable h la thdrapeutique ordinaire.
Je ne me dissimule pas les diflicultds d’un essai de ce genre;
elles sont de nature a faire reculer de plus habiles; si je I’en-
treprends dans une sdrie d’articles auxquels celui-ci servira
d’introduction , c’est en parfaite connaissance de cause.
Avant d’en aborder aucun autre, j’ai commence par ce pro-
bldme; La thdorie du traitement moral est-elle possible ? Le
reste ddpendait de sa solution. Si le mddecin d’alidnds est libre
comme le poete et I’artiste, qu’on lui accorde les droits du
quidlibet audendi^ sinon qu’il cherchc a constituer sa science,
h^lx QUESTIONS DE THEKAPEUTIQUE MENTALE.
et qu’a defaut de mieux, il se propose au moins un questionnaire
oft los r6ponses manqueronl sous les demandes. .
Je n’ai pas, je ne saurais avoir d’autre pretention que celle
de noter ainsi les questions a rfisoudre, et de tracer le cadre
qu’il conviendrait de reinplir.
Ce premier apercu peutfairepressentir la m6thode a laquelle
la suite des recherches sera soumise. Les plus graves empeche-
menls qu’on ail signal^s viennent de la inultiplicitd des formes
du| delire; eii renversaiit la marche ordinairement adoptee,
les choses deviennent plus simples et peul-Clre plus pratiques.
Au lieu d’exposer le iraiteraent applicable a cliaquc cas parli-
culier ou a cliaque especc dc folie, il vaut mieux prendre pout-
base de classification le petit nombre de moyens dont nous avons
I’emploi. Les divisions sont aiusi moins nombreuses, et sont
conformes d’ailleurs aux enseignements de I’exp^rience medi-
cale. Nous aurons done a examiner I’isolement, les violences,
les distractions, etc.; en un mol, les vertus et les contre-indi-
cations des remedes moraux suivant une methode analogue a
celle qu’ont adoptee les livres de therapeulique.
fiTUDES
SUH LES
MALADIES mCIDE^TES DES ALIE]\ES,
Par M. Ic doctcur TIIORE ,
( S' AIITICI.E ) ()).
MAXiADIES DE E’ESrCEPHAIiE.
Aj)oplexie nerveuse (2).
Personne n’ignore et personne ne conteste ,les imporlants
services que I’anatomie pathologique a rendiis a I'liistoire ties
maladies du cerveau et le degr6 de precision qu’elle a donne ii
cetle parlie tie la science. Gependaiit, elle n’a point encore dit
son premier mot sur certaines affections qui ont deCe jusqu’ii
ce jour le scalpel tie I’anatomiste, et an nombre desquelles se
trouve celle dout je me propose de m’occuper ici.
Je me garderai bien de soulever une discussion , an moins
inutile, sur ce qu’on a appel6 une malatlie essentielle, «'ne ma-
teria, etc. S’il cst pen conforme a la raison d’admettre un effel
sans canse, on est cepeiidant aussi autorise it resler dans le
doute jusqu’ii ce que cello cause ait 6tc trouv6e. Confessor dans
ce cas riusufiisance de I’anatomie pathologique, ce n’est point
lul faire un proces et lui opposer une barriere qu’elle ne devra
point franchir plus tard, raais lout simplenient intliquer une
lacune que des travaux ullerieurs pourront peut-elre combler.
Cet aveu , ce nous semble , n’a rien d’bumiliant et n’a d’autrc
(1) Voir lc.s numiros de Janvier, dc Mai, de Juillct et de Scptembrc
1844, de Janvier el de Mai 1845 , et dc mars 184G.
(2) Apoplexie simple (Abercrombie), nOvrose al)oplectirorme^Moulin),
apoplexie sans lesion appreciable dc I’encephale (L6lul, LittrO).
406
flTUDES
but que d’imposer quelque rfeerve aux mfideciiis trop prfivenus
ea faveur de la Constance des lesions materielles dans les affec¬
tions nerveuses.
Avant d’aborder cette question, il convient d’en bien pre-
jciser les terines, et de savoir iau juste ce qu’on doit decrire Sous
le nom d’apoplexie neryeuse.
On ne trouve point parmi les auteurs un accord unaniine:
ainsi certains medecins ont donne ce nom & I’apbplexie dans
laquelle on trouvait un epancheitient sanguin ou sbreux dans
I’encbpliale, lorsqu’ils supposent qu’ellc a ble le rbsultat d’un
etat nerveux. Gette opinion est developpce dans un ecrit de
Zulianus, cit6 par M. Gendrin, qui parlc do cette apoplexie,
quuB ex spasmo exoritur et ex vi quadam morhosu , sin minus
in nervos unice, in eos saltern primario swuiente.
Pour la plupart des mbdecins, I’apoplexie nerveuse est celle
qui ne laisse aprfes la mort aucune trace de lesion pathologi-
que; velut si , cim animd , causa quoque morbi fugisset , a
dit Quarin.
Ainsi Hildenbrand a observe dans le typhus, coranie la cause
de mort la plus frdquente , I’apoplexie due seulement h un re-
ISchefflent subit du systbme nerveux.
M. Moulin en parle comrae d’une affection caracterisbe par
lesmemes symptOmes que I’apoplexie sanguine, moins la para-
lysie qui n’existe jamais dans la vraie n6vrose apoplectiforme,
et ce signe negatif est, suivant lui, le plus caracteristique.
Void comment Abercrombie s’exprime sur ce sujet (p. 299,
Des maladies de I’encephale) : « Lorsqu’une personne qui
jouissait d’une parfaite sante tombe subitement privbe de sen-
timetit et de mouvement, et perit aprbs 6tre reside un certain
teihps dans I’dtat d’apoplexie; si, h la dissection du cadavre,
on ne pent ddcouvrir dans le cerveau aucune altdraiion de la
structure naturelle propre a rendre raison des accidents, la mort
^ etd le resultat d’un dffit morb|de que je propose d’appeler
apoplexie simple.»
SUU LES MALADIES INCIDEMTES DES ALtliNfiS. 407
M. Thoujas Mayo [Londcm medical Gaz.), se placant entre
ces deux opinions, adinet, dans la plupart des cas d’apoplexie,
deux periodps. La premiere, dans laquelle I’affection cerebrale
esl purenient dynamique, est caracterisee seulement par certains
troubles .dans les fonctions intellectuelles et sensoriales, tels que
les vertiges, la cephalalgie, les tinlemcnts d’oreilles, la per¬
ception d’une luraiere vive, et quelquefois la lipothymie. Tout
cela n’est du qu’h une sirapje perturbation de I’actiou nerveuse
du cerveau. Mais les choses peuvent bien n’en point rester lit,
et une veritable hemorrhagic pent avoir lieu dans la pulpe du
cerveau. II admet en consequence Irois formes distinctes :
1" Mort subite par suite de I’abolition complete de I’action
cdrebrale;
2° Symptomes ordinaires d’une apoplexie grave avec dispa-
rition rapide de la paralysie;
3" Enfm, comme dernier degre, des symptomes de la com¬
pression ou de la rupture du tissu cSrebral accompagnes de
troubles notables de la circulation et d’un raptus plus ou moins
violent de sang vers la tete (apoplexie ordinaire avec hfimor-
rhagie c6r6brale).
Qqoi qu’il en soit, nous entendrons par apoplexie nerveuse
upe maladie caract^risSe par une perte plus ou moins subite et
plus ou moins complfete de la sensibilite, de la molilitd et de
I’intelligence, et qui n‘offre a I’autopsie aucune l&ion appr6r
ciable de renc6phale.
Avant de tracer rbistoire de cette maladie, nous allons d’a-
bord passer en revue les faits deja assez nombreux, mais de
valeur fort inpgale sur lesquels clle sera basec. Nous ne pour-
rons qu’incliquer d’une maniere succiacte un certain nombre
d’entre elles; mais nous reproduirons dans leur integrite toutes
cellep qui se rapportent a des indlyidus atteints d’alienation
meptale. Nous diyiserons ces observations en trois series, se
rapportaut a des formes trbs distinctes.
fiXUDliS
Dans la premiere, la mort a ete subite, ct Ton n’a point eu le
temps de noter I’exislence d’aucun symptome.
Dans la deuxieme, il cxistait suriout un 6tai comateux.
Dans la iroisieme, on trouvait tons les symploraes d’une at-
laque d’hemorrhagie cerebrale avec une paralysie bien caractfi-
ris^e.
!'■' Forme. Mort subite.
O liSERVATION PREMiliRE.
Morgagni, dans sa cinquieme Leltre sur I’apoplexie qui n’est
ni sanguine ni sercuse (§ 24), rapporle, d’aprfis Conrad Fa-
bricius, rhisloire d’uiui femme qui, bien porlante eii appa-
rence, etait tumble morte subitement. L’aulopsie nc permit
point de dficouvrir la moindre allcraiion dans Ic cerveau, mais
les arlercs et les veincs du cerveau ct les sinus, de la dure m6re
dlaient dislendus par do Fair : cc qui lui sulTit pour expliquer
la mort. Cette observation est d’ailleurs a peine indiqufie et fort
incomplete sous tons les rapports.
OBSER.VATION DEUXIEME.
Celle que Ton doit a 'Willis {De anima brutorum, pars pa-
thologica , cap. ix. Historia oppido rara) a et6 decrite avec
plus de soin ; je regrctle de ne pouvoir pas la transcrire ici;
on la trouvera d’ailleurs reproduite et iraduite en entier par
M. Gendriu, dans les notes doht il a cnrichi I’ouvrage d;Aber-
crombie (voy. p. 287). Il s’agit d’un ecclesiastique, d’une assez
mauvaise sante, qui fut frappe d’une apoplexie an moment ou
il se mettait a genoux. AYillis, appele avec d’autres mcdecins,
le trouva privd de sentiment, de pouls et de respiration , et il
succomba bientot. L’autopsie fut pratiquee avec le plus grand
soin, et, malgrfi les recherches les plus attentives dans le cer¬
veau et ses dependances, ainsi que dans les organes contenus
dans la poitrine, on ne trouva aucune lesion qui pQt expliquer
la mort.
SlIR r.ES MAI.ADIES INCIDKN’TES DES Ar.nvNfiS. /l09
OnSEUVATION troisiEme.
M. Ozanam a public une observation qui a pour sujet une
sage-femme de I’liospicc de Milan qui etait rachilique, avail
cu plusieiirs pneumonies et fiprouvait une dyspnde habituelle.
Appelde pour un accouchement en ville, et surprise a son re¬
tour par un orage, elle arriva tout essouttl^e ii I’bospice, et, k
peine assise dans sa chambre, elle tomba la ifite centre le chevet
de son lit et expira. On ne trouva aucune Id’sion dans les cavites
crSnienne et ihoracique qui put rendre raison d’une inort aussi
proinpte.
OBSERVATION QUATRIEME.
Une dame qui paraissait jouir d’une bonne sanlfi se mit h
table pour souper, et, apres avoir aval6 quelques bouchees, sc
plaignit tout-h-coup d’un mal de coeur, se renversa centre le
dossier de sa chaise et mourut. Plusieurs circonstances Grent
soupconner sa domestique, qui fut accusfie de I’avoir einpoi-
sonnde, et I’autopsie faite avec beaucoup do IfigEretd et lr6s
incompldlement par irois chirurgiens commis par le juge de
paix, vint k I’appui de cette accusation. Gependant M. Giraud
et un autre mfidecin, charges d’un nouvel examen, purent
s’assurer que tous les visceres ^taient en bon 6tat, et conclurent
que cette dame avail du morrir d’uu spasme ou de louie autre
affection nerveuse qui avail subilement detruit la vie. (Fod4r6,
Medecine legale , t. IV, p. 310.)
OBSERVATION CINQUIEME.
Un homine d’une forte constitution sort de chez lui aprfes
avoir mange moderfiment et se portant fort bien. En passant
devant I’eglise Saint-Eustache, il eprouve de 16gers etourdisse-
ments et entre dans I’^glise pour s’asseoir; puis il retourne
chez lui, et sa ddmarche esl incertaine et chancelante; il arrive
k son apparlement, situ6 au troisibme dtage, et il tombe mort
en ouvraiit la pbrte. Le lendemain, M. Nacquart fit I’otiverlure
410 fifuDES
du cadavre, et les recherches les plus exacles ne lui fireiit d6-
couvrir aucune espece d’alt6ration ni dans le cerveau, ni dans
la poitrine , au coeur ou aux poumons, ni au diaphragme, ni
^ I’origine de la moelle epiniSre. L’estomac et la colonne vertd-
brale ne furent point ouverts.
OBSERYA.TION SIXIEME.
Un homme de soixante-dix aiis, d’iirie forte complexion',' Soft
h minuit d’une maison ou il avait passe la soifde; il fentre cFiez
lui fort gaiement et se couche & deux heures du matin. Il sonde,
et son domestique le trouve sans parole et frappd d’apoplexie.
Les secours les plus empressds arrivent trop tard: le malade
dtait mort. On ne trouve d’autre ddrangement qu’une gan-
grdne ou qu’une apparence de gangrene occupant 8 pouces de
I’ildpn.
Void raaintenant des observations, dont irois sont relatives a
des abends, que nous allons reproduire avec plus de ddtails.
OBSERVATION SEPTIfeME.
J’ai donnd des soihs , d‘it M. Esquirol [Maladies rheniates,
f. I", p. 108 ), h iin vieilfard de soixante-doUze aiis, sec et
maigre, qui depuis trOis mois dlaiit dans une agifatioh et un
ddlire continUels. A son rdveil, il demande du ton le plus calme
sa tabatiere a son domestique, prend une prise de tabac et
meuft. La putrdfactidfi' S’est emipafde frds vite de son corps, et
I’intdrieur du crane n’a prdsente aucune alteration.
OBSERVATION HUITIEmE.
M...., agd de quarante-trois ans, d’un tempdrament Sec,
etait depuis un mois dans un accds de ddlire avec fureur. Le
trente et unidme jour, on I’apercoit palir, il demande h s’asseoir
et expire. J’ai trouve dans la duplicaturc du repli falciforme de
la dure-mdre un point osseux pisifonne, de 3 lignes environ
de diamdtre, ddprimant la circonvolution correspondaiite du
cerveau. Chez d’autres je n’ai rien trouvd.
SUR LES MALADIES INCTDENTES DES ALl^NES. /ill
II arrive qiielquefois y dit le m6me mfidecin (t. II, p. 182 ),
et dans les temps froids particulierement, que les maniaques
sent frapp6s de mort iristanlanee, subite, inattendue. Ce seat
les maniaques les plus agltes, les plus violents, dont I’egarement
de la raison va jusqu’ii la perte du sentiment de leur propre
existence. Les maniaques sont ordinairement maigres, pales,
d’un temperament nerveux, tres irritables; ils ont des convul¬
sions de la face. Ces individus succombent-ils a une apoplexie
nerveuse ? L’ouverture du corps ne m’a rien appris h cet egard :
aucune Idsion ne revtde la cause de la mort.
OBSERVATION NEUVlfiME.
Dans le courant de I’dte dernier, la police envoya , comme
ali6n6, h Bicetre, un homme ramasse sur la voie publique, fai-
sant des extravagances. On no put avoir aucun renseignement
sur son etat, n’ayant trouvd aucun papier sur lui et n’ayant
puobtenir seulemenl qu’il pronongat son nom. Nous jugeames
par ses vetements et par les callosilds de ses mains qu’il etait
ouvrier; if paraissait age d’une trcntaine d’annees. Ses mem-
bres etaient fortement prononces; cheveux et yeux bruns,,
peau assez blanche. II a passe quatre jours a I’hospice dans
I’dtat suivaut: il etait toujours debout, la tele un peu portde
en arriere, les membres tendus sans etre roides; il s’dcriait a
chaque minute: Ah I mon Dieu! et il ajoutait deux ou irois mots
vagues, ordinairement ceux qu’il entendait prononcer autour
de lui. Par exemplc, je lui demandais s’il etait soldat ou bien
ouvrier, et il repetait: Ah! mon Dieu! etes-voussoldat ou bien
ouvtier ? Ses yeux etaient Ires saillauts et toujours ouverts, la
conjunctive injectde, la pupille peu dilutee, a rombre comme
a la lumiere; elle ne paraissait point se contractor davantage
lorsqu’on tournait le malade vers le soleii, qu’il fixait comme
lout autre objet, sans clignoter. Les machoires dtaient appli-
qudesl’une centre I’autre sans trismus, car on les lui faisait
dcarier sans peine pour le faire boke; inais les boissons intro-
duites par la bouche s’ucoulaieut par les commissures des 16-
vrcs, sans que le malacle songeat a les avaler; il fallait, pour les
faire descendre dans I’estomac, les faire ingurgiter avec un
biberon, ou eii le faisanl coucher sur le dos, ce qui n’6tait point
difficile, car il n’opposait qu’uiie r6sislauce machinale, sans
diriger ses mouvemeiils vers un but. Il paraissail quelquefois
vouloir relirer ses bras de la camisole, puis il les enfoncait plus
profondement. La sensibilile physique 6tait aussi obscure que
la sensibilii6 morale; il ne senlait ni les piqftres, ni I’aspersioii
d’eau froide, ni la clialeur , et cependant ia peau rougissait par
ces diverses impressions, et lesv6sicatoircs queje lui fis appli-
querproduisirent des phlyct6nes. Les organes des sens n’etaient
pas toul-h-fait oblil6r6s ; mais les impressions qu'ils recevaienl
ne pouvaienf r6veiller la r6action du cerveau et ne d6termi-
naient que quelques efTcls automatiques ou d’habitude. Ainsi il
voyait, puisqu’il nc se heurtait pas dans ses mouveraents, mais
il ne distinguait point la qualile des objels ; il enlendait, puis¬
qu’il r6p6tait quelques uns des mots qu’on prononcall aupres
de lui, mais il n’attachait aucun sens a ces mots. L’attenlion et
le jugement etaient complelemcnt suspendus. Le pouls 6tait
plein et dur; une saignee que je lui fis faire ne changea ni en
bien ni en mal cet etat extraordinaire. Il mourut comme subite-
ment dans la nuit qui suivit le quatrieme jour de son entr6e.
L’infirmier me dit qu’il avail eu le rfde pendant quelques mi¬
nutes et un peu d’ecume a la bouche.
A I’ouverture du cadavre, nous trouvames les visceres de
I’abdomen et de la poitrine dans I’etat nalurel; le cerveau et
ses membranes ne prdsent6rent aucune particularitd. (Hdbrdard,
Annuaire medico-chinirgical des hdjntmtx de Paris, p. 592.)
OBSERVATION DIXlIlME.
Guillaume Ganiben, octogenaire, d’une tr6s grande taille,
d’une constitution seche et maigre, servait depuis plusieurs an-
ndes de commis-surveillant de la division des alidnds. 11 dtait
SUR LES MALADIES INCIDENTES DES ALIIiNfiS. 413
presque completement sourd; mais sa saiitfi et sa raison etaient
aussi bonnes que le comportait son age avance, et son activity
etait encore assez grande; ses mouveraents etaient egalement
fort libres, et il n’avait jamais eu d’atlaque d’apoplexie.
Dans la premiere quinzaine de mai 1833, G..., apres avoir
subiI’influence fipidemiqne r(ignante (la grippe), elait revenu
& un 6tat de sante assez satisfaisant; niais, depuis quelques
jours, son etat mental avait un pen change ; il suivait beau-
coup moins bien une conversation. Sa menioire I’abandonnait
davantage; il elait ou plus absorb6 ou plus gai. Ccpendant il
n’avait rien perdu de ses habitudes de travail, et il servait son
maitre avcc la mSme regularite.
Le 16 mai, jour de I’Ascension, il se leve a son heure ordi¬
naire, vaqiie il toute’s ses occupations habituelles, arrose le jar-
din, ecoute la lecture du journal, prepare le dejeuner de son
maitre et monte ii une chambre du premier elage pour y faire
son lit. Il 6tait sept heures et demie. Quelques minutes avant
huit heures, on le trouve etendu sur le dos pres du poele, qu’il
avait rcnverse dans sa chute; on le releve, il dtait mort. Toutes
les articulations etaient souples; la face dtait pale ou Idgdrement
violette, sans distorsion d’aucune de ses parties. 11 n’y avait
point de traces de Idsions occasionndes par la chute, soil a la tete,
soit ailleurs.
Ndcropsie faite vingt-quatre heures apres la mort.
Apparence exterieure. La face est plus violette qu’hier, la
commissure droite des levres semble Idgdrement tirde en haut
et en dehors.
Sysleme nerveux. Pldiiitude considdrable des vaisseaux des
Idguments du crane et de ceux de la dure-radre. Injection nid-
diocre des vaisseaux des'membranes cdrdbrales externes et du
tissu mdme de I’encdphale. Il n’existe aucune Idsion appreciable,
soit locale, soit gdndrale, de cet organe.
Appareil circulatoire. Aucune dilatation , aucune rup-
A.N.SAL. MEu.-HSYcn. T. VII. Mai 1846. 7. 27
hlU liTUDES
lure dll coeur ou des gros vaisseaux ou de lout autre point du
syslfenie circulatoire.
Appareil respiratoire, Masses tuberculeuses cretac6es au
sommet de chaque poumon, autoiir desquelles il y a une spli5-
nisation fort legbre du tissu de I’organe. Mais, du reste, aucuu
^panchement, soit d’air, soit de sang, dans le tissu des poumons.
Appareil digestif. Aucuu 6panchenient de quelque sorte
que ce soit dans rabdoraeu ; aucune rupture des orgaues con-
tenus dans cette cayite,
ISuomie developpement des cryptes de la membrane mu-
queuse gastrique, qui, du reste, est h I’^tat normal.
Tons ces fails recueillis par des observateurs difTfirents out de
I’importance et merilent d’etre jiris on sfirieuse consideration.
Gependant ils laissent pour la plupart quelque chose a d&irer au
point de vue de I’anatomie pathologique, et il faut une certaine
rteve dans leur appreciation. L’dtude des causes de mort
subite est fort delicate et entouree encore aujourd’hui d’uue
foule de difificult^s. Souvent un examen anatomique fait avec
plus de soin pourrait expliquer certains cas de ce genre que Ton
a attribues it une apoplexie nerveuse. Quoi qu’il en soit, parmi
les observations que nous avons rapport6es, on en irouvera
quelques unes qui remplissent sous ce rapport toutes les condi¬
tions voulues, et danslesquelles la mort, arrivfie au milieu des
meilleures apparences de santA, n’a pu etre expliqufie que par la
suspension brusque des functions du cerveau, sans que rexamcn
necroscopique, fait avec le plus grand soin , ait pu faire de -
couvrir la moindre alteration pathologique.
y Ce genre de mort, d’apres M. Esquirol, ne serait point rare
chez les aUenes et parait s’observer de pr6f6rence chez les indi-
vidus atteints de manie; car tons les fails que nous venous de
reproduire sont relatife h cette forme d’alienalion menlale.
La rapidite avec laquelle la mort survientfait qu’il n’y a pas
plus de syinptomes a noter que de traitemenl a mettre en usage:
aussi ne devons-nous pas nous y arreler plus longtemps.
sun LES MA.LA.DIES INCIDENTES DES ALIENJiS. 415
2“ Forme comateuse.
OBSERVATION ONZIEmE.
Une femme de quaraiite ans environ mourut a I’hopital
dans I’espace de deux jours, et fut porlee a I’ampliilhfiatre d’a-
natomie. La cause de sa mort avail 6t6 une attaque d’apo-
plexie telle, qu’au bout de quatre jours, elle ne conservait au-
cun signe de sensibility ni de motility, et qu’elle ouvrit ^ peine
les yeux lorsqu’on lui appliqua h la plante des pieds des lames
rouges pour I’exciter, efforts inutiles du reste, car bientot
apres elle expira.
Le cadavre ne prysentait id’extyrieur rien qui s’opposSt a ce
qu’on s’en servit pour les lecons, h I’exception de I’une des
jambes qui ytait deformee par un ukyre; ii I’intyrieur, je re-
marquai ii peine dans les parties que j’examinai quelque chose
qui s’yioignfit de I’ytat naturel; il y avail ca et Ih dans I’aorte
abdominale de lygferes taches blanches qui se seraieht proha-
blement transformyes un jour en ecailles osseuses.... Enfin, ii
I’ouverture du crane, je vis tons les vaisseaux de cette cavity
gorgys de sang, sans meme en excepter les plexus choroides.
Mais, h part un pen d’eau qu’on voyait dans les ventricules laty-
raux, je ne pus trouver aucune lysion dans le cerveau, le cerve-
let et la moelle allongye, de quelque c6ty que je les dissyquasse.
(Morgagni, Lettre Lx“, § 10.)
OBSERVATION DOOZlliME.
Une femme agye d’environ trente ans, replette, avait yty
affectee, quelques annees auparavant, de symptomes encypha-
liques, avec gene dans la parole et perte partielle de la my-
moire. Elle avait conservy pendant un temps considyrable
quelques restes de cette attaque, consistant principalement dans
la ggne de la parole; mais elle s’ytait compiytement i-ytablie par
degrys, et elle jouissait depuis plusieurs annyes d’une santy ex-
cellente, lorsqu’elle yprouva les accidents que nous allons
dycrire.
liXUDliS
Zil6
Elle etail debout, aiipies d’un cuvier a lessive, loisqu’elle fut
prise d’uii violent accSsd’elornuraeiic. EIIo fut presque imine-
diatement frappee de pertc de sentiment, et elle serait tombee
si cllen’eut ete relenue par des persoiines qui I’cntouraient et qui
la porterent dans son lit dans uii elat d’apoplexie complet. On
eut recours h tous les remedes ordinaires de la maniere Ja plus
active, sans obtenir la plus Icigere diminution des accidents.
Cette femme p6rit le lendemain. On tie put trouver, a I’ouver-
ture de son cadavre, la plus legfere altdralion, soit dans le
cerveau, soit dans tout autre organe. (Abercrombie, p. 300.).
OBSERVATION TRElZtiiJIE.
Uii jeune homme de vingt quatre ans etait depuis qiiclques
jours sourd et assoupi et se plaignait frequeinment de la tete. II
ne descendit pas de sa chambre , le matin , a son ordinaire ; ses
parents y entr6i ent et le trouvfirent coucbe en travel s de sou
lit, a demi habille et dans un etat d’apoplexie complet. L’at-
taque etait evidemment recente: on supposa qu!il avait ete
frappe pendant qu’il faisait sa toilette. La face etait livide, la
respiration stertoreuse, le pools lent et assez resistant. On em-
ploya avec activite les moyens ordinaires, sans qu’il en r6-
sultat, pendant toute la journde, aucun cbangement dans les
symptoraes. 11 y eut, dans la nuit, une amelioration conside¬
rable, au point qu’il reconnut ceux qui I’entpuraient; niais il ne
tarda point h retoraber dans le coma, et il p6rit de bonne heure
le jour suivant, un peu plus de vingt heures aprfes I’attaque.
Omerture du cadavre. 11 existait une legfire turgescence des
vaisseaux de la surface du cerveau; I’examen le plus attenlif ne
fitrcconnaitre aucune autre trace de maladie, ni dans la tete ni
dans les autres parties du corps. (Abercrombie, p. 300.)
OBSERVATION QUATORZIEJIE.
Une dame de cinquante ans etait, depuis plusieurs annees,
sujette a ties attaques de toux et de dyspnec, dout elle etait
geiieralement soulagee par les opiaces et par I’applicatiou de
SCU LES AIALADIES INCinENTliS DES ALlfeNliS. 417
vesicatoircs. Lc 20 clOcembre 1816 , eJle est prise (I’linc cle
ces altaques. Ellc allait inicux le 22 clficembre, quoique sa
respiration fut encore considerablement gen6e, Le 23, an
matin, elle se plaignait cle cephalalgie; elle desirait qu’on la
laissat reposer. Bientot aprfes elle serabla s'endormir d’un bon
sommeil; inais, an bout de quelque temps, on vit qu’elle etait
tomb6e dans un 6tat d’apoplexie complet; rien ne put Ten re-
lirer, et elle pOrit a cinq heures environ de rapr6s-midi. Je vis
cetle raalade unc heurc avant sa mort; elle etait alors dans un
etat de coma bien caractOrise; ses levres 6taient lividcs, sa respi¬
ration accfileree ct oppressee, son pools frequent et faible.
Ouverture du cadavre. Les veines de la surface du cerveau
etaient gonflCes; la substance de cel organe, lorsqu’on la cou-
pait, offrait un degre remarquable d’injection. II n’y avail, du
reste, aucune autre apparcncc de maladie. Les poumons etaient
distendus et engouOsde mucus; lesautres viscfercs6taient sains.
(Abercrombie , p. 302. )
OBSERVATION QUINZlttME.
Une dame de quarante-cinq ans eprouva;, trois mois avant
sa mort, les accidents suivants: nausees et sensations pdnibles
a I’estomac , surtout aprfes les repas. Elle avail aussi un senti¬
ment de distension de I’abdomcn, de la constipation et de I’ce-
deme aux pieds et auxjambes. Elle avail de Tapp^lit; le pouls
etait naturel. Mais cette femme , qui etait d’une force et d’nne
activity remarquables, devint faible, pale, inactive et insou-
ciante. On eut recours pendant trois mois, avec peu de suc-
ces , a dilferents modes de traitement; I’anasarque fit ties
progres; de la serositO s’fipancha dans I’abdomen ; on avait aussi
ties motifs de croire qu’il s’etail forme un epanchement sdreux
dans le thorax. Gependant le pools conservait sa frequence na-
turelle et un certain degre de force. Le soirdu 18 raai 1816,
on remarqua que la parole 6tait br6ve et que la malade tenait
des propos incoherents. Le 19, au matin, elle 6tait dans un 6tat
de stupeur, dont on ponvait la tirer jusqn’a un certain point;
418 ETUDES
mais.dans rapres-midi, cette stiipeur se chaiigea en coma.
Elle tomba alors dans un etat d’apoplexie complet, avec respira¬
tion sterioreuse et gemissemenls continus. la face fitait pale;
le pouls donnait 72 pulsations et etait assez resistant. La mort
arriva le 20, an matin. Le flux menstruel ii’avait 6te inter-
rompu qu’a laderniere 4poque, qui aurait du arriver le 12 mai.
Ouuerture du cadavre. On ne put trouver) malgreles recher-
ches les plus minutieuses, aucune altfiration dans les organes
encfiphaliques. II existait un 6panchement notable dans le
thorax et dans I’abdomen; il y avait dans le coeur une indura¬
tion considerable 4 la base des valvules tricu.spides. On ne put
trouver aucune apparence de maladie dans les autres visceres.
(Abercrombie, p. 304.)
OBSERVATION SEIZIEME.
Le docteur Starck , cite par Abercrombie (p. 305), a parl6
d’un homme qui, aprfes s’etre plaint de c6phalalgie et d’6-
tourdissements, tomba dans un etat complet d’insensibilltfi,
accompagne de quelques convulsions et qui dura quarante-cinq
heures, apres lesquelles il mourut. Le plus soigneux examen
ne put faire dficouvrir dans le cerveau aucune trace de ma¬
ladie.
OBSERVATION DIX-SEPTIEmE.
On doit au docteur Powel une observation analogue [ibid.).
tine jeune fille, aprfes avoir paru , pendant une journee; tres
lourde et disposee au sommeil, tomba dans un 4tat de coma
complet, qui ne fut interrompu que par des atlaques de con¬
vulsions g6n6rales. Elle mourut le troisierae jour, sans qu’il fut
surveuu de changement dans les symptomes. On examina I’en-
cSphale avec la plus grande attention, et Ton ne put y trouver
aucune trace de Ifision morbide.
OBSERVATION DIX-HUITIEME.
Le docteur Wilson , dans son Memoire intituld : Des attaques
et de la mort subite consideriies dans leurs rapports avec les
maladies des reins {Gaz. med., 1833, p. 237), a rapport6
SUR LES MALADIES INCIDENTES DBS ALlfiNES. 419
I’histoire d’un liomme frapp6 d’apoplexie avec insensibilite com¬
plete et respiration stertoreuse. 11 mourut le lendeniain de I’al-
taque. On ne trouva aucune alteration dans le cerveau ; mais
la substance corticale de deux reins avait complfiteinentdisparu,
et elait remplacee par une substance lisse et homogene.
Une observation analogue a celles qu’on vient de lire a 6te
rccueillie dans le service de M. Leuret et publifie dans la Gazette
des hdpitaux (30 octobre 18&5) (1) depuis que cet article a 6te
redige. Je regretle de ne pouvoir I’analyser ici.
Ce n’est point sans dessein que nous avons fail un groupe 86-
pare des observations relatives a la forme comateuse, qui,
d’apres les symplomes, est d’ailleurs parfaiteraent tranchee et
distincte des autres formes. Ici, la mort arrive d’une maniere
plus ou moins rapide i tanlot au bout de dix ou douze heures,
tanlot au boutde trois jours , le plus souvent dans I’espace de
vingt-quatre heures. En general, les individus qui en sent
atteints presentent toutes les apparences d’une bonne salitfi.
Cependant des trois personnes dont Abercrombie rapporte I’his-
toire, I’une avait une dyspnee habituelle, I’autre une anasarque
depuis trois uiois, enfin une troisifeme avait 6t6 atfecl6e quel-
ques annfies auparavant de symptomes encephaliques, avec g6ne
de la parole et perle incomplete de la mempire.
Le d6but 6tait loujours brusque, et le malade lombait prive de
mouvement, de sentiment et dans un 6tat comateux; la face
etait congestionn6e , la respiration stertoreuse, le pouls lantOt
lent et resistant, tanlot frequent et faible.
D’apres Abercrombie, it qui nous devons ces observations,
I’encfipbale n’aurait offert a Texameu aucune Idsion appreciable,
dependant il est permis de leur reprocher le laconisme avec le-
quel elles ont et6 rapportees el le manque presque absolu de
details anatomiques.
Dans I’uned’elles (obs.'lA), on trouva les veines de la sur¬
face du cerveau gonflees, et la substance de cet orgaue plfrait un
(1) Voy. Annates midico-psychologiques, t. YU, p. 291,
/|20 firUDl-S SUP. LES MALADIES INCIDENTES DES ALlfiNES.
clegr6 reinarquable d’injection. 11 est evident qu’on a eu affaire
& une congestion c6rebrale suffisamment caraclerisee' parcel
elat du cerveau et de ses membranes. II en est de m6me de
I’observation de Morgagni (obs. 11), qui parail relative h une
veritable congestion cdrebrale; celle qu’il rapporlc ensiiite et
que nous n’avons pas cru devoir reproduire iie peut laisser au-
cun dome dans I’esprit. II s’agit d’un barbier, ag6 de cin-
quante ans, grand buveur, et qui, amend ivre le soir chez lui,
fut trouve mort le lendemain, couchd par terre enlre le lit et la
muraille. L’autopsie fut faile avec le plus grand soin par Mor¬
gagni , que nous ne pouvons suivre dans les nombreux ddtails
qu’il rapporte, et qui termine ainsi la description de celte
ndcropsie ; « Je ne trouvai ui epanchement de sdrositd ou
de sang, ni aucune lesion autre que la suivante : c’est que
les vaisseaux qui se portent a travers la dure-mere dtaient tel-
lement gorgds de sang et dilates, que je ne me souviens pas
d’avoir jamais vu cette disposition portde plus loin. Ceux qui
forment les plexus choroides dtaient egalement distendus, ainsi
que ceux qui parcourent les parois des veniricules lateraux, ou
il y avail un peu d’eau, surtout h gauche. » (ZeWreux", § 12;)
La mort s’explique ici tres bien par la congestion cerebrale,
sans qu’il soil liesoin d’avoir recours & I’apoplexie ncrveuse.
Peut-etre pourra-t-on expliquer de mdme les autres fails ana¬
logues precddemment rapportds; mais nous devons rester dans
le dome a cet dgard. II est d’ailleurs bien permis d’admettre pom-
la forme comateuse ce que Ton a ddjii admis pour les cas de
•mort subite et pour une autre forme d’apoplexie mieux ddfinie
•et mieux caracldrisee dont nous allons nous occuper. Nous
avons voulu faire voir par lii le soin que nous apportons dans
I’apprdciation des fails que nous avons rdunis pour faire I’his-
toire de I’apoplexie nerveuse, et prouver que nous ne voulons
I’appuyerquc sur des observations presentant toute I’authenticite
ddsirable. , .
[T.u suite (III prochtiin mniiro.]
Medecine Id^ale.
MONOSIAME HOMICIDE.
RAPPORT
SUK L’fiTAT MENTAL DU NOMMfi JOSEPH BOUILLARD,
DE SA FEJIME ET DE SES QUATRE ENFANTS;
M. LE D' BOTTEX,
Medcciii en chef cic I’asile des iiliune's du Rboiio,
Nous, soussigne, docteur en medecine, ni(5deciu en chef a
I’hospice de I’Antiqnaille, comniis, le 25 septembre 18fi5‘,
par M. Pochet, jiige d’instruclion, prfes le tribunal civil de
Lyon, a I’effet de constaler I’eiat mental du nomine Joseph
Bouillard, nous sommes transport^ , le 30 septembre 18/i5 , &
quatre heures du soir, i la prison de Roanne ou il cst d6tenu,
et lui avons fait subir I’interrogatoire suivant:
D. Comment vous appelez-vous ?
R. Joseph Bouillard.
D. Oil demeuriez-vous a I'epoque de votre arrestation ?
R. A La Blache , commune de Curis.
D. Vous reconnaissez avoir donne la mort dans la matinfie
du 15 mai 1845, it votre femme et ii vos quatre eufants ?
R. Oui, monsieur (Bouillard pleure pendant quelquesinstants).
U. Veuillez me faire un expose exact de la maniere dont les
choses se sont passees.
R. Ca s’est passe, que le matin nous avons ete travailler it
I’ordinaire; a onze heures, nous sommes rentres pour diner,
mes deux ainfis, le domestique et moi'; aprfss diner le domes-
lique est all6 travailler , et je suis alle an grenier chercher du
MONOMANIE HOMICIDE.
bois pour chauffer le four; en descendant du grenier, voilii
qu’un frisson me prend derri^re les reins, et alors, an lieu
d’aller chercher du feu, jeprends une pioche et j’assorarae mes
deux enfants; de Jh * je suis monte pour tuer la petite dans son
berceau , a la cuisine, puis je suis descendu, et j’ai chang6
d’oulil I j’ai vu qu’il y avait du sang, et j’ai eu peur d’effrayer
la mere ; alors je suis sorti; en passant j’ai tue le petit de trois
ans et demi; la femme qui travaillait h la -vigne est venue it sa
rencontre, et je I’ai frappee : je no voulais pas la tuer, mais
quand je Tai vue tomber , j’ai et6 perdu en plein, je ne me suis
plus connu , elj’ai 6te chez un voisin, je lui ai dit d’aller voir
it la maison, que je venais d’abiqier ma faraille.
D. Qui est-ce qui a pu vous porter it vous rendre coupable de
crimes aussi epouvantables et aussi centre nature?
R, Je n’en sais rien; e’est ce que je ne peux pas comprendre.
D. Vous avez toujours joui do I’intSgritS de vos facultes in-
tellectuelles, par consequent, vous appreciez parfaitement bieu
la morality de vos actions ?
R. Il me semble bien avoir toujours 6t6 it peu pres...
D. Lorsque vous alliez au cabaret, et qu’il vous arrivait
de vous griser ou de perdre au jeu, votre femme vous adres-
sait des reproches, vous lui promettiez de faire votre possible
pour n’y plus retourner; ceci prouve bien que vous appreciiez la
morality de vos actions ?
(Point de r6ponse.)
D. Comment se fait-il done, je vous le r6pete, que vous vous
soyez laissfi aller it commettre un pared crime ?
R. Enfin, je n’en sais rien. J’aimais ma femme et mes en¬
fants, j’a urais plutot souffert que de les voir souffrir ; je n’avais
point d’aulre ennui que celui de I’habilude de jouer quelquefois
avec des amis. La femme et les enfants etaient bien : nous fai-
sions un bon menage.
D. La preuve que vous jouissiez de tout votre discernement,
e’est qu’apres avoir tue deux de vos enfants, vous avez change
MONOMANIE HOMiaDE. ^23
d’instrument, parce qiie le premier 6tait eiisanglante, ce qui
aurait pu effrayer votre femme et la porter a fair.
R. Je sais bieii que j’ai dit cela , mais je ne sais pas com¬
ment j’alMt: j’aimaisma femme et mes eiifants beaucoupmieux
que moi, et je n’avais pas d’int6ret a les tuer.
D. Eh bien, moi, je crois, au contraire, que vous pouviez
en avoir un trfes grand.
R. Lequel?
D. Celui de vous debarrasser d’une charge au-dessus de vos
forces; vos enfants 6taient tropjeuiies pour pouvoir gagiier leur
vie : vos deltes 6galaient a peu prhs votre avoir.
R. Mes dettes ue veuaient que d’un bien que j’avais achet6 ;
j’avais paye tons les frais de la vente, mais je n’avais pas de
quoi payer les frais d’acquisitiou; je fournissais les int6rets, je
n’6tais pas gene, j’avais de quoi nourrir ma femme et mes en¬
fants ; d’ailleurs, il y en a bien qui out de plus fortes families.
C’estcomme uue fois, en remnant la braise de moiifour, I’idee
m’est venue de me jeter dedans.
D. Pourquoi ?
R. Je n’en sais rien.
D. Vous aviez des dettes, vous saviez que votre maitre etail
mecontent de vous , que bientot vous seriez oblig6 de vous pla¬
cer aiileurs; vous 6tiez ennuye de perdre au jeu: telles sent
probablement les raisons qui vous donuaient 1 id6e de vous sui-
cider ?
R. Cette idee ne m’est venue qu’une seule fois, je n’etais pas
plus triste qu’a I’ordiuaire, etl’id6e m’a passe comme elleetait
venue.
D. Il semblerait que ne vous etant pas decide k vous suicider,
vous avez change d’idee, et que vous vous etes dfitermine a
tuer votre femme et vos enfants.
R. Je n’avais pas de raison pour fa ; j’etais content d’avoir
ma famille, et je ne peux pas savoir d’ou fa a pu venir.
D. Cependant, vous avez dit aprfes votre arrestation que
MONOMANIE HOMICIDE,
vous aviez tue votre femme et vos enfanis dans )a crainte qu’ils
lie fusscnl inallieureiix.
R. Je ii’ai dit cela Jipersonne; ils pouvaieiit bieii gagiier leiir
vie, je gagiiais bieii la mienne; je n’ai pas eu de fortune de raon
pere, et je me suis bieii tire d’affaire.
D. Vous avez dit cela a Keuville aux gendarmes, dans la
cliambre ou vous etiez detenu provisoirement.
R. Je lie me rappelle pas eii avoir parle, mais je sais bien qiie
le gendarme me I’a repete.
D. Ainsi, pour 6viler que votre femme et vos enfanis ne fiis-
seiit inallieureiix... Ici Bouillard fait un geste crimpatience, et
repfcte ce qu’il a dit plus haut ; puis il ajoute : J’aurais mieux
aime travailler jour et nuit que de Ics voir soulTrir; je vous ai dit
qu’il ii’y a aucune cause; il faiit que ce soil un flenu de Dieu.
U. Vous n’avez pas du etre retenu par la crainte du ebati-
ment, parce que vous aviez calcule d’avance que vous I’^vite-
riez eii vous faisant pas.ser pour fou. Ce qui prouve que vous
comptiez sur rimpunitd, motivec sqr ce que vous auriez
agi irr6sistiblement, e’est que vous avez dit au mois do iio-
vembre 18AA, a deux personnes , qu’un individu qui tue-
rait tout chez lui, il ii’eu serait rien, parce qu’on le regarde-
rait comme fou, et qu’il en serait quitie pour quelques mois
de prison.
R. Ce sont dcs faussetes qu’on a dites contre iiioi; jamais je
n’ai parle de cela a personne. Comment pouvais-je le savoir?
I.es journaux ne vont pas ii la cainpagne, et vous pouvez de-
inander si jamais on iii’a vu des journaux ii Keuville.
D. Vous etes all6 vous d6noncer vous-iniimc a la justice aprfes
le crime?
R. Oui, je suis alle chez le plus proche voisin, a dix minutes
de la, et je lui ai dit d’aller voir s’ils etaient niorts ou on vie , et
li on y 6tait alle tout de suite, on en aurait trouve la nioitie
pleins de vie; inais ils sont restes plus d’une Iieure et demie avaiit
do nioiiter chez moi; ce ii’est que lorsqu’ils out vu que j’etais
JIOJNOMANIE HOMICIDE. 425-
tacho de sang qu’ils out dit: il faiit bien qu’il y aitquelque
chose.
JD. Cescrait toujours la suite du mfiine calcul de votre part,
pLusqu’au niois de noveaibre 18ti4, vous avez dil (siiivant
les d(5posilions de deux temoins) coniiaitre I'liistoire d’un
hoinme qui, api’6s avoir comiiiis uii assassinat, elait alle le
dSnoncer, et avail ete acqniue, sur I’avis des medeciiis, qui
avaient reconnu qu’il avail et6 eiUrainfi par uiie sorle de folie ou
de fureur irresistible ?
R. Je n’aj parle de cela a personne.
D. Jusqu’ii I’epoque du crime, vous n’aviez donne aucuii
signe de folie ?
R. En 1827, j’ai ete a I’hopital, j’avais la fifevre, j’ai ete dans
le delire, j’avais perdu la carte; on ra’a attache au lit, et quand
je siiis reveiiu ii inoi, j’ai demande pourquoi on m’avait attache,
on m’a dit que je prechais, que je disais que j’6tais eveque.
Quand j’ai et6 gueri, j’ai raconte cela it Saint-Germain , et ou
m’a donne le suniom d’Evfique.
D. Vous comprenez bien qu’une fievre malignc, qii’un
transport au cerveau , survenu, il y a dix-huit ans, ne pent pas
avoir eu d’cffet consecutif, et n’indique pas que vous aycz ja¬
mais 6te atteint de folie.
(Pas de r^ponse.)
I). Depuis le 15 mai, vous n’avez donnfi aticun signe d’alie-
naiion mentale?
R. C’est bien quclquefois que je reve dans la nuit, mais je
ne crois pas que ce soil de la folie, je ne sais pas bien ce que je
fais en dormant, ceux qui sonl autour de moi doivent le savoir
mieux que mol.
D. Ainsi, il n’est pas croyable que vous soyez devenu fou
tout-a-coup au moment du crime seulemeut ?
R. Si j’avais voulu tuer ma famille, je ne I’aurais pas fait en
plein midi, je me serais cache; enfin, il n’y a que Dieu qui le
sail; on mejugera comme.on voudra. (Il pleure beaucoup.) Les
MONOSIANIE HOMICIDE.
homines me jugeroiit, et Dieu a son tour : on verra si j’airnais
ma famille , ou si je voulais la d6truire. D’ailleiirs, puisqu’il y
a taut clefausseles contre moi... vingt ans plus tot ou vingt ans
plus tard, ca ne me fait l ien du tout.
D. Qu’entendez-Yous par ces paroles , qu’il y a des fausset6s
contre vous ?
R. J’entends qu’on apr^tendu que j’avais dit qu’on pent se
faire passer pour fou ; je n’en ai jamais parle a pei'soune. (Bouil-
lard n’a pas cess6 de pleurer depuis quelques instants).
D. Il n’en est pas moins vrai que votre femme et vos enfants
sont morts vos victimes.
R. Je le sais bien, trop malheureusement pour moi: j’aime-
rais mieux en avoir huit et n’6tre pas ici.
D. Enlin, je vous le demande pour la derniere fois, pouvez-
vous me dire ce qui vous a portd a tuer votre femme et vos en¬
fants ? G’est peut-etre I’id^e de rester seul et d’avoir moins de
peine ?
R. La peine ne m’est pas nuisible; on sait bien que je ne la
Grains pas.
D. Ou bien, eu admettant que vous aimiez votre femme et vos
enfants, vous vous en etes defait dans la crainte qu’ils ne fus-
sent malheureux?
R. Je pouvais gagner leur. vie : d’ailleurs, celui qui avail
douze ans et celui qui en avail huit pouvaient dejii aller au champ
et se tirer d’affaire.
Interrog6 sursafamille, Bouillard repond avoir entendu dire
qu’un de ses freres niort depuis longlemps avail §t6 fou, qu’il
avail couru les champs (ce fr^re est mort d’une fifevre ataxique
ou maligne , ce donl nous nous sommes assure).*
Bouillard a toujours rcpondu d’une voix forte et assur6e, et
avec volubility, mais souvent en versant des larmes.
11 est fortemeut conslitue, d’une taille moyenne ; les balte-
ments de son eoeur soul dnergiques; on compte 55 5 60 pulsa¬
tions par minute.
MONOMANIE HOMICIDE.
Il21
Le sejour de la prison n’a pas alter6 sa sante j il a lonjours
etc un grand mangeur, et il continue de manger beaucoup; il
dort bien et n’est triste que lorsqu’il n’est pas occnpd.
Inlerrog6 de nouveau le 10 octobre 1845 , ses rdponses aux
diverses questions que nous lui avons adressees n’ontrien pie-.
senl6 de particulier : seulement, il a dit se rappeler que peu
de temps avant le 15 mai (jour du crime), il 6prouvait parfois
des vertiges, des tintements d’oreilles, des dlourdisseiuents,
qu’il mangeait et dormait moins qu’ii Tordinaire , et avail des
idfies de suicide.
Cel etatde Bouillard, quelques jours avant le 15 mai, est at-
test6 par plusieurs tfimoins, par le domestique, qui a declare
que raccu,s6 s’etait plaint & lui d’avoir dans la Ifite des hour-,
donnements qui le chagriuaient, et par le nomine Vergnais,
qui s’exprime ainsi: Je me rappelle que le dimanche avant le
meurtre, comme nous r6glions nos affaires avec Bouillard, et
que je lui reprochais son gout pour le jeu, il me fepondit:
« Ne m’en parlez pas, je suis si tourmentd de cela, que I’aulre
jour, comme je finissais de chauffer mon four, en pensant a
ma pauvre famille, j’ai pris I’envie de m’y jeler pour me d6-
truire. »
Il a ni6 avec une nouvelle insistance avoir tenu les propos
rapporles par deux temoins ( avec quelques variantes), qu’un
homme qui tuerait tout chez lui serait acquittd , parce qu’on le
ferait passer pour fou s’il se denoncait lul-mdnie k la juslire.
Lui ayant fait observer qu’il serait bien etonnant que deux
personnes se fussent entendues pour faire la mOme deposition,
et cela sans interfit, il a repondu qu’on pent avoir des ennemis
caches; on avait bien dit qu’il avait perdu fiOO francs au jeu, ce
qui eiait faux; on pouvait bien inventer autre chose.
11 a afQrm'6 a'usSi n’avoir pas dit aux gendarmes qu’il avait
lue sa femme et ses enfanls pour qu’ils ne fus.sent pas raal-
heureux.
Enfm, il a rcpete qu’il ne comprenait pas comment il avait
MONOMANIE HOMICIDE.
m
pu tuer sa femme et ses enfants qu’il aimak tant; qu’ilfallait
que ce ful im fleau de Dim.
11 resulle en efl'et d’un grand nombre de temoignages, et
surtoutde celui du nomme Griser, qui etaii a son service de-
,puis deux ans, qu’il aimait beaucoup sa femme cl ses enfants.
« J’elaisdomesliquo de Bouillard depuis dcnx ans, dit Griser,
je ne me suis jamais aper^u d’aucune mesinlelligeuce entre les
dpoux: jamais jo ne lui ai entendudire desinjures, et jamais je
n’ai vu qu’il ait Iev6 la main sur elle; il m’a paru toujours ai¬
mer beaucoup ses enfants; en Icsreprenant, iln’y mettait ja¬
mais de bruialite...
»IIallait quelquefois au cabaret, inais rarement, toutes les
trois semaines ou tons les niois, une fois le dimanchc, et ja¬
mais dans la semaine; il y jouait quelquefois la bouteille, la
consommation, et quelquefois m6mc de I’argent, mais peu a la
fois... Lorsqu’il rentrail, sa femme lui faisait des observations,
mais avec douceur; il ne rfipoiidait rien, le lendemain il pa-
raissait bien fach6 de ce qu’il avail fait, puis il ajoutait que e’e-
tait plus fort que lui. »
La soeur de Bouillard, qui allait quelquefois passer plusieurs
jours avec eux, nous a parle dans le memc sens; elle les trou-
vait si bien d’accord, que e’etait un piaisir pour elle do restcr
avec eux.
Il est done bien deraontre que Bouillard affectionnait sa
femme et ses enfants. Eh bien , cet homme qui etait evidem-
meiit bonpereetbon mari, qui remplissait ses devoirs reli-
gieux, ce qui est atteste par Ic cure de sa paroisse et par d’au-
tres lemoins, le 15 mai 1845, apres avoir dejeune paisiblcraeut
avec son domestique et ses deux fils allies, sans aucune provoca¬
tion , sans motif apparent, au moment ou il sort de table pour
aller chauffer son four, s’empare tout-ii-coup d’uii instrument
aratoire qui se trouve par hasard sous sa main, et donne la mort
dans I’espace de moins d’liii quart d’heure a sa femme et ii ses
qualre enfants; puis, ce crime atrocc cousommd, loin de fuir,
il va lui-meme le raconter a son plus proche voisin.
JIONOMANIE HOMICIDE.
429
Dans I’accomplissement d’un aussi horrible forfait, nous ne
pourrions voir pour I’honneur de I’humanite qu’un nouvel exeni-
ple de cet affreux penchant, qui peut porter spontan6ment, et
d’une mani6re irr6sistible, un hoinme a verser le sang de son
sciublable.
Or, les observations de cette fipouvautable maladie, a laquelle
on a donn4, depuis les travaux de iM. Esquirol, le noin de mo-
noniauie homicide instinctive, ont etc tellement bien constatees,
qu’on ne peut plus aujourd’hui en nier I’existence,
Telles seraient, en elTet, nos conclusions definitives, et 14
se bornerait iiotre tache, si nous n’avions a nous expliquer stir
la portee de quelques depositions qui paraisseiit de la plus haute
importance.
Suivaut deux Idmoins, les uommes Lagoutte et Beroujon,
Bouillard aurait dit au mois de noverabre 1844, c’est-a-dire six
mois environ avantle crime, qu’un homme qui, sans Stre vu,
tuerait tout chez lui, et irait ensuite le declarer 4 la justice,
en serait quitte pour des peines legeres, parce qu’on dirait qu’il
etait fou, qu’il avait agi irresistiblement.
Un autre temoin, Dahnais, a depose, que Bouillard lui adit
qu’il pouvait vendre ses biens et ceux de sa femme, parcc que
ayant tue celle-ci la premiere, il devait heriter de ses enfants;
d’od il tire cette conclusion, que Bouillard a pu tuer sa femme
et ses enfants par cupidite.
Interroge de nouveau, le 5 novembre 1845, Bouillard a
constammenl nie avoir tenu les propos qui lui sont attribucs par
les deux premiers t6moins.
L’ayant engage4 recueillirses souvenirs, pour savoir s’iln’a-
vait jamais rieii dit qui eut quelque analogie avec la conversa¬
tion qu’on lui prStait, il a repondu qu’il croyait se rappeler
avoir raconte un jour au nommd Laurent Jusset qu’il avait lu
dans I’ahnanach, qu’une jeune fdle ayant (It6 enlevde par les
Bohemiens, et reconnue plusieurs annSes aprSs par son p4re,
et celui-ci ayant tu6 le ravisseur qui n’avait pas voulii la lui ren-
AKNAL. Msu.-Fsxcii. x. vii. Mai 1846. 8. 38
ftSO MONOMANIE HOMICIDE,
dre, ii avail acquitle paice qa’on I’avait recoiinu comnic
6tant rfiellement le pere de la jeune fdle, et ii cause de sa re¬
putation d’honnete homme.
Si tels sent reellement les propos tenus par Bouillard, ils soiit
loin d’avoir la gravite de ceux rapport6s par les tfiinoins, les-
quels porteraient ii croire qu’il n’aurait que trop fidelement inis
a execution les pensees qu’il avail limiscs devant eux plus de six
mois avant la perpetration du crime.
Nons devons rapporter ici un t^nioignage qui semble atte-
nuer la portae des depositions pr6cedentes, et prouver que
quelques jours avant le 15 inai, Bouillard ne songeait pas ii
tuer sa femme et ses enfants.
Le 1" mai, il a achete d’un colporteur un habillement com-
plet pour sou second fils, et a fait mander un tailleur pour le
confectiouner; et huit jours avant le crime, ayant rencontre ce
tailleur, il lui a recommande de se hater, son fils ayant un
besoin preasant de ses vetements.
La deposition de Dalmais pouvant paraitre aussi tr^s impor-
tante, elle a dte de notre part I’objet d’uu interrogatoire par-
ticulier le 5 ddcembre dernier.
D. Il paraitrait, d’aprbs la deposition d’uu tSmoin , que vous
avez tud votre femme la premiere ?
R. La derniere, ii mon idee au moins.
D. Vous ne vous rappelez done pas bien comment les choses
se sent passees ?
R. Je me rappellebien positivemeut, mais e’est comme dans
un reve. Ma feinme a 6t6 tuee la derniere, puisqu’elle travaillait
il la vigne, et que j’ai me les enfants h la maison avant de sortir.
D. Cependant vous avez dif an sieur,Dalmais qu’il fallait ven-
drp vptre bien et celui de votre femme , parce que votre femme
ayant, 6te mee },a premiere, vous deviez heriter de vos enfants.
R, Je n’ai pas dit cela.
p, Commenl; avez-vous dit ?
R. J.’aidit a Dalmais que j’avais appris qu’un de uies enfants
MONQMANIE HOMICIDE. 431
avail v6cu jusqu’a neuf heures du soir, el qu’alors il deyait
riter de sa mere.
D. Cette idee pourrait faire supppser qqp vous avez tue votre
femme et VOS enfants dansl’espoir de recpeillir leipr succession.
R. Ah! que vous etes done,..! Je youdrais pouvoir vpus ouyrjr
mon coeur corame on ouvre un livre , au moins vous connaitriez
la verite,
D. Vous avez toujours eu votre raison, soitavant, soil aprds
le crime; on va dire tout naturelleraeut que vous avez tu6 votre
femme et vos enfants pour vous debarrasser d’eux et recueilli).’
leur hfiritage.
R. Qu’ils disent done si jamais ils in’ont entendu dire que
j’eii 6tais embarrass^ ?
D. Si vous 6liez jure, que penseriez-vous d’uu homme qui
sei ait tranquille apr6s avoir tu6 sa femme et ses enfants ?
R. Est-ce que je suis tranquihe? Quel est done celui qui tqp-
rait sa femme et qui serait tranquille ? quand ce serait le derqier
des parens, sa conscience le lui reprpeberait toute sa vie. Quel-
qu’unqui m’aurait dit ce que j’allais faire cinq minutes aupa-
ravant, je I’aurais repousse bien loin,
p. Votre conscience ne vous reproche done rien?
R. Ma conscience me reproche beaucoup; tputes les nuits
je vois ma femme et mes enfants; mon esprit est toujours hors
de la prison. Mais pour ravpiy fait avec malice, ma conscience
est tranquille.
Bouillard, dans tons ses interypgatoires, £| toujours dit avoir
tue sa femme la derniSrp, et d’apr^s la disposition des Ijeux et la
situation dans laquelle les cadayres put 6te tyouv^s, if parait
bien que e’est ainsi que les choses se sent passfies. Ce qui tend
surtout a le prouver, e’est qu’apres avoir tu6 trois de ses en¬
fants , il a laiss6 le premier instrument ppree qu’il 6tait teint
de sang, et I’a remplacfi par un autre, afin qqe S3 femmp ne
put rien soupconner.
M. Tayocat-g^nfiral a tir6 parti de cette circonstance, et a
soutenu qu’elle prouyait dvidemfqept que ^puillip’d jouisssit de
432 M0N031AN1E HOMICIDE,
toutes ses facultes et de tout son discernemeiit au inonicnt oil
le crime avail 4te commis. Mais il est important de remarquer
que c’est Bouillard lui-merae qui a dit, et cela sans provoca¬
tion aucune , qu’il avail change d’instruinent aprfis avoir lue les
trois enfants qui etaicnt dans la uaaison; ct lors mfime qu’il
n’aurait pas r6v61e ces details, on ne pourrait pas en conclure
qu’il n’dtait pas atteint d’alienalion au moment du crime, car
des fails nombreux prouvent qu’on peut dans un acc^s de mo-
nomanie homicide montrer du disccrnemont pour arrivcr a ses
fins, comme cela s’observe dans tous les genres de folies. Ainsi, la
femme Gorget, pendant son acces de monoinanie homicide, apres
avoir tue sa nifecc, sa mbre et la veuve Georges, se renclil dans la
maison de la femme Dorraeson , qui se trouvait seule dans unc
charabre avee son fils, age de sept ans, avec lequel elle cau-
sait; de la porte, elle lui dit: On crie dans la rue, allez done
voir. La veuve Dormeson soi tit en effet pour aller dans une
autre piece donnant sur la rue; Jeanne Gorget se glissa aussitot
dans la chambre que la femme Dormeson venait de quitter, se
jeta sur I’enfaul, el lui fit au cou deux larges blessures, donl
Tune determina une hfimorrhagie mortelle.
Les monomaniaques ont une volonte irrfisistible avec tout le
disebrnement nbcessaire pour accomplir le crime, mais ils n’onl
pas de liberte morale, bien qu’ils emploient parfois beaucoup
de ruse pour mettre ^ execution leurs projets.
Ainsi tomberait I’idbe que Bouillard aurait tub sa femme la
pferaiere par cupidite et pour heriterde ses enfants.
D’aprbs les explications donnees par I’accuse, les depositions
des’temoins Lagoutte, Bbroujon et Dalmais n’auraient pas rbel-
lement touie I’importance qu’on pourrait y attacher; elles ont
d’ailleurs btfi faites fort lardivement.
Quoiqu’il soil fort difficile de constater la v6racite des asser¬
tions de Bouillard, il reste deinontr6 par la deposition du do-
mestique et de Yergnais, que plusieurs jours avant le crime il
etait atteint de vertiges, de tintements d’oreilles; qu’il dtait
triste, mblancolique, et mgme portb au suicide; symptomes
MONOMANIE HOMICIDE.
(^33
qui doivent fixer nolro altentiou, parce qii’ils precedent presquc
toiijours les acces de monoraanie homicide; mais il reste d6-
monlr6 aussi qu’il n’a doniie aucuu signe de folie ni avant ni
aprfesle 15 niai.
Bouillard 6tait-il aiteiut de monouianie homicide au moment
oil ce crime a el6 commis? Voila cc qu’il faudrait pouvoir dti-
montrer, et ce qui est fort difficile, parce qu’il n’a observe
par aucun t6moin, ainsi que nous I’avons dejk fait remarquer.
Des fails uombreux rapporles par Gall, Piuel, Esquirol,
Marc, etc., prouvent qu’un acces de fureur suivi d’un ou de
plusieurs raeurtres peut se d6veloppcr spontan6ment chez un
iudividu jusque li> sain d’esprit, et ne lais.ser ensuite aucune trace
de folie.
« Les monomaniaqueshomicides, dit Esquirol, tuent par un
entrainementavcugle, inslantane, independant de leur volont6.
Une femme, accouchee depuis dix jours, se sent tout-h-coup
agit4e par le d6sir de tuer son enfant. La mere de quatre en-
fants est port6e involontairement h les d^truire, et n’dchappe a
ce malheur qu’en d6sertant sa maison. Une servante, chaque
fois qu’elle deshabille pour le coucher un enfant confifi ii ses
.soins, est prise du desir irresistible de I’fivenlrer.
» Une mere est poussee a couper le cou h celui de ses enfants
(ju’eUe aime avec le plus de teudresse.
» Un liomrae de trenle-deux ans, dit encore Esquirol, d’un
caractere trfes doux, ayantrecu une education soignde, arrive b
Paris depuis plmsieurs mois, se conduit pendant quelque temps
de la maniere la plus r^guliere. II monte un jour au Palais de
Justice, arrive dans la salle des Pas-Perdus, se prficipite sur un
avocat, le saisit a la gorge. II est arr6te, conduit en prison, et
confid i) mes soins le jour mdme de cet dvdnement. A ma pre¬
miere visite, qui a lieu le lendemaiu, M. est tranquille, sans
colere, sans ressentiraent, et avait dormi toute la nuit. Il se rap-
pelle parfaitement ce qu’il a fait au Palais de Justice, en parle
avec sang-froid; mais il n’a aucun souvenir des motifs qui ont
determine son action; il n’a jamais vu cet avocat. «
MONOMANIE HOMICIDE.
A 34
i<On a vu, dit M. Gasauvieilh {Memoire sur la monomanie
hmnicide ), des homines atteints de monomanie homicide, sans
d6life, les facultes intellectuelles ne manifestant aUcun indice
d’alienation; chez eux la volonte seule 6tait les^e par une pro-
fonde perversion des sentiments; une idfie, un pencharit, un
d6sir impfirleux, irr&istible, commandaierit le meurtro. »Entre
autres exemples il cite le suivant:«Un tailleur, sohre, appliqufi,
6tant centre le tnatin avec sa femme, s’assied datis un coin de la
chambre, refuse de dejeuner, puis tout-h-coup renverse les
objets qui 6taient autour de lui, et se jette sur sa fetnme. Les
voisins accourus eurenl la plus grande peine h se saisir de ce fu-
rieux. Le lendemain, il ne lui restait aucun souvenir de ce qui
s’6tait passe. »
M. Orfila, dans son Traite de medecme legale , cite plUsieurs
fails analogues.
<1 Un voiturier s’dtant mis ett route aprfes s’Stre renfermfi
seul, avec tfois chevaux, sans leur donner a manger, com¬
mence a maltraiter une femine qu'il rencontre; plus loin , il
donne quelques coups de hache a une autre femme, et la laisse
fitendUe dans un fosse ; bientot il fend la lete a un jeune garcon;
plus tard, il enfonce le crane a unjeune horame, dont il repand
la tervelle sur le chemin, et qu’il inutile avec sa hache. Il
abandonne cet instrument, attaque successivement trois per-
sonnes , et est enfm arrfit^. Conduit eti presence des cadavres,
il dit: Ce n’est pas moi qui ai commis ces ineurtres, c'est tiion
mauvais esprit. »
Enfiii nous avons 6t6 appel6 nous-mgme, ett 1832, devant
la Cour d’assises du Rh6ne, a constater, cotnme expert, I’fitat
mental de la femme Gorget, de Poully-le- Monial, qui a pr§sent6
I’un dtss exemples les plus terribles de monomanie homicide que
renfermcllt les aimales de la mfidecine Ifigale des alienes. Cette
ffialbaureuSe femme atait tufi dans une seule matinfie sa mfere,
sa iiiace et deuX autres personues, et cela sans aucune espace
d’interSt. NoUs disions alors ce (jue nous r6p6terons aujoUrd’hui:
Si un individu jusgue Id rditonnable et de moturs douce
MONOMANIE HOMICIDE.
435
devient tout-d-coup furieiix, et donne la mart d me ou plusieurs
persomes , et souvent d celles qui lui etaient les plus chere ^, et
celasans aucun motif d'interet, la folie doit etrepresumes,
L’6venement se chargea alors de verifier nos prfivisions; car
la femme Gorget, qui fut condamnee malgr6 notre tdmoignage et
rsioquent plaidoyer de M' Margerand, son avocat, raaisquine
porta pas sa tete sur I’dchafaud, parce que le jury (par une heu-
reuse inconsequence) admit des circonstances attenuantes, les-
quellesne pouvaient fitie que I’etatde folie presumee, est aujour-
d’hui encore ii I’hospice de I’Antiquailledansunetatdedemence
compliquee d’acces de fureur, apr^s avoir passe dix aunfies dans
la maison centrale de Moutpellier ou dans I’asile d’alien^s de
cette ville.
Les exemples que nous venons de citer sont plus que suffi-
sants pour prouver I’existence de la monomanie homicide in¬
stinctive, puisqu’elle est aujourd’hui generalement admise par
lous les medecins qui ont eu I’occasion d'observer des alienfe.
Nous ii’avons pas pour mission seulement de prouver la rea-
lite de cette terrible infii mite de I’espece humaine, mais bien
de decider si I’accuse en etait atteint au moment ou il a tu6 sa
femme et ses quatre enfants.
Avant de conclure, nous devons avouer que, bien souvent
appele it donner notre avis sur I’etat mental de divers accuses,
nous n’avons jamais ete aussi embarrasse, nous n’avons jamais
du 6tre plus circonspect que dans le cas present, parce que,
ainsi que d6ja nous I’avons fait remarquer, I’incujpd ri’a donn6
aucun signc de folie avant ni apr6s le crime, et qu’il n’a etd
observd par aucun tfimoin au moment ou il I’accomplissait.
N6anmoins, nous disons qu’il resulte pour nous des interro-
gatoires que nous avons fait subir a Bouillard, de I’analyse des
faits et des depositions des temoins, qu it est probable que
Bouillard, qui alfectionnait sa femme et ses enfants, leur a
donne la mort pendant uh acces de moiiomanie homicide in¬
stinctive.
Mais si Bouillard est acquitte comme fou, il est evident que
436
MONOJIANIii HOMICIDE.
c’est uii fou dangoreux, et qu’il doit, dans I’iiiterfit de la s6cu-
rit6 publique, fitrc renfenn6 pour le resle de ses jours.
Notre dfiposition devant le jury a 6t6 I’analyse exacte du
rapport qu’on vient de lire.
Celle de M. le docteur Chapeau, mfidecin aux rapports, qui
avait accompagn6 M. le procureur du roi sur les lieux od le
crime a (5t6 coramis, et qui avait eu bien souvent I’occasion
d’observcr Bouillard, a 6t6 en harmonic avec la nStre.
La dfifense de I’accusfi, basfie sur I’existence de la monoma-
nie homicide inslantanee, a 6t6 pr^sentde d’une maniere admi¬
rable par Valentin, son avocat.
Nfianmoins, d6clar6 coupable par le jury, Bouillard a 6tfi
condamnf it la peine de mort.
II a entendu prononcer son arr6t avec impassibility.
S’ytant pourvu en grace, toutes les pieces du procfis, et par
consequent notre rapport, ont passe sous les yeux de Sa Majesty,
qui, dans sa sagesse, a commuy la peine de mort en une deten¬
tion perpytuelle.
Pendant le sejour que Bouillard a fait dans la prison avant
d’etre dirigy sur la maison centrale d’Embrun, il a toujours ete
le meme; il tenait les propos que nous avons rapportes plus
haut, toutes les fois qu’on le questionnait. Les hommes mont
condamne , disait - il, Dieu me jugera , hd seul suit si faimais
ma femme el mes enfants et si fai jamais voulu les tuer; j’au-
rais bien plutdf vingt fois dome ma vie pour eux. Je ne sais
comment cela sest. fait , il faict que ce soil un fleau de Dieu.
Bouillard n’a donne, avant comme apres le crime, aucun
signe evident de folie; mais il a ete bien constate que quelque
temps avant il avait ete atteint de vertiges, de tristesse, d’insom-
nie; de penchant an suicide; ces symptfimes ont contribue pour
beaucoup it nous faire admettre la presomptlon de monomanie
homicide instinctive, parce que Texperience a prouve qu’ils
precedent ti-es souvent les acces de cetle affreuse maladie.
REVUE FRAIVCAISE ET ETRAMERE
KEVUE DES JOVRNAEX DE KEDECIN’E.
JOURNAUX FRANgAIS.
DES INDICATIONS A SUIVRE DANS LE TRAITESIENT MORAL DE LA FOLIE,
par M. Ledret.
M. Leuret a lu dernitrement siir ce sujet, h I’Academie, iiu m6-
moirc dont nous ne coiinaissons qu’un exirail asscz dtendu , public
dans la Gazette medicale. Dans ce mdmoirc, ce mddccin essaie de
ddraonlrer que, dans le IraUement de la folie , il y a des indications
fournies le plus souvent par I’examen des causes de la inaladie, et
que le praticien doit rechercher avec soin. En procddaiit de cette
manifere on parvierit & reconnaltre que certains cas de folie exi¬
gent.un irailenient exclusivement moral, d’autres un trailoment
exclusivemenl physique, et que dans d’autres, enfin, ces deux
inodes de traiteraent doivent etre employes simultandment. Quel-
ques observations longuement ddtailldes sont donndes par M. beuret
a I’appui de ces remarques jiidicieuses.
La premibre, intitulde : Lypemanie, cause de nalxere rlmma-
tismalc, guerison operee d I'aide de moyens physiques , est un
exemple d’line varidtd de folie exigeantun traitement exclusivement
physique. Nous necroyons point devoir en parler davantage.
La seconde nous offre, au contraire, un cas de lypdmanie avec
tendance au suicide, dont le traitement moral seul a triomphd.
Cette observation est irop longue pour que nouspuissionsla repro-
duire. Nous ne ferons que I’esquisser rapidement.
En jnillet 18dl, une dame fut amende de la province a J?aris pat-
son mari. Sa mfcre est morte d’une aitaque d’apoplexie; elle a un
frere dpileptique et une soeur irbs ddvoie et Irbs bizarre.
Dbs sa jeunesse, cette dame a en des idees singulibres et des ca¬
prices qu’on ii’a point assez combaltus. A dix-huit ans , elle ne
. pouvait fester seule sansfitre assaillie de millecraintescbimeriques.
Unjoin- elle vit noyer unebien atteint de rage, eldepuisla vue d’un
chien la rendait toule tremblante. Sanscesse tourmenldedccrainles
sans fondement, elle s’eHoi-qait de paraitre tranquille pour ne point
contrarier son mari -qu’elle aimait beaucoup. Une tacbe d’huile
438 REVUE FRANgAlSE ET ^TRANGliUE.
qu’elle fit & ses vStcmenls hti fit prendre ce liquids en liorreur, et
elle siipjiHtna chez elle les lampes et tons les mets i I’huile.
Ccpendant cette dame n’etait point encore malade, et elie eievait
assez bien ses huit enfaiits.
A quaranie alls, de i-eiigieiise qu’elle giait, elle deViiit siipersti-
lieuse : elle se croyait damnSe pour avoir, disait-elle, commnnig en
Slat de pgche inorlel; et, dfes lors , eiie conimenqa a ne plus fitre
iiiallrcsse de sa volontg; il surviiit tin trouble profoiid dans ses
lacidtes , des idges de suicide ; en iin mot, la folie gtait dgclarSe.
M. Leurot la vit a cette gpoque; sa santg physique gtait gravement
altgrge; die dlait dans un Slat dSja irSs avanctf d’adynamie , rg -
suliat du dSlire qiii entravait toutes les fonciions soumlses a I’em-
pife de la volontg, ba malade voyalt partoul des lioslies ou des
profanations d’hoslies; tout ce qul avait line forme circulalre, tout
ce qui gtait blanc Otait une hostie ou tine portion d’hostie : aussi ne
votilait-elle ni boire ni manger, dans la crainte d’avaler des liostiea
et de commeitre tin sacrilgge. Elle n’osalt rien toucher, rien porter
sur elle, craignant qu’il n'y eilt dOs hOstieS : c’glait pour cette dame
un alfreux supplice.
, Ce dglireeiaitsurvenu par degrgs;les personnesquirentouraietlt,
parents et amis, avaieut essayg de vaincre Ses rgjiugnatices; tOiit
avait gtg inutile , et die ddpgrissait de jour en jour.
M. Leuret, craignant d’abord qu’une forte commotion morale Ud
fQt dangeretise pour une femme aussi faible , ne voulut point etU-
ployef le traiteinent moral qui lui paraissait cependant ici parfaite-
meiit indiqtid. II atlendit; puis, voyant que le Inal empirait, 11 66
ddcida enlin it le combattre vigoureUsement.
11 la sdpara de son marl, qu’elle airtiait beaucoup, et ne ltd laissa
qu’tme femme de cliambre choisie h cet effet. Elle s’irrita d’abofd,
potissa des cris, puis elle se calma et finit par prier qii’on le ltd ren-
dlt. M. Leuret ltd promit S la condition qu’elle mangerait et boirait,
qu’elle cesserait de voir pariout des hosties, en un mot, qu'elle
ferait lout Ce qu’oiilui dirait: elle y coiisentit d’assez bonne gfSce
d’abord. Mais elle fut efftayde i la vtie des mies de pain dparses
sur la table et dans son Osslette , et on eUt beaUcoup de peine 6 lui
faire prendre quelques aliuiehts.
On'put ainsi parvenir a la noUrrir, totijours en lui faisant espdrer
de courtes entrevues avecsonmari, oit en la menaqantdelui meltre
sous les yeux une boite de pains a cacheter, qui, pour elle, dtaient
aidant d'hoslies. Avec une ferine Volontd, on-parvint dgalemenl peu
a peu a rainener la malade a ses ancienUes babitudes.
C'dtail ddja beaucoup que de I'avoir ddeidde a se promener, a
JOtBNAUX FRANCAIS, 439
agir, a obdir; mais on la voyait, eton diaitsQf qu’elle ne profanait
pas d’hosties. On parvint i lui Oter ce motif de sdcurild, sans ce-
pehdant I’abandonner a elle-meme, eii fermant les yeux toutes les
fois qu’elle ddraisonnait.
Dts lot's elle alia bieh; et quoique deux lentatives de suicide
solent venites retai'der sa convalescence, clle dlait parfaitement
raisonnable vers la fin de ddcembre 1841, e’est-a-dire un pen moihs
de six mois aprfes avoir did raise en Iraitemeni.
Quaiii ii I’dlat physique , il diait devenu meilleur 4 parlir du jour
oil la malade avail consenti 4 prendre de la nourrilure , et elle dtait
lout-i-fait rdlablie au bout de quelques mois. Depuis quatre aus la
gudrisou s’est inaintemie.
L’autetir rapporie en troisidme lieu nn cas dans lequel le trai-
tement moral el le irallement physique ortt dtd employe ilmultand-
ment pour concourir au meme but.
M. N..., d’un tempdrament nervelix, est spirituel et ilistrult;
mais son caraetdre est mobile , imprdvoyant, et & irente ans il tie
s’est pbint encore erdd de position.
II avail did arretd sur sa propre demande, et conduit d’abord it
laprdfecture de police, puis dans urie maison d’alidnds.
M. Leuret, chargd de I’examiner, reconnut qu'il s’cxprimait avec
facilitd et rndme avecdidgance, quelquefois cepeiidantavecline Cdr-
taine vivacild, que le malade attribuait dla position pdnibledans la-
quelle il se trotivait. En causant, sa figure, trfes mobile, passa
plif-ieurs fois de I’indignalion au rire presqtie sans transition, et il
y avail dans ses yeux une sorte d’dgarement tout particulier.
Le reste de la journde, il ful dans un vdritable acefes de manie
furieuse, et on ful obligd de I’aHacher.
Lelendemain, M. Leuret le vit encore dans cet dtat de manie,
couchd et retenu au moyen de la camisole de force, parlant avec
feu sans s’apercevoir de la prdsence dumddecin, et tenant des
discours remarquables tantbt en franqais, taiilOt en ilalien; les
inflexions de sa voix dtaient d’ailleurs en parfaite barmonie avec
le sens de ses paroles.
L’aceds dure jusqu’ii la fin de la nuit. Le lendemain , pendant ia
journde , il est mis dans le bain et se calme un pen. On le ddlache
sur sa promesse d’etre tranquille. Il est encore verbeux , dmu , dd-
lirant, mais sans agitation. La nuit se passe bien. Pendant un mois,
ie malade conserve une grande disposition 4 s’agiter; il est trfes
exigeant; ii menace , si on le contrarie , de devenir furieux; il as¬
sure que, quand il le voudra, il paraltra tout aussi fou que pen¬
dant la niiit oft il a tant crid, et proteste d’ailleurs contre toute
imputation de folie.
440 KEVUE FRANgAISE ET £TRANGERE.
« Ce qii’on a fail pour le traitemeiit de M. N..., le void : on lui a
donnd des bains prolonges et rafraiclii la tfite pendant le bain ; on I’a
nourri d'aliments vdg(itaux et de lait; on I’a isoM de sa famille et
du monde; on a tili; avec lui bienveillantet ferine, et, par de bonnes
raisons, on a dierche 4 redresser son jugement. » M. N.... a gudri.
Ces trois observations sulDsenl pour dlablir nettement le besoin
qu’il y a de distinguer , dans la pratique, les cas oil le traitement
moral est indiqiid exdusivement, et ceux, au contrairc , oft 11 doit
filre combine avec le traitement physique.
Quels guides faiit-il suivre dans I'emploi du traitement moral?
de quels prdceptcs faut-il se piin^trer? II n’y a id, dit M. Leuret,
ni guides 4 suivre ni prdceptes a connaitre : le traitement moral est
nil artet non one science. Dans un art il y a des rtgles, dans le trai-
lement moral il y a des indications qui varient d’ailleurs 41'infini,
car dies dependent de la nature d’esprit du malade , de son carac-
tbre, de son Education, de son 4ge , de son sexe, de la forme , des
causes et de la duree de son delire, de sa position sociale , de ses
relations habitnelics , et enlln du caraclfere , de I’activitfi, des res-
.sources du mddccin iui-mSme.
{Gazellemedicale , 10 janvier 1846 )
KOTE SUR L'eXISTENCE DE DEUX VARlfiTES DISTINCTES DE T^TANOS,
par M. le docteur Todlmouche.
M. Toulraouclie considfere le tdtanos comme une phlegmasie
spdciale, tantOl bornde 4 la pie-ra6re et 4 rarachnoide rachidienne,
tanlOt envabissant en mdme temps les infimes membranes de la base
du cerveau, et enfm pouvant dans quelques cas, mais les plus
fares, s’dtendre a la moelle dpinifere elle-mfime.
A I’appui de son opinion, ce raddecin rapporte trois observa¬
tions longuement ddtiiillees, et qui confirment cn ellet son asser¬
tion au point de vue de i’analomie paihologique.
Neanmoins, M. Toulmouclie, tout en admettant dans ie tdtanos
un dtat pblegmasique des membranes ou, plus rarement, de la
substance mdme de I’axe cdphalo-racliidien, semble disposd 4 croire
qu’il y a dans cette singuiidre affeclion un autre dldment que I’dld-
ment pblegmasique, une perturbation nerveuse encore inconnue
dans son es.sencc, et he laissant aprfes la mort que des traces ma-
Idriclles trfcs fugaces et le plus souvent nulles , taudis que pendant
la vie cet dldment semble prddominer sur I’auire, I’dtouffer cn quel-
que sorte sous I’dnergie de ses manifestations.
{Gazelte medicale, 24 janvier.)
JOURNAUX FUANC.AIS.
hUl
RECHEKCHES SDR LES N^VRALGIES TRAIT^ES PAR LE QDIfiQUlNA ET
sEs PREPARATIONS, par M. le docleur Hermel.
Dans un premier miSmoiiepiiblie dans ce journal (1),M. Hermel
a parle des n^vralgies esscnlielles Irait^es avec snccfes par I’acu-
ponciure ; dans ce second travail, 11 s’est propose de faire connallre
le rdsnltat de ses recherches siir Ics ndvralgies intermitlenles et
r^mittentes et lenr iraitement. Corame son memoire, composd en
grande partie d’obscrvalions, n’est point susceptible d’analyse,
nous nous contenlerons d’cn donner les conclusions :
1" 11 y a des ndvralgies essentielles ou idiopathiques qui affcctent
le type intermittent ou rL'mitleiit. Ces nfivralgies sent traitdes avec
sucefes par le quinquina et ses prdparations.
2” 11 y a des ndvralgies qui apparaissent avec un mouvement
fdbrile ou a la suite de frissons ou de bouffdesdechaleur etquiont de
I’analogie avec un des stades de la litvre intermittente. Comme
les prdeddentes, elles guerissent aussi par I’emploi de I’antiperio-
dique spdcifique.
3” 11 y a des maladies qui presentent dansleur conrs un plusou
raoins grand nombre d’aflections diverses; telles sent la goutte, les
scrofules. Lorsqu’une des affections symptomatiques de ces mala¬
dies vient a disparaltre, soit, par exemplc , les bdmorrhoides , et
que des nevralgics apparaissent, le mcilleur et mOme le seul moyen
de gudrir ces ndvralgies, eiissent-elles le type intermittent, e>t de
rdtablir I’aflection qui les avait prdedddes. Ces ndvralgies ne rdcla-
ment point la mddication du quinquina. •
ft” Dans les ndvralgies a type intermittent qui sont symptOina-
tiques d’une maladie on d’une affection qui ne presente point ce
type,le quinquina et ses prdparations peuventdtre employds comme
moyen accessoire pour combattre la douleur nerveuse intermittente
si elle persistait.
5“ On ne doit pas compter sur la modification des premiers accis
dfesles premiferes doses du mddicament, surtout pour les ndvral¬
gies intermittentes essentielles.
6" Les ndvralgies intermittentes, comme les fifevres du mdme
type, prdsentent souvent des rechutes, des rdcidives. G’est pourquoi
il faut continuer radministration du quinquina et de ses prdpara¬
tions, non seulement apres la disparition de tons les symptbines ,
mais encore pendant I’espace d’un septdnaire environ.
(Gazelle medicalc, 21 et 28 fdvrier 18fi6.)
(I) Voy. Ariiiulesmedico-psyckologiques ,i. Ill, p, 20d.
[il\2 IlEVUli 1''RAN(;;AISE ET filRANGERE.
CHUTE HE LA FOUDRE. AURONIE JIOMENTAIMfiE CHEZ UN HOMME QUI
A et6 renverse par eule , par M. Maslieurat-Lagemard.
Le 10 septembre dernier, iin lionimc ful frapp6 de la foudre, et,
sans qu’il ait rien vu, fut renversiS a tei re. Get liomme, age de
trente ans, grand, bien coiislitnfi ct dong d’une voix Irfes forte de
basse-laille, se releva an bout de qiielqiies instants fitoiirdi comme
un horame ivre et afl'ecte d’mie aphonie presque complete. Malgrfi
I’inspection la plus minutieuse, on ne put ddcouvrir sur lui d’autre
trace du passage du Iluide dleclrique qu’une petite tacbe sur le front,
serablablc A cede qu’aurail produite I’applicaliond’un fer rouge, et
sur le dosdu nez deux rainures ou rdpidenne dial! enleve. Cepen-
dant B... ne pouvait plus parlcr : sa voix, seinblable acelle d’une
petite chfeyre , avait un timbre trts faible et tres aigu ; le lende-
main, pile dtait un peu plus forte , inais tonjours aigue et cbevro-
tanle : peu A peu ellc a perdu ce caractAre, et hnit jours aprfes elle
avail repris son timbre et ga force ordinaires.
U n’y avait, du reste, chez B..., aucun symptome.qui pdt expli-
quer ce singiilier plidnomene , ni rougeur dans I’arritre-gorge, ni
gdiie ni douleur a la rdgion sous-hyoidienne. 11 lui scmblait que
I’iiir ne pouvait plus sortir des poumons, et qu’il lui fallail faire
des efforts pour expulser les quelques sons qu’il faisait A peine
entendre.
Quelle est la nature de la modification qui s’est opdrde soil dans
les prganes de la respiration, soil ailleurs, pour produire cetle
aphonie installtande? M. Maslieurat avoue ne la point connaltre et
ne pas merae I’entrevoir. 11 nous semble an moins probable qu’il
y a eu lA un phdnomfene de nature nerveuse. Je sais que cetteliy-
pothfese n’est point ime e.Nplicatiou, mais encore est-elle seule
capable de ratlacher cefait aux cas de radme nature qu’on observe
quclquefois dans la pratique civile ou dans les hdpitaux.
OBSERVATION DE BEGAIEMENT CHORlSiQUE ; GOfiRISON A L’AIDE D’UN
traitemeht emprunte a la thErapeutique gEneralb, par
M. Dumas (de Dammarlin).
Une jeune fille de ireize ans, bien constitude, avait tonjours joui
d’une bonne sanld jusqu’au 20 octobre ISfiA, A cela prds de quel-
qnes palpitations nerve'uses combaltues avee succds par le rdgime
froid, les bains frais et quelques Idgers antispasmodiques. Depuis
elle a ressenti de la cdphalalgie, des douleurs lombaires, etla plu-
part des .symptdraes prdcurseurs de la rdvolution ptibfcre. Le 15
JOimNAUX rRANCAlS.
ddcembre 1844, on s’apei'Qolt que sa parole s'cmbavrasse, puis
qu’clle b^gaie; quelques jours auparavaiit, elle avail ilprouyi plus
de cdphalalgie que de coutunic, et s’diait occuple plus assiddmcnt.
II pe faul point oublier non plus , au point de vue de I’influencc de
rimitaiicn qu’clle frdquentait habituellement upe jeune begpq de
ses compagnes. M. Dumas, appel6 par les parenls, examine et ne
trouve lien. La voix, I’intelligence elaient restees intactes; il n’y
ayait pas de fifevre. li pensa naturellement 4 une affection du cer-
veau on des nerfs , d’antant plus que cclte Jeune iille lilait d’u|i Sge
ou cet orgape est naturellement soupnis a une multitude de causes
excitalrices, telles que : 1" i’dvolulion rapide des centres nerveux
et des nerfs; 2’ le grand nombre d’impressions qui viennent dans
un trfcs court espace de temps affecter la sensibilitd gendrale;
3° I’apparition dans rdconoraie d’un nouvel organe , I’utdrus , qui,
nagufere encore 4 I’lilat rudinientaire, vient de parcourir rapide-
mentles diffdrentes phases de son ddveloppement; 4” cnfin , 4 rai¬
son de cette apparition , le depart vers le cerveau de rayonnrments
synipailiiques tellenaent puissants, que ddsormais on vena trpp
souvent la volonte flechir devant les instincts tyrapniques de ce
nouvel organe.
Comme second ordre de sympldmes, il y avail des crampes, de
la cdphalalgie, de Tapathie dans les fonctions inlellectuelles et mo-
trices. En admetlant que lesidge du mal rdsiddt au cerveau , reslait
4ddterminer sa nature; M. Dumas, prenant pour guide ses'prin-
cipes de philosopiiie mddicale, s’arrdta au diagnostic et au traite-
ment suivanls :
Bdgaiement chordique, reconnaissant pour cause une congestion
de I’axe cdrdbro-spinal, et en particulier des lobes anldrieurs du
cerveau. En consdquence, dans le traitement, il se propose : lo de
rdsoudre la congestion; 2° de prdvenir son retour en moddraut
rexcitaiion gendrale, et surtout celle de la matrice. Dans la pre-
mifere vue , saignde gdndrale, pddiluves sinapitds, laxatifs, rdgime
doux, exercice moddrd. Pour remplirla seconde indication, bains
de sidge dtnollienis, lavements calmants, distractions donees et
aniagonisies de I’dtat moral babituel. Huit jours apres I’emploi de
cette mddicalion, la formation de la parole dtail en effet deja plus
facile, Au douzidme jour, il tie restaii plus aucun indice de bdgnie-
ment, et Ton n’eut p|us 4 combaiti e qu’uuegrande faibjess.egeudrale,
qui, au bout de quelque temps, edda aux analeptiques joints aux
toniques Axes. {Gazette midicate, 4 avril 1846.)
hUU REVUE FRANgAlSE ET fiTRANGERE.
T^TANOS spONTANfi SDivi DE GufiRisoN, observation recueillie par
M. Bourgogne dans le service de M. Jaoioux , a l’H6lei-Dieu.
Rondel, de cinqnante-buit ans, terrassier, d’un tempera¬
ment sangnin , entra a rtiOpitai ie mercredi 3 ddcembre ISaS.
Le samedi precedent, cet iiomme, qui babite une cbambre bii-
mide', avait eproiive dans la region lombaire une vive douieur, qui
s’eiait etendue aux jambes et en avait rendu la flexion impossible.
Cet etat empira le dimanclie et devint meilleur le lundl.
Les symptOmes reparurent le mardi et n’ont fait qu’augmenter
depuis.
Kondel ne porte stir le corps ni blessure ni contusion qiiipuisse
faire attribuer A ce tetanos le caractfere traumatique.
Le h decembre, sixieme jour de la maladie, il existo. une grande
raideur des raembres abdominaux , dont la flexion est impossible et
dont les principaux muscles forment une saillie assez prononcee.
Cos parties sont en outre agitees par intervalles de Idgires con¬
vulsions cloniques, et sont le si^ge d’dlancemenls douloureux qui
vont s’irradier jusque dans les reins. Ces symptOmes sont facile-
ment provoquOs par I’attouchement des raembres contracturds. La
marche est impossible.
Uigiditd des muscles posterienrs du cou et du tronc, un pen de
trismus , parole euibarrassde, cortstipalion. Absence de tout autre
symptOme important. — Saignde de 000 gr.,unbain, venlouscs
S 9 arifides A la rdgion lombaire, tartre stibid 0,05 dans un pot de
limonade. Le soir bain de vapeur, 0,05 d’opium dans un julep.
Le 5 decembre, le sang lird de la vcine est couenneux. Sueurs
abondantes; ddcubitus dorsal obligd ; mdme contraction dnergique,
permanente et douloureuse de la cuisse, de la jambe, de la partie
antdrieure de la poitrine, de la colonne vertdbraleet des muscles
abdominaux. Seml-drection de la verge; rigiditd des muscles de la
langue; trismus toujours incomplet. Exaltation de la sensibilitd pro-
fonde. La contracture s'exaspArc A des intervalles Iris rapprochds,
et sous forme de paroxysmes trfes douloureux. II y a queiques rd-
raissions incomplfetes. 80 pulsations; pas de garde-robe. — Limo¬
nade suerde deux pots, et dans ebaque pot 0,05 de tartrestibid;
julepgommeux avec 0,10 d’extrait thdbaique ; vcntoiises A la rdgion
lombaire ; saignde de 250 gr. Le soir, un bain de vapeur.
Le 6, le sang de la deuxidme saignde est encore couenneux.
,Sueurs abondantes; un peu moins de rigiditd des membres; les
muscles du ventre et de la poitrine sont souples, les autres sont
dans le mdine dtat. Pouls a 112; vingl-et-une respirations par mi-
JOURNAUX FKANgAiS. hUo
nute; langue un pen blanche, pas de garde robe. — Calomel 0,50,
et opium 0,10 en trois pilules.
Le 7, cont-acture des membrcs inKrieurs plus prononc^e; venire
tendu, platetdur; opistholcnos plusmanifeste. La contracture des
parols du venire est inlerinlltente else reproduit conslamment sous
rinduence de raltoucbeinent. Respiration presqueentii^rement dia-
pliraginalique; 108 pulsations. La constipation persiste. — Calomel
0,60 , et exlrait ihdbaique 0,10 en trois pilules; 20 gr. d’huile de
ricin dans deux bouillons gras.
i Lc 8, ventre moins tendu ; contractions paroxysmiques des mus¬
cles trfes douloureuses; face im peu grippde; respiralion pdnible ;
pouls ddveloppd, insomnle. Corislipaiion opiniOlre. — MOme pres¬
cription, et en outre im lavement purgaiif des pcintre.s.
LeO, un pen d’amdlioration : rire sardonique; paroxysmes moins
prolongds; un peu de sommeil; deux selles. — Julep avec opium
0,10, deux bouillons, deux soupes.
Le 10, mieux raarqud ; ddvoiement. — MOrae irailement.
Le 11 le malade va bien, quoique le trismus soil plus prononcd
et le muscle sierno-mastoldien gauche forlement contractd. Cet dial
ne dure que peu de temps.
Les jours suivanls I’amdlioralioii se souiienl. Le 13, druption de
sudamina 5 la base de la poitrinc; cessation de la diarrhde.
Le l/i, le malade soull’re un peu plus que les jours prdcddenls,
sans qu’on en connaisse la cause; mais cette exacerbation cdde dans
la unit, et I’dtat du malade devient de jour en jour meilleur. -
Le 17, il cxdcule ddja quelques mouvemenis, quldevlenuentde
plus en plus faciles les jours suivanls, et le 25 11 est en compIMe
convalescence, quoiqu’jl rcste encore pendant quelque temps un
peu de roideur dans les muscles des parties qui ont did si grave-
ment alTectdes. {Gazette des hdpitaux, 8 janvier 1846 )
APOPLEXIE CdREBRALE TRbs CIHCOHSCRITE; PERTE DE LA SENSIBILITid
DE LA PEAU DU TBOHC ET DE, LA FACE ; PARALYSIB DU MEMBRE
sopEriedr oorrespondant. (HOpital de la Charitd, service de
M. Cruveilhier.)
La lille Gournler, flgde de vingt-huil ans, n’est rdglde que depuis
six ans, el encore ne I’a-t-clle did que trts irrdguliferement. Elle
cut un enfant cn 1840 , et ses menstrues n’avaient point reparu en
fdvrier 1841, lorsqu’ii cette. dpoque, 4 la suite de violenls maux de
tfite, elle perdit subilement connaissance, et, quand elle revint 4
elle, s’aperqut qu’elle dtait compldtement paralysde de la sensibilitd
ahmal. mkd.-psvcu. t. vii. Mai 1816. 9. 20
UhG REVUE PRANUAISE ET £TRANGfeRE.
et du moilvoinent de tout le c6le ganclie du corps. Elle entra &
rilOlel-Dieu et eii sortit au bout de liuit mois parfaitement gii^rie.
G... alia bien pendant qualre ans , a part qtielques dlancemcnts
dans la Ifite quaiul elle se baissait ou au moment de Tapproclie des
rfegles. Depuis deux mois Tdcoulementmenstruel n’avait pointparu,
lorsque le 3 janvier dernier, a la suite de violents maux de tfite,
elle a vomi , perdu connaissance, et ressenli des frdmissemeiits
dans le bras et une douleur vive dans I’epaule gaudies. G6ne de la
respiration du meme cOld; mouvements convulsifs dans la bouche
et dans I’ceil ,maissans pertede la parole; cdplialalgietrfesintense;
impossibility de se Servir du bras.
Le 8, on constate une insensibility de la peau et des muqueuses
de la moiiiy supdrieure de tout le cdid gauche du corps. La pression
pratiquye sur la colonne vertybrale , depuis la cinquitme verlfebre
cervicale jusqu’a la cinqilidme ou sixlfeme dorsale, dytermine une
douleur assez vive. Mouvements du bras presque nuls. La maladc
marche comme a Tordiaaire; pouls fryquent; peau chaude. —
Deux saigndes, le matin et le soir, 30 gr. de sulfate de soude. Ces
saignc'es diminuent la cdplialalgie.
Le 10, ventouses scarifiyes sur le point douloureux dela colonne
vertybrale. Le 11, nouvelle saignde. Le 13, la sensibility estuu pen
revenue dans la joue; il y a quelques yiancements dans le bras. —
ventouses scariliyes, purgatif.
Le lU, la sensibility est rytablie dans tout le bras. Mouvements
encore, irbs faibles; quelques fourmillements et tressaillements
dans la joue gauche. — Saignde de 250 gr., sulfate de soude.
Le 15, quelques nausdes, un peu de dysphagie. — Ventouses
scarifldes a la iiUque.
Le 17, la pression sur la partie douloureuse de la rdgion spinale
determine des tressaillements jusqu’aux extrymitds des doigis. A
partir de cette dpoque, Lamdlioration a toujonrs dtd en augmen-
tant, si ce n'est qu’il est restd un peu de difficulty dans la ddgluli-
tion et dans I’artlculation des mots. »
(GaseUe des hdpitaux, 3 Idvrier 1846.)
NOTE sna LES ACCIDENTS QUI SUIVENT LA PIQDRE DES NERFS,
par M. Aug. B^rard.
Les plaies par piqflre sont celles qui atteignent le plus souvent
les cordons nerveux. Au moment de I’accident, le blessd re.ssent
une douleur trfes vive qui s’irradie daiisles divisions du ncrf jusqu’a
sa terminaison , et quclquefois remonte vers son origine. Ordinai-
rement, au bout de quelques jours, la soulfrance dlmiiiue et dis-
JODRNAUX FRANCOIS. 447
paralt bienl6tcompl6tement; mais, clans certains cas, il pent sur-
venir des accidents plus graves, tels qiie des mouvements coavul-
sifs, le t^tanos on bien des douleurs ndvralgiques qui se reproduisent
a des dpoques plus on moins eloignges, et qui exigent parfois la
destruction du nerf ailecta par la cautdrisation ou I’incision.
Pu reste, il faut le dire, ces accidents sont rares , et ie plus sou-
vent il suflit de quelques heiires ou au moins de quelques jours
pour qiie la douleur disparaisse completement; les antiphlogisliques
et les opiacds constituent, d’ailleurs, le meilleur moyen i employer
quand elle persiste plus longtemps.
{Journal des connaissances medico-cMrurgicales, mars 1846.)
L. LUHIBR.
DE LA sTATisTiQUB DES ALidNES, publidc par Ic mlnistdre du
commerce.
M. Villermd , & propos de I’institution , en Belgique, d’une com¬
mission centrale de stalislique, a passd eii revue I’dtat acluel de la
statistique oliicielle publide en France. Nous croyons devoir reprq-
duire ce qui a trait & celle des alidnds.
Aprds avoir rappeld que les rdsultats publids par M. Moreau de
Jonnfes ont ddjh did atlaques par plusieurs mddecins, M. Villermd
continue ainsi:
« Les reproches qu’on peul faire 4 cette statistique peuvent se
rdduire a quatre :
>11° Le nombre d’alidpds existant en France;
)> 2” Leur classification;
» 3“ Les causes de I’alidnation mentale;
» 4“ Et la prddominance des causes physiques sur les causes
morales.
« Suivant le rddacteur de la statistique oliicielle, c’est d’aujpm--
d’hui seulemenl que I’ou pent connaitre le nombre des alidnds en
France, et I’invesligalion oliicielle qui en a donnd les moyens com-
prend et les alidnds des dtablisseraenls publics et ceux qui existent
en dehors de ecs dtablissements, c’est-4-dire lous les alidnds.
« Elle en porte le nombre pour la France entidre, par un terme
» moyen de sept recensements annuels et gdndraux {de 1835 4
> 1841), 4 18,350, ou, selon les dpoques, 4 1 sur 1,900 ou sur
» 2,000 habitants (1). » __
(1) Voir surtout IVolice sur le nombre d’aliinis existant en France, in-
sdrde dans les Comples-rendus hebdomadaireS des siances de I'Acadimie
des sciences 1. XVII, p. 65, 66 et 67 ;
• Et Causes de I’aliination mentale en France, rnimo recueil, mdme vo¬
lume, p, 231-435.
liU8 UliVUK FHANCAISE Et ETRANCtUE.
)) Cette Evaluation cst positive. On ignore cepcndanl le nombre,
mftme approxiraatif, clc toutes les pcrsonnes aticihlcs chez nous
(I’aliEnntion menlale. 11 est certain d’aillenrs, si les rcccnsements
en donnent 18,350, qii’il y en a bien davantage. En cllet , iin grand
norabre de ces pcrsonnes (et j’cn retrancbe ici les idiots inoffen-
sifs (1)) restent dans leurs families ou sont placEes par cclles-ci
dansdes pensions particulifcres, confii’es 5 dcs gardiens Etrangers ,
et soignensement cacbEes ii tons autres regards, sans pour cela les
fairc toujours interdire et sans qu’auciine autorite connaisse leur
maladle, ou alt pu , par consEquent, les coniprendre dans ses
relevEs,
!)Deux circonstnnces menlionnEes dans la statistique olTicielle do
TatiEnation mentale viennent tEmoigner, quoiqiie indirectement,
de ce que j’avance : nous y yoyons le nonibre total des alienes, et
le nombre de ceux qui sont admis dans les hospices ou asiles spE-
ciaux s’accroitre chaque annEe pendant toute la pEriodc dcs obser¬
vations : ainsl, les admissions, qui sont au nombre de 3,9/!i7 en
1835, se sont ElevEes en 18dl jusqu’5 5,851 (2], et, dans le mfimc
laps de temps, le nombre total a passE de iZi,i86 a 19,738 (3). II en
rEsulte que TaliEnation mentale devient de plus en plus frcquente
dans notre pays, ou bien que chaque annEe [’administration dE-
couvre un certain nombre d’alienEs dont elle ignorait auparavant
I’existence (lx). La conclusion k en tircr, c’cst que si les progrfesdc
la civilisation lie sont pas la cause des progrEs do. I’aliEnaiion men¬
tale , ceux-ci du nioins n’ont pas EtE empEcbEs par ceux-la, ou bien
que les tableaux olTiciels d’aliEnEs sont incomplets. Telle est forcE-
ment la conclusion qui se dEduit des cbilfrcs adniinistratifs (5).
(1) 11 cst fait ici allusion a la phrase suivante ; nS’il est vrai que tons
les maniaques sont atteints par les recensements, on ne pent en dire
autant des idiots, qui, Etanl le plus sou vent inOITensifs, el pouvantelre
de quelque utilitE. sont assez frEquemment gardEs dans les families a
litre d’imbEciles.» (Voyez mEmc recueil, mEme volume, p. 232.)
(2) Tableau no 27, p. 330 et 331.
(3) Tableau n" 28, p. 332 et 333.
(4) Cette assertion est pleinement juslifiEe dans I’ouvrage officiel; car
le tableau n“ 39, p. 309, donne les proportions suivantes pour 1,000 ha¬
bitants :
0.43 en.t835. 0.54 en 1839.
0.46 en 1836. 0.56 en 1840.
0.47 en 1837. 0.58 en 1841.
0.50 en 1838.
(6) On constate aujourd’bui 1'existence de plus d'alienEs qu’autrefois;
mais les mEdecins qui s’occupsnt spEcialement de ces malades pensent
JOURNAUX FRANgAIS.
11 Lastatisliquc officielle admct ti’ois sorles d’alidads, & savoir :
11 Les idiots, qui naissent el reslent conslamment imbeciles, par
I’imperfeclion ou Ic vice des organes ;
11 Los epileptiqiics , donl I’inleliigence est comraundracnt ddran-
g(5e, iiiais dont beaucmip ne prtsehlent pas d’alienation mentale ,
bieii que pour les secoiiis piiblics ils soient assimilds aiu alidnds ,
I'CQUS et trailds dans les mfimes hOpiiaiix, soumis an mdme rdgimc,
el cohfids aiix soins des mdmes mddccins; parconsdqucnlle rddac-
leur, qui n’esl pas mddecin, a pu les compler parmi les alidnds;
11151 les foils proprement dits, rdunissant loules les aulres formes
on espdccs d’alidnation mentale, cellcs qni gudrissent souvent. du
inoins lorsqu’eHes sont encore rdcenles, et la ddmence sdnile qui ne
gudril jamais.
» Nous venous du voir i’idiolisine constiluer un genre d’alidnalion
inenlalc, et les idiots avoir a ce liire one colonne i part dans le ta¬
bleau des dilTdrentcs caldgories d’alidnds. Mais voilii que I'idiotisme
figure aussi dans le tableau des causes de la folie (1), si bien qu’il
serait it la fois cause et olTet, cause de la folie et la foliu elle-mdme!
Telle est du inoiiis la logique des chiffres de la slalistique adminis-
Iralive. J'expliquais it I’instant pourquoi I’dpilepsie, qui deVrait
Otre indiqude seulemcnt parmi les causes d’alidnalion mentale,
pent, dans un ouvrage tout administratif, se ranger parmi ces alid-
i> Puisqu’il s’agit des causes de celles-ci, disons que la plus frd-
quenie, rhdrdd|id, n’a pas mdme did menlionnde, el qu’il en est
de mdme pour les femmes, de I’accouchement, de I’allaitement et
de rage dH critique, qui, coinbinds avec des causes morales, pro-
duisent la folie bien plus souvent que d’autres causes notdes dans
les tableaux. Je le deraaiide, avec ces oublis et ces doubles emplois,
quelle valeur peuveiit avojr les calculs auxquels s’est livrd le savant
rddacleur, pour ddterminer la pari rdciproque de cliacune des
causes admises par lui (2) ? — I.e lecieur rdpondra.
» Certainement, si des mddecins avaient did consultds pour le
que I’augtneiitalion est plus apparente que rdelle ; et la raison qu’ils en
donnent, e'est qu’on a agrandi et raultiplid les asiles qui leur sont oii-
verls, ameliord les soins dont ils sont I’objet, qu’on leur porle plus
d’inlerel, qu’on en gudritdavanlage, et quo I’espoirde la gudrison et
unc plus grande faciiild de se ddlivrer du fardeau de leur enlretien en
font conduire beaucoup dans les hoapices, qu’on gardait jadis dans leurs
families (Esquirol).
(1) Voir tableau u- 30, p. 367.
(2) Voir Compies-renilit^, etc., 1. XVII, p. 231-235.
450 REVUE FRANgAISE ET liTRANGfeRE.
tableau des causes de I’ali^nation menlale, il serait bien moinsdd-
fectiieux. Je n’ignore pas cependant qu’on cn charge la mdmoire
de Pinel et d’Esquirol (1), les deux liommes qui font le plus auto-
ritd cn pareille matifere, et qu’avaiit d’etre adopts dans la slatis-
tique ggnerale oflicielle, ce tableau I’avait ddji did dans les tiecher-
ches staiistiques sur Paris et le departenientde la Seine. Maispour
pen qu’on ail lu ou qu’on cdnnaisse les opinions des deux celfebres
mddecins, on n'admet point qu’ils aient pu ranger I’idiotisme
parmi les causes de la folie ni en rejeler I’lidi ddild.
» Quant a la prddominance des causes physiques sur les causes
morales, le contraireest unanimement admis, a bien dire, par les
mddecins, du uioins depuis les travaux de Pinel et d’Esquirol, Je
ne sais rien pour les dpoques anldrieures : aussi est-on fort dtonnd
de lire ce passage du savant rcdacteur : « Par un rdsultat diamdlra-
1) lement opposd a Popinion qni veut que les causes morales aient
» une grande prdponddiance sur la folie, ce sonl les causes phy-
1) siqnes qui ddterminent le plus souvenl I’alidnation mentale... Sur
» 10 alidnds, il y en a 7 qui leur doivent la perie de la raison , et 3
» seulementdontl'dtatesl ailribud a des impressions morales (2). »
J’ajouie que les tableaux de I’ouvrage offlciel viennent parfaiteraent
a I'appui de Ce passage, et qu’il en est de mfinie des tableaux que
donnent les tomes III et IV des Reclierches slatistiques sur la
ville de Paris pour les alidnds regus dans les hospices de Bicdtre et
de la Salpdtridre (3) . »
{Journal des economistes, n” 42, mai 1845.)
(1) Voir Complesr-rendus, etc., t. XVII, p, 793.
(2) Voir Comptes-rendus, etc., t. XVII, p. 67.
La folie dtantune affection de I’intclligence , i! est naturel de penser
que les causes morales la prodoisenl beaucoup plus souvenl que toutes
les autres eauses, surtout quand on a entendu dire aux mddccins d’a-
lidnds que I’observalion attentive et suivie d’un maladc qu’ils croyaient
devenu fou par des causes physiques, leur apprend frdquemraent que
c’esl par des causes morales.
(3) .Dans un.mdmoirc tout rdeemment publid, M. le docteur Vinglri-
nier, mddecin distingud de Rouen, a rassembld des chi tires qui donnent
aussi aiix causes physiques une immense prdponddrance pour la pro¬
duction de la folie. (Voir le Precis analiitiqite des travaux de I’Acaddmie
royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, pour I’annde 1844.)
JOUNADX ALLfiMANDS.
451
JOURNAUX ALLEMANDS.
ALLGEMEINE ZEITSCHRIFT FUR PSYCHIATRIE DND PSYCHISCH-GERICHT-
LICHE MEDICIN... VON DAMEHOW, FLEMMING DND ROLLER. JOURNAL
G^NiSRAL DE PSYCHIATRIE, public pRl’ MM. DAMEROW, FLEMMING et
ROLLER. (Voir Je numero des Annates de mars 1846, pag. 191,)
Le Iroisifeme caliier de I’ann^e 1844 commence par un ariicle
dans lequel le doctcur Jacgbi, direcleur de I’nsile de Siegbiirg, fait
I’examen critique d’lin mdmoire du docleiir Nasse sor I’interven-
tiondans le iraiiement de I’alilnaiion meniale depersonnes dtran-
gbres it la mddccine , mSmoire dans lequel I'auteur traile princi-
palement la question de savoir si les ecclSsiastiqucs peuvent ou
doivent prendre une part active a la direction de ces malades. Si
ce slijet preoccnpe vivement nos confrlires de I’AUemagne, il a
aiissi cheznous une certaine actualitd, et, faut-il le dire , jln’est
pas toujours ti aitd en dehors de piAoccupa lions tHrangeres a I’art
medical. Sans doute I’aliendest un malade qui, avant tout, reclame
les soins dclairds d’un mddecin; mais il est des besolns moraux
auxquels celui-ci iiesaurailseulsalisfaire, et nous pensons quece
serait exagdrer inulilement I’autoritd miidicaleque de vquloir pros-
crlre d’une ipanifere absolue rintervention du prftlre prfes des alj^-
nds, Ce serait enleyer aux malades,une consolation qu’on doit leur
accorder d’autant plus volontiers qu’on vent les rapproeher le
plus possible des habitudes de la vie ordinaire. Nous pensons, d’un
aiitre c6t(5, que c’est surtout dans un asile que la libertd doit 6tre
enliere sous le rapport religieux, L’intervention du pretre ne doit
pas plus etre imposde que refusde, et nous n’admettons pas ainsi
que I’eccldsiastique puisse fitje dans tons les cas associd iidcessaire-
ment au Iraitement jjies alidnds. Nous pouvons encore raoins le lais-
ser I’arbltre inddpendant des raoyeus d’influence qu’il pent cher-
cher 4 se crder, De mdme que I’dtude de I’alidnation mentale est
encore aujourd’hui iwie spdcialUd dans la mddeclne, elle dojt aussi
en dtre une dans I’exercice du sacerdoce au milieu d'une semblable
population. L’ardeurdu missionnaire serait ici tout-A-fait ddplacde,
et I’anthropologie n’est pas assez connue des prdtres pour que nous
leur abandonnioiis la direction e.xclusive de malades qu’il faut sou-
vent moins moraliser que consoler. C’est a tort que I’on a voulu
dtablir'une distinction entre le traitement moral et le traitement
mddical : ce sont deux entitds imaginaires. Comme la maladie , le
U52 REVUE FRAN^AISE ET liTRANGtRE.
traitemciit doit 6li’C psycliico-pbysique...ll puise ses moyens dans
tout ce qiii entoure I'homme, et ne rdiissit qu’aiuant qii’il est pro-
pre A modiner son impressionnabilitd et son mode do reaction.
C’est dans cctle vue que doivent agir toutcs ies personnes qiii sont
mises cn rapport avec les alidnds. Le sentiment religieux. si faciie
A dgarer, est aussi le plus difficiie A diriger, et c’est principalemcnt
quand il est liisS que I’intervention du prfitre doit Ctre moins exclu¬
sive. Nous I’adniettons piutdt quand ce sentiment somnieilie, et
c’est moins par ses conseils que par son caractAre quo le prfitre
doit agir. 11 en rfisnlte done que la convalescence est la pfii iode dans
laquelle la culture rationnelle du sentiment religieux prfisenie plus
d’avaniages. C’est le prfilude d’un rctour aux babitudes antfirieures
de la vie ordinaire, et, si nous pouvons nous exprimer ainsi, I’in¬
tervention du prfitre est d’autant plus efiicace que celle du mfidecin
devient moins nficessaire. C’cst principalement par I’exercice du
cube que I’auraanier d’un asile agit sur la population ; mais sa part
dans le traitement individuel est d'autant plus restreinte que la
maladie est plus fitendue. L’alifinfi coraplet ne snurait done fiire du
domaine du prfitre qui, au contraire, dans la convalescence , se-
conde puissamment I’actlon du mfidecin. Nous nous trouvons done
aiiisi entre les opinions des deux auteurs dont il est id question.
Tout refuser el donner trop ne sont conformes ni A la logique ni A
I’expfirience.
Nos confrfires du journal de psychiatrle sont pfinfitrfis comme nous
de la nficessitfi de coordonner les fails nombreux que Ton observe
dans les asiles, et de donner A la stalistique un plan uniforme qui
fournissc des termes de comparaison et permetle des rapproche¬
ments utiles A la science. Mais, dans cette fipoque organique pour
la science psycblatrique, comment arriver A cette uiiitfi de vues,
quand surgissent lant d’opinions contradictoires; comment prficiser
les fails quand on ne s’entend pas encore sur les dfiuominations
par lesquelles on doit les dfisigner ? Gependant ces dillicultfis , plus
apparentes que rfielles, ne saiiraienl retarder une aussi utile entre-
prise. C’est pour en faciliter I'exficuiion que le docteur Flemming a
traefi dans line courte instruction, une sfiriede tableaux (|ui peuvent
fitre remplis par les observateurs. iis ne contiennent du re.ste que
des donnfies bien prficiscs, ne touchant A aucun point de doctrine
et serattaebant plus spficialement aux questions de statislique gfinfi-
rale. Les Annalesmidieo-psychologiqiies voni figalements’engager
dans cette voie, et A I’exeinple de nos c'oufrfircs d’Aliemagne, nous
lAcherons do nous tenir en garde centre les exagfirations de la m<-
tliode numfirique.
JOXIRNAfiX ALLEMANDS.
453
M. le docleiirScUupmann a consignd dans un article inl^ressant
qiielqiies remarqiies sur I’epilepsie. Les nombres sur lesqnels il
agit soiit irop pclits ponr en d^duire qtielques conclusions stalisti-
ques. Les mStliodes de traiteincnl aiixqiielles 11 a eu recoiirs onl
irfes varides, el, coinme partout ailleiirs, I’art medical a presqiie
tonjours dchoud conlre cette terrible alTcciion.
Parini les diverses perversions quel’on observe dans le coin's de
I’alidnation nientale, 11 n’en est peal- 6tre pas de plus remarquable
que la propension au vol, propension qni, dans la nianie suriout,
est pdriodique coinme les accfes in lerinittents, permaneiiie quand
I’aireclion est chronique. Elle est la consequence du deiire ou n’en
est qu’un symptOme : c’est une impulsion aveugle ou reflechle,
instinctive ou calculde ; c’est le ddveloppemenl pathologique de
I’inslincl de propridld; c’est une erreur de perception ou un besoin
vague comme celui de la deslrnction; le pencbant au vol est quel-
quelois le seal signe du delire epiieptique. Le docteur Damerow
examine dans nn article trfes bien pense les diverses phases de cette
propension, qu’ll lUudie pluldt comme symptdme que comme type
primitif. , ,
Une notice stalistique de I’alienaiion mentale en Daneinarck
complble les travaux originaux contenus dans ce cahier. Les don-
nees que renferme ce travail echappenl a une analyse rapido. Nous
en riiservons un exlralt pour I’annuaire des Annales medico-psy-
chologiques.
Au commencement du quatrifeme cahjer de 1844, nous llsons
d’abord un artjcle assez dtendu du docteur Moeller, deNiddasurla
patbogiinie de i’alidnalion mentale. Frappd dn ddfaiit de precision
et de certitude dans les diverses m^tbodes d’observation, il com¬
bat les systfeines trop exclusifs, dont aucun n’cst dans la nature,
et chercbe h dlablir sur d’autres bases I’etude de la psycbiatiie.
Mettant de c6id les theories exclusirement fanatiques ou spirilua-
listes', il admet one Sme malade dans ses rapports avec le corps et
le monde extdrieur, et prend pour point de depart I’etat de l’£lme
pendant la vcille'Ct le sommeil, regardant comme une sorte d’a-
liduation mentale passag^re la situation intcrmddiairedans laquelle
nous nous trouvons quelquefois, et qui produil le rCve. Cette ihdo-
rie, du moins dans son expression , ne nous paralt pas presenter
entlerement toute cette prdcision dont I’auteur reconnalt I’irapor-
tante ndcessild. Ses considdralions sont beaucoup trop spScnIatives
et semblent sortir du domaine des fails dont I’observation est 4
noire portde. Comme liii, nous regardons I’alidnalion mentale
comme un fait mixte, et c’est prdcisdraent par cette raison que
ti5U REVUE PRANgAISE ET ^TRANGtRE.
nous ne pouvons admettre une Ame malade, et que nous expliquons
les phdnom6nes que prdsente la folie par le dAfaut d'Aquilibre enire
la sensation el la rAaction, fails mixtes tenant autant a la vie psy-
chlque qu’ii la vie somatique, fails matArio-immalAriels, comme
tous ceqx qui signalent les diverses phases de noire existence.
M. le docleiir Bergmann, dirccteur de I’asile de Hilderheim,
donne dans le second article I’observation d’une manie qu’il consi-
dAre comme mAtastatique , el qui se raltacliait A une affection du
cceur survenue A I’Apoque de I’Age critique chez une femme qui,
jusque lA, n’avait pu faire prAsumer une prAdisposition A la folie.
Son Atat mental s’amAliora assez pour qii’elle pdt reprendre ses
occupations. Mais qnelque temps aprAs sa santA s'altAra et elle
succomba A une apoplexie pulmonaire. A I’auiopsie, on remarqua
rossification irAs prononcAe des valvules semilunaires tiicuspides et
milrales.
M. Jacobi prAsenie ensuiteqiielques rAflexions sur le syslAme du
no-ri’estiaint des Anglais. Ce sujet est, en outre , traitA dans une
lettre de John Kiiching, mAdecin A Paintchorpe house.
Le docteur Ellinger agile la question de savoir si les incurables
et les alienAs en traitement dnivent Atre rAuni-s. 11 se prononce pour
I’aOirmative; il n’adinet pasqu'un asile ait moins de trois ou qiiatre
cents malades.
La sArie des Iravaux originaux de ce cahier se termine par quel-
qnes rAflexions du docteur RollR r sur I’afflnitA que quelques au¬
teurs out VDulu Atablir entre fa folie el le crime. Selon lui, si le
systAme cellulaire de Pensylsanie a semblA produire une assez forte
proportion d’aliAnAs, ce serait une trAs grave erreur de ne voir
entre la folie et le crime qu’unediffArencedu plusau moins; tandis
que lorsmArae que les manifestations exlArieures pourraient, dans
les deux cas, pi Asenter quelque analogie, il existe dans la nature
mAme des choses une dilfArence essenlielle que fait reconnaiire
I’observaiion la moins attentive. Que le systAme cellulaire ne con-
vienne pas.^A toutes les Idiosyncrasies, que pour quelques indivi¬
dual itAs cetie raAthode d'emprisonnement crAe une certalne prA¬
disposition A la folie, c’est ce qui est hors dedoute; mais ce qui
ne I’est pas moins, c’est qu’avant I’emprisonnement bien des indi-
vidus ont portA en germe les premiers symplAmes de I’aliAnation
mentale , c’est que les nombreuses Amotions AprouvAes avant et
pendant I’instrnclion ont pu dAvelopper ceite prAdisposition sans
que pour cela la folie puis.se Atre considArAe comme tin dcgrA au-
dessiis de la perversltA. Sans doute lediagnoslic prAsente quelque-
fois des difScultAs sArieuses; mais on distinguera toujours le crime
S0CIfiTl5S SAVANTES.
455
dll vol de la kleptomanie. La colfere a d’aiitres caract^res que la
fuieur du maniaqiie, et le vice ne saurait fitre regards coinme le
ddbiu d’un dial iiialadif auquel sont exposds les hommes les plus
recommandables par leurs vertus. La folie est une maladie trfes
soiivent physique dans son principe ; les phases de son dvolution
diffdrent essentiellerhent de cClle dii crime qui produit quelquefois
la folie, roais qui n’en est pas un degrd on on prodrome ndcessaire.
II est pen de mddecins qui nepartagenl ces iddes Imprimdes parle
docteiir Holler, et nous ne saurions irop cnmbattre avec lui une
doctrine qui tendrait i dtablir une confusion entre deux dials si
distincts sous lous les rapports. Le criminel doit dire puni, I’alidnd
rdclame un traiteinenl qui n’ust pas toujours sans succds. Laissons
les crlminels aiix tribunaux , si nous voulons que notre voix soil
dcoutde, quand nous I’dlevons en faveur des malheureux dont la
maladie a armd le bras. C'est ^ cette condition seulement que la
mddecine Idgale sc mainliendra au rang qu’elle a si pdniblement
conquis.
Les deux cahiers dont nous venons de donner une idde sommaire
se terminent par quelques articles bibliographiques sur lesquels
nous aiirons occasion de revenir dans noire extrait slatistique. Nous
continuerons cette analyse dans le procliain numdro ; nous y exa-
minerons les deux premiers cahiers de 1845; nous aurons alors
soldd notre arridrd , et nous pourrons donner plus d’espace 4
I’examen de la marche que suit la science psychiatriquecheznos
voisins. E. R.
La suite au proohain numdro.
SOGIETES SAVANTES.
L’AcadMe des Sciences et VAcademie royak de Medecine de
Paris ne nous ont rien offert de relalif au systdme nerveux.
Societe medico-pratique de Parie*
EPILEPSIE.
M. Bataiilerapportequ’une femme atteinte d’une dpilepsie dont
les accfes se renouvelaient trds frdqueramehl, prit une forle dose de
chlorure d’oxyde de sodium dans I’intention de s’empoisonner.
Elle dprouva, en effet, tous les sympidmes d’une vdritable intoxi¬
cation , mais elle ne mourut point, et fut gudrie de sa maladie, qui
n’a pas reparu depuis blentet sept ans.
/l56 nEVUE FRANC.ATSE ET ^TRANGjSUE
Seplieme session du Congres scienlifique des savants it aliens,
lenue d Naples, en
DE LA CHOUSE ELECTRIQUE, paV M. DCBINI.
Sons cc litre, M. Dubiiii a cWcrit luie maladie qu’il a observde
trcnte-liiiil fois, ot snr laqiiellc il n’a trouvd aucune indication
dans les auteurs. Scs principau.\ pheiioitifenes consistent en se-
coiLSses rorles. Sc snccddant it intervalles ddtcrminds, prdcdd^es
par de la chalenr ala peaii, et nneacceleration du poiiis simulant la
fievre, et qiii laisscni parfois a leur suite une paralysie desmem-
Itres. C’est la rapidiie extreme de ces secousscs qui a conduit I’au-
teiir il nominer la maladie choree elcctrique. Elies occupent le plus
sonvenl une par.ie isolde, communement tin cOte seulement du
corps, et sont tout-a-fait independantcs de la volonte. La maladie
s’accompagne loiijoursde ti istes pressenlimenis, momecliczlesindi-
vidus les plus jennes et les plus couragenx; et ce n’cst pas sans
raison, puisque snr irenie-liuit caJI. Dubini n’a vu quedeux gue-
visons. Ses causes les plus ordinaires sont une fraycur , ou la pre¬
sence de vers dans les iulestin.'. Pendant I’accts, la faculte de pur¬
ler est abolie, mais I’intelligence persiste; la langnc se inmefle; la
deglutition devient dillicile, etsouvent une attaqnc d'apoplexic ler-
mine la scene. L’absence de lievre dans cetie maladie permet lou-
joiirs de la distingner du typhus tetanique , el des fievres perni-
cieuses.
A I’autopsie on Irouve , suivant les cas, des vers dans I’inlestin,
des tubercules dans les pbumons, un epancliemont sereux dans la
cavite de rai aclinoidc, et nn pointilie roiigcaire dans la sulistance
cdrebrale. Mais aucune de ces alieraiions n'est conslante, et ne
pent ctre regardi'.e coiiime cause de rairccliom
Le cautere, les narcoiiqiics et les saignees n’ont eu aucun ni-
.sultat nvantageux cnire les mains de M. Dubini. Les seuls mdclica-
nients qui lui aieilt parn produire quelque effet favorable, sont les
friclioiis mercurielles, les preparations de zinc, la vaWriane et
I’arnica ; mais il avoue qiie les preuves lui manquont pour lui per-
meltre d'affirmef positivement la realitd de leur influence bien-
falsanlc.
Societe d« lu^deciiie de Gaud.
EpidiSmie. contractions muscolaires.
M. Mareslca demande la parole pour donner quelqucs details sur
line maladie qui .s’est manifestde dans i’inlii meric qu’il dirige. De-
SOClliTfiS SAVANTES. 457
puis pen, dit-il, j’obsci vc clans In prison de Gancl des cas frdquents
de coniraclion de certains muscles.
La maladie ddbute par des picotements et un engoiirdissement
dans les extrdmilds , aiixqiiels suceddent des crampes qiii s’elen-
dent des ccuides an bmit des doigls, et des genonx aux orleils. Les
doigls sc conlraclcnt dans la main, et la main selldchilsiirravant-
bras. Puis des contractures analogues survienneiil aux jambes.
Quand On cssaie de ramencr les muscles aieur situation normale,
on dproiive tine grancie resistance et i’on provoque de vives doii-
leurs.
Lc plus souvent il existe cn mfime temps des picotements dans la
letc, et le malade dprouve des vertiges considdrables et tin senti¬
ment de faiblesseexlrOmc. Gbez quelqncs tins, les crampes envaliis-
sent I’estomac, le dinphragnie on les muscles de la poitrine ; clicz
d’autres, e’est la langue qni devient le sidge principal de la mala-
dic; mais les contractions des muscles lldchisscurs des avant-bras
et des jambes sont consiantcs : elles existent cliez toiis.
11 n’y a point de trouble apparent dans la circulation; le pouls
est normal, et les autres fonctions s’exdcutent avec regularitd.
Les acefcs durent depuis quelques minutes, jusqn’a pltisieurs
heures, etrafime pendant une grande partie de la jourude. Ordi-
nairement ils surviennciu la nuit, vers- le matin, se prolongent
par intervalles jusqiie vers lemidi, pour disparaltre lc plus sou¬
vent pendant lc reste de la journde. J’ai observd deux cas oil-la
maladie etait dvidemment intermittenie , 'et ou elle a eddd ati sul¬
fate de quinine.
J’ai observd jnsqu’ici environ vingt-cinq cas : I’dpiddmie a cora-
mcned dans la maison de force, et s’est diendue depuis quelques
jours dans la maison d’arrdt.
Le mal n’epargnc aitciin age; il attaque princlpalemeiit les ddic-
nus affaiblis; j’en ai vu cependanl qui dlaient foiTement atlcints, et
qui n’dtaient point dans ce casr Quelques uns ont did surpris dans
I’infirmeric.
Je pense qu’il fact rapporicr la maladie au genre ndvrose. Sa
cause est inconnue. Le se.ul cbaiigement qui ait dtd opdrd dans le
rdgime des prisonniers consiste dans les modifications qu’il a fallii
apporter a leur alimentalion a la suite de la maladie des pommes
de terre. Ccs tubei cules ont eld retrnnclids de I’ordinaire, et rem-
placds par de I’orge et de I’avoine.
Les moyens que j’emploie sont les bains demi-cliauds, les liga¬
tures , I’arnica, le campbre, I’opium, le sulfate de quinine, les
purgalifs. Ceux qui m’ont le mieux rdussi sont le campbre et I’o-
458 REVUE FRANgAJSE ET ETRANGfiRE.
pium ; la maladie dure de deux ii hull jours el au-dela. Elle ne prd-
sentc aucune graviid. J’ai observe divers cas de rdcidive.
Tout Je monde a observe des contractions permaneutes des
muscles: r.ependant je doute qu’on les ait vuesregner avec taut de
frdquence, et sous ce rapport, j’ai pensd qu’il vous aurait die agrda-
ble d’etre informd de I’exisience de cette maladie.
Un autre but m’a engagd a vous faire cette communication. Si
vous aviez observd quelque chose de semblable dans la pratique
civile , je n’hesilerais point h considdrerla maladie comme dpidd-
mique; si, au conlraire, elle se borne k attaquer le detenu , je la
regarderal comme spdciale aux prisons, et comme prenaiit consd-
quemment sa source dans une cause inhdrenle cette annde au
sysieme pdnitentiaire(l).
M. Guislain fait observer qiie cette mfime maladie s’est ddclarde
a rdtablissement des hommes alidnds, A Gand. II n’a eu occasion
de constaler jusqu’ici quo deux cas a peu prfes idenliques; chez les
deux sujets I’dtat convulsif se bornait aux mains et aux pieds; 11 y
avait contraction pei manente des exlenseurs des doigls et des fld-
chisseurs des mains. L’emploi des antispasmodiques lui a paru fa¬
vorable dans cette affection.
(() Depuis la sdance, M. Mareska a appris quo la memo maladie
regne, avcc beaucoup plus de gravite, dans la maison correctionnelle
de Saint-Bernard, pres d’Anvers.
BIBLIOGRAPHIE,
DU HASCHISCH
ET DE L’ALIENATION MENTALE.
fiXUDES PSYCHOLOGIQUES
Par J. MOAEAU (de Tours?),
In-8. — I’aris, victor Masson, place de I'Ecole-de-Miidecine, I.
C’est une des choses les plus difficiles cn mMecine, que de dd-
flnir la maladie, et d’assignei’ & chaque espfece pathologiquc ses
justes liinites. Perdus dans les details d’une observatidn nficessai-
reineni incoinplgte, obligds de nous eii rapporter aux rOcits des
malades ou de coiislater les pliOnomenes, sans avoir jamais le droit
de les provoquer, nous supplOons taut bien que mal k I’insuffisance
des falls, Aussi, parmi les mOdecins, en trouve-t-on-un certain
uombre qui, lalssant de cOlO ces questions de philosophie scieniifl-
que, rCduisent la maladie k ce que nous savons de ses symptOmes.
11 n’y a plus alors de rCaliiOs morbides, il n’existe que des mani¬
festations dOnt I’unitd nous Ochappe.
Tel n’est pas, tel n’a jamais OtC le sentiment des grands maltres.
Pour eux, les symplOmes apparaissent comme une expression dont
le sens ne se peut ddcouvrir qu’& la condition de.salsir les principes
dont les fails sont la consequence. Le but extreme vers lequella
science aspire est alors rCtablissement d’un type oCi tons les cas
observes soient reunis, oil les observations a veiiir tronvent leur
place loute failc. Ce rCve des pathologistes est encore ii realiser.
Goethe avec la rnerveilleuse puissance de son genie, avail esquisse
le vegetal modeie; il avail compose par un artifice de raison la
plante qui rdsume toutes les planles. Le divers, le variable, I’acci-
dentel, ce qui fait les differences, ce qui constitue les ressem-
blances y eiait represente. Rien qu’i voir ce type si grandement
conQu, le vegetal etait compris et deiini avec ses caractferes. L’eta-
blissement d’une semblable unite a ete le point de mire de tous
les hommes emlnents. Les uns Pont placee dans I’lnflammaiion , les
antres dans un stimulus exagere ou alfalbli, dans le mouvelnentj
dans les passions , dans fame elle-m6mc ; mats si developpe que
fflten eux I’esprit de systfeme, personne ne s’est tenu pleiuement
salisfait de ses resultats.
C’esl qu’en eifet, des empechemehls noinbreux el pariiculiers
aux sciences medleales viennent Si la traverse. Chez I’liorame vi-
BIBLIOGRAPHIE.
/|60
vant, il nous manqiift de p^n^trer au milieu dcs organes eld’user
librement dii secours de nos sens ; sur le cadavre, la vie nous fait
d^faui, et I'iramobilite est un inensonge qui trouble sans cesse notre
examcn. Pourque la maladic fflt enliferement soumise 4 notre in¬
vestigation, il faudrait quo. nous pussions I’arrSler dans sa inar-
che on hSier ses plninomeiies. Le cliimisie est maitre de ses rdac-
tifs, il suspend leurs eflels on les I'dpfitc a son gre. Le pliysiolo-
giste lui-meme., sans avoir des facililds si grandes, en a plus que
le mSdecin; il n’est pas fored d’aliendrc qu’il plaise aiix actes vi-
taux de se produire , les Ctres vivants sont loujours4 sa disposition,
loujours prfits 4 accomplir devant lui leurs fonctions invariables.
Lepathologiste, au conlraire,no peut s’appuyer que sur Icslia-
sards de I’experience, le? rcssources bicn aulreinent favorables
de I’expdrimenlation lui sont inlerdites. Qui ne salt combien on
eprouve de peines pour creer la plus simple alteration, pour rappe-
lerla plus nalurelle des lieinorrhagics, pour produire, en un mot,
une lesion prevue on le chirurgien n’ait pas 4 intervenir ? S’il nous
etait donne de faire 4 noire loisir une maladie de toulespifeces, en
choisissant les formes et les siijets, le probleme ne serait plus 4 rd-
soudre, le type de la maladic serait complete depuis longtemps.
La folie, plus encore qdo les maladies purement physiques, est
soumise aux imperfections qui rdsultent des ndeessites mdincs de
robservatipn rnddicalc. Assez une pour pcrmetlre au medecin le
moins experimentd d’aflirmer son existence, elle passe par, Icsdi-
versites les plus capricieuses. On sent qu’il existe un rapport entre
tant de bizarres conceptions, que cos troubles les plus dissembla-
bles ont une certaiue dependance , raais on ignore quel est le Ijen
qui les reunit. L4 , nos yeux el nos oreilles sont impuissanls , il
fauts’en remeltre aux rdcits des malades, et voir les fails au tra-
vers de leur intelligence desordonnee. Encore, si nous tissislions
au developpement graduel des pbenom6nes, s’ll nous dtait donud
d’etre dds le ddbui spectateurs de cet affaissemeni de la raison 1
mais non , les prodromes se ddroulent dans la socidld , dans la fa-
mille; on nous donne I’ddifice 4 reco'nslruire, nous u’avons jamais
4 le consolider quand 11 commence 4 se dlsjoindre.
Ce sont ces obstacles rcdouiables que le llvre de M. Moreau
vient francUement affronter. Convaincu que le but ou Ton dolt
tendre est d’dlever un type de la folie, d’imposcr une unite 4 la
multitude des apparences, une rdgle au ddsordre, I’auieur sail
dgalement qu’il faul, pour rdnssir, vaincre des difficultds invincibles.
Le fou doit resicr raisonnable, alin de rendre un comple exact et
vrai de ses impressions; il ne doit avoir ni relicences ni exagera-
lions, sa folie doit se monlrer oudisparaltre,a la volontd del’ob-
lilBLIOGRAPHlE.
461
servaleur. Tout cela est necessaire, el lout cela iie semble ricn
moins qu’impossiblc. Voila la question posiie avec ses donates con-
tradicloii'cs, void maintenaiit ia solution.
Nous avons des moycns pre.sque infailiibies de provoquer ie d^-
lire. TJne dose suffisanie de beliadone ou de datura sti amonium
trouble Penlendeinent Ie plusferuie; pen de gens peuvenl mgme
rdsister it i’inlluence des liqueurs alcooliques. II nous est dojuc loi-
sible de remplir unc des conditions quo reqiiicrl I’cxpdriincnlation
sdentiiiquc, a savoir, la libre reproduction du phdnomene. Mais
quel prolit en retirons-noiis? Le ddirc loxique n’esi pas la folie,
et s’en rapprochai-il davanlage, il n’ticlaircirail aticunc obscuritd,
nelCverait aucun doute. L'individu delirant devicnt matlere ob¬
servable au mfiine tiire que I’ali^n^; il n’a ni plus d’ordre ni plus
de puissance sur ses fantaisies : aussi n’est-ce pas h ces substances
iuutilement dangereuses que I’auieur s’est adrcssti; il a vu dans le
basdiiscli, produit presque inconnu avant ses savanles recherdies,
un agent qui satisfait a loules les exigences cl rdalise des condi¬
tions qu’on pouvait, sans trop de sccplidsme, d&esp6rer de
r^unir.
li’exlrait du cannabis indica, ddsignd par les Arabes sous le
nora de haschisch, dilTere essentiellement des substances dont Td-
cole de Vienne a surtout enricbi noire tberapeutique. Il n’agilpas,
coniine dies, sur le systbroe nerveux, el son usage n’enlralne aucun
accident. Il se presente done, sons ce rapport, avec des avantages que
les plantes vireuses ne sauraieut iui disputer.'Non seulement les
experiences sont exeniptes d’incouvdnients, mais dies transpor¬
tent celui qui s’y livre dans un monde de bonheur ineffable, et ne
laissent aprds dies rii souffrances ni lassitude.
Deja, par ces seules proprieles, le haschisch deviendrait un objet
de curieuses recherdies sur les ddlires artificiels dont nous con-
iiaissons a peine les plus grossiferes apparences. La monographic du
•docieur Moreau est, it ce point de vuc, et en dehors indrae de ses
applications A la folie, une oeuvre compldle. Il n’est pas de petites
sensations, pas d’impressions vagues el coureuses qui ne solent
racontdes avec charme, analysdes .avec profondeur, dclairdes par
d’ingdnieux rapprochements.
Les diverses phases de I’action du haschisch se reproduisent cliez
tous ce_ux qui veulent essayer sou eraplol, quelle que soil d’ailleurs
leur constitution individuelle. Tous passent successivement par la
joie, rcxcilation, les iddes errondes, le ddveloppement du sens de
I’ouie,les convictions ddliranles, lesldsions des facullds affeclives,
et enfin les hallucinations, dernier terme de leur trouble d’esprit.-
ANNAL. MED.-FSYCII. T. VII. Iffal 1846. 10 30
462 BinnOGEAPHIl’.
A desdegrds dilTdrents cliacune de ces formes ac manifesle, elles
peuveiit 6tre dveilldes par mille ohjets, donner lieu I'l mille concep¬
tions opposdes; mais, sons leurs diversitds infinies, robservatciir
rcconnait les mfimes phdiiomenes primiiifs.
Avec les seuls caraclfercs que je viens d’indiquer, Talienation du
haschiscli n’en apprendrait pas plus auinedccin que les malades
renfermds dans nos asilcs; mais une vertu singuli6re, et qui do-
mine toutes les autrcs, donne a celte plante une valeur d’expdri-
mentation bien supdrieure. L’individu sounds aux hallucinations
les plus ddraisonnablcs garde encore assez de sa conscience pour
se senlir ddlirer. II se rend compte a lui-mdrae des eniratnemenls
auxquels il n’a pas la force de rdsister; il se les rappelle sans rien
omettre; on dirait, en un mot, que son intelligence'dddoubldc
s’est mise en deux parts, Tune qui ddraisonne et agit, I’autre qui
raisonne et qui regarde. Nous sommes mailres enfm d’accomplir ce
voeu de certains auteurs, qui souhaitaient au mddecin d’avoir subi
toutes les maladies pour lea mietrx connaltre; nous apprenons sur
nous-mdraes, sans qu’on puisse dire que nous nous instrulsons A
nos risques ef pdrils.
Or, cette science acquise A si peu de frais, est-ce seulement cello
des rdsultats du hascliiscli ? Pour M. Moreau, c’est la science de la
fo.lie tout entifere. Qui a dprouvd les effets du haschiscli a passd par
la folie. Sauf la durde, il n'y a rien de plus dans Pun que dans
La vraie portde de ce livre est dans cette proposition et dans les
preuves rassembldes A I’appui. 11 fallait,pour avoir le droit de con-
clure , exposer d’un c6td les troubles produits par le mddicament,
si toutefpis on pent I’appeler airisi, et ceux qui rdsultent del’alid-
nation. Un tableau ndcessairement rapide ou les faits soient clas-
sds, ordonnds suivant leur juste mesure, oi rien ne soit ajoutd ,
rien ne soit exagdrd ou amoindri, n'dtait pas une oeuvre facile.
M. Moreau I’a fait avec une grande habiletd; il a, qu’il me par-
donne le mot, exploitd merveilleusement au profit de son idde les
phdnomdnes qu’il passait en revue. Au bonheur dont le haschisch
inonde I’Ame des inliids, correspond cette folie^od I’individu se
prdpare A ddlirer par des joies interapestives; I’excilalion du sens de
j’ouie rappelle les influences de la musique; les iddes fixes, les hal-
lueinations, les impulsions irrdsistibles ne manquent malheureu-
sement .pasd’analogues. Les ddsordres intellecluels sont done tons
reprdsenlds dans ce ddsordre provisoire, que nous sommes fibres
de suspendre etde reprendre pour les besoinsde I’observation.
Unefois ce premier point admis, on acquiert le droit de subsli-
tuer le ddlire du haschisch A cdui de la folie; les conclusions,
BIBLIOGRAPHIE.
463
qu’elles vienncnt de I’nii ou de I’antre, vaudront dgalement pour tous
deux. Cette alidhation transmise offre alors au mddeciii une source
nouvclle d’dtudes ; les documents qu’elle lui fournit soiit inalia-
quables, puisqu’il les recueille sur lul-mfime ; ni les prodromes ni
la sppcessiop des periodes ,ne. lui dcliappent j les fails, en se multi-
pliant, prennent des clartds inconnues : on possfide eulin Vexperi-
menlalion mSdicale, et le type de la maladie cesse d’etre impos¬
sible a trouver.
Personpe ne pouvait mieux que Thablle observateur profjter des
facilUes qn’il venait ollrir a la science : aussi ne s’est-ilpas conteptd
d’animer les esperances, il a voulu parcourir le premier sa terre it
peine ddeouverte. Attaquant les plus hauls probldmes, il a demande
a la fantasia du liaschisch d’ou venait la folieet quel diait son pi-in-
cipe fondamental; puis, descendant a des questions plus imraddia-
tement pratiques, il a cherchd, par des comparaisons biillantes,
ajeter quelque lumiare sur la thdorie siincomplfete des hallucina¬
tions.
Toute cette partie du livre dchappe au rendu-compte. Il y a des
choses qul ne supportent pas I’analyse, et pour lesquelles 11 est d’o.
bligatiOn de remonter aqx sources. Le livre de M. Moreau est d’ail-
leurs de ceux qui rendenl douces les obligations de ce genre.
J’ai voulu surlout faire ressortir la portde des questions souleydes
par I’auteur; quant aux solutions, on ne pent les juger que les
places a la main. Dans les demonstrations expdrimentales , les in-
termddiaires sont indispeiisables; lea arguments fournis par les
faits, les dtats psycbologiques trop vagues pour dtre rigoureuse-
ment definis ne se r.dsument pas.
Sans accepter aussi pleinement que M. Moreau I’identitd des deux
folies dont il a si bien notd les concordances, je ne puis que rendre
hommage au talent avec lequel il a prdsentd ses opinions et a la fi¬
nesse de ses aperqus. C'est certainement une hardiesse plejne de
nouveantd et qui sort dq cadre ordinaire des publications courantes.
M. Moreau s’est ouvert un cheniin jneonnu, et si ses propositions
touclient quelquefois au paradoxe, on nedoit pas oublier qu’elles
ont cela de commun avec toutes les oeuvres essentiellement origi-
nales. On lira ce travail avec un extrdme intdrdt et une viye curio-
sitd, ou plqtOt on I’a ddja lu, car noire rapide analyse est une dette
bien taj divement acquitt.de. Ayec d’autres ojavrages, nous aurions
peut-dtre a nous excqser d’mt sembJable retard; quand les llvres
n’empruntent aucun de leurs mdrites aux circonstances actuelles,
il est toujours temps d’en rendre compte, parce qu’il est toujours
utile de les mdditer. D' Ch. LasIgde.
464
niBLlOGRAPHlE.
Outrages ct IM<imoircs tk analyser.
1” Rapports sur I’asile ties alifin^s de Fains, pour les amides 1843
et 1844, par M. Renaudin.
2° Slate of the New-York hospital and Bloomingdale asylum, for
the year 1843.
3“ Reports of the Pensylvania hospital for the insane, for the
years 1841, 1842 and 1843.
4” Twenty-seventh annual report for the state of the asylum for
the relief of persons deprived of the use of their reason, near
Frankford.
5° Rdflexions sur I’emplol des dvacuations sanguines dans le
traitement des maladies mentales,par M. Sauvet.
6" Ddontologie mddicale , par M. Max. Simon,
7“ Voyagemddical dans I’Afrique septenirionale, parM. Furnari.
8“ Analysis of the urine of insane patients, by Alex. Suther¬
land and Edw. Rigby.
9“ Twenty-fifth annual report of the directors of the Dundee
Royal asylum for Lunatics.
10° Nouveau projet de loi sur le rdginie des aliends en Belgique.
11” Rapport sur I’asile public des alidnds des Basses-Pyrdudes ,
par M. Cazenave, pour 1844.
12° Annual reports of the managers of the slate (New-York) Lu¬
natic asylum, for the years 1843 and 1844.
13” The nineteenth and the twentieth annual reports of the of¬
ficers of the retreat for the insane at Hartford, 1843 and 1844.
14° Report of the Pensylvania hospital for the insane, for the
year 1844.
15” Twenty-fourth annual report of Bloomingdale asylum for the
insane, for tlie year 1844.
16” Notice sur ie service mddical de I’asile public d’alidnds de Ste-
phansfeld, pendant lesanndes 1842,1843et 1844, par M. J. Roederer.
17”. Manuel de physiologic, par Muller.
18”. Qualridme mdmoire sur la localisation des fonctions edre-
brales et de la folie, par M. Belli om me.
19” Tlie Pathology of mental diseases, par Mr. Jolin Webster.
20” Reports of the trustees, steward and treasurer and super¬
intendent of the insane hospital of Hie Maine, for 1844.
21” Twelfth annual report of the trustess of the state lunatic
hospital at Worcester, for 1844.
22" Fifth and sixth annual reports of the Ohio lunatic asylum ,
for 1843 and 1844.
L’abondance des travaux originaux nous a mis dans I’impos-
sibilite d’insdrer dans ce Numdro un grand nombre d’analyses
d’ouvrages el de brochures, qui trouveront place, nous I’espdrons
du moins, dans le cahier du 1" Juillet.
Repertoire d’observalions inedites.
KPII.SPSIE COMPLIQUKE b’aOOES BE MA-
A'lE. —CESSATION DES ACCES DEPUIS
IIUIT MOIS, A LA SUITF. d’kMOTIONS
MORALES \1VES.
Saverat, Maiic-Anne, est igfie de
li'onte-trois aiis: son pcrc, mortjcuiic,
a la suite d’unc fluxion de poitrinc,
etait doux et calme. Sa mere estd’un
tcnipiSrament nerveux , impression-
nable; un de ses onelcs raaternelsest
mort aliiniS. Saverat a joui d’unc
bonnesanlfi jusqu’a I’age de quatorze
ans. A cctte dpoqiic, les prodromes
d’une menstruation diflicile seddcla-
ri'rent, tels que cdphalalgie, courba-
ture gdndrale, inquietudes vagues,
iiTitabilit6 dans le caraclcre, mobiiitd
dans les idfies. Ce fut alors qu’ellc’
eprouvaunevivefrayeur qui la ren-
versa sans connaissance, avec con¬
vulsions cloniques. Elle eut une se-
conde altaque le soir meme du jour
oil eut lieu la prcmiire, et resta jus¬
qu’a vingt-deux ans sans en avoir. A
cet 4ge, les regies parnrent et avec
elles de nouvelles attaques d’dpilep-
sie, entrainant a leur suite un trouble
momentand dans les iddes. Les acces
de manie se ddclarerent bientdt sans
coincidence avec les convulsions epi-
leptiques, et acquirent une telle in-
tensitd, que I’anlorite municipale se
vit obligee de prendre des mesures de
sliretd publique, et de la faire entrer,
le 27 aofit 18-12, daiis I’asile d’alidnds
d’Auxerre, ou nous constalAmes I’dlat
suivant:
Saverat est grande, forte; ses che-
venx et ses yeux sont bruns, sa taille
est dlancde, son caraclere est bizarre,
ses rdgles sont irregulieres , incom-
plctcs. Elle a des attaques caracldri-
sdes par des sensations douloureuses
dans la rdgion abdominalc, nausdes,
trcssaillement, tremblemcnt muscu-
laire, serrement spasmodique a la
gorge, dtourdissernen t, pendant lequel
elle s’appuie ou s’assicd, entend et
voit ce qui sc passe autour d’eilc; leur
durdc est de deux minutes; ou encore
I’attaque, qui s’annonce de la meme
manicre, occasionne une perte com¬
plete de connaissance, avec immobi-
iitd des pupillcs, et dure dix minutes.
Ccs attaques coincident frdquemment
avecune menstruation difBcile,incom-
plete. Souvent des drysipeles se ma-
iiifestent a la face, et se’compliquent
d’acces de manic pendant huit ou
quinze jours.
A certaines dpoques, sans corrdla-
tion avec la menstruation, survien-
nent rapidement, brusquement,spon-
tandment,des doulcurs vivesdans un
bras, avec congestion sanguine bleuA-
Ire, gdnflement de ce membre, I’a-
vant-bras et la main conservant leur
dtat normal. La congestion s’elTectue
queiquefois vers la rdgion lombaire
ou dorsalc, avec les mdmes particu-
laritds , ou vers la tdte; dans ce cas,
les paupieres sont bleuAtrcs, les yeux
sont cernes. II Liut notcr que ce der¬
nier dtat accompagne constamment
les dtourdissements et les chutes. Ces
congcslionslocalesdisparaisscntspon-
tandment ou immddiatement sous
I’influence d’une saignde ou meme
d’un bain.
Les intcrvalles de luciditd dtant de
moins en moins rapprochds, Saverat
devenant I’elTroi de la maison par sa
turbulence, son caraetdre inquiet,
indisciplinable , et par la malignitd
ide ses propos, on fut obligd de la
466 REPERTOIRE.
fairc passer dans la cour des cellules.
Ge ne fut loutefois qu’apres avoir
cmploy6 tdiis Its liidyens db douebub
et de fcrmelc imaginables, qu’apres
avoir epuisb toutes Ics rcssourccs dc
I’hygibne et dc la maliere inbdicale :
cxcrcice, rbgime, laxatifs, bains tiedcs,
antispasmorliques, bmissions sangui¬
nes. Elle parvint A s’echapper de ce
quartier dans les premiers joUrs db
juillel 1845.
Hors de I’asile, SaVerat avail asscz
d’inlclligence pour comprendre la
faussetb de sa situation; elle savail
qu’clle bldlt I’objet des poorSuites et
dbs rccherchcs leS plus rigoUreuses ;
quc, salsic, ori la ramenerait dans
rbtablisscmetit dont elle redoutait le
sbjoUh Son principal bill d’activitb
fut done dc sc souStraife aux yeux
vigilants de I'adrninisiratlon ; pour
raltcindre, bile mcna unc vie errante
et craiutive pendant les rnoiS de juil-
Ict, adfll, Septeinbre el octobre. A cetle
derniere bpoque, elle fut employbe
chez un dc ses parents, dont elleavait
bib la terreiir, qul fiit surpiis de sa
rdisoft, dc son calnie, de ses bons
sentiments, ctqui, dvec soil consen-
teihent, la recortduisit dans rbbpilal.
Depuis lors, jusqu’a Ja fin de no-
vbmbre de Id mbme arinbe , ribus n'a-
VOns ednstatb aucune chute, aucun
btourdissement; Uheviedoiice, tran-
quille, regiilicrc, laboricuso, une
conduite honhete, intelllgcnle, ont
sucebdb a Tagitatioii, au dbsordre,
dti dbiire, qiii la rendaient si dangc-
Nous n'avons rCfU jusqu’A ce jour,
I" avril 1846, du maire de sa com¬
mune ctdesa famine, quo des bulle¬
tins rdvbrablcS; louS dbtli Id Ibcla-
ment. Maisavantd’accordersa sortie,
nous nous proposons dc la tenir en¬
core pendant longteinps sous I’in-
fluence salulaire d’une crainte mo-
dbrec, associbe aux sentiments dc
reconnaissance qtie houS aVbnS SU lui
inspircr (1).
Getle observation est bloqubiite;
mais si Ton me demaude comment
Une influence morale, la fraycur, qui
provoque I’bpilepsie, peut, 4 son
moindre degrb, la crainte, cHraybC la
marche d’une maladie aussl grave,
peut-btre mbme la gubrir, je prierai
a mon tour lo Iccteur de m’expliqucr
comment une bmotion morale, line
imagination tortement bbrahlbc, peu-
vent produirc on gubrir une flbVrc
intel-rnlttentcP La science poUrtant
contient des fails dc ce genre, rnen-
tionnbs, les premiers par M. Vaidy
et plusicurs mbdecihs; leS Seconds
par MM. Trousseau et Pidoud dans
IcUr Train de tlidrapeutique el de
mati'ere midicale, et par M. Andral
dads ses LeQDHs de palhotbyie ilUenId.
Or, nous savons qUe rbpilepsie btlbs
flevreS inlermiltenles flgurent dans
la classb des nbvroses. Le phbOombne
ne doit done plus nous btonheiv
0) if avril. SaVerat est vehue de
son pbopre mouvement passer trois
jours dans I’asiie; elle u’est point
gubrie, mais son biat est beaucoup
ambliorb, elle en a pleinb conscience.
H. Giiusb.
VARIETES,
DB LA STATISTIQUt APPLIQUEE A L’eTUBE DKS JIAIADIES MENTALBS. —
UTILITE DES nSCnEBCHES FAlTES SUE UN PLAN UNIFORME PAR UNE ASSO¬
CIATION DE MEBECIHS DES ASILES D’ALiBnES.
Ltilres de MM. lienutidni el Aubanel, midecins en chef des asiles de
Fains el de Marseille, a M. Faillarger, midecin d I’hospice de la
Salp^lriere.
Monsieur et Ires honorB confrere,
Vous avez iiien voulu prendre on considdration les observations qiifc
j’ai eu I’honneur de Votis adresser sur I’utilitd d’ajouter auE Annates
inidico-psijciiologiqnes tin (ildracht dont la iiiScesslle se fail sentif de
plus eli plus, ct j’ai tout lieu de croire que noS cortfrBres Vous remcrdi&-
ront, comme moi, de la publication d’iiri aUnttairc qui ddtruira sons
peU les ineonvenienls de I’isoleincnt que vous sighalcz avee juste raison.
Je nc puis done que parlager Vos vues, el suis a Tavance dispose 4 in’y
asSocier autant que'je le pourrai Yotve appel sera certainciUertt eiltcndta
de toutes parts, car ('institution 16gale des asiles reclaiUe vivement Uh
centre scienlifiquc qui la vivifie ct lui impriinc rimpUlsion. Les Annales,
qUi onl dOja rdUdu tant de services, sont, par leUr specialite, plus
aptes qUe toUte autre publication 4 exeicdr sur la science jihrenopa-
thique cette iiitluenee' saltitaire, et 4 reuiiir ert un seui faiseean dds
eiforts qui ont pOrdu de leur energic par I’isolemeht. Permcttez-nldi
maintenant, monsieur c'l Ires (ioiior6 confrere, dfc completer les iddfis
que je vous ai soumiscs dans rna premiere lettrc. En signalant comme
uiie lacUnc I’absehce dd rCcherches stalistiques , je pensais, comme
vous, combien seraient necessairement stcriles des assemblages de chif-
fres sans valcur determindc, et n’ayant aucun dertottiinaicUr commUh
comme terme de fcOmparaiSon. Les statistiques isoldes fife manquent pas,
ctj’ai senti comme vous la nfecessitfe de sortirdit cercle fetioildafiS lequdl
nous sommes tous cOnflnfes par ('habitude et par I’isolement. Eti vous
demandant de donner a cc genre de travaux uUe plus large part dans les
Aiiniiles, je faiS.'iis Un appel a rassociation dont le coruitfe des AimaUs
pent seul etrfe le centre ct le rfegulatfeur. Mais je pense., comme Vous,
que (a statistique ne rendra de vrais services qu’auiant qU’on n’oxigera
d'cllc qUe ce qu’clic peut donner, et qu’on ne fera pas de la rafelhode
numerlquc une panaefee scientifique et une mfethodc universelle. II cSt
meme des cas on I’ori doit la dissimulCr avec soin, mfeme dans les rfe-
cherclies auxquellcs felle a servi de base. Supposons, en cITet, que nous
ayons 4 fetudier rberfedite , sur laquelle vos travaUX ont d6j4 jetfe un si
gratid jour, ct que mille Cas bicn observes nous fournissent 4 ce sujet
des documents 6tendus; 4 quoi nous servirait unc simple enumeration
d’unites.“A.constaler quo (’alienation ment.ilecsl herfeditaire, ici du cdie
paternel, 14 du chef de la mferc; ct nous avons certaineraenl beaucoup
468 VARlfiTitS.
plus appris par vos savants commentaires, qui nous onl fait entrcr dans
les ddlails plus inlinies des fails. Je eonsiderc done la statislique plulflt
comme un moyen que comrae|un rdsultat au point do vuc scientifique. Ce
que je viens de vous dire de I’lidreditd s’appliquerait egalcnient bien a
une autre question non naoins importante; je veux parler de la classifl-
cation des types de la folie ctde leurs diverses proportions, suivanl les
lieux dans lesquels on les observe. Nul doute que chaque centre de po¬
pulation ne donne a la folic une physionomie qui lui est propre, cn
rapport avee I'idiosyncrasie enddmique. La stalistique pent rendre de
grands services dans ccs rccherchcs, et je ne pense pas qu’on puisse
donner a ccs rdsultats une expression numdrique qui aurait Ic grave
inconvdnient de dire trop ou trop peu. Ce sont ccs motifs qui m'ont en-
gagd a bannir dc mes rapports annuels la statislique dcs causes, ct a
remplaccr les rdsumds numdriques par une revue clinique, dans la-
quelle sont analysds les fails qui se sont olTcrIs ii inon observation. J’ai
comptd lout bas, ct je n’cxprimc lout haul que le total.
Apresavoir fait le proeds d la mdthode numdrique trop exclusive,
pennettez-moi, monsieur el Ires honord confrdre , de prendre uii instant
la ddfense des notices slatifliques isoldes, sinon dans leur forme ac-
luelle, au moins dans lour but. Elies sont une ndcessitd medico-admi¬
nistrative, et, dans nos asilcs,nos maladcs sont des unitds que nousne
pouvons nous dispenser de compter. Go n’est meme qu’a cetle condi¬
tion que nous pouvons combattre avec quelque avanlage tous ics obsta¬
cles ct toutes les Iracasseries que nous suscitent les coteries locales sous
le feu desquelles nous sommes placds. Tous nos raisonnements ne se-
raient pas ecoules s’ils n’dtaicnt flanquds d’un chitfre, ct vous seriez
vraimcnl surpris, mon cher confrere, si je mettais sous vos yeux toutes
les absurditds centre Icsqueiles nous avons a lutter, ct en prdscncc des¬
quelles il faul encore garder son sdrieux. Cela vous explique pourquoi
vous voyez dans dcs notices isoldes tant dc cbiffres qui vous scmblent
sans valeur, et qui cependant ont leur importance de situation. Leschif-
fres d’ailleurs sont a la portdc de tout Ic monde. Ils sont le seui terrain
sur lequel le raddecin puisses’entendre avec Ics assembldcs ddllbdranles
que n'anime pas le feu saerd de la pbilanthropie. C.’est avec de la sta-
tistique que nous ddfendons nos budgets, ct, pour ma part, j'ai rcncontrd
volonticrs quelques chilTres, au moyen desquels je stiis parvenu a dd-
montrer a certains yeux qu’unc bonne nourriture dtait ndeessaire aux
alidnds. Soyez done sflr, mon cher confrere , que vous viendrez a noire
secours toutes les fois que vous nous fournirez des documents dontnous
puissions tirer un semblable parti. On a dit depuis longtemps que nul
n’est prophete cn son pays; fournissez-nous done des rcnseigncmenls
qui nous'permcllent de, lutter contre les prdjugds de ce proverbe. Outre
cetle ulilitd du moment, les notices statistiques dressces sur un plan
uniformcen presentent encore une autre qui n’csl pas sans importance.
Les asilcs d'aliends regulicrcmcnl organisds sont de erdation moderne.
ils naissent a peine, ct nous les voyons prendre un cssor qui feraitenvie ■
aux, plus vieux liOpitaux. Des amdiiorations de toute nature y sont in-
VAKifiTfiS.
troduitcs chaque ann6e, ct malgrd des dinicuittis sans iiombre, Ic sort
denosmalheuronx malades s’l-sldijaressentl de cel dian quc la loia criid
dans Ics d6partements ou nagucre encore ccs infortunds g6inissaient sous
le poids de pr6jug6s absurdes. I.es notices statistiques nous font assister
aux progres dc ccs utiles institutions. Au lieu de puiser cn nous-memes
les forces ndccssaires a la lutte que nous soutenons, nous faisons un
mutuel appel aux rfoultals obtenus par nos confreres, et nous opposojis
aux opinions retrogrades I’cnsemble imposant des opinions de tons les
mddecins d’alien6s, qui forrnenl ainsi un congres permanent, combat-
tant les erreurs , les prejug6s et la routine.
Enfin les questions financiercs ne sont pas d’un intdret raoins puis¬
sant, ct Ic mddecin no saurait les ndgliger. Ellcs sont la representation
matdricllc dc ses doctrines, que le profane vulgaire combat souvent aVec
Bareme. Elies doivent aussi trouver icur place dans la statistique. La
statisliquc ne pent done manquer d’avoir dans le prdsent une utilitd
incontestable, ct par la suite ellc pourra devenirune riche collection de
faits ct une source d’utiles rechcrches. Elle servira d’abord I'humanite ,
le tour de la science viendra plus tard.
Ces iddes m’ont paru s’accorder parfaitement avec les v6trcs, et ex-
primer cxactemcnt I’usage quc Ton peut fairc de la statistique dans ses
rapports avec radrninistralion des asiics. Je les soumets d votre appre¬
ciation eta votre experience. E. Renaudin.
Agrdez, etc.
Monsieur et tres bonoi-e confrere ,
Votre iettre a M. Renaudin, insdree dans le dernier numdro des
Annates, renfermant plusieurs assertions qui ont toule ma sympatbie,
je prends la libertd, du fond dc ma province, de venir joindre ma faible
voix a la vOtre. et vous sounieltre quelques iddes relativcment d I’as-
sociation future des tnddecins alidnistes, qui parait fairc I’objet de votre
grande preoccupation.
La fondation d’nn Journal bimensuel ou viennent prendre place loura
tour les divers travaux sur le systemenerveux etsurles maladies men-
tales cn particulier a dtd un vdritabb; bienfait; e’est un pas de plus que
vousallez fairc dans cette voie dc progres, en publiantr.^uHHai>e que vous
venez de nousannoncer. Mais votre zele ne vous aveugle point; vous sen-
tez vous-mdme que vos efforts scraient plus fructueux ct que vos publi¬
cations auraient une importance scientiOque plus grande , si nous tra-
vaillions tons en commun a la solution d’unc foule de questions que des
recberches Isoldes ne peuvent qu’incompletemcnt diuc.ider. Je parlage
tout-a-fait votre opinion, et je fais des veeux bien sinceres pour quc lous
les mddecins spdciaui ferment une association mddicale dont le foyer
serait d Paris ct les rayons dans les diverses localitds de France ou se
trouvent des aslles d’alidnds. Cette association serait fdconde, d mon
avis, cn heureux rdsultats : elle serait favorable d la science, et princi-
palcment d la statistique gdndrale sur la folie, par I’unitd de vues qui
470 VABIfiTfiS,
presiderait disorniais a nos Iravaui; elle serait utile a nos pauvres ma-
lades par la communication plus facile entrc nous et I’dchange rdcipro-
que dcs aradlioralions quc cliaque mddecin entreprend isoldment; elle
seconderail enfih puissamment, comme dtant I’expression de I’expd-
rienoe et du savoir, les rdclamations ultdrieures que rious pourrions
avoir a adresser au gouvcrnement dans I’lntdrdt de cctte cipsse malheu-
rcuse de la socidtd qu’il a bien voulu confler a nos soins.
Que dc questions, raon cher confrere, demanderaient pour teiir
solution le concours dclaird de tous ies hqmmes vouds a I’dtude des ma¬
ladies menlales! En dehors meme des sujels purement scientiiiques, si
noinbreux, si imporlanls et si difticiles, n’y aurait-il pas avaritage i
disciiter en commun toutes les questions qui se rattachent a la Idgisla-
tion sur les alidnds et a I’organisalion des maisons destindes a leuf
donnerasile? Les progres, sous cc dernier point de vue , ont did itii-
menses dans ccs dernieres annees; nous sornrnes les premiers a remdr-
cier le gouvernemenl du bien qu’il a fait, eh secondant de son aUlorild
les Intentions philanthropiques de nos cdldbrites raddicalcs dontla volt
rdclaniait depuis longternps I’adoplion des mesiires organisatrices ^Ul
nous regissent maintenaut. Mais tout n’est pas flni assurdraent; le temps,
qui dprouve toules les choses humaincs, nous fera voir, a riiesurd que
nous avanccrons, des lacunes a remplir, des dispositions Idgislalives A
modifier, des amdliorations, en un mot, a introduire dans noire modd
d’organisation. C’cst a quoi nous pourrions des le moment commehcer
a nous prdparer.
Le moment, en effet, ne serail-il pas arrivd de jetcr un coup d’oeil
iuvestigateur sur tous les asiles deFrahde, et de signaler dans uh rapport
gdndral, d’une part les heureui rdsullats qui ont dtd obtenus depuis la
mise en vigueur de la nouvelle Idgislation ; d’autre part, ce qui reste d
faire pour completer cetle oeuvre de bienfaisaned publique? Yoici, par
exemple, un Idger aperfu des irnrnenses questions qui, soils cd point
dc vue, pourraient etre mises a I’dtude : En Angleterre et cri Alldrnagtle,
I’administration dcs asiles cst-elle pliis horaogene que la ndtre , et par-
lant plus forte et plus puissanle? Nos maisons ne devraicnt-ellcs bOd
avoir toutes la meme organisation, plus d’unitd et plus d’homogdiiditd
dans leur direction? Les attributions des chefs sont-elles asscz bieii dd-
terraindes pour prdvenir toute espece de conflit et empecher entre dux
ces froissements d’autoriid, toujours prdjudlciables au bien des hiala-
des? Les asiles ne pourraient-ils pas etre distinguds, en raison de I’im-
portance de leur population, en plusieurs classes, qui seraient aiilaht
d’dchclons que cheque mddecin, par rang d’anciennetd, aurait la faciiltd
de parcourir a inesure des vacances ; comme rdcompense dc ses travatix
et de'ses services? Une caisse de retraite ne devrait-clle pas exister pour
tout le personnel attachd a ces dtablisscmcnts ? Les mddecins appelds 4
la tete d’un service d’alidnds ne devraient-ils pas ddsormais avoir fait
preuve d'dtudes spdciales, et etre choisis uniquement parrai ceiix qiii, a
litre d’dleves ou d’adjoints, ont dtd employds pendant un certain nombre
d’anndes dans les asiles de Paris ou des ddpartemeiits? Ge surnUihdra-
VARlfiXfiS.
un
rial, auquel il faudrait assigner un mode d’admission, ne scrait-il pas
le rneilleiir moyen d’assurcr dans nn avcnir plus ou moins rapprochd la
carrierc des jeunes gens qui voudraient se jeler dans notre spficialitdP
Ne scratl-ll pas utile d’arreter dcs regies invariables pour, la composi¬
tion du personnel des maisons d’alidnds , pour lo nombre des servants
que doit avoir chaque categoric de malades et Ics retributions qu’il fau¬
drait leurdonner dans I'intdretdc la bonne execution du service? Knfin
Ic travail dcs alienes, ce moyen si puissant dc giierison, ne nous four-
nirait-il pas mille points interessants a examiner?
Mais rornment arriver a cette association? C’est le point capital qui
reste a decider et sur Icquel je vous demande ia permission dc vous
faire oonnaitre en quclques mots mon opinion.
1,’initiativc de cette mesurc, je me lidte dc le dire , devrait partir de
Paris! ii faul que ics sommites medicales so mettent en tete du mouve-
nient, qu’une commission soit institueo pour poser les bases provisoires
dc la socicte , et qu’iine circulaire , emandc de son scin , fasse un appe^
a tous ics inedecins dcs asilcs d’aliends. Les adhesions ne manqueraient
certainement pas ; chacun , faisant abnegation dc toutc affaire d’amour-
propre et de rivaliie, voudrait concourir a donner a cette entreprise
i’unanimite necessaire a sa rdussitc. L’association sc trouvcrail formee
de fait en quelqucs jours. Mais, pour la Consolidcr et I’institucr d’une
manierc definitive , il faudrait que, six mois ou un an apres, tous les
tnedecins adherents pussent se reunir a Paris et former une sorte de
congres medical, sous la presidence de M. I’inspectcur general et sous
la tutclle dc M. le ministre de I’interieur, qui scrait beureux, sans nul
douto, de s’associer a cette utile et louable manifestation. Dans cette
reunion , on diseuterait les bases de la societe et I’on arretcrait ics sta-
tuts qui devraient la i-egir; on s’occuperait apres cela des questions qui
pourraient etre examinees tout de suite i el Ton poserait sous lours di-
verses faces cclles plus compliquees qui devraient etre mises a I’etude j
on npmmcrait une commission permanente qui serail chargde, d’abord
de recucillir annuelleinent les resultuts statistiques de chaque asile et
les recherches diverses sur Ics sujets soumis a nos investigations, en-
suitc d’eiaborer ces Iravanx de manicre a leiir donner de I’cnscmble el
de I’uniie el de prdsider aleur impression suivant le mode de publica¬
tion qui aurait dtd adoptd ; enfin , avant dc se sdparer, on fixerail les
dpoques off de nouvelles reunions auraient lieu, dpoques qui scraient
distantes de quelques anndcs, a cause de I’eloigneraenl ou se trouvent
plusieurs d’entre nous; et afin d’avoir a chaque congres une plus grande
masse de maWriaiix a dludier.
Telles sent, tres honore confrere y les bases principales qui y suivant
moi, pourraient servir de foudement a I’association des mddccins alid-
nistes et prdsider a leurs premiers iravaux. Je n’ai voniu y du reste y
que soulever la question j c’esl 4 vous, bomme de zele et d’aclivitd y de
la compldter et de travailler etlicacement a sa solution , si vous Croyez
I’oeuvre utile et profitable 4 la spdcialitd que nous professons. Pourmoiy
jene vois rien de bien impossible en cela; nos confrires d’Angleterre
A72
VARIfiTES.
ct d’Amdriquc , comme vous le rcmarqucz, nc sont-ils pas parvenus a
se rdunir en congres dans un but commun d’(5ludes ct dc recherches?
Si Yous pensez que la publicite do ma lettre puisse elre de quelque
utilili a la cause que vous defendez , ]e vous aulorise a I’ins^rer dans
le piochain nuindro dcs Annales midico-psychologiqnes (1).
be mfidccin cn cbef de I’asile d’allAniSs de Marseille,
Aubanki.
Marseille, le 4 avril 1846.
— Prix Civrieux. — La commission nommec pour le prix r.ivricui
dc 1847 (de l’a.\ihme) cst composce de MM. Prus, Jolly, Itochoux,
Gcrdy el GuSneau dc Mussy.
— Un de nos collaboratcurs, M. Durand-Fardcl, mfidccin a Ch4llllon-
stSr-I.oing, vienl d'etre nomm6 membre correspondent de I’Acaddmic
royale de mfidecine dc Paris.
— Hospice tie la Salpeiriire. — Cours public de Clinique ct dc patho¬
logic gdnfirale des alienations mcnlales (avee application a la m6decine
Idgale et a I’organisalion des dlablissemenls d’aliSncs), par M. Falret,
mddccin cn chef de la premiere section des ali6n4s. Cc cours a com¬
mence le jeudi 23 avril, ct se continue le lundi et le jeudi de ebaque se-
maine. I.cs leqons cliniques onl lieu a neuf heures precises du matin ,
el les lecons theoriques a dix heures.
— Cours public, ihioriqtte et clinique sur les maladies mentales .—
M. Baillarger, medccin a I’hospice de la Salpetriere, a commence ce
cours le lundi 4 mai, a sept heures du soir, dans I'ainphitheaire n“2 de
I’Ecoie pratique, ct le continue lous les lundis ct vendredis a la meme
heure.
Les lejons cliniques auront lieu a I’hospice-de la Salpetriere tous les
dimanches a neuf heures, a parlir du dimanche 14 jnin.
(1/ Nous appclons dc tons nos vOeux la realisation des idees etnises
par M. Aubanel. Nous croyons I’association des medecins des asiles d’a-
lienes non seulemenl possible, mais facile 4 realiscr. Nous pensons que
celte association aurait les plus heureux resuUats, mais nous nc pou-
vons nous dissimuler que cc ne soil la une assez vaste enlreprisc qui
necessiterait I’appui de I’autorite, etc. Nous croyons devoir rappeler
que le but que nous poursuivons cst beaucoup plus simple; il s’agii,
en eCfct, de former, enlre un certain nombre de midecins des asiles d’a-
liinis, une association ayatitimiquement pour but depublier des recherches
statistiques Jaites sur un plan unijorme. ■
C’cst, a vrai dire, un premier iien enlre les medecins des asiles, puis-
que celte association devrail avoir a Paris un comiie central corres-
pondant avec les membres des departemenls. Oblenons d’abord cc tout
pelil resullat, el nous aviscrons plus tard s’il y aTieu a agrandir le cercle.
(iVote du ridacleur.)
TABLE BES MATI^RES
COiVTENUES DANS LE TOME SEPTlfiiME.
PREMIERE PARTIE.
MEMOIRES ORIGINAUX OU TRADUITS.
1 . CteneraMites tneMco-itsychoiogiQviea.
Quelqiies mots sur la liberty de discussion dans les Annalcs mddi-
co-psychologiques; par M. Cerise .157
De I’imitation considSrge dans ses rapports avec la philosophic, la
morale et la niddecfne; par M. Jolly, memhre de I'Acaddmie
royale de niddecine.317
O. JPat/toioffie.
MAXADIES MENTAIiES.
DCS Hallucinations psycho-sensorielles; par M. Baillarger, . 1
Des Hallucinations (suite el fin); par M. le docteur Macario . 13
Pathologic mentale en Belgique, en Allemagne, en Italic et en
Suisse (3', k° et 5' leltres). — Coup d’ceil sur les principaux ^la-
blissemenis d’alienSs dTtalie.—De r^lablissement de I’Abendberg
consaerg an traitement du ciAliriisine. — Du iraitement du erd-
tinisme; par M. le docteur Morel .45,168 et 363
Etudes sur les maladies incidenles des alidnds (7° et 8' articles.) —
Maladies de I’encdphale; ramollissement; apoplexie; par M. le
docteur Thore . . .181 et 405
Questions de thdrapeutiquh mentale. — La thdorie du traitement
moral est-elle possible ? par M. le docteur Ch. Lasegue. . 388
HEVHOSES.
Considerations sur Taction therapeutique de Tacetale d’ammonia-
que; par M. le docteur Ed. Carriere .204
111. Meaecine iegale.
Rapports judiciaircs et considerations medico-iegales sur quelques
cas de folie homicide (2' et 3' articles); par M. le docteur Atiba-
nel, medecin en chef de Tasile des alienes de Marseille. 84, 219
De la monomanie homicide et de Thomicide chez les alienes; par
M. le docteur Preslat ...254
TABLE DBS MATIfeRES.
hlk
Rapport SUV I’dtal ineiUal cle Joseph Bouillard , incuipe du meurtre
de sa femmeet :de ses qiiaire cnfanls; par M.IjPot^ca;, mddecin en
chef de I’asile des alidrids du Rhdne.421
IV. EtahMiasements tl'atienes.
Asile public d’alidnds d’Auxerre ; quaiTier des paisibles et des nid-
lancoliques;.par iM. H, Girard, mddecin en chef de I’asile des
alidnds d’Auxerre . , . .268
SECONDE PARTIE.
BEVUE FRAN^AISE ET ETRANGERE.
1. Revue Uea Journauae juMciairea.
Revue nu^dlco-leg^lc jownaux Judiciaircs pour tons
Ics faits sc rapportant a ralienation meutale, a I’^pi-
Icpsic, A la sur<U>mutitA, etc., par M. J. Moreau (de Tours),
mddecin de I’hpspice de Bicetre.
Lypdmanie.
Emportement homicide cliez un alidnd.
Manie homicide.
Suicide. ..
Parricide.
Homicide; dpilepsie.; .
11. Revue ttea Journauae ae nueaeetne.
JOVRNAUX FRAH^AIS,
Par. in. Ii. ljunier.
Observation remarquable de chorde partielle des membres infd-
rieurs chez un jeune honime de vingt ans.106
De I’lsolement considdrd comme moyen de traitement dans les ma¬
ladies menlales. . 290
Apoplexie nerveuse.• . . , . 291
Des formes de la folie.. . 292
Rdflexfons critiques sur un jugement en interdiction. De la ddmcnce
, et de I’imbdcillitd. ..292
Gas de pellagre.. 293
^ile'psieavec ac.cds,quotidiens gudrieavec lejiitraled’argent. 29d
TABLE DES MATIERES.
Ill5
Des indications h siiivre dans Ic traitement inorai de ia foiie. /|37
Note siir i’existence de deux vacidtes dislincles de tetanos. . d40
Reclierches sur ies ndvralgics iraildes par Ic quinquina et scs pvd-
paralions... . ^/ii
Chute de ia foudre; aphonie momenlande chez un homtne qui a
dtd renvei'sd par elle. .. Iili2
Observation de bdgaiement chordique; gudrison. U!i2
Tdtanos spontand suivi de gndrison. 444
Apoplexie cdrdbrale trfes circonscrite; pei'le de la sensibilitd de la
peau du tronc et de la face; paralysie du membre supdrieur
correspondant. .. 445
Note sur ies accidents qui suivent la piqffre des nerfs. . . 446
De la statistlque des abends en RTance. 44-7
JOUHNAVX AUEMANDS,
Par ffl. E. Renandin.
De rinlei’vention de personnes dtrangferes h la mddecine dans ic
Iraiteiftfenl de la foiie. 451
Pathogi’nie de I’alidnation mentale. . ..... . . 453
De I’aflinild entre la foiie et le crime.454
111. Societes gavantes.
Du systdme nerveux ganglionnaire..108
Formation morbide de ganglions sur les nerfs. ..... 109
Prix Civrleux. ... 109
Nerfs des membranes sdreuses. F295
Considdrations thdpriqnes sur Palidnation mentale. . . . 296
De la paralysie gdndrale des alidnds.298
Singulifere gudrison d’un cas d’dpilepsie.. . 455
be la choree dlectrique. 456
Epiddmie; contractions musculaires.456
IV. Bihliograwfltie.
De ia foiie considdrde sous le point de vue patbologique, philo-
sophique, historique et judiciaire, depuis la renaissance des
sciences en Europe jusqu’au xix' sifecle, par L. F. Calmeil (Ana¬
lyse par M. Alfred Maury). . \.110
Notice statistlque sur I’asile ties al^ds de ia Seine-Infdrieure, par
MM. de Bouteville et Parchappe (Analyse par M. H. Girard). 133
De la pellagre, de son origine, de ses progrds, de sou existence en
France, de ses causes, et de son traitement curatif et prdserva-
tif, par M. Thdophile Roussel (Analyse par M. le docteur Bobr-
din).147
De quelques points de rhistoire de la paralysie gdndrale des alid¬
nds, par M, LegaHLaaalle (Analyse par M, Macquet). , 299
476
TABLE DES MATIERES.
Dll Haschisch et de I’ali^naiion men tales dtiidcs psychologiques,
par M. J. Moreau (de Tours) (Analyse par le docteur Ch. La-
segue.459
Ouvrages etMdmdires A analyser.151, 301 elZi64
V. BioffrapMe.
Notice historique sur la vie el les travaux de Foddrd. . . 302
VI. BSpertaire ^’ohaervationa ineMtea.
Aplionie nerveuse j durAe de deux mois; guArison par le tartre sli-
bid, par M. le do'-teur Ccme. . ..152
Abets enkystd du lobe antdrieur du cerveau, par M. le docteur Pe¬
reira (d’Orleansj.312
ficlanipsie partielle, par M. Duclos .314
Epllepsie compllqude d’acets de manic ; cessation des acets de-
puis huitmois A la suite d’dmotions morales vives, par M. H. Gi¬
rard. ..465
Vll. Tarietea.
Prix des Annates medico-psychologiques .154
Association des mtdccins d’alidufe d’AmSiique.154
Leltre de M. Eloc sur les hallucinations. . . . . . .155
Nouvelles diverses. . . .. 156
Slatistiqiie des alidnts en Angleterre. — NouVclles diverses. 316
Lctlre de M. Uenaudin, sur Tapplicalion de la statistique A I’dtude
des maladies mentales. — Letire de M. Aubanel, sur rutililA des
recherches faiies sur un plan uiiiforme, par une association de
; medecins des asiies d’aiidnts.'—Nouvelles .diverses. . . 467
Paris. — Impr. de Boubgogbe et Mahtihet, rue Jacob, 3o.